La peur

Part 2

Chapter 24,038 wordsPublic domain

Mon frère la regardait du haut de sa passerelle; quand les dernières fumées s'évanouirent dans la brise, au bas du ciel, il se retourna vers la ville, heureux de penser que Mercédès y était libre et seule, pour quelques jours du moins. Quant à bénéficier lui-même des circonstances, pour se rapprocher de son amie, il ne pouvait l'espérer, car rien ne faisait prévoir que les rigueurs de la consigne dussent être prochainement adoucies, et son devoir l'emprisonnait à bord.

Il écrit: «Je t'aime, je pense à toi, je me délecte de l'idée que l'odieux bourreau n'est plus à tes côtés, et je me sens moins séparé de toi dès qu'il n'est plus entre nous deux. La distance est moins grande, je te vois mieux, et comme de tout près; parce qu'il n'est plus là, je te vois à travers les murs: tu traverses ta chambre, tu viens à ta fenêtre, tu regardes vers les navires et tu y reconnais le mien; tu me souris, je vois tes yeux, je vois jusqu'au fond de tes yeux, et je descends dans ton âme: je t'aime.»

Tel est le dernier billet, qu'il ne signe pas, mais qu'il date. Chiquet, son ordonnance, qui le sert depuis des années et lui est ardemment dévoué, prend un canot et porte le pli. Il revient au bout de deux heures, sans rapporter de réponse; il dit que la señora a lu le billet, qu'elle avait l'air d'être bien contente, mais qu'elle n'a pas écrit.

Miguel se montre d'abord un peu déçu de ce silence; après le premier moment de déception, il se résigne, et durant tout le reste du jour, rien dans son attitude ne présente les symptômes d'une préoccupation ou d'une joie anormales.

Vers le soir, l'amiral le convie à dîner à sa table; ses commensaux sont unanimes à déclarer qu'il fut, à ce repas, exactement pareil à ce qu'il avait coutume d'être.

A onze heures, il quitte le vaisseau amiral et regagne son bord.

Chiquet, qui guettait son retour, s'avance pour lui parler, mais l'officier de service s'interpose.

--Mon commandant, il y a une dame.

--Une dame?

--Qui vous demande; elle est dans votre cabine.

Il a deviné, il se précipite. Dès qu'il ouvre la porte, Mercédès, avec un cri, se jette sur sa poitrine, et ils s'étreignent longuement, en silence: pendant quatre ans, ils ont attendu ce baiser, et c'est, depuis quatre ans, la première fois qu'ils s'approchent, qu'ils se touchent. Ils pleurent, en se serrant, et ne peuvent articuler un mot.

Elle parle, enfin, et sa parole est comme un souffle:

--Miguel...

Il a réentendu la voix aimée! Mais bien vite il se ressaisit.

--Tu es venue! Comment es-tu venue ici?

--Je t'aime!

--Il ne fallait pas! Il faut que tu partes!

--Pourquoi? Ne sommes-nous pas vingt fois venues à bord, en bandes, quand j'étais jeune fille.

--En temps de paix, chérie! Mais il faut s'en aller. Pars!

--Je t'aime!

--Et moi aussi, je t'aime! Adieu, va... Adieu!

Il lui tenait la tête, à deux mains, et lui baisait le front près des cheveux, lui baisait les paupières et le cou, s'enfouissait le visage dans les cheveux défaits, en répétant sans cesse: «Adieu!... Adieu!...»

Mais à son tour elle lui prit la tête et le regarda dans les yeux, tout près, avec des prunelles de folle, et elle lui parla sur la bouche:

--Je t'aime, je reste!

Sur la réponse qu'il allait faire, elle colla ses lèvres.

Miguel l'enlaça: elle était cambrée contre lui, la tête renversée sous la pression de leur baiser, et ses cheveux lui pendaient dans le dos.

Chiquet rôdait alentour, et vit la scène, car Miguel n'avait pas pris le temps de pousser la porte derrière lui. Le matelot pensait que son maître, en cette circonstance un peu bizarre, aurait à lui donner des instructions spéciales, et il les attendait: il se décida à frapper, ne fût-ce que pour attirer l'attention du commandant sur la porte qui restait ouverte.

