La peur

Part 3

Chapter 33,929 wordsPublic domain

Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d'air, comme pour chasser leur haleine, car elle ne les aimait point, les gars, les jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune du mal qu'un d'eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète qu'elle sentait à les voir sortir, par délivrance, elle l'éprouvait aussi à les voir revenir, par cupidité, et ceux auxquels elle faisait la meilleure figure, parce qu'ils dépensaient le plus, étaient également ceux qu'elle détestait le mieux, parce qu'ils lui rappelaient son défunt.

A ceux-là, elle versait à boire de bon coeur, et plus fort qu'aux autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis et enhardis. En reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient quelque gaudriole, et le sourire s'accentuait sur la bouche de la commère, qui, en rebouchant son litre ou en posant le bol, grommelait au fond d'elle-même:

--Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!

Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de l'aménité, le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par l'ivrognerie du mort se liquidaient peu à peu, remboursées par l'ivrognerie des survivants.

Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois de prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y avait laissée libre; il y songeait, moins par calcul que par instinct, pour être plus près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. Il se disait que la vie serait bonne et facile, dans cette maison qui ne manquait de rien: il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu pour se sécher, un verre pour se réchauffer, la soupe faite, et un rude morceau de femme!

Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait pas plus qu'autrefois! Il avait eu jadis de l'amitié pour elle, avant de partir au service; oui bien, de l'amitié, et même un fort béguin!

En ce temps-là, pourtant, elle n'était que la fille au père Guillou, et ne possédait pas encore son auréole de flacons. Il l'avait désirée quand même, et pour le bon motif, et ce serait menterie de dire qu'elle l'avait rabroué quand il expliquait son caprice, un soir de danse, pendant la fête; même, il l'avait embrassée et serrée, dans l'ombre, derrière la haie du cimetière...

Depuis lors, il est vrai, on n'avait plus reparlé de tout ça, et ni l'un ni l'autre n'avait l'air de s'en souvenir. Mais rien n'empêchait d'en causer, à présent, et tous deux étaient libres.

--Pour sûr, qu'on est libre!

Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et Toussaint résolut de parler à la veuve.

Il n'osait pas.

Bien qu'il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers, il était timide et même lâche, dès qu'il lui fallait exprimer une idée. Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait tenu ferme, sans broncher, et jusqu'à la mort; mais, contre une parole ou un regard tranquilles, il était sans force, et vaincu par avance; à tout il répondait: «Oui», même s'il pensait le contraire, et il promettait tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout, quitte à se dérober ensuite. Son courage de brute pouvait l'emporter jusqu'aux gestes de l'héroïsme, mais sa conscience d'homme n'était capable que de veulerie, et dans l'attitude d'un héros, il restait plus que jamais une bête en exercice de ses instincts. Quiconque eût commandé en maître l'aurait mené comme un chien fidèle, à la condition de le garder sous l'oeil; mais il craignait les yeux, à moins d'être en dispute, car alors la colère le débarrassait de son âme, et il se battait avec l'énergie d'un ours.

Cette pusillanimité l'avait rendu sournois, d'une sournoiserie candide dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des autres animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n'être pas contredit, et il se cachait, afin de n'être pas empêché. Il en arrivait, de la sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets dans son coin, et les apportant tout d'un coup, à la manière d'une poule disparue qui revient brusquement avec sa nichée de poussins.

Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie: il buvait, sachant très bien qu'alors il viderait son coeur, dirait tout, casserait tout, sans avoir à s'y décider, et qu'au réveil il trouverait la besogne faite et bien faite.

--Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle!

Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l'heure de la soupe. La vieille tardait à rentrer.

Il pensa: «Peut-être aujourd'hui, je dirai...»

Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande lui sourit en posant la tasse.

Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous, ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, il supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien plus qu'aux autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant à boire.

--Une autre bolée!

Le courage approchait.

--Anne-Marie!

--Quoi, Toussaint?

--Tu te rappelles pas, Anne-Marie?

--Quoi donc, Toussaint?

--La haie du cimetière, quand c'était un soir de Pardon?

--Des blagues! Ce qu'on est bête, quand on est jeune!

Il ne trouva rien à répondre: le courage n'était pas mûr.

A son aide, il appela un verre de rhum, que l'aubergiste lui servit: «Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!»

Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer qu'ils étaient toujours seuls.

--Anne-Marie!

--Quoi donc, Toussaint?

--Tu y recommencerais pas, avec moi?

--Quoi?

