Part 9
Quand elle est venue demander à Trott de jouer avec lui, Trott a essayé de lui expliquer le grand malheur qui était suspendu sur leurs têtes... Elle a écouté d’un air très attentif, a fait avec des mines de sympathie plusieurs observations peu compréhensibles, puis, visiblement ennuyée du sérieux de son interlocuteur, a exécuté une série de grimaces pour le dérider, a éclaté de rire, et finalement a été si drôle qu’au lieu de partager le chagrin de Trott, elle a fini par le lui faire oublier. Et c’est accroupi sur le parquet et surchargé des animaux en caoutchouc de Mlle Lucette, que tout à coup il s’est rappelé que son pauvre papa allait partir dans deux jours. Il a rougi de son manque de cœur, et un moment a été indigné contre Mlle Lucette, qui, non contente de se montrer elle-même d’une insensibilité révoltante, réussissait à pervertir le cœur d’autrui. Mais on ne peut pas lui en vouloir sérieusement. Elle est trop petite. Elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas que dans deux jours la maison sera vide, puisque papa ne sera plus là; puisqu’il voyagera là-bas, très loin, sur un bateau qui est très grand quand on le voit près du bord, mais qui aura l’air d’un oiseau fragile, d’un chiffon, d’un point, d’un rien, quand il sera seul au milieu de la grande mer murmurante.
Et le soir, avant qu’il s’endorme, Trott écoute la longue plainte du vent qui se lève et le bruissement confus de la mer qui gronde. Et il se sent oppressé par le vent, par la mer, par la nuit et par ses pensées de souffrance. Il se souvient des images sinistres qu’il a vues, où des hommes s’accrochent à des épaves et sont écrasés par des vagues monstrueuses. Il se rassure un peu en songeant que papa est si fort et si adroit qu’aucun mal ne peut l’atteindre. Mais l’angoisse est trop poignante; le sommeil s’enfuit, et il reste éveillé très longtemps, voyant défiler des ombres qui font peur.
Tout à coup la porte de la chambre s’ouvre. Avant de se coucher, le papa et la maman de Trott viennent l’embrasser. Quelquefois, il se souvient, presque en rêve, il a vu deux têtes se pencher sur lui... Mais, ce soir, il est trop réveillé, il se dresse sur son lit, et maman pousse un petit cri effrayé en l’apercevant:
--Qu’as-tu, mon chéri?
Papa croit comprendre. Il ne dit rien. Mais maman s’imagine que Trott est malade. Elle l’interroge. Trott ne veut pas répondre exactement. Ce sont des choses qu’on ne dit pas. Et puis maman aurait trop de peine. Enfin, il murmure tout bas:
--J’entendais trop la mer. Ça me faisait peur.
Alors maman voit les yeux rouges de son petit garçon. Elle regarde papa. Et tous, sans qu’ils se parlent, se comprennent. Tout à coup une terrible rafale hurle aux vitres, s’engouffre dans la cheminée et se termine en sanglot; et après on entend, très net, le crissement sec et aigu des galets que la vague entraîne dans son ressac. Et Trott et sa maman fondent en larmes, tandis que papa sourit d’un air rassurant. Il se penche pour embrasser son petit garçon et murmure d’un ton de bonne humeur:
--Il fait un peu mauvais temps ce soir. Mais un bon marin et un bon bateau ne feraient pas seulement attention à cette bourrasque.
La porte s’est refermée derrière eux. Heureux de les avoir vus, le cœur dégonflé d’avoir pleuré, soulagé par ces tendres paroles, épuisé d’avoir veillé, Trott, malgré le vent et la mer, s’endort d’un lourd sommeil.
Mais ce matin le souci l’a repris. Il déjeune machinalement, sans appétit. Papa s’en va demain. Il n’écoute pas les discours expressifs de Mlle Lucette. Papa s’en va. Il regarde placidement arriver Miss. Papa s’en va. Il répète machinalement ses leçons. Papa s’en va. Quand Miss est partie, il n’a pas envie de courir et de sauter. Papa s’en va. Il va regarder par la fenêtre. Il fait encore mauvais temps, un peu moins, pourtant. De gros nuages se poursuivent dans le ciel comme des oiseaux lourds. Il y a quelques taches bleues. La pluie a cessé. Une espèce de rayon de soleil essaye de glisser. Ce serait amusant si on n’était pas triste.
Tout à coup papa entre.