Il raconte que son chef, en l'apercevant, parut sortir d'un rêve, et que, de nouveau, il se mit à supplier la dame de partir, essayant de lui démontrer que sa place n'était point là; mais elle s'était blottie dans le creux de son épaule «comme un petit enfant dans une niche», et elle restait sans répondre, secouant seulement la tête pour dire «non», et, en refusant d'obéir, elle souriait, dit le marin, pour montrer mieux qu'elle était décidée à ne pas bouger.

Le matelot, qui craignait «quelque grabuge, rapport, dit-il, que c'était la femme d'un officier», osa même intervenir, avec cette liberté que son maître tolérait chez lui, et il parla pour expliquer à l'étrangère qu'il la reconduirait très gentiment, si elle voulait bien revenir avec lui.

Elle ne parut point offensée de cette intervention, mais elle se tourna vers Miguel, avec une mine caressante, et, d'un air tout tranquille, elle dit: «Explique-lui donc que je reste, toi...» Puis, elle ajouta très bas, mais d'une voix impatiente:

--Et qu'il s'en aille...

«C'était, dit le matelot, à damner un saint! Alors, mon commandant m'a fait un signe: il cédait, cet homme. J'en aurais fait autant à sa place, voyez-vous. Et je m'en allais: de triomphe, la dame s'est mise à rire, en battant ses petites mains, qui avaient des bagues.»

*

* *

Je n'essaie point d'atténuer la responsabilité de mon frère, qui reste notoirement coupable d'avoir reçu à son bord, pendant cette nuit-là, et devant l'ennemi, la femme qu'il aimait; je note simplement qu'elle était venue l'y rejoindre par surprise, et qu'elle y restait en dépit de ses prières.

Le matelot Chiquet, à qui je laisse la parole, continue son récit en ces termes:

«Je m'en allais, mais mon commandant m'a rappelé. Il a fait deux pas vers moi, et il causait très vite, très bas, aussi, pour n'être pas entendu par la dame; il m'a dit:

--Prends le canot, sors, guette, va partout, vois tout, tu me comprends?

Je ne comprenais que trop: il s'agissait de veiller au mari, qui pouvait revenir, en somme, tout d'un coup, comme il était parti. C'était peut-être un pressentiment qu'il avait, mon commandant, quand il m'a passé l'ordre. Moi, je suis allé avec un seul homme pour la barre, car ce n'était pas un cas à faire de l'esbroufe. J'ai mis le canot à l'eau; après les premières brasses, et quand juste nous venions de ranger le navire, j'ai levé la tête et j'ai vu, là-haut, mon commandant, debout sur la passerelle, avec la dame tout contre lui, et ils se découpaient en plein milieu du ciel bien balayé, avec des étoiles en rond tout autour d'eux.

A la guerre comme à la guerre! Je n'avais pas le coeur de les blâmer. Après ça, je les ai vus descendre, et j'ai bien imaginé que mon commandant emmenait sa belle dame dans la cabine de l'entrepont, la plus cossue, ma foi, et qui ne servait à personne, étant destinée à recevoir l'amiral ou les princes, quand ils viennent à bord. Bien juste, alors, qu'on y loge le paradis, puisqu'il était chez nous! Et je trouvais ça tout naturel! Et je me disais:

--Un malin, mon commandant! Il ne veut pas qu'on le dérange, et il s'en va dans un endroit où il sera tranquille, au frais.

Ça me faisait rire un peu. Ah! malheur! Au lieu de rire comme une bête, si je leur avais seulement crié de ne pas descendre là dedans! Le paradis, que je croyais? L'enfer, plutôt! Et quand j'y pense... Mais je ne pensais à rien. Il y a des choses qu'on ne peut pas prévoir! Même si on en avait l'idée, on ne les croirait pas, bien sûr, car il faut être un damné, comme... je ne peux plus dire ce nom-là!

Donc, je m'étais mis à ramer, allant de long en large, et j'inspectais tout.