--Que je t'embrasse!

--Tu voudrais pas, et moi non plus.

--Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie!

--Assez d'un soûlaud! J'en prendrai pas deux!

--Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! J'ai mon bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, et tu peux demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud! Faut pas dire ça, Anne-Marie!

--Reste assis.

--Je veux pas m'asseoir! Je veux que tu dises que je suis un marin!

--Tu es un marin. Assieds-toi.

--Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie! Tu entends? Faut dire ça! Dis ça!

Elle s'était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le mâle, debout en face d'elle, les poings appuyés sur le bois, tendait en avant son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à la muraille, en arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, sans répondre, et leurs yeux fixes se dardaient des regards immobiles.

Soudain, l'ivrogne allongea ses deux bras, avec deux mains ouvertes vers la chair.

--... brasse-moi!

Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de la commerçante s'écrasa sur son nez. Il perdit l'équilibre, roula; puis, stupéfait d'être à terre, il passa lentement sur ses moustaches le revers de sa main, qu'il retira toute sanglante.

--Ah ben! fit-il.

--Dehors, charogne!

Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur pieds; il répétait:

--Ça, Anne... Marie... Ça...

--Dehors, que je te dis!

Elle avait ouvert la porte, et, rouge encore de fureur, à cause des bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches.

Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent de la mer lui balaya le visage.

Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des enfants. Le ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais du côté de l'Est il bleuissait déjà, et les premières étoiles s'allumaient par places, une à une.

Toussaint, hébété, s'arrêta, en essayant de se souvenir ou de comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres devant lui, sur le sommet d'un tertre, la haute silhouette d'une vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d'une vache qui résistait en beuglant. L'ivrogne s'intéressait à la lutte. A mesure que les minutes passaient, les deux ombres se faisaient plus noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d'un maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher sa bête; elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour, tandis que naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s'abaissait, remontait, et les coups sonnaient; mais, à cause de la distance, le bruit n'en arrivait que tard, au moment même où le maillet déjà était revenu dans le ciel plus constellé, et l'ivrogne s'étonnait de cette sorcière qui travaillait à clouer des étoiles.

*

* *

Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l'avait battu et elle en avait le droit, n'étant pas sa femme; aussi bien, il pourrait la battre, s'ils étaient mariés. Les coups ne comptent qu'entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus gentille, un autre jour: il faut savoir patienter.

Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus ni moins souvent, et tout naturel, avec l'honnête mine d'un qui ne saurait pas.

--Puisque j'étais soûl, j'ai rien su; j'ai le droit de pas savoir ce que j'ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure: quand elle changera d'idée, elle me trouvera.

Anne-Marie ne changeait pas d'idée et n'en avait qu'une seule: garder sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne: trop souvent elle en avait eu l'envie, au temps de son défunt! Après des mois et des années de rage contenue, cette minute de vengeance avait été trop bonne, et rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu'à regarder ce mufle d'un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien qu'une fois! Puisque Lekor ne profitait pas de la circonstance pour porter son argent ailleurs, tout était bénéfice! Elle souriait comme à l'ordinaire, et puisqu'il feignait d'ignorer, elle feignait d'oublier.

--Bonjour, Anne-Marie.

--Bonjour, Toussaint.

Des mois passèrent ainsi. L'été fut beau, et de bon rapport: les Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait en excursions vers les Glenans ou dans l'anse de Benodet; parfois même il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après ces absences, il revenait avec des pièces d'argent et même des pièces d'or dans sa bourse de cuir: il les montrait négligemment, pour tenter la cabaretière, et il s'attardait à la payer, afin qu'elle vît bien comme il était riche; la lenteur de ses doigts et leur maladresse voulue expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras, ce sera à toi, tout ça, et des autres avec.»

Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait: «Pour sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, sans que j'aie besoin de t'épouser, mauvaise bête!» Et pour que ces richesses ne prissent aucun autre chemin, elle s'appliquait à faire bonne figure au client.

Il concluait: «Elle y viendra...»

Pourtant, et quoiqu'il ne fût pas grand clerc en l'analyse des âmes, il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses affaires. Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d'un mariage ne lui était apparu que comme une combinaison vaguement avantageuse et qui lui souriait, mais ne l'enthousiasmait pas; devant les résistances, il se cramponna, accroché à son idée comme un crabe à un goémon, et ne voulant plus lâcher prise, uniquement parce qu'il tenait: à force de souhaiter la victoire, il en venait à s'imaginer qu'il souhaitait l'objet de la victoire; sous son crâne breton, le caprice se faisait idée fixe, et cette envie l'obsédait davantage de jour en jour.

