La peur

Part 12

Chapter 124,083 wordsPublic domain

Un clou est là; avant d'y suspendre le cadre, je baise pieusement la double image et les larmes me viennent aux paupières: toute ma colère est tombée.

--Douces chéries, je me sépare de vos portraits, mais vous êtes mieux peintes dans mon coeur; et cette plume bleue, souvenir de votre dernière fête, je vous la rends aussi; je n'ai plus rien à vous offrir, puisque je vous ai déjà sacrifié ma vie et celle de vos meurtriers; il ne me restait de vous que ces reliques, et je les donne de bon coeur pour que vous soyez mieux présentes...

Je suspends le cadre et la plume.

--Barbara, Catalina, adieu...

Mais leur assassin a profité du répit, et, lorsque je me tourne, il est debout dans ses liens, pareil à une momie rigide.

--Pensais-tu t'évader, niais? Assis!

Du bout d'un doigt je le pousse, et il tombe de flanc sur le grabat.

--Espérer que tu leur échapperais? Tu as pu espérer cette chose? Ah! pour la peine, laisse-moi jouer un peu avec leur jouet, avant qu'elles le cassent... Ne t'agite pas ainsi, ne saute pas encore! Dans un quart d'heure, tu te promèneras, mon ami; je tiens à ce que tu te balades, La Ballade, et j'entends que tu te débarrasses de tes liens, mais, au préalable, je te débarrasserai moi-même, si tu permets, d'une autre superfluité: tu es l'ennemi du superflu, j'imagine? L'homme n'a droit qu'au nécessaire, et des allumettes ne sont pas indispensables pour entretenir l'obscurité; je prends les tiennes, mon ami, dans ton gousset, comme tu vois, pour t'épargner la tentation d'illuminer ici et de choisir entre les cruches. En revanche, voici, à portée de ta main, un jambon et du pain: je te soigne? Je ne tolérerai pas que tu souffres de la faim; la soif me suffit: elle est pire. On dit que c'est une torture atroce, et qui rend fou: je n'ai rien trouvé de mieux à t'offrir. J'appréhende même qu'avec elle le pain te paraisse trop sec et le jambon trop salé. Bah! si tu n'y peux plus tenir, tu trouveras de quoi boire dans l'une des quatre cruches, à condition que tu choisisses la bonne, et sans renverser les autres... Il ne te manque plus, à présent, qu'un outil pour couper tes cordes? Le voici, ouvre ta main, prends-le. Parfait! Avec ce couteau entre les doigts, parole! tu as l'air d'un autodafé qui tient son crucifix. Dans l'attitude où te voilà, il ne te sera pas difficile de scier le chanvre à ton poignet: tu y mettras le temps mais j'ai besoin de temps pour m'éloigner, n'est-ce pas? Tes mains une fois libres, rien ne te sera plus aisé que de délivrer tes jambes, et tu pourras alors te promener à ton aise, au milieu des bombes, en pleine nuit, toi qui es noctambule. Bonne promenade, mon garçon, et pas d'imprudence. Eh! là donc! On dirait que tes yeux m'implorent?... Oui, oui, te voilà humble, avec des yeux tout ronds! Es-tu naïf au point de croire à ma pitié possible? Invoque la leur, si tu veux, celle des femmes... Essaie... Pourquoi n'essaierais-tu pas? Qu'est-ce que tu risques, au point où tu en es? Demande-leur pardon, un peu!

Timidement, ses regards obliquent vers le portrait. Va-t-il supplier?... Non. Dans un rehaut de courage, il se crispe et ravale sa prière. Tant mieux! Je ne le veux pas vil. Qu'il ait peur de la mort, ça me suffit et j'en suis sûr! Qu'il soit capable de résister à sa faiblesse, cela me plaît, car le supplice durera plus longtemps.

--Avant que je sorte, regarde encore une fois un vivant: c'est le dernier que tu verras!

Ce coup-ci, je ne m'y trompe pas: ses prunelles me supplient. Mais il n'articule pas un mot.

--Adieu, Tantale, l'eau est là! Meurs de soif et de peur, à côté de l'eau, ou décide-toi au talion, et fais de toi ce que tu fis des autres, bouillie de chair, de sang, de moelle et de cervelle, bifteck haché, mètres d'andouilles et purée d'os, dans les murailles qui s'écroulent!

Je prends la lampe et ma lanterne. Je sors. Je ferme.

Derrière la porte, la voix sourde de mon prisonnier clame désespérément:

--Au secours!