Une bonne brise s'était levée du Sud-Est, dès minuit, et la mer clapotait. C'est un peu dur de nager seul. Au bout d'une heure, je me dis qu'il vaudrait mieux gagner le port, puisque, aussi bien, on n'avait rien à craindre du jaloux, même s'il revenait, puisqu'il ne pouvait rien soupçonner tant qu'il n'aurait pas été d'abord à sa maison, voir que sa femme était partie. Je vire à bâbord, le vent me pousse; en vingt minutes, me voilà à quai, et j'attends, l'oeil au large.

Il y avait pas mal de caboteurs, et des transports, qui me gênaient un peu, mais j'avais trouvé une bonne place, et, par une échappée, je voyais loin: la flotte était là-bas, en rang, avec tous ses feux qui brillaient, bien calmes et fiers à donner confiance, et les étoiles, au-dessus, qui continuaient nos feux jusque dans le ciel.

Ça dure une heure. Je me repose.

La brise fraîchissait de plus en plus; la mer moutonnait jusque dans le port. Je me dis:

--Mauvaise apparence...

Je connais ces pays-là. En quelques minutes, plus une étoile; le ciel était comme de la poix.

--Ça va ronfler!

Je me décrochais les yeux à guetter. Tout d'un coup, qu'est-ce que je vois, noir, entre les lames, et qui file? Une baleinière, un torpilleur? Pas de feux! Pourquoi? On dirait que ça fume, mais si peu...

Je saute sur mes avirons, et en avant! Mon barreur dormait, je le réveille et nous filons entre ces satanés chargeurs qui encombraient le port. Je perds de vue la chose noire, mais je la retrouve; d'ailleurs elle se rapproche.

Plus de doute, c'est un torpilleur!

Lequel? Celui du mari, ou l'un de ceux qui sont restés avec l'escadre?

Il faut s'assurer. Je tourne, je me faufile: du temps, tout ça! Le vent et les lames me poussaient par tribord. Mon torpilleur était arrêté au quai. Je le rallie, pour lire son numéro. Mille tonnerres! c'était le vrai!

Je reconnais le quartier-maître, qui est de mon pays, et je fais l'étonné:

--Tiens! Vous autres? Qu'est-ce que vous fabriquez ici? On vous croyait à Navaza.

Il me répond en disant:

--Ah! bien oui! C'est le tour des copains! Mais nous, demi-tour!

Je voulais le faire causer, et je pars à rire avec lui, bien que je n'en avais guère envie, et je dis d'un air bonasse:

--Alors, comme ça, tout simplement, demi-tour?

--Probable que le lieutenant avait des ordres.

--De rallier sa couchette, hein? et sa bourgeoise?

Il rit de plus belle, en se tapant la cuisse:

--Ah! il n'a pas traîné, non! Si tu l'avais vu sauter à terre!

J'en savais assez long. Je crie: «Bonsoir!» Je tire sur les avirons. A mon barreur, je dis de nous envoyer droit sur le _Setubal_, par le plus court. Souque dur! Pas un coup d'aviron à perdre!

En ramant, je réfléchissais: «Il est déjà chez lui ou presque: sa maison n'est pas loin, et il a dû trotter, puisqu'il a tant fait que de revenir à terre. Il est revenu de rage, bien sûr, en brûlant la consigne, et sans ordres, bien sûr! Un marin qui largue son poste, de cette manière-là, devant l'ennemi, c'est un gaillard qui en tient, et qui ne recule devant rien. Il se doutait du coup, et il n'avait pas tort! Souque dur, camarade! Faut avertir mon commandant.»

Je tirais à me casser les bras, mais nous n'avancions pas vite, surtout quand on eut quitté les abris. La mer était toute démontée, et le vent debout, qui nous travaillait d'une force! Nous piquions dans les lames; on embarquait des paquets d'eau.

--Souque dur, que je me disais, pour arriver premier!

La sueur me coulait du front, et je soufflais comme un phoque, en serrant les mâchoires.

Je demande:

--Encore loin?

--Au moins deux milles.

Souque dur! Jamais je n'ai ramé comme ça. Je m'en souviendrai toute ma vie.

Le canot s'alourdissait de toute cette eau embarquée.

