Part 1
EDMOND HARAUCOURT
LA PEUR
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1907 Tous droits réservés
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS.
DU MÊME AUTEUR
DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.
L'Ame nue, poésies 1 vol. Amis, roman 1 vol. Seul, poésies 1 vol. Les Naufragés, contes 1 vol.
Le XIXe Siècle, prix de poésie de l'Académie française en 1901 1 fr. »
THÉATRE
Shylock, comédie en 3 actes et 7 tableaux, en vers. 2 fr. 50 La Passion, mystère en 2 chants et 6 parties, en vers 2 fr. 50 Héro et Léandre, poème dramatique en 3 actes 1 fr. 50 Don Juan de Manara, drame en 5 actes, en vers 2 fr. 50 Circé, poème lyrique en 3 actes, en vers 1 fr. »
_Il a été tiré du présent ouvrage dix exemplaires numérotés sur papier de Hollande_
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.
A la mémoire
de mon ami
MAURICE ROLLINAT
Vieil ami, je t'offre ces contes, parce que tu aimais les frissons de la peur, et parce que j'aime dédier mes livres à des morts.
Tu n'as plus rien, à cette heure, que le repos, et de ton vivant tu n'as pas eu ce que tu méritais.
Le monde t'a peu compris; il t'a fêté pour son plaisir et non pour ta valeur: quand tu as comparu devant lui, il a applaudi des effets sans discerner les causes et dans son enthousiasme provisoire pour ta voix, ton geste et ton masque, il t'a décerné le renom d'un mime.
A te voir, à t'entendre, on a admiré la souplesse d'un talent habile à parodier les cauchemars, alors que l'habileté fut précisément ce qui te manquait le plus; on t'a pris pour un comédien prodigieux, alors que simplement tu fus un poète naïf qui renouvelait en lui, rien qu'à réciter son poème, les tortures de l'enfantement. On battait des mains, dans ces instants où la magique évocation du verbe ressuscitait sous ton crâne, avec toute leur atrocité première, les spasmes de l'idée qui naît, qui sort et qui crie en venant au monde, comme un enfant de douleur que véritablement elle est!
En somme, parce que Rollinat restait poète à toutes les minutes, et intensément poète, on jugea qu'il cessait de l'être pour devenir le colporteur de sa chanson. Peut-être que devant sa tombe et la façon dont il y descendit, on comprendra mieux combien ce fantastique rêveur fut sincère et le fut toujours, puisqu'il mourut de l'être trop.
La méprise dont il fut victime est facilement explicable. Avec une candeur d'enfant, avec un besoin inné de sympathie et de confiance, imaginant que la douleur est universelle et prenant toute curiosité pour une communion fraternelle, il se prêtait à quiconque voulait bien regarder en lui: on n'avait qu'à se pencher pour voir, et le jeu de sa vie intérieure se déclanchait automatiquement; il ne résistait à personne et se livrait à tous; mais parce qu'il se donnait si aisément on jugea qu'il se produisait, et la torture visible à toute heure apparut comme l'effet d'un art qui débite des imitations.
On ne s'est pas contenté de dire qu'il s'imitait lui-même: on l'accusa aussi de copier Baudelaire et Poë. Avec plus de vérité, on pouvait dire simplement qu'il naquit après eux; avec plus de justice on peut dire qu'il leur ressemblait. Frère cadet de ces aînés, il les aima jusqu'à la vénération, avec une sorte de gratitude, parce qu'en ces deux esprits, identiques au sien, il trouvait la consolation d'une ressemblance, et parce qu'en leur oeuvre, parachevée avant la sienne, il pouvait, ainsi qu'en un miroir profond, mirer sa propre angoisse, sans se soumettre aux affres de la dire: en sorte qu'on l'accusa d'être eux, précisément parce qu'il était lui.