Je m'en vais.

*

* *

Avec Blasquez, je ne prévoyais qu'une besogne trop facile et sans charme.

--Je l'immobiliserai simplement dans le vestibule du laboratoire, entre deux portes bien fermées: l'imbécile se laissera mener comme un agneau; je n'ai rien à lui dire, et véritablement je ne le hais même pas: à peine l'ai-je détesté une minute, pendant qu'il se vantait d'avoir fabriqué la bombe, et si j'en avais le droit... Je n'ai pas de droits, je n'ai que des devoirs! Les tueurs appartiennent aux victimes, et leurs destins au talion.

J'attendis Blasquez, en fumant des cigarettes: il ne rentra que vers une heure du matin. Il rayonnait, et, en me voyant, il s'écria:

--Ça marche! Bonne soirée! On en a décidé des choses! Tout est réglé, pour la bombe de l'Escurial. Mais j'ai une soif! On a tant parlé, tant fumé... Où est Émile?

--Au laboratoire.

--A cette heure?

--Il t'attend, il veut te parler: nous avons eu une dispute.

--Encore!

--Oui.

--J'arrangerai ça. Allons-y.

Il a vraiment trop de candeur, ce nigaud, et c'est comme à plaisir qu'il vous supprime le plaisir.

Je détiens toujours le trousseau des caves, où nous pénétrons. Je fais marcher Blasquez devant moi, sous prétexte de l'éclairer mieux. En route, j'ouvre sournoisement ma lanterne et je la souffle; en même temps que je la cogne au mur.

--Caraco! J'ai fait un faux pas. Donne tes allumettes, je n'en ai plus.

Il me tend sa boîte, que je m'abstiens de lui rendre; il ne songe même pas à me la réclamer; le tour est joué.

On repart. Nous arrivons à la porte du vestibule: j'ouvre. Il entre, et, tandis qu'il descend les huit marches, je dis:

--Émile t'expliquera.

Je referme la porte derrière lui. C'est fait.

Je l'entends qui rit: il ne demande qu'à rire. Il m'appelle. Je le devine qui traverse l'antichambre: il appelle Émile. Il frappe à la porte du laboratoire.

--Frappe, mon bonhomme: la mort est derrière.

Il parle: l'idée me vient d'écouter ce qu'ils se disent. Je cache ma lanterne dans le retrait du mur et je la tourne, de crainte qu'un filet de lumière ne décèle ma présence. J'applique mon oreille contre l'épais vantail de chêne. Je ne perçois qu'une seule des deux voix, celle de Blasquez; l'autre m'arrive comme un bourdonnement, à cause des deux portes qu'elle doit traverser.

--Enfermé?

--...

--Quelle blague!

... Émile raconte longuement: le ronron monte vers moi. Diego a du mal à comprendre.

--Un traître! Jarguina?

Émile explique. De temps en temps, des exclamations d'incrédulité, puis d'étonnement me dénoncent les progrès de la compréhension dans l'esprit de Blasquez. Mais La Ballade, décidément, parle trop: il crie même; il se fâche: sans nul doute, c'est contre Blasquez à présent, qu'il pérore et qu'il récrimine, Blasquez et sa sottise, qui m'a aidé, guidé, qui est cause de tout!

L'autre se tait. La scène devient banale; elle m'ennuie: je n'apprendrai rien; rien d'intéressant ne se produira cette nuit. C'est l'acte des parlotes: on ne souffre pas encore. Allons dormir. Mais la place est bonne, et j'y reviendrai demain.

Je remonte; je me couche.

C'est étrange, et je ne l'aurais pas prévu: je ne ressens aucune fièvre, nul énervement; je suis très calme, et comme soulagé, ou détendu, peut-être par la notion du labeur terminé, par la conscience du devoir accompli? Je n'ai plus rien à faire, en somme, qu'à surveiller, patienter, enregistrer les heures, imaginer ce qu'elles engendrent sous terre, et je n'ai nulle hâte de les presser, au contraire: plus le dénouement tardera, mieux il vaudra. A l'heure actuelle, ils ne sont encore que dans la première phase de leur anxiété. Je me trompe: La Ballade entre déjà dans la seconde; après ma sortie, il pouvait escompter le secours de Blasquez, mais, depuis une trentaine de minutes, cet espoir-là est aboli. Après la colère, prostration. La période des vrais tourments ne s'inaugurera guère qu'avec le jour. Dormons. J'invoque Barbara et Catalina: je les vois; elles sourient; je leur parle; elles sont satisfaites. Je m'endors...