--Pique droit. Amarre le gouvernail. Écope pendant que je nage.

Le barreur ne comprenait pas pourquoi je voulais aller si vite: il n'avait pas besoin de comprendre.

--Écope!

Il obéit; il tire l'eau qui déjà nous noyait le bas des jambes.

--Encore loin?

--Un mille, peut-être bien.

--Ça n'avance pas, bon Dieu! Écope!

Dans le bruit qu'il fait en tirant l'eau, voilà que j'entends un autre bruit.

--Arrête! que je dis tout bas.

Il cesse, j'écoute: «Chu-chu-chu...» On dirait un vapeur?

--C'est-il lui, arrière?

--Qui, lui?

--Torpilleur?

Il se dresse debout, il regarde, et il dit tranquillement:

--Oui, c'est un torpilleur, même qu'il n'a pas ses feux.

--Il nous gagne?

--Sans douleur, tu peux croire.

Il rit, et je l'aurais étranglé, si j'avais eu des mains de reste, à l'entendre rire dans un moment pareil. Il se remet à tirer l'eau, mais nous en prenions plus qu'il n'en ôtait, car la mer se faisait plus mauvaise à mesure que nous venions au large.

Déjà je voyais, par à-coups, la cheminée du maudit torpilleur, par-dessus la crête des vagues, sortir, rentrer, et j'entendais de mieux en mieux: «Chu-chu-chu...»

Il venait sur nous. Bientôt, je vis une pointe, noire, avec l'écume blanche de chaque côté.

--Ils vont nous couler! dit le barreur.

Et il donne un coup de barre à bâbord.

Il crie:

--Hé! du torpilleur!

La grosse bête arrive et nous rase, à nous prendre dans son remous: nous n'étions pas à deux brasses. J'entends des voix qui disputent; le lieutenant criait un ordre, et le second maître répondait des choses: quoi? Je n'en sais rien, car il parlait à peine, à la manière de quelqu'un qui n'ose pas dire ce qu'il pense; mais le lieutenant répétait son ordre avec colère; j'ai très bien reconnu la voix de don José; je n'ai pas vu sa figure, à cause de l'obscurité, mais ses gestes, je les vois encore, en ombre chinoise, et je pourrais jurer qu'il tenait son revolver au poing, pour menacer le second. Le torpilleur avait passé.

Les bras m'en tombaient de découragement, à l'idée qu'ils arriveraient avant nous, et que le lieutenant allait monter à bord, faire du scandale, tuer quelqu'un, quand je ne serais pas là pour défendre mon maître. J'ai lâché mes avirons, et je n'avais plus envie à rien, plus de force.

Mais tout d'un coup une sueur froide m'a pris; je venais de le réentendre dans ma tête, l'ordre du lieutenant, et c'était l'ordre de parer la torpille! Deux fois, je l'ai entendu, tout à l'heure! Sur le moment, je n'y ai pas pris garde, et je ne comprenais pas, alors; mais sa voix me tinte dans les oreilles! Une torpille! C'est bien ça qu'il commandait au second, et l'autre protestait.

--Une torpille! Est-ce qu'il voudrait?...

J'étais debout sur mon banc, pour voir plus loin.

Le torpilleur entrait dans l'ombre du _Setubal_. Je crois que j'ai poussé un hurlement d'appel.

L'homme de quart a crié: «Qui vive?»

Sans doute, il avait vu venir ce torpilleur sans feux. Il a crié une seule fois et il a tiré un coup de carabine.

A la proue du cuirassé, j'ai vu une houle, et le torpilleur faisait machine arrière. J'ai encore entendu des commandements à bord du _Setubal_, et j'ai vu des silhouettes qui couraient sur le pont. Et puis, une grande lumière, dans la nuit, et une gerbe d'eau en feu, des fumées rondes, avec une détonation terrible!

Tout tremblait; notre canot a roulé, et j'étais dans la mer.

J'ai entendu, dans l'eau, une seconde détonation, plus près, et j'ai reçu un coup dans la jambe, même qu'il m'a cassé l'os.

