La peur

Part 10

Chapter 103,843 wordsPublic domain

--C'est moi, Jarguina. Nous gardons l'escalier, mais vous tardez bien à venir, lambins! Combien êtes-vous? Six. Parfait. Personne n'est sorti; la case est suspecte. Trois étages: au second, à droite, appartement inoccupé; que trois hommes le fouillent. Aux toits, chambres de domestiques, issues: trois hommes, vérifiez et restez-y. Les autres logements, plus tard. Nous deux, à la porte. Venez, vous!

Mes hommes grimpent, et l'assassin commence à comprendre, à me croire, en voyant que j'ai dégagé la route: je descends, il suit.

Je me retourne, et tirant mon écharpe d'une poche, je la lui tends:

--Service central. Prenez ça: laissez paraître un bout hors du gilet.

Je continue ma route: il suit.

Au seuil, deux agents sont en faction.

--Vous êtes là, vous?... Par bonheur, nous y étions avant. Il me faut deux malins pour perquisitionner au premier: du tact et du coup d'oeil, ne rien brusquer, mais ne rien négliger, un ouvrage de choix! Deux malins! Vous, et vous. Je garderai la porte avec celui-ci. Trottez!...

Fiers de ma confiance, ils se jettent dans le couloir; je reste seul avec l'homme; de l'épaule, je l'accule au cadre de la porte, et, sans le regarder, je parle:

--Vite! Écoutez, répondez, sans mentir, sur votre vie! Un: je vous ai mis hors la maison. Deux: je vais vous mettre hors les barrages. Trois: un asile. L'avez-vous?

--Non.

--M'en doutais: je connais nos frères et pas vous. Étranger?

--Oui.

--Des amis, ici?

--Non.

--Mensonge. Vous vous méfiez de moi, quand je vous sauve. N'importe: j'approuve discrétion. Vous cacherai chez moi, aujourd'hui: on ne vous y cherchera pas. Partirez demain, cette nuit, quand vous voudrez. Pour l'instant, filons. Suivez-moi, de très près. De l'assurance, hein?

--Je n'ai peur de rien.

Un coup de colère me tord à ce mot-là, et ma colère hurle en silence: «Bourreau de ma vie, je te l'apprendrai, la peur, moi, je te l'apprendrai!»

Pour qu'il n'entende pas mes yeux, je les ai détournés de lui, et j'occupe mon regard avec les monceaux de cadavres et de débris: le chapeau bleu est toujours à sa place, près de Barbara et de notre Catalina...

--Plus tard, chéries, attendez-moi... Vous voyez: je travaille pour vous.

Je ferme les paupières, pour faire la nuit au fond de moi, et y remettre l'ordre, le calme: car la nuit exaspère les névropathes, mais elle rassérène les sages. Dans mes ténèbres, peu à peu, je redeviens mon maître, avec toutes mes armes retrempées dans l'amour, plus sûr que jamais de ma force et de ma victoire. Je rouvre les yeux. Je suis moi!

Je hèle deux agents:

--Remplacez-nous ici. J'ai à faire. La consigne: que personne ne sorte avant de nouveaux ordres. Vous, en route!

Je m'avance au milieu de la chaussée, que cernent des cordons de troupes. Mon homme me suit; je l'observe: il fait assez crâne figure et tient le front haut, quoique pâle, d'une pâleur qui ne doit pas lui être ordinaire; il marche d'un pas décidé parmi ses victimes qu'on ramasse et qu'il n'a pas l'air de voir: son regard vague se promène à hauteur de têtes, au loin, vers les soldats qui nous encerclent. Il est dans une nasse, et je n'ai qu'un signe à faire pour qu'on l'empoigne; si je le tire d'ici, il ne doutera plus de moi, j'espère?

--Un peu plus d'écharpe visible, un centimètre. Et attention!

Je me dirige vers le groupe des officiers municipaux, il suit.

Je salue en passant, il salue, et l'on répond à notre coup de chapeau; échange de civilités entre la police et l'assassin qu'elle cherche! J'en rirais bien, mais je suis trop ému d'angoisse: que seulement un importun, le premier venu, s'étonne, dévisage, interroge, et voilà ma proie qui m'échappe, on me la prend! J'en ai tout aussi peur que l'homme, et peut-être davantage!