*

* *

Dès le lever du soleil, j'étais debout. Tout de suite, j'ai regardé ma montre.

--La Ballade a déjà sept heures de prison; Blasquez, quatre. C'est encore bien peu.

Je dis à la vieille servante de préparer dorénavant les repas pour moi seul:

--Votre maître est parti en voyage cette nuit, avec son ami de France.

Elle est accoutumée à ces disparitions brusques, et, d'ailleurs, indifférente à tout.

Je descends au jardin. Vous pensez bien que j'ai, de longue date, repéré l'endroit sous lequel le laboratoire se cache. J'y vais. Je suis sur eux. Je marche sur eux. Je tape le sol, de mon pied, pour me délecter de ma domination. Je me couche, j'appuie ma tempe à la terre, inculte depuis des années.

J'écoute. Aucun bruit.

--S'ils sautaient, juste à ce moment, et moi avec eux?

Pourquoi pas, et que m'importe? Ai-je besoin de vivre? La tâche est finie, et l'existence aussi! Je n'ai plus de but, plus de désirs: mes jours futurs seront monotones et chargés d'ennui, une mort m'en délivrerait! Je ne veux plus de l'avenir.

--Saute donc, misérable!

Je martèle le sol à coups de poing. La rage me crispe. Puis, je m'apaise. La sagesse me revient. Je ne demande plus qu'ils sautent, mais au contraire que leur supplice se prolonge tout aujourd'hui, mardi, et demain encore, n'est-ce pas? Après-demain, aussi, mon Dieu, si c'est possible, et encore après...

Mais, par compensation de mon affolement refréné, une soudaine envie me prend, d'aller savoir, plus près d'eux, et d'écouter leur agonie. Je redescends aux caves.

Me voici à la porte du vestibule; je me suis approché à pas de loup, avec ma lanterne aveuglée.

J'écoute: rien. J'attends: rien. Ils dorment, peut-être? J'attends encore. Le silence persiste. Sûrement ils dorment! Cette hypothèse m'irrite; même, je n'oserais pas nier que mon amour-propre d'auteur n'en fût quelque peu offensé: je condamne des gens à l'angoisse, et ils dorment!

--Je vous réveillerai, moi, de la bonne manière! Dans votre sommeil, vive Dieu! je vais mettre la suée d'un cauchemar!

J'arme mon revolver et je tire au plafond.

Un double cri d'horreur se rue du fond de la terre, un beuglement fou et bestial de boeufs égorgés, et j'en ai moi-même le frisson, tant ces deux épouvantes hurlent sinistrement. Ils ont cru qu'ils sautaient! La stridence de leur appel déchire les échos de la détonation, qui se répercutent de cave en cave, dans les ténèbres.

Ils ont bien eu peur. Maintenant ils se taisent. Ils s'étonnent de vivre; ils tâchent de comprendre; ils n'osent bouger: je les vois très distinctement. Comme ils sont blêmes, avec des lèvres qui remuent...

Blasquez est debout; il marche: je l'entends. Il marmonne, à mi-voix, des mots, tout seul. Il gravit les degrés de l'escalier. Il appelle:

--Au secours! A l'aide!

Il est de l'autre côté de la porte, et il la frappe du poing. Je méjugeais de ce garçon; tout imbécile qu'il soit, il devine pourtant qu'une présence étrangère a causé le vacarme.

--Ouvrez! Au secours!

Je ne réponds pas. Je retiens mon haleine.

--Il y a quelqu'un! Ouvrez! Jarguina, c'est toi?... Réponds!... Je vois une lueur sous la porte... Tu es là, Enrique? Je te dis que tu es là!... Ouvre!

--Non.

--Je savais bien que tu étais là! Ouvre!

--Non.

--C'était une farce... Émile m'a raconté. Ouvre!

--Non.

Je reprends ma lanterne, et je m'éloigne. Il écoute mon pas. Il crie mon nom d'une voix lamentable, qui me trouble.

Barbara, Catalina, pardonnez-moi: j'ai eu pitié de celui-ci, pendant une seconde, et, presque, j'ai failli vous trahir! Est-ce qu'ils ont eu pitié de vous? Je me croyais plus fort. Je ferai sagement de ne plus redescendre.