Quand j'ai sorti la tête, j'ai aperçu l'avant du _Setubal_ qui se relevait, preuve que notre cuirassé coulait par l'arrière. La mer était pleine de cris: on aurait dit qu'elle aboyait; sur toute l'eau, ce n'était qu'un beuglement de mort: des hommes, des épaves, et ça se cognait dans les creux...

Le torpilleur? Disparu. Le cuirassé enfonçait davantage. Parmi les lames, on jetait encore des appels, mais un peu moins, et presque plus, parce que des tas d'hommes avaient coulé à fond, et parce qu'on en ramassait quelques-uns dans les embarcations que l'escadre mettait à flot, tant qu'on pouvait.

Je suis des repêchés. Mais je n'en suis pas plus fier, oh! là, non! Plus de _Setubal_, plus de commandant, une jambe à la traîne, et un lit d'hôpital pendant qu'on se battait ailleurs!»

*

* *

Tel est le récit du matelot Chiquet; il peut être, sur plusieurs points, contrôlé par la déposition des marins ou des officiers qui échappèrent au désastre du _Setubal_.

Ceux-ci nous révéleront même un détail particulièrement horrible. Ce navire, tout récemment construit, réunissait les plus remarquables conditions d'étanchéité, et la cabine d'entre-pont, cette «cabine-amiral», où se conservaient la caisse et les papiers du bord, avait été l'objet d'un soin tout spécial: on peut donc supposer que Miguel et Mercédès, enfermés là après la submersion du cuirassé, y vécurent des heures et peut-être des jours.

Quant au torpilleur, on n'en a retrouvé nul vestige. La bataille de Maisi empêcha de pousser les recherches; mais des témoignages unanimes constatent deux explosions successives, et si la première fut celle d'une torpille posée sous le _Setubal_, la seconde fut celle du torpilleur lui-même, que don José avait fait sauter à son tour: quelques victimes de plus ou de moins n'étaient guère à considérer, et ce forcené ne daignait point laisser à son bord des survivants accusateurs. Il voulut éviter le scandale d'un procès, les poursuites, les polémiques, les ragots, l'avanie d'un jugement, et sans doute il espéra que la destruction de notre cuirassé serait mise au compte de l'ennemi; l'événement, d'ailleurs, lui a donné raison sur ce point, tout au moins pour un temps.

On se tromperait cependant si l'on imaginait que ce voeu d'échapper aux soupçons prît sa cause dans un remords quelconque ou dans la simple conscience du forfait accompli: bien loin de croire qu'il eût à rougir de son acte, don José dut, au contraire, se trouver grandiose, et cette vengeance épique ne pouvait que flatter sa folie de mégalomane.

Mais il y avait, à côté du crime, une chose qu'il lui répugnait de divulguer, et c'était les causes du crime: il n'admettait point et voulait empêcher qu'on recherchât dans sa vie intime les mobiles de son acte; l'honneur défendait que ses infortunes conjugales fussent étalées au grand jour.

--La femme de César, comme il disait, ne doit pas être soupçonnée.

Son orgueil prétendait conserver intact «le nom qui fit trembler et jamais rire». Un grand crime se porte haut, un ridicule vous ravale: il le pensait du moins, et ce que fit don José, il le faisait, non par amour, mais pour l'honneur!

SUR LA ROCHE

A l'embranchement des deux chemins, cent mètres en avant du bourg, le petit cabaret trapu, à toit de chaume, avec son bouquet de branches sèches au-dessus de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant.

La maison n'avait pas toujours été le taudis où les passants entrent pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore de ce monde, il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare, il faisait le camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. Mais, un jour, étant allé à Concarneau pour charger du ballast, il avait, plus que de coutume, couru les cabarets du port, avec des amis, et le soir, furieux d'alcool, on l'avait vu sauter dans son bateau, injuriant ceux qui voulaient le retenir, et menaçant son matelot de lui casser la tête, s'il mettait le pied dans la barque. Guillou avait pris le large, tout seul, et personne ne le revit plus jamais.

Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, n'auraient pas trouvé de quoi manger: elles ouvrirent chez elles, dans la chambre unique, un débit de boissons. Au fond, les deux lits s'encastraient au mur, voilés par des rideaux de serge peinte, et dans la vaste cheminée un feu de bouses brûlait sans cesse. Le mobilier était simple: une vieille table en chêne, une autre plus neuve en bois blanc, trois tabourets et trois chaises, un banc, un tonneau de cidre dans le coin; sur des rayons de planches, vingt bouteilles exhibaient leurs étiquettes voyantes; une image de couleur était piquée à la muraille, portrait d'un président barré du cordon rouge; une frégate peinte en bleu vif pendait du plafond, accrochée à la poutre par la pointe de son grand mât.

La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs.

C'était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit, sans taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement lippue, des dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient pas de beauté.

On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de sa mère, à choisir un homme, au petit bonheur; elle prit Moëlan, le maçon, un beau gars qui savait son métier et qui travaillait pour les Ponts et Chaussées, où la paye est sûre. Avant son mariage, il ne buvait que le dimanche, comme les autres, et se soûlait à fond une fois chaque mois, pour s'entretenir en santé; lorsqu'il fut marié, et qu'il eut sous la main les bouteilles de la mère Guillou, tout changea. Sous prétexte de grossir la clientèle, il amenait des amis, «des frères», et les tournées allaient leur train: les petits verres succédaient aux bolées; les bouteilles de vin blanc cacheté, qui coûtent si cher, défilaient.

--C'est ma tournée! criait le gendre.

La mère Guillou n'y retrouvait jamais son compte, et glapissait en réclamant des sous.

--Je vous dis que c'est ma tournée, la mère!

Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait:

--Vous marquerez ça sur mon compte!

Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie s'en mêlait, la main levée savait descendre. Il fallut, une fois, lui arracher sa femme qu'il traînait par les cheveux et qu'il pétrissait à coups de pied, dans le ruisseau. Il ne travaillait plus que cinq jours par semaine. Une de ses bordées dura huit jours entiers: les Ponts et Chaussées le licencièrent.

--Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la grève.

Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, partit pour la pêche. Il connaissait mal la manoeuvre, et la côte plus mal encore. Au bout d'un mois, il s'était noyé. Les deux femmes, à l'église, pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap noir, de la bière et des chants liturgiques qui impressionnent toujours; mais, dans le fond du coeur, elles remerciaient le bon Dieu, qui prend pitié des braves gens et qui sait arranger les choses, quand il veut bien.

En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan avaient coûté gros, mais l'auberge où l'on ne paie qu'une tournée sur deux avait attiré la clientèle, qui en prenait volontiers le chemin. Après la mort du gendre, les amis continuèrent à venir là, par habitude, et pour consoler les deux femmes.

Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en coups de poing. Elle ne se fâchait pas, d'ailleurs, bien qu'elle cognât ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de ne rien toucher, ni bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l'offusquaient pas, et même, de temps en temps, elle affectait d'en rire, puisque son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce rire brusque s'ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique alerte lui sautait de la bouche, elle gardait au fond d'elle le sérieux de la commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle avait acquis l'insensibilité professionnelle des êtres auxquels le vice d'autrui donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux fois, et si la boisson maintenant la nourrissait au détriment des autres, tant pis pour les autres! Elle n'excitait personne à boire, et de cela, fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle ne refusait jamais de verser une bolée à celui qui la demandait, même quand il en avait déjà trop. Droite à son poste et le ventre en avant, sous le tablier bleu et la coiffe blanche, elle attendait que les hommes eussent fini d'avaler les liquides, veillait à la casse, à la paye; elle ramassait leur argent un peu vite, pour être bien sûre de l'avoir, et, chaque fois que l'ivresse du client lui permettait d'embrouiller les comptes, elle ne se faisait pas faute de commettre une erreur lucrative; elle n'en éprouvait aucun remords, et disait à sa mère:

--Il redoit bien ça, pour tout ce qu'il a bu sans payer, du temps de Moëlan!

D'ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait vingt-quatre heures plus tard, ne s'abstenant du vol que le jour où elle avait communié.

Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière eux et s'en allait fermer la porte, en poussant le dernier.