--Elle y viendra!

Il commençait cependant à trouver le temps long, et s'agaçait. Il en arriva bientôt à s'irriter du temps perdu, et d'un rôle qui l'humiliait dans sa vanité. Incapable de s'en prendre à lui-même, il s'en prenait à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre et qui se moquait de lui, peut-être! Il rageait et pensait à elle, toujours avec colère et certes sans plaisir, et surtout sans amour, mais il y pensait trop, trop souvent, plus que de raison: le souvenir d'elle surgissait brusquement, à tout propos, hors de propos, au milieu d'une manoeuvre, et le marin furieux envoyait des coups de sabot à ses agrès ou à son mât, à tout ce qui se trouvait sous la portée de son pied pour recevoir les châtiments destinés à sa compagne future.

--Faudra bien que tu y viennes, rosse!

Le besoin d'avoir raison, de réduire l'adversaire, devenait âpre et lancinait son impuissance.

--Anne-Marie, sale bête! Chameau!

Il l'appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse qui désobéissait à sa force, et ne sachant déjà plus si son impatience exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse couchée sous son caprice, il réclamait avec des grognements les minutes d'un triomphe vengeur, quel qu'il fût!

Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou l'autre, elle était femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que le désir de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, mua peu à peu: obscurément, des appétits charnels sourdaient de la hantise; à force de l'exécrer, à force de l'évoquer, là, devant lui, allongée, criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à sa place, elle exclusivement nécessaire! Il aimait.

Il ne s'en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son amour comme on cache une haine, à tous, surtout à elle. Il venait à l'auberge chaque fois qu'il pouvait, avec son air d'indifférence, en traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser tout à coup, quand ils arrivaient sous la proie. S'il était seul dans la boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait sur elle, s'agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, déchirait les vêtements.

--Tu y passeras, va!

En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde: Anne-Marie, n'ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l'antipathie, en avait peut-être un peu plus, mais n'y prenait pas garde: elle continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On était bons amis.

--Anne-Marie!

--Quoi donc, Toussaint?

--Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c'est beau, avec tant qui y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je t'y enverrais bien, dans mon bateau.

Subitement méfiante, elle railla:

--Pas toute seule, hein?

Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula.

--En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je gagne assez d'argent pour mener des amis, une fois.

--Peut-être: on verra.

--Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.

Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient de ne pas s'attarder, crainte d'en dire trop long, et d'avouer ce qu'on désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine d'Anne-Marie, à ce projet de fête, et l'invita, sachant bien qu'elle en parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son matelot; Scolastique, joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie.

--C'est l'Anne-Marie qui fera patronne à bord: arrangez-vous avec.

Tout s'arrangea et le jour vint.

*

* *

Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, coiffes blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne d'or au col ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le bonnet, tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, et les visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, rasés dès l'aube, avaient reçu le vinaigre et la poudre d'amidon. Les faces étaient hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les consciences légères, et on se promettait de la joie. Dès l'arrivée au cabaret de la veuve, chez qui on devait se réunir, toute la bande s'esclaffait déjà et criait fort.

--Pas de soucis, hein? pour un jour!

--Fiden-doué, non!

Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur, et l'Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec indulgence que, sauf la boisson, il n'était ni vilain gars ni méchant homme.

--On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon bateau!

Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l'andouille. Lekor, s'étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de cidre, et craignait que ce fût trop peu; une gourde en peau de vache qui venait d'Espagne, et qu'il portait pendue en bandoulière, fut remplie de rhum: les deux litres n'ayant pu s'y loger, il but ce qui restait au fond de la seconde bouteille. Cependant, le ciel se couvrait.

--En route!

Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, Lekor offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout; la cabaretière n'eut garde de protester. On fut plus gai.

--Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir avant le bas de l'eau: sans ça, contre le flot, on aurait du mal.

--Bah! y a bonne brise, Toussaint!

--De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La _Julie_, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous mettre de l'huile aux bras! C'est moi qui régale.

Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards hissaient au mât, avant même d'être déployée, claqua de colère. Le capitaine la maîtrisa, et s'assit à la barre, avec le calme du dompteur.

--Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t'enverrai au Pardon sans que tu attrapes seulement une bolée d'eau.

Néanmoins, dès que la _Julie_ eut dépassé la pointe du petit port et perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes crièrent; Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit.