Rollinat fut, entre nous tous, le plus essentiellement poète: il n'a vécu que pour son rêve, par son rêve, dans son rêve, et il en a pâti de toutes les manières, puisque les insuffisances mêmes de sa forme souvent peccable furent une conséquence de cet illusionisme qu'entretenait en lui la permanente acuité de ses visions. En ce promeneur d'enfer, réchappé du Dante ou des ténèbres, tout décelait l'angoisse d'une hantise: son masque pâle, aux traits purs et nets, encadré dans l'auréole d'une crinière noire qui s'agitait comme si des bouffées de frissons l'eussent traversée sans repos, et ses prunelles électriques, sa bouche crispée, qui lui faisait peur à lui-même... Assis devant le piano banal, qui sous ses doigts devenait une lyre de l'autre monde, il se tournait de trois quarts, et chantait en vous regardant: l'atroce peur dont il était rempli sortait de lui en effluves magnétiques, entrait en vous, et les plus sceptiques comme les plus gouailleurs, lorsque leur oeil avait rencontré l'oeil de cet homme-là, ne savaient plus rire de tout un soir, mais remportaient chez eux les épouvantes d'un mystérieux au-delà...
Aucune tragédienne, aucun orateur, nul autre aède et nulle sibylle n'ont su plus violemment empoigner l'auditeur par ses fibres profondes, le pincer jusqu'à la douleur aiguë, le tordre jusqu'à l'écrasement.
Cette contagion psychique s'exerçait d'autant mieux qu'elle était moins voulue; bien loin qu'il jouât d'une force, il en était le jouet, comme les autres, et elle ne subjuguait les autres avec tant de puissance que parce qu'elle le possédait lui-même et tout entier; un démon habitait en lui, dont il était la proie perpétuelle, et il le promenait par la ville, par les champs, toujours, image d'un Prométhée errant qui déambule avec son aigle intérieur, et qui fait dresser les cheveux sur la tête des hommes, quand par hasard il lève son manteau et leur laisse entrevoir le drame de sa plaie.
La Peur! La fantastique peur, la peur universelle, peur de la mort et de la vie, celle des formes perceptibles et des visions irréelles, du monde ambiant et du mystère, la Peur divine, telle que la connurent les ancêtres préhistoriques, lâchés nus et sans armes dans la forêt sauvage, parmi l'hostilité de tout, et qui lancina si cruellement les premières pensées humaines qu'elles se tendirent vers le ciel, pour crier grâce contre la terre, et inventèrent des dieux pour être secourues!
Celui qui vécut de la sorte ne pouvait pas vivre longtemps: ses amis le pleurent encore, parce qu'il fut cordialement aimé, avec tendresse, avec pitié, avec respect, comme le mérite un être d'exception qui porte en lui le fardeau sacré, et qui en meurt. Mais ce qu'il faut dire et dire surtout, c'est la vénération due à cette sincérité d'autant plus respectable qu'elle fut suspectée, et qui a fait de Rollinat un des derniers poètes accordés à un monde d'où le rêve s'en va.
E. H.
LA PEUR
LE SETUBAL
Cette affaire du _Setubal_ ne fut jamais élucidée; on peut même dire, ou supposer, que les pouvoirs publics et l'opinion en détournèrent volontairement leur attention, comme si l'on se fût trouvé en présence d'un mystère qu'il valait mieux laisser dans l'ombre. Seul, un journal, qui possède le renom d'être assez bien informé en matière de choses maritimes, publia un article, étrangement énigmatique, et qui ressemblait à un commencement d'enquête ou de révélations; sa teneur imprécise et quelques sous-entendus donnaient à penser qu'il tendait tout d'abord à amorcer la curiosité des lecteurs, et qu'il serait bientôt suivi d'éclaircissements sensationnels.
Les journaux de l'étranger, et plus particulièrement ceux des nations qui ne sont point sympathiques à l'Espagne, ne se firent, comme on peut croire, aucun scrupule d'accueillir les insinuations de notre compatriote; mais, à leur grand désappointement, son premier article ne fut complété par aucun autre.