Nous piquons droit sur le cordon des troupes. Au sergent, je jette:

--Urgence!

Je prends mon bandit par l'épaule, et je le pousse devant moi. Tandis que le sergent réfléchit, nous sommes hors le cercle, et déjà à trois pas.

--Ouf!

Un fiacre est là; je l'ouvre:

--Service de la Préfecture! Cinq minutes de course, et je vous ramène ici.

Je donne mon adresse, et nous voilà roulant... A côté de lui, dans une boîte qui roule, enfermés tous les deux, ensemble, sauvés, et je l'ai maintenant: il est à moi, à moi, à elles! Il ne nous échappera plus, on ne me le prendra pas! Ah! que je vais donc bien le faire mourir, et comme elle sera longue, la vengeance!

Je le regarde en face, et mon visage doit vraiment exprimer une joie intense.

--Eh bien! Doutez-vous de moi toujours?

--Tu es un frère?

J'avais oublié le tutoiement. On ne pense pas à tout. Je réponds:

--Qu'est-ce qu'il te faut de plus, pour prouver que j'en suis? Songe à ce que je risque en te tirant de là, et en te cachant. Je travaille à la police: chacun gagne son pain comme il peut, et tu vois comment je les aide. Rends-moi mon écharpe.

Il daigne sourire, et, en me restituant mon insigne, il demande avec suffisance:

--Alors, j'ai fait du bon?

Il parle avec un accent étranger: je le croirais de France, s'il était plus loquace. Il ajoute:

--Je n'ai rien pu voir, de là-haut. Le roi?

--Manqué. Mais des morts, des blessés!...

--Tant pis pour eux: ils ne m'intéressent nullement.

--Pas ça! Ne répète pas ça!

--Je peux bien dire que je m'en bats l'oeil, des crevaisons! Tu as l'air de rager?

--Moi?... Oui, au fait, oui, je rage... parce que, tu comprends, le roi est manqué... Alors, ça me...

--Te trouble pas: on repiquera.

--Pour le moment, décidons. Le temps presse. Voilà: je te laisse chez moi, je t'y enferme, je regagne mon poste, et tu m'attends jusqu'au soir; ça va?

--Tu m'enfermes?

--Il faut bien, puisque je ferme toujours. Je dois faire comme toujours, n'est-ce pas? C'est indispensable, pour ne pas attirer l'attention. Tu as confiance en moi, voyons?

--Nomme les frères.

Je ne m'attendais pas à cette sommation. Je cite, en hésitant, quelques anarchistes connus, et tandis que j'en cherche les noms, il remarque mon incertitude et scrute le fond de mes yeux. C'est lui le policier, maintenant, il me guette, il me traque, il prend avantage, je le sens, je doute de moi: l'homme qui doute de lui-même est vaincu par avance. Vous êtes-vous battu en duel? Celui-là sera le vainqueur, sûrement, qui veut l'être et qui ne doute pas de l'être. Mais vingt secondes, deux secondes de trouble, dans l'oeil ou dans l'âme, pour compromettre une victoire, ça suffit! Je les ai eues, et maudites soient-elles! D'un coup, tout vient de crouler, le bénéfice des manoeuvres savantes, les preuves de mon dévouement: rien n'en subsiste plus, parce que j'ai hésité, et les méfiances de l'autre se réveillent. Sa main bouge dans la poche du revolver; je feins de n'en rien voir.

--Explique, dit-il. Comment m'as-tu découvert?

Cette fois, je me suis reconquis: je fais front, je fonce à la charge, je lui plante mon regard dans les prunelles, et je le cloue avec cinq mots:

--Depuis ce matin, je savais.

Tant je veux être cru, qu'il me croit! Et tout de suite, pour l'occuper, je continue:

--Je le rêvais, ce coup-là, un coup admirable, mais je n'ai su que le projeter, et tu as su l'exécuter.

Il sourit. Je l'ai regagné! On en fait ce qu'on veut, de ces gars-là, si on flatte leur maladie, le mal d'orgueil, qu'ils ont jusqu'à en devenir fous et à se constituer bourreaux. Des naturalistes prétendent que les tigres sont cabotins. Bien vite, j'appuie sur la chanterelle:

--Oui, mon vieux, un trait de génie, que tu as eu là, tout simplement! Je m'y connais et j'en ai vu. On n'en trouverait guère, tu sais, pour combiner la chose comme toi et moi, ni surtout pour l'exécuter comme toi.