--C'est rien que ça, c'est du vent!

Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint regretta en secret de n'avoir pas emmené un second matelot: il pouvait encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne lui eussent certes pas manqué; mais il avait en tête l'orgueil de garder ce lot de femmes pour lui seul, et quatre libations lui avaient chauffé le courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» et sa _Julie_ emporta vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des matelots.

Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, et il la sentit sur sa joue: d'un coup d'oeil furtif, il vit l'horizon du Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils; puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort.

Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, filait droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames.

--Dis donc, Toussaint? ça se gâte.

--Le ciel est tout noir.

--Tu vas pas trop au large?

--Je prends des bordées, pour attraper le vent.

--Y a pas danger, Toussaint?

--Avec moi? Tu blagues, Jeannine!

--Nous fais pas boire un coup!

--Fiden si! vous boirez un coup.

Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu'il avait les mains libres et l'esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles refusèrent; il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son outre en sautoir, et se cala contre la barre: sa face était plus rouge.

--Attention, les filles! on va virer!

La voix molle du matelot protesta à l'avant.

--Y a trop de toile. Le vent a forci.

--Pare à virer, je te dis!

--Si on prenait encore un ris, tout de même?

--Pare à virer, bon dieu!

Tandis que les femmes s'accroupissaient vite, le matelot se mit debout et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d'un geste brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis n'eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint, les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre. La grande voile, sous son filin trop lâche, s'emplissait de vent, et le bateau, couché, fuyait vers l'Est, en embarquant des paquets d'eau. Jeannine, avec de stridents appels, tendait les bras vers la place perdue où le matelot était tombé. Toussaint, muet, crispé, assourdi par la clameur des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui rageait plus fort.

Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid:

--Toussaint! Tempête?

--Oui.

Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser sous l'effort. Le bateau se redressa d'un bond, comme une bête fouettée, et la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui grinçait.

--Gare dessous!

Le marin se rua sur les étais, qu'il dégageait, fébrile: il en eut le temps et la voile s'écroula. Les femmes glapirent de nouveau.

--Paix, garces!

Accroupies dans l'eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, et le bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous le choc des vagues, dans la tempête déchaînée.

--On va couler!

--Faut bien que ça arrive, un jour ou l'autre.

Du noroît, une fumée d'embruns s'avançait sur la mer, en tourbillon blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s'en faire un gouvernail contre l'assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda venir. La lourde masse d'eau arrivait en sifflant: sous le choc, l'aviron cassa net, et le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort.

Toussaint se releva.

--N... de D...! Écopez, vous autres!

Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à geindre; Katic s'étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique l'imitèrent, et, chaque fois qu'une brève accalmie, entre les ressauts, permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite, elles commençaient un signe de croix, toujours inachevé.

Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant et martelant le bordage.

Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes; elles interrompaient leurs prières pour l'injurier et lui battre les jambes; il ruait dans le tas.

--Écopez, rosses de femelles! On va couler!

Katic se décida; les deux autres en firent autant. L'embarcation, enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l'autre, elle fuyait dans le courant qui l'avait prise.

--Où qu'on va, Toussaint?...

Comme si de longs atavismes l'eussent préparée à cette mort, Anne-Marie parlait d'une voix presque calme, en emplissant son seau, pour le vider par-dessus bord, et ses gestes précis étaient ceux d'une ménagère à l'ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas: il buvait à sa gourde.

--Bois pas, pour garder ta tête!

--Je fais ce que je veux.

--C'est au large qu'on va, Lekor?

--Non.

--A la côte?

--Devers la pointe des Gaours: le courant passe là.

--On pourrait accoster, peut-être?...

--On s'y crèvera, plutôt!

--Tu es bon marin, Toussaint...

L'ivrogne se rengorgea sous l'éloge et répliqua:

--Pour sûr.

Puis il haussa lentement une épaule, en ajoutant avec dédain:

--Écope!

Pour montrer ce qu'il savait faire, il prit son dernier aviron.

--Écopez!... Je vas vous gouverner ça.

Son assurance et l'exemple d'Anne-Marie rendirent du coeur aux trois femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L'homme, avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait contre la mer: son oeil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils crispés, surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame, la guettait, et sa parade recevait l'attaque.

--Hardi, Toussaint!

Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait un remous, elle tournait sur sa quille, malgré l'effort du barreur, et la mer jetait des masses d'eau sur les femmes glapissantes.