Le rédacteur avait-il compris à quel point ses accusations seraient importunes, au cours d'une guerre déjà difficile, et quel danger ce serait pour le pays de semer dans la flotte des ferments de défiance entre nos marins et leurs chefs? Peut-être s'était-on ému, en haut lieu, de ce péril moral, plus grave encore que l'événement lui-même? Il se peut que le gouvernement ait apprécié l'urgence d'arrêter les indiscrétions du journaliste, par des moyens que j'ignore. Peut-être aussi, deux familles puissantes, intéressées d'honneur à ce que rien ne fût ébruité, achetèrent le silence de la presse? Quoi qu'il en soit des procédés mis en oeuvre pour obtenir ce résultat, l'affaire n'eut pas de suites: les journaux étrangers supposèrent, j'imagine, qu'un polémiste de mauvais goût avait, mal à propos, échafaudé de romanesques hypothèses qu'il lui fallait abandonner faute de preuves, et ils passèrent outre.
Sur ces entrefaites, d'ailleurs, la formidable bataille de Capo-Maisi attira sur elle l'attention du monde, et l'aventure de Santiago fut reléguée parmi les affaires déjà anciennes et de moindre importance.
Il faut noter cependant que le journaliste parut alors revenir à la charge; dans un article insidieux, tout guindé de patriotisme, il se lamentait à nouveau sur la perte prématurée du cuirassé le plus récent et le mieux armé de notre escadre, et il s'attachait à démontrer que, si cette puissante unité n'avait pas fait défaut à notre flotte, en un moment décisif, l'issue de la bataille n'eût pas été la même: il établissait assez judicieusement que l'ennemi, dont les vaisseaux éprouvèrent une si grosse difficulté à doubler la pointe du Maisi, n'auraient pu réussir dans cette manoeuvre, si les canons du _Setubal_ s'étaient trouvés là pour barrer la route, et conséquemment nos forces navales n'auraient pu être enfermées dans une anse où leur écrasement devenait certain: le sort de deux empires en eût été changé!
«A quoi tient, disait-il, la fortune des peuples?» Et sur ce thème des petites causes qui produisent de grands effets, ses insinuations recommencèrent. Mais cette fois encore il renonça à rien préciser, et se tut.
Ces tentatives, ou d'autres analogues, peuvent se renouveler quand je ne serai plus là pour rétablir la vérité: je dois la dénoncer puisque je la connais, et je n'estime pas que désormais aucun scrupule doive me retenir, puisque la guerre est terminée, et que mes révélations, incapables maintenant d'apporter un trouble quelconque dans l'esprit de la flotte, sont au contraire de nature à divulguer certains vices d'organisation, auxquels il serait sage de remédier dans l'avenir.
Un point est acquis: la destruction du _Setubal_ ne fut pas l'oeuvre des ennemis, leur amiral l'a formellement déclaré, et il a démontré que pas un de ses torpilleurs n'avait pu approcher du navire, pendant la fatale nuit du 22 juin; donc, à l'heure actuelle, les responsabilités de cette ruine retombent en entier sur mon frère qui commandait le cuirassé dont il s'agit; il m'importe d'établir dans quelles limites il fut coupable, et de dégager sa mémoire d'une suspicion terrible, quelque scandale qui puisse en résulter pour d'autres.
Je raconterai donc ce que je sais, étant à même de corroborer mes dires, par témoins et par documents écrits. Voici les faits. On n'y relèvera qu'une inexactitude, volontaire, d'ailleurs, et relative aux noms des personnages et des lieux, car il m'a paru préférable, pour le moment du moins, de taire les uns et les autres.
*
* *
Quatre années avant la guerre qui nous fut néfaste, mon frère Miguel, alors simple lieutenant à bord de l'_Hippocampe_, fit escale à Santiago, et le séjour dans cette rade se prolongea durant plusieurs mois. Personne ne songeait à s'en plaindre: la société prodiguait aux officiers le plus gracieux accueil, et l'existence s'écoulait en fêtes perpétuelles, données à terre, rendues à bord. Cette escadre, qui allait bientôt périr, semblait vouée aux dames et aux fleurs; si j'en dois croire les confidences, maint roman s'ébaucha, et même fut mené à bien, ou à mal.
Quant à Miguel, il s'était violemment épris d'une jeune créole de grande beauté, dont la famille occupait aux Antilles une situation des plus hautes, par le nom et par la fortune.