--Veux-tu faire un tour de promenade avec moi avant déjeuner? J’ai une ou deux commissions.
Malgré son chagrin, Trott est enchanté. C’est un honneur rare de sortir avec papa. En ce moment, il est plus inappréciable que jamais.
Coiffé de son béret et enfoui dans sa vareuse, Trott chemine à côté de son papa. Le ciel s’est bien dégagé, le soleil brille. Il va faire beau. Trott écoute son papa lui expliquer un tas de choses qui font du bien au cœur. Il paraît d’abord que deux ans à passer en mer passent beaucoup plus vite que deux ans à terre. Et puis, maintenant que Trott est plus grand et qu’il aura plus à travailler, les journées vont lui paraître bien moins longues. Trott serait volontiers sceptique, mais puisque papa le dit... Il ne faut pas croire non plus que la vie que va mener papa soit si terrible. Il y a les tempêtes, c’est vrai; mais il n’y en a pas souvent; et presque nulle part elles ne sont aussi fortes qu’ici. On s’en moque, on les laisse passer. Oui, mais les naufrages? Les naufrages, ça n’arrive plus; ça n’arrive qu’aux petits bateaux à voile, mais pas aux grands bateaux de guerre. C’est possible, mais quand on va en guerre, on risque d’attraper des coups, de mauvais coups... On ne fait presque jamais la guerre. Et puis papa n’a-t-il pas son sabre et son bateau de gros canons?... On sera vainqueur. Tout ça, c’est vrai; c’est vrai, sans doute... On voit des pays merveilleux avec des hommes de toutes les couleurs, des fruits exquis, des fleurs étonnantes, des oiseaux étincelants, des masses de bêtes de toute sorte... Est-ce que ça n’est pas bien beau, tout cela?
Les nuages sont balayés. Le ciel est presque tout bleu. A peine s’il demeure à l’horizon une bande noire.
Trott enthousiasmé déclare:
--Quand je serai grand, je veux être marin.
Papa sourit. Il y a beaucoup de choses dans son sourire, des choses heureusement que Trott ne peut pas démêler. Des ombres épouvantables se dressent dans son souvenir... Ah! non, Trott ne sera pas marin. Papa reprend la conversation. Tout le long de la promenade, à part quelques stations dans les magasins, il raconte à Trott des masses de choses intéressantes. Il écrira très souvent, papa. Par chaque courrier. Et quand il reviendra, il rapportera beaucoup de choses à Trott. Quoi? Ah! on ne peut pas dire encore. On verra. C’est une surprise. Il faudra que Trott lui écrive aussi; pas encore de très longues lettres, puisqu’il n’est pas un bien grand écrivain, mais des petits mots pour dire si Lucette est bien sage et si Trott sait bien ses leçons.
Oui, Trott écrira. Quoique ça ne l’amuse pas beaucoup, il mettra quelques lignes dans chaque lettre que maman enverra. Mais tout ça, ça ne sera pas la même chose que de se voir tous les jours et de se parler. On ne peut pas dire grand’chose avec du papier.
Trott et son papa retournent vers la maison. La bande noire commence à monter dans le ciel. Le soleil commence à pâlir. Tout à l’heure il brillait, pendant que papa racontait ses histoires; alors c’était facile de le croire; maintenant c’est plus difficile. A un détour du chemin, la mer apparaît. Une mer mauvaise, avec des teintes brunes, violettes, presque noires, une mer qui se cabre çà et là en vagues blanches. Elle ne dit rien de bon; et de nouveau, en la voyant, Trott se sent le cœur serré.
Papa continue. Il faudra que Trott soit bien gentil avec tout le monde et particulièrement avec sa maman. Car maintenant il sera le seul homme dans la maison. La dernière fois que papa est parti, Trott était encore un bébé; il ne pouvait pas être bon à grand’chose. Mais maintenant il doit être le compagnon fidèle de sa maman. Et papa peut la lui recommander, et sa petite sœur aussi, comme il ferait à un ami, à un autre homme. N’est-ce pas, Trott?
Il fait maintenant un ciel presque tout noir. Brusquement, le soleil s’est enfui et, brusquement, un grand coup de vent passe, secouant avec fureur les arbres, faisant battre les volets, un coup de vent qui aurait jeté Trott par terre s’il ne l’avait pas aplati contre un mur.
Quelques grosses gouttes de pluie commencent à tomber. L’âme de Trott est ressaisie d’angoisse, et quand papa répète sa question:
--N’est-ce pas, Trott, maintenant, je puis te parler comme à un homme?