Au grand air, je respire; la lumière me lave. Le ciel est pur; des oiseaux volent dans le jardin: il me semble que je remonte de l'enfer. Dans un arbre, juste au-dessus du laboratoire, une mésange s'égosille. Il est huit heures du matin. Pas plus? Le temps est long: ils n'ont pas encore très soif, mais l'excitation nerveuse, après mon coup de revolver, leur procurera la fièvre. Je ne veux plus penser à ce Blasquez: il me gêne. Pour que l'âme des trépassées me réconforte, je prie...

Je ferai du jardin mon quartier général, jusqu'à la fin. Et pourquoi n'y dormirais-je pas, la nuit? Les nuits de Gérone sont belles en septembre. C'est dit: je ne quitterai pas.

Je me promène sur eux, autour d'eux: à force de passer, je trace des sentiers dans la friche.

Souvent, je consulte ma montre, et parfois aussi je m'hypnotise dans la contemplation des aiguilles qui évoluent, si lentement. A vrai dire, c'est monotone, et je m'ennuierais, sans la ressource de me dire que cette lenteur, fastidieuse pour moi, est infernale pour les emmurés.

Midi approche: c'est la quatorzième heure d'Émile, la onzième de Blasquez.

--Allons manger.

Après un repas sommaire, je rejoins mon poste. Par une fortune providentielle, j'ai trouvé dans la bibliothèque un ouvrage traduit du russe: un jeune aventurier y raconte les affres d'une mission au désert pendant trois jours de soif. Je lirai cela sous mon arbre. L'imagination n'est pas une faculté purement spontanée; elle demande qu'on l'aide, et elle y gagne. C'est pourquoi j'emporte aussi--ne riez pas--des raisins, une poignée de gros sel, un verre de cristal, une énorme gargoulette d'où l'eau fraîche suinte sous la flanelle mouillée...

Tout le jour, je lis sous mon arbre, je lis la soif, je la relis; pour exciter la mienne et mieux jouir de la leur, je fume en suçant du sel. Ah! la magique beauté, alors, d'un verre où l'eau est froide, et qui s'irise quand on le lève vers le ciel, et qui frileusement se ternit peu à peu de vapeurs condensées! Les rubis et les topazes du vin, ou les opales de l'absinthe n'ont pas, pour un ivrogne, les splendeurs de ce diamant potable, et quand le flot se rue en torrent dans ma gorge, c'est de la vie que je bois, leur vie, leur sang, et je dessèche leurs artères en inondant les miennes!

Le jour s'écoule. Le soir vient. Jusqu'ici, leur soif n'est qu'un tourment; un supplice, pas encore...

La nuit descend: les étoiles brillent, comme des âmes heureuses; Barbara et Catalina observent de là-haut. Je ne souperai pas ce soir, pour déguster la faim.

La nuit tourne: voici la vingt-quatrième heure. Je me couche dans l'herbe sèche, sur Eux. Je dors dans ma cape; ils veillent, sans doute? Je dors bien. Pourtant, je m'éveille deux fois. Une dernière, et c'est l'aube.

--Trente et une heures!

Ils doivent, là-dessous, geindre furieusement! Si j'allais écouter? Je résiste à cette envie, tout le jour, et le mercredi passe. Je bois. La journée se traîne, pareille à celle d'hier: pareille pour moi, mais pour eux?...

--Quarante-huit heures! Oh! comme il a soif, mon tueur de femmes, qui n'ose pas aller boire! Combien de fois déjà a-t-il risqué un pas, deux pas, et reculé? Combien de fois par heure? Combien de fois la tentation, par minute? A quatre pattes, dans la nuit, le cou tendu, les yeux écarquillés, il s'aventure à tâtons: ses bras lents, comme des tentacules, s'éploient, un peu, si peu, reviennent et retournent, évoluent, et caressent de l'ombre avec leurs mains fébriles.

--S'il trouvait!

Peut-être, il a trouvé, oui, peut-être?...

--Eh bien? La mort tardera davantage, et voilà tout; elle n'en sera que plus vengeresse.

La troisième nuit passe: elle est pourtant interminable. Trente fois, au moins, je me réveille. Et même, ai-je vraiment dormi? Oh, que c'est long! Est-ce que je ne m'ennuie pas? Je crois que je m'ennuie. L'aube n'arrivera donc jamais? Jamais plus, elle ne reviendra pour ceux qui l'attendent sous terre!

La voici... La nuit est passée. Je me lève mal. Je consulte ma montre, nonchalamment et sans plaisir.

--Cinquante-six heures.