Nous sommes, mon frère et moi, relativement assez pauvres, mais de bonne noblesse, et pouvant prétendre à toute alliance; d'autre part, Miguel s'annonçait comme professionnellement destiné à un brillant avenir: rien ne s'opposait donc aux espérances qu'il avait pu concevoir.
Car il s'agissait, entre lui et la señorita Mercédès, non pas d'une galanterie passagère, mais d'une union durable, et les amoureux n'avaient guère tardé à échanger librement leurs promesses. La jeune fille se savait aimée, elle aimait, et tout entière elle s'abandonnait aux joies du sentiment nouveau, n'imaginant pas qu'une opposition quelconque pût se lever jamais entre elle et son désir: fille unique, adulée et choyée des siens, elle avait vu jusqu'alors l'autorité de tous s'incliner devant sa tyrannie d'enfant, et ses caprices étaient des lois. Son premier désenchantement l'attendait dans son premier amour.
Les destinées avaient voulu que le lieutenant don José de *** Y ***, comte de ***, se fût également épris d'elle: ceux qui connurent ce gentilhomme, et qui ont également connu mon frère, comprendront sans peine qu'une vierge de seize ans n'ait point hésité entre ces deux rivaux. Miguel, sans être un joli garçon, dégageait cette généreuse impression de vie et de jeunesse, cette belle humeur que donne un esprit droit dans un corps de santé alerte: il était franc, sûr, aimé de plusieurs et estimé de tous.
Don José se montrait tout juste le contraire: bilieux, jaune, laid, il était sombre et dur, profondément antipathique; d'une intelligence vive, mais d'une morgue si hautaine qu'elle le rendait insociable, il se donnait des airs d'infant, sous prétexte que sa généalogie remontait à un bâtard du roi Philippe II, auquel il ressemblait d'ailleurs. Il en avait la taille et le port, la face longue, et cette proéminence du maxillaire inférieur qui caractérisa Charles-Quint et sa descendance; il en avait aussi les passions violentes, irréductibles, que l'obstacle irrite comme une insulte, et l'égoïsme sans pitié devant qui rien n'existe, brisant ce qui le gêne et continuant sa route. «Je n'admets pas... Je ne permets pas...» étaient ses formules ordinaires. Il se prisait si haut qu'il faisait peu de distinction entre le reste des vivants, et, sans se donner la peine de dissimuler son mépris, il ne considérait l'humanité que comme un grouillement lointain et vague; lorsque, par exception ou par nécessité, il s'était montré gracieux envers quelqu'un, il murmurait en manière d'excuse: «Il ne faut pas décourager les chiens.» Il avait fait de cette phrase un proverbe pour son usage. La vie de ses hommes ne comptait pas pour lui, et l'opinion de ses pairs ne comptait pas davantage, puisqu'il ne se connaissait point d'égaux: lui seul était son juge, et ses actes ne relevaient de rien ni de personne, sinon de lui. Mélancolique, en surplus, et fort dissimulé, mais encore plus renfermé, il ne daignait communiquer, à qui que ce fût, ni ses projets ni ses idées: ses actions éclataient brutalement, avec un caractère d'imprévu dont ses camarades furent souvent étonnés ou choqués. La vue du mal le mettait en joie, comme une constatation de la vilenie universelle, et lui crispait la face d'un rire court. Il parlait peu, et à peu de gens.
Il avait demandé et obtenu le commandement d'un torpilleur, où l'indépendance est plus grande, la vie plus solitaire; son équipage le craignait en le détestant, et nul, dans la flotte pas plus qu'à terre, ne pouvait se dire ni se croire son ami.
A peine avait-il, deux ou trois fois, adressé la parole à Mercédès; rien ne révélait qu'il l'eût particulièrement distinguée. Un jour, elle apprit qu'il sollicitait sa main; elle ne fit qu'en rire. Mais son père ne riait pas: il lui remontra, le plus sérieusement du monde, les avantages sociaux que présenterait cette union; dans une scène, qui paraît avoir été assez violente, il déclara que ce mariage était chose décidée, et se ferait.