Trott, conscient de sa faiblesse, conscient du peu qu’il est devant les bourrasques du ciel et de la vie, Trott ne peut s’empêcher de murmurer:
--Oui, papa, mais, tu sais, je suis encore si petit! Alors, j’aurais tant besoin que tu restes encore à la maison!
Papa serre plus fort la main de son petit compagnon. Il voit, comme si elle était étalée sous ses yeux, toute sa petite âme loyale, sincère et effrayée. Oui, c’est vrai que Trott est encore très petit, que Lucette l’est beaucoup plus encore, et que maman aussi, toute tendre et charmante qu’elle est, se trouve souvent bien désemparée dans les tourmentes de la vie. En lui-même papa soupire. Pourtant il faut partir. Voilà la grille du jardin franchie. Des torrents de pluie ruissellent. En attendant qu’on leur ouvre la porte de la maison, papa interroge encore une fois:
--Je sais, Trott, que tu es encore un tout petit homme. Mais promets-moi pourtant d’être un très brave petit homme.
Alors Trott promet d’une voix grave et pénétrée.
* * * * *
Toute la journée, dans la maison, ce sont des allées et venues. Tout le monde est affairé. Il y a des malles ouvertes çà et là. Toutes sortes de paquets d’aspect bizarre sont éparpillés. On voit passer les bonnes avec le linge de papa et avec ses habits. Lucette erre à l’aventure et vient regarder dans chaque malle d’un air connaisseur. Elle rit, elle bavarde, elle tombe, elle se relève, elle rit de nouveau. Jip aussi circule à pas pressés et va flairer dans les coins, comme s’il pressentait un changement prochain. Et ces deux membres de la famille, les plus modestes, sont probablement les plus utiles et les plus bienfaisants. Car ils forcent l’attention, ils obligent à rire, à se fâcher, à gronder, à secouer par instants la pensée qui plane comme une nuée lourde et qui s’affaisse davantage avec la chute du jour. Heureusement aussi, il faut se dépêcher de finir les paquets, de trouver quelques objets oubliés, de donner quelques ordres indispensables. Quoiqu’il soit toujours bien triste au fond, Trott se sent pourtant une certaine vanité quand on le charge d’une perquisition dans le dernier tiroir de la commode ou qu’on lui confie des instructions à transmettre à Thérèse ou à Jane...
Mais les heures s’écoulent, les heures qui ne reviendront pas. Les aiguilles de la pendule hâtent leur allure. Elles ne sont pas bien douces, ces heures. Pourtant on les regrettera bien des fois. Les malles s’achèvent. Il n’y aura plus demain qu’à les fermer. Tout l’ouvrage nécessaire est achevé. Le soleil s’est couché. La tempête se lève de nouveau, le vent crie ses menaces et la pluie crépite aux carreaux. Toute noire, la nuit, qui va être la dernière, est descendue.
On est réuni au coin du feu, la lampe allumée. Papa est assis dans un fauteuil. Maman est sur une chaise basse, tout à fait à côté de lui. Pas bien loin, Trott est accroupi, et Mlle Lucette se promène à petits pas à droite et à gauche. Elle cause amicalement au feu, fait des remontrances à la pluie qui bat aux fenêtres et examine tous les coins du plancher, avide d’y découvrir quelque épingle ou quelque bout d’allumette. De temps en temps, elle accourt et raconte une histoire inintelligible. Et Trott est toujours, malgré lui, un peu indigné de son manque de cœur.
Mais voici nounou qui vient l’emporter. Les bonsoirs habituels se sont échangés avec les drôleries coutumières. Elle est partie. Alors, son babil disparu, le silence se fait plus douloureux dans la chambre. Papa, pensif, regarde le feu en essayant de raconter des choses peu intéressantes. Appuyée contre lui, maman lui murmure très bas des mots qu’on n’entend pas. Trott, immobile, pense que tout est bien triste, mais que papa et maman doivent avoir encore plus de chagrin, puisque ce sont des grandes personnes. Et il se reproche d’avoir porté un jugement téméraire sur Mlle Lucette. Elle qui était toute petite, elle savait un peu les distraire; tandis que lui, qui est plus grand, il ne trouve rien pour les consoler. Maintenant qu’on se tait depuis si longtemps, c’est encore plus difficile de dire quelque chose. Il faudrait pourtant trouver une parole douce, qui ne soit pas indiscrète, qui puisse donner un peu d’espérance...