Il fait une moue de modestie; pour agiter sa main par-dessus son épaule, dans un geste de négligence, il a lâché le revolver. Amusons sa vanité, amusons-la.

--Tout de même, vois-tu? il y a un point qui cloche, et, là, je comprends mal. Pourquoi as-tu tardé à sortir de la maison? Je n'espérais plus guère t'y trouver.

--Un accident... lorsque j'ai refermé le volet... D'abord, il faut te dire que je mourais de soif...

Il me conte une histoire, longue, embrouillée, que je n'écoute même pas. Il ment. La vérité est qu'il a eu peur, mais il ne veut pas en convenir, et cherche des excuses; pendant qu'il travaille à inventer, il oublie de se méfier: l'alerte est passée! Je l'embarrasse de questions; il se débat, il patauge; il voit que je souris, et il s'inquiète, mais pour sa dignité.

--Tu rigoles?

--Oui... Elle est louche, ton histoire, et je me demande... j'imagine...

--Quoi?

--Une idée... Tu as eu le trac, hein?

--Moi!

--Oh! tu peux avouer, entre nous.

Il est rouge, de honte ou de colère; il ne songe plus du tout à sa sécurité; il n'aspire qu'à sauver la face, et ses facultés se concentrent dans l'effort de prouver qu'il est inaccessible à la crainte. Cause, mon bonhomme... Tu as eu peur, c'est par lâcheté que tu n'osais pas sortir! Cause... C'est par la peur que je les vengerai! Elles sont là-bas qui m'attendent, qui saignent... Vraiment, tu es couard? Je t'en réserve, de la peur!

Le fiacre roule. Nous arrivons.

--C'est ici. Attends que j'aie ouvert.

Je saute, j'ouvre la porte; un signe, et il arrive.

--Passe, monte. Vite! Deux étages.

Je referme, nous gravissons l'escalier. Nous entrons chez moi. Je l'ai! Alors, je lui parle d'une voix très douce, très tendre, fraternelle:

--Maintenant, vieux, installe-toi. Je te laisse, je retourne. Ne te montre pas aux fenêtres. Tu es chez toi, fume, lis. Et, ce soir, nous aviserons ensemble, gentiment, tous les deux, ce soir...

--Tu persistes à m'enfermer?

--Indispensable. J'ai l'habitude, je t'ai dit: il ne faut pas éveiller l'attention des voisins... Et puis, je ne te connais pas, en somme...

J'accumule les bonnes et les mauvaises raisons; mais, pendant que je plaide, ne s'avise-t-il pas, pour avoir une contenance, de prendre sur ma cheminée la photographie de Barbara et de Catalina, qu'il contemple?

--Pas ça!

Je bondis en hurlant, et je lui arrache le cadre de cuivre, qui écorche ses doigts. Il recule; nous sommes face à face, pour la seconde fois, en bataille; je dois être aussi blême que lui. Mais je me dompte:

--Excuse-moi. Je suis très jaloux.

--Même brutal. Elle est gentille.

--Tais-toi! Ne me pousse pas!... D'abord, tu ne peux pas comprendre ce que tu faisais là; elles sont mortes... Je t'expliquerai plus tard, et tout au long; ce sera très long, mais ça t'intéressera, je te promets.

Il répond avec indifférence:

--Ah?

Et moi, pour ne pas les laisser avec leur assassin, dans cette chambre, je les prends sur mon coeur; je les emporte; nous reviendrons tous trois, ce soir.

--A ce soir!

--Tu persistes à m'enfermer?

--Non, si ça te tracasse... Voilà une double clef, mais, je t'en conjure, ne bouge pas d'ici, où tu es en sûreté. A ce soir.

La clef que je lui donne calme ses méfiances nouvelles: il ne sait pas que ma porte est munie d'une serrure de sûreté, et je m'esquive avant qu'il s'en aperçoive. Je le boucle.

Je retourne vers elles, pour les revoir, les ensevelir de mes mains, leur dire adieu, leur promettre de les venger. Je ramasserai la plume bleue.