Je n'entrerai point ici dans le détail des multiples efforts que tentèrent les deux amants, des interventions et des supplications auxquelles ils recoururent. Rien ne fit; l'idée de s'apparenter à une famille presque royale obnubilait l'entendement du père, et sa vanité prévalut sur toute considération sentimentale. Les fiançailles furent solennelles.
Don José ne se dissimulait en aucune sorte les répugnances de la señorita, mais il n'en avait point souci: que sa propre volonté fût accomplie, cela lui suffisait.
--J'en aime un autre, lui dit sa fiancée.
--Eh bien! Mademoiselle, vous l'oublierez.
La prudence du père et la défiance naturelle de don José appréhendaient que les amoureux eussent recours à des moyens extrêmes pour rendre irréalisable le mariage projeté, et pour imposer le leur par un fait accompli: Mercédès n'y eût certes pas fait de résistance, et mon frère eût osé un enlèvement au risque de compromettre sa carrière par le scandale d'une telle équipée.
Mais rien de semblable n'arriva, car toutes mesures avaient été prises pour empêcher désormais une rencontre des deux amants: doña Mercédès et Miguel ne se revirent plus.
Si donc la fiancée n'apportait pas à son époux un coeur intact et libre, il n'avait du moins à se plaindre d'aucun grief plus grave, et don José n'en demandait pas davantage.
Aimait-il vraiment sa femme? Il est loisible d'en douter: peut-être son caprice n'avait pas eu d'autre origine qu'un sentiment de basse envie, provoquée par le dépit de constater, avec tout le monde, la préférence qu'une superbe créature marquait à l'un de ses collègues; le goût de nuire l'avait excité; l'entêtement avait fait le reste, aidé par ce besoin de vaincre les résistances et de dominer tout.
Les noces eurent lieu, dès que le comte reçut les papiers officiels qu'il avait réclamés; en même temps, un congé lui permettait de quitter l'escadre, et de rentrer en Europe, où il emmena la nouvelle comtesse.
*
* *
Le père avait espéré qu'un changement d'existence, des plaisirs mondains et des honneurs auraient promptement raison d'une amourette ancienne: la jeunesse oublie vite! Mais doña Mercédès n'oubliait pas plus vite que mon frère: leurs lettres en font foi.
Je possède un coffret rempli de celles que la comtesse adressait à Miguel; elles datent du premier jour, et sans interruption se succèdent pendant plus de trois années; elles sont pleines d'une passion tenace que n'entament ni l'absence ni sa durée, et du remords aussi d'avoir trop faiblement lutté jadis contre les pressions étrangères, d'avoir manqué de courage; on y sent vibrer les rancunes d'un orgueil outragé qui se révolte, et même le regret des ivresses que l'on n'a pas osé connaître, dans le temps où elles étaient possibles; surtout on y sent un espoir qui ne renonce ni à la vengeance, ni au bonheur; à maintes reprises, on y voit don José brutal et narquois, haineux plus qu'amoureux, proférant des menaces contre sa femme, parfois avec un cynisme dont la phrase suivante peut indiquer le ton:
«Pensez ce que vous voudrez, dit-il, aimez qui vous voudrez; mais si par malheur il vous arrivait d'être infidèle, n'espérez pas que je l'ignore, et soyez bien assurée que je ne vous permettrais, ni à l'un ni à l'autre, d'y survivre une seule minute.»
Au reste, les amants ne s'effraient guère; ils le tromperaient sans scrupule. Miguel écrit:
«Le voleur, est-ce lui ou moi? Avec son or, avec son nom, il est venu te prendre à moi, quand ton amour t'avait donnée! Que dis-je? Il lui a suffi de les montrer et de les faire briller, son or et son nom, pour qu'on te jette dans ses bras, et il les remporta avec toi! Nous nous aimions pourtant, et tu étais bien mienne,... etc.»
Mais les amants attendent leur jour, avec la certitude qu'il viendra: s'ils doivent ou non payer de la vie un bonheur plus précieux que la vie, peu leur importe! Ils auraient tort, d'ailleurs, de s'inquiéter outre mesure, puisque l'étroite surveillance de don José ne réussit même pas à empêcher une correspondance qui se renouvelle presque régulièrement, de semaine en semaine, par les moyens les plus simplement classiques.