J'ai les nerfs agacés, harassés: rien ne m'intéresse. D'ailleurs, le ciel est chargé de nuages, et l'air lourd. Ils ne savent pas que le soleil vient de se lever, ni qu'ils sont à leur cinquante-septième heure. Au dire des médecins, trois jours de soif rendent un homme fou: les tortures se font si aiguës, qu'on se tuerait, pour en finir!

--Midi... Soixante-deux heures...

Sûrement, un orage se prépare: j'entends la foudre, très loin, du côté des montagnes; elle est très loin, mais je suis sûr que je l'entends.

J'étouffe. Mes nerfs sont surmenés plus que je ne pensais. Et les leurs, dans le trou? Car les miens ne sont las, en somme, que d'évoquer la torture des leurs... Il n'éclatera donc pas, cet orage, à la fin, pour qu'on sache? Eh oui, pour qu'on sache! Depuis ce matin, il faut bien l'avouer, je ne sais plus. Qu'est-ce qu'il dit là-bas, le tonnerre? Est-ce à moi qu'il parle, ou bien à eux? Ils ont déjà terriblement souffert, là-dessous, assez souffert, peut-être, pour que le châtiment suffise...

--Soixante-quatre heures.

Être mort, n'être plus: supplice? Non. Le supplice, c'est de la voir venir, la mort, et de la sentir qui approche, seconde par seconde: cette angoisse-là, ils l'ont eue, certes, et je me demande: si je les relâchais, à présent, serait-ce lâcheté ou justice?...

--Ce que j'ai fait est bien!

Mais, ce que je vais faire? Ce qui va arriver?

--J'avais le devoir!

Est-ce que j'ai le droit?

--Cet autre droit de relancer sur le monde un animal nuisible, est-ce que je l'ai? Ses crimes futurs seront les miens.

Allons donc! Je n'ai pas pensé au monde, je n'ai pensé qu'à moi, à elles, aux mortes, et il me semble, par instants, qu'elles me dissuadent... Oh, Dieu! qu'il éclate donc, l'orage!

--Soixante-sept heures.

Tout à coup, l'idée ressuscite, qu'au moment où j'imagine les tourments de la soif, il a trouvé l'eau, et qu'il boit.

--Soixante-huit heures!

Il faut que je sache, que je descende! Une électricité monte de terre et me crispe. Je veux savoir!

Si j'y vais, et si j'entends geindre, si Blasquez se lamente, et s'il m'implore, le pauvre diable, je ne pourrai plus résister?

Advienne qu'advienne!

Je m'élance vers la maison.

*

* *

J'arrive au seuil, et déjà j'y pose le pied; mais le sol ondule sous moi, l'air tonne, les murs oscillent, je tombe à la renverse, et lorsque je rouvre les yeux, je vois tout le jardin qui redescend du ciel, comme les laves d'un volcan.

C'est fait.

L'irrévocable est accompli. Cinq minutes encore et je les délivrais. Ils ne tueront plus. Je les plains, cependant. Surtout, je les envie.

L'orage s'est décidé. La secousse de mon explosion l'a peut-être décidé, l'orage? Qui sait? J'ai aidé le ciel: il m'aidera. L'averse tombe sur les ruines. Allons nous livrer à la police.

Je les envie...

LES SABOTS DE NOËL

Pour commencer, je vous dirai qui je suis: je suis un cheval de fiacre, mais le don de la parole vient de m'être accordé, pour une fois, et vous allez voir dans quelles circonstances vraiment extraordinaires.

J'étais une bonne bête: on peut m'en croire; je n'ai jamais menti; je n'aurais pas pu mentir, puisque je ne parlais pas, et je ne mentirai pas aujourd'hui, puisque le Bon Noël m'a donné la parole pour que je dise la vérité. Il veut que je vous raconte mon aventure, et je la raconterai bien franchement, et j'expliquerai tout sans me mettre en colère. On ne m'a jamais reproché de me mettre en colère. Mon caractère est doux; je n'ai jamais fait de mal à personne; j'ai toujours trotté tant que j'ai pu, pour contenter le monde, parce tout va mieux quand le monde est content.

Vous m'avez peut-être vu dans les rues, et peut-être je vous ai traîné dans ma voiture, mais vous n'avez pas fait attention à moi, parce que les voyageurs ne s'occupent pas de nous. J'avais un petit trot bien égal, et j'étais toujours de bonne volonté: j'ai reçu des averses sur mon dos, j'ai marché la nuit et sur le verglas, j'ai eu bien froid pendant des heures, à la station, en hiver, et j'ai eu bien chaud en été. Quand j'étais malade, je marchais quand même, vous pensez bien, mais j'avais du mal à me mettre en route: alors les coups de fouet allaient leur train, et aussi les coups de pied d'homme, dans les jambes ou dans le ventre. Je ne m'en plains pas, puisque c'est la règle, et que l'homme a l'habitude de nous battre quand il est ennuyé dans ses affaires.