Je vous abrège le récit de ces heures atroces. Sachez seulement que j'ai pu trouver et reconnaître la tête de ma Barbara, pas tout entière, et la lui rendre; de mes mains, la mère et la fille, je les ai mises en bière. Il était nuit, quand je pus retourner chez moi. J'avais la plume bleue.

J'arrive. J'ouvre les deux serrures.

--Parfait! Rien n'a bougé. A nous deux, maintenant...

J'entre, je sens la fraîcheur de l'air: dans la seconde pièce, une fenêtre était ouverte.

--Il a filé!

Je me précipite, je me penche sur l'appui: mes draps pendent jusqu'au sol de la cour. Par le jardinet de la maison voisine, il a gagné la ruelle: c'est clair! Ah! la rage de cette minute, contre moi, contre ma sottise! Les vaincus ont tort, je ne me pardonne pas! Je sais mes fautes, c'est par mes fautes que la vengeance me glisse entre les doigts! Mais je réparerai, j'expierai, et peu m'importe ce qu'il en coûtera! Je retrouverai l'homme!

--Je vous jure, chéries, que je vous le rendrai!

Devant le portrait des deux mortes, j'ai prêté le serment solennel: je me suis mis à genoux, et, du fond de mon coeur, je leur ai demandé pardon, en les priant d'intercéder dans le ciel, auprès de la Vierge et des Saints, pour que la bonté divine vînt au secours de ma détresse et me fît retrouver leur bourreau.

--_Amen._

Je me signe. Je me relève. Je suis calme.

Je vais à la fenêtre retirer les draps qui pendent. La nuit est bleue: des astres scintillent, mes deux mortes sont là; mon regard vrille des trous dans l'infini. Pour travailler avec elles deux, pour qu'elles m'aident, je traîne un fauteuil devant la fenêtre, et, sous les étoiles, je combine une chasse à l'homme. Mon plan s'élabore: je vois; le ciel m'éclaire.

--Il s'est sauvé par méfiance, je le ramènerai par la confiance; j'avais donné des gages que j'ai rendus suspects, j'en donnerai de nouveaux qui seront incontestables; j'ai dit faussement que j'étais des leurs, j'en serai, et les autres me guideront vers celui que je cherche.

Voilà comment je suis devenu anarchiste.

*

* *

Dès le lendemain, je me mettais à l'oeuvre. Quelques propos subversifs, tenus en présence de mes collègues ou de mes subalternes, furent bien vite rapportés aux grands chefs: on me cuisina. Des brochures trouvées chez moi, des absences injustifiées, des alibis que je donnais maladroitement et dont l'inexactitude était découverte sans peine, m'eurent bientôt compromis davantage. On me révoqua. A mon gré, c'était trop peu, comme vous pensez. Je fis tapage de protestations, avec des phrases sur la liberté de conscience, des menaces de révélations sur les menées de la police, un terrible discours lancé du haut de la scène, dans l'entr'acte d'un café-concert: on m'arrêta. Bravo!

J'avouai tout. Mais ce policier inconnu, en compagnie duquel on m'avait vu le jour de l'attentat, n'était-ce pas le coupable? N'étais-je pas le complice?... Là, je niai avec véhémence, arguant de ma bonne foi, ayant cru, comme tout le monde, aux insignes que cet étranger nous exhibait:

--J'ai mes idées en politique, soit, mais je connais mes devoirs et je les ai toujours remplis avec exactitude: je défie qui que ce soit d'affirmer le contraire; je suis un honnête homme, et si j'ai été, pour une fois, dupé comme vous, aussi bête que vous, qu'avez-vous à me reprocher?

Mon nom devenait scandaleux et mon portrait parut dans les journaux. Seul, le cocher qui nous avait véhiculés pouvait déposer contre moi: faute d'idée ou de courage, il ne broncha point. J'en fus quitte pour six mois de prison: la belle affaire! Quand on me relâcha, j'étais sans métier, sans argent, et j'avais peine à vivre, mais j'approchais du but: les frères m'accueillirent.

Dans les cénacles de l'anarchie, je jouais le martyr, le héros; pour manger, je vendis mes meubles; une légende m'auréolait; ma gloire avait gagné Londres, Genève, Turin. D'ailleurs, elle seule progressait; tous mes efforts pour retrouver la piste de l'homme, ou un indice quelconque sur son passage à Barcelone, furent longtemps sans résultat. On ne savait rien, personne ne connaissait cet étranger survenu, disparu, et le prestige de son habileté se reportait sur moi, qui l'avais aidé, sans nul doute; on me questionnait, je niais, mais avec des réticences, des sourires, et ma discrétion passait pour admirable, comme ma prudence.