Cette singulière alliance, tant bien que mal, dure trois ans et quatre mois.
Enfin, les bruits de la guerre imminente suggèrent à doña Mercédès un plan qu'elle développe dans la cent quarante-neuvième lettre. L'escadre de l'Atlantique devait se concentrer à Santiago: mon frère, qui venait d'être appelé au commandement du _Setubal_, et don José, qui rejoignait son torpilleur, allaient partir l'un et l'autre pour les Antilles: la comtesse prétexta l'ennui de demeurer en Europe, où elle n'avait ni parents ni amis, et l'angoisse de vivre sans nouvelles, sachant les siens exposés à mille dangers, alors que l'occasion se présentait si normalement de retourner vers eux, pour le temps que dureraient les hostilités.
Elle proposa cette combinaison, mais don José refusa net, d'abord parce que l'idée ne venait pas de lui, mais surtout parce que, sans doute, il éprouvait quelque sérieuse méfiance. Mercédès insista, fit télégraphier par son père; don José n'en fut que davantage confirmé dans ses soupçons et dans ses refus; sa femme déclara qu'une pareille tyrannie était exorbitante, capable de provoquer toutes les représailles.
--Ne vous y risquez pas, répondit don José.
La guerre était déclarée: il partit.
Au bout d'une semaine, par le premier paquebot, Mercédès se mettait en route à son tour, et la surprise du comte ne fut pas excessive, lorsqu'un jour, débarquant à Santiago, il apprit que sa femme venait d'y arriver, et qu'elle était chez son père.
--Je vous l'avais défendu, Madame, parce que je vous devine: mais prenez garde!
Les rapports entre les deux époux se faisaient alors plus tendus que jamais: leur aversion était devenue réciproque, et nulle décence n'atténuait plus l'expression de cette mutuelle rancune: le mari exécrait sa femme d'avoir pu lui tenir tête, et il se complaisait à lui hurler sa haine, dans des accès de furie; il la brutalisait, allant parfois jusqu'à s'imposer à elle par la violence et comme un châtiment, pour l'humilier en lui prouvant sa faiblesse.
Elle était bien résolue à ne plus revenir en Europe, et il le pressentait.
Elle écrit: «Il est fou, par instants, à moins qu'il ne le soit toujours. Je te jure qu'il n'a pas toute sa raison, je te jure qu'il me tuera! Il m'a dit, l'autre soir: «Je sais fort bien que vous ne me tromperez pas, et je me charge de vous en ôter le moyen, sinon l'envie; mais je vous conseille de ne jamais faire que le monde vous en accuse, même innocente, car ce serait tout comme: la femme de César ne doit pas être soupçonnée! Le nom dont vous portez l'honneur a toujours fait trembler et n'a jamais fait rire, souvenez-vous-en!» Ah! bien-aimé, mon bien-aimé, s'il doit me tuer, qu'au moins je t'aie revu, avant!»
A Santiago, don José exerçait autour de sa femme un véritable espionnage. Le gros de l'escadre, dont le _Setubal_ faisait partie, se tenait au large, à trois milles de la côte, et personne ne venait à terre; l'amiral avait donné sur ce point des injonctions formelles, la flotte pouvant être appelée, d'une minute à l'autre, à des mouvements imprévus; les torpilleurs, au contraire, se livraient à de fréquentes manoeuvres, entre l'escadre et le port, et don José en profitait pour exercer par lui-même une police plus active.
*
* *
Brusquement, le 22 juin au matin, ordre lui fut transmis d'avoir à rallier l'île de Navaza, en compagnie de trois autres torpilleurs. Qu'il soit parti bravement, dans la joie du soldat qu'on appelle à l'action, cela n'est rien moins que probable: il laissait sa femme trop près de son rival, et la jalousie le torturait de craintes.
Quoiqu'il en soit, vers midi, la flottille des torpilleurs disparut à l'horizon.