Et puis, nous faisons nos remarques, et lorsque je devais être battu, je le savais d'avance, par l'haleine du cocher: quand il respirait avec une odeur forte, après avoir bu chez le marchand, j'étais sûr de recevoir des coups. Je ne les méritais pas, mais je ne me fâchais pas non plus, parce que l'homme est peut-être obligé de battre le cheval quand il a bu cette odeur-là. Je le crois: on m'en a fait goûter, un jour, à la station, pour rire, et ça m'a brûlé tant que je ne me reconnaissais plus; je sautais comme un petit imbécile, sans savoir pourquoi, et je ruais contre ma voiture, moi qui suis raisonnable. Alors j'ai bien compris qu'on fait le contraire de ce qu'on veut, quand on a avalé cette chose.

A part cela, mes cochers n'étaient pas méchants; ils me donnaient à boire, à manger; j'en ai eu qui me caressaient avec la main, ce qui me faisait bien plaisir, et j'en ai eu aussi qui me comprenaient, quand je leur parlais avec mes yeux.

Tout cela est pour dire que je ne me plains de rien. J'ai même connu des jours heureux, au commencement de ma vie, quand je n'étais pas encore attelé à un sapin; le métier le plus dur m'est venu au moment où j'avais moins de forces: mais il faut sans doute que ce soit ainsi, puisque c'est toujours ainsi.

Je ne peux pas vous dire pendant combien d'hivers et d'étés je fus cheval de fiacre: je ne sais pas compter; je sais seulement que ça me paraît avoir duré longtemps. Ça durerait encore; mais l'autre nuit, quand il gelait si fort, j'ai eu la maladresse de glisser, et de tomber, à la sortie du théâtre; je m'étais cassé un os, contre l'angle du trottoir. J'avais bien mal; il a fallu me dételer, et on m'a aidé à me remettre debout, à coups de pied dans les flancs, tant qu'on a pu.

On a vu mon os cassé, sous la peau, et on a dit que j'étais bon à abattre; quand j'ai entendu ça, le coeur m'a manqué, à cause de la mort, qui fait peur; quand, après ça, on m'a ordonné de marcher, j'étais triste; car je savais bien où il faudrait aller: mais c'est la règle. Je me suis résigné: quand on ne se résigne pas, on n'empêche rien, et on n'attrape qu'un supplément de coups. J'ai donc essayé de marcher, mais je n'ai pas pu, vraiment, malgré ma bonne volonté, et je suis retombé. Alors, on m'a traîné par la bouche, jusqu'au bord de la chaussée, pour que je ne gêne pas la circulation, vous comprenez, et les pauvres gens avaient bien de la peine à me tirer; j'ai beau ne pas être gras, je suis lourd tout de même, et plus que je ne croyais; je l'ai appris pendant que je râpais le pavé avec mes côtes, et que tout mon poids était pendu à ma mâchoire: j'ai même eu la langue toute déchirée, mais, c'est bien de ma faute, parce que, dans la douleur, je n'avais pas eu soin de la garer, et elle était prise dans le mors.

Après ça, j'ai attendu, par terre: il y avait beaucoup de monde, autour de moi, et j'étouffais un peu; les uns me plaignaient, les autres s'amusaient, et c'était une espèce de petite fête où des grandes personnes poussaient des petits cris, à cause de l'habitude que les hommes ont de chatouiller les femmes sitôt qu'on est un peu serré.

A la fin, on a amené une charrette, et on m'a hissé dessus. J'ai dit adieu à ma pauvre vieille voiture, que je laissais là, et que je ne reverrais plus. On s'est mis en route; un camarade me traînait, la tête basse, en réfléchissant, et il me faisait envie, et moi aussi je réfléchissais, et je me rappelais, et je suis arrivé à la maison où on meurt.

*

* *

Je l'ai reconnue tout de suite: le sang et la mort ont une odeur que nous connaissons bien, nous autres bêtes, même quand nous ne l'avons jamais sentie, et je pense que les hommes, malgré leur intelligence, n'ont pas le sens de cette odeur épouvantable, car on les voit se promener tranquilles au milieu d'elle, tandis qu'elle nous affole jusqu'à nous rendre stupides.