On m'admira bien plus encore, le jour où nous vint, en mystérieuse ambassade, un Frère chargé par un Frère de me dire solennellement «merci», en présence des Frères. Vous la devinez, l'ivresse de cette minute? Ma proie revenait à moi, d'elle-même!

Je vous abrège le compte rendu des beaux gestes et des belles paroles qui me désignaient à la gratitude de tous. L'émissaire m'étreignit les mains. J'eus fort peu de mal à faire démontrer par un orateur que mon séjour à Barcelone serait un acte de courage inutile, dangereux même; séance tenante, on me vota des subsides, des fonds de voyage: on m'envoyait vers Lui!

Vers lui?... Non, pas encore, mais avec son ami, avec un guide!

Tout de suite, j'entrevis l'énorme bénéfice que je pourrais tirer de ce Diego Blasquez; il était stupide à souhait, pompeux et utopiste, à moitié sot, à moitié fou, un tendre et formidable halluciné qui pratiquait les sports et la chimie, jouait de la flûte, voyageait, recueillait les chiens malades et composait des bombes, incapable d'écraser une mouche et tout prêt à dynamiter une ville: quelque maladie secrète ou quelque hérédité, sur le coup de la quarantaine, lui avait déséquilibré la tête.

Il habitait ordinairement Gérone, sa ville natale: il m'y emmena tout d'abord, et je ne résistai point, décidé à subir tous ses caprices, pour le conduire insensiblement à l'exécution de mes volontés.

J'eus la surprise de le voir installé dans une superbe et antique maison qu'il tenait de ses ancêtres: c'était une manière de château citadin, ou peut-être un ancien couvent juché au flanc de la ville; en arrière des bâtiments, un jardin sauvage, sans culture aucune, ressemblait à une forêt vierge, et il me plut par son aspect sinistre: car je n'examinais plus les choses qu'au seul point de vue de ma vengeance, comme des ressources qui me seraient ou non utilisables. La demeure de Blasquez se révéla riche en promesses: il y vivait dans une sorte de réclusion, avec une vieille servante, idiote et presque sourde; il ne sortait que fort peu dans la ville, et passait la majeure partie de ses journées dans des caves dont il était fier, parce qu'il les tenait pour un asile inviolable.

Il m'y emmena: imaginez une enfilade de cryptes, une cité souterraine qui s'étalait en dédale de chambres communicantes, des voûtes décorées de nervures, des colonnes engagées avec leurs chapiteaux, des ogives sous lesquelles on passait d'une salle dans l'autre, des portes en chêne massif armées de pentures en fer; par centaines, des radicelles pendaient d'entre les pierres comme des serpents accrochés au plafond, et nous léchaient les joues de leurs petites langues froides.

Blasquez riait.

--Tu vois, nous sommes sous le jardin: les racines essaient de rejoindre la terre; ça ne te fait pas pitié, ces pauvres racines?

--Si, si.

L'air était opaque, l'obscurité gluante; les pierres pourrissaient au mur; la flamme de nos lanternes souffrait. Diego jouissait de mon étonnement:

--Curieux, hein?

--Admirable! Un prisonnier qu'on tiendrait ici, on le tiendrait bien.

--Tu peux le dire, mais tu n'as pas vu la merveille!

--Vraiment?

--Mon laboratoire... Viens.

Il fit jouer les puissantes serrures d'une porte: au grincement des pennes, le coeur me sautait de joie.

--Ceci, c'est l'antichambre, tu comprends? pour m'isoler mieux.

--Oui.

--Prends garde: il y a huit marches à descendre. Ça glisse.

Ce vestibule ne mesurait guère que quatre mètres de large; dans le mur qui nous faisait face, Blasquez ouvrit sa dernière porte: une pièce immense apparut.

--Voilà mon antre!

Sur des étagères, un arsenal de chimiste brillait, métal et verrerie; trois tables chargées d'appareils, deux tabourets, deux chaises, un lit de sangle composaient le mobilier de l'«antre»; un fatras de bibelots et de brochures encombrait les coins; le sol était dallé, et l'industrieux propriétaire me fit admirer la combinaison de deux bouches ouvertes, l'une à ras de terre et l'autre au sommet du plafond, pour le renouvellement de l'air, qu'en effet je trouvais parfaitement respirable; sur bien d'autres beautés encore, il attira mon attention, et sur la sécurité de cette retraite, sur le silence de son éloignement. Je ne l'écoutais guère, ayant, du premier coup d'oeil, perçu ces avantages que j'exploitais par anticipation.

--C'est ici que je l'amènerai!

Je humais l'air de cette cave; j'y respirais ma vengeance déjà présente. Blasquez parlait toujours; son bavardage me berçait et m'aidait à penser. Il riait en parlant. Je riais avec lui. Il se frottait les mains, et, ravi de mon enthousiasme visible, il me battait l'épaule à grands coups de sa main stupide, en criant:

--Hein? Chouette, hein? On peut crier, ici, tu peux crier. Oh! ooh! ooh!

Il hurlait, et sa voix, répercutée par les murs, grondait dans ma poitrine comme dans un tambour.

--Crier tant qu'on veut! Personne n'entendra. Hein? Ils en avaient des inventions, les moines d'autrefois, et les seigneurs, pour torturer à l'aise le prolétariat de l'humanité souffrante dans les fers de son esclavage!

--Parfaitement.

--Mais l'heure est venue! Les cachots de la tyrannie abhorrée sont aujourd'hui les refuges où s'élabore la germination des revanches sociales, et le grain couve dans les entrailles de la terre! C'est symbolique, ça? Et tu le vois, le grain?

Il m'indiquait, en s'esclaffant, les boîtes destinées à devenir des bombes, et je les regardais avec tendresse, je palpais les bons murs, je les caressais, en leur disant merci.

--Tu as l'air de caresser un cheval pour le faire sauter...

--Pour le faire sauter, tu dis bien.

Il se tordait de rire. Ma nervosité exubérante s'affolait au contact du fou: il fallut nous asseoir, tant on riait.

--Tu es épaté, mon Jarguina?

--Tellement que je veux...

--Quoi donc?

--T'embrasser.

En le serrant entre mes bras, j'avais l'illusion d'étreindre son domaine et d'en prendre possession.

--Ici!

L'idée qui venait de naître se dégageait du rêve, et dans mon esprit elle précisait ses lignes à mesure que, dans mon oeil, le décor précisait ses détails. Ma fièvre était telle que je ne me tins plus de poser une question, toujours évitée jusqu'alors:

--Il connaît cet endroit? Lui, mon ami... de Barcelone... que j'ai sauvé.

--Émile?

--Je ne sais même pas son nom.

--Émile, dit La Ballade. S'il connaît le laboratoire?... Ah! là, oui, il le connaît! Nous y avons passé des journées, à préparer les bombes. Celle dont tu parles, nous l'avons faite ici. Oui, mon vieux, ici!

--Ensemble?

--De ces mains que tu vois, oui, mon vieux. Parce que lui, tu comprends, c'est un brave garçon, mais il n'entend rien à la chimie, oh! là, non!

Il riait encore, et il me présentait ses mains glorieuses. J'eus un invincible frisson en contemplant ces paumes, ces doigts qui avaient façonné la mort de Barbara et de Catalina; malgré moi, je relevai les yeux vers les yeux de ce complice qui venait de prononcer sa condamnation, et qui, devant mes prunelles, recula d'épouvante.

Eh là! Vais-je recommencer les sottises, et faire peur à mon gibier? Tout de suite, je repris mon air de bon enfant, et je me jetai sur la couchette, avec une cabriole.

--On peut fumer, ici?

--Et boire! C'est le cercle de l'Humanité-Souffrante.

Pour me prouver que rien ne manquait au confort de son antre, il prit une bouteille, deux verres, une cruche, et nous prépara des absinthes.

--Hein, mon Jarguina, qu'est-ce que tu en dis?

Je ne disais rien: je fumais, couché sur le dos, et pendant que l'infatigable Blasquez chantait les louanges de la chimie moderne et du repaire modèle, je regardais monter en torsades les fumées de ma cigarette, et je combinais l'avenir.

*

* *