Silencieux, papa songe à ceux qu’il va laisser derrière lui, aux maladies possibles, aux inquiétudes, aux longs jours sans nouvelles, à toutes les choses obscures de l’avenir, au revoir trop lointain et toujours douteux. Silencieuse et plus torturée, maman pense aux accidents de la mer, aux tueries, aux maladies rongeuses et épuisantes, aux fièvres, aux pays mangeurs d’hommes, à toutes les horreurs possibles; et tout se termine par la vision d’un monsieur en uniforme qui vient annoncer, avec beaucoup de ménagements, qu’un officier de plus ne reviendra pas du pays jaune. Et le vent qui hurle a l’air de ricaner: «Tu as raison.»
Une petite voix tinte tout proche:
--Heureusement, n’est-ce pas, que le bon Dieu est partout?
Papa et maman se regardent avec une douleur moins amère, et ils se souviennent de Trott. Ils disent: «Oui, mon chéri,» et, de nouveau, ils peuvent échanger quelques paroles pâles, malgré la fuite vertigineuse des minutes qui s’envolent sans retour.
XVI
MAMAN, TROTT ET LUCETTE
Il y a un vide dans la maison.
Il y a des moments où l’on ne s’en aperçoit pas. Rien n’a l’air changé. Il semble que tout marche comme d’habitude. Trott s’amuse. Trott se promène. Trott a ses leçons comme toujours. Et, tout à coup, on ne sait pas pourquoi, voilà que quelque chose vient vous traverser comme une espèce de douleur sourde ou très aiguë. Ça fait très mal.
L’autre jour, Trott a été chez le dentiste. Il paraît qu’il y avait une vilaine paresseuse de dent qui aurait dû s’en aller depuis longtemps et qui s’obstinait à garder la place où la jolie dent neuve aurait dû s’installer. On l’a enlevée. Cela a été terrible. Mais ça n’a duré qu’un instant. Seulement, après, on se sentait la bouche toute drôle. Sans doute quelquefois on n’y faisait pas attention, on oubliait, et on s’amusait comme avant. Mais, d’habitude, il y avait une espèce de gêne douloureuse qui vous mettait tout à fait mal à votre aise, et tout à coup, si quelque chose venait à toucher la pauvre gencive endolorie, alors c’était une douleur lancinante qui vous donnait envie de crier et vous remplissait les yeux de larmes.
C’est tout à fait comme ça depuis que papa est parti. Et pourtant voilà déjà trois jours qu’il n’est plus là. Est-ce que ce sera la même chose pendant deux ans et plus? Maman est allée l’accompagner jusqu’à Toulon. Elle est revenue hier.
Oh! la pauvre maman de Trott! Quelle figure elle avait quand elle est revenue! Trott n’est pas très grand physionomiste: mais pourtant on voyait trop bien qu’elle n’avait envie que d’une seule chose, qui était de pleurer de toutes ses forces, de pleurer jusqu’à ce qu’elle s’endormît de fatigue et de chagrin. Trott avait tant de peine! Il aurait tant voulu lui dire: «Pleure, ma pauvre petite maman, pleure tant que tu peux. Ne parle pas. Ça te fera du bien.» Mais on ne peut pas dire ces choses-là. Et maman ne voulait pas pleurer. Elle s’est occupée de beaucoup de choses, a parlé, a fait des rangements. Sans doute elle avait promis au papa de Trott d’avoir du courage. Elle a réglé le ménage, fait ses comptes, tout comme d’habitude. Elle a joué avec Mlle Lucette; elle lui a appris un jeu nouveau qui l’amuse beaucoup: on cache sa balle dans une cachette pas très difficile, et il faut qu’elle la retrouve; c’est, chaque fois, une explosion de joie. Elle a fait répéter sa fable à Trott, lui a permis de jouer avec ses beaux soldats neufs et a eu l’air de s’intéresser à ses jeux. Mais ce n’est pas ça que Trott aurait voulu. Il aurait aimé savoir comment son pauvre papa s’était embarqué, ce qui était arrivé au dernier moment, si peut-être il avait encore parlé de son petit garçon, qui sait? s’il lui faisait dire encore quelque chose. Mais tout cela, naturellement, Trott n’ose pas en souffler mot. Peut-être que plus tard, en attendant un peu... Quand on s’est coupé, tant que ça saigne, il ne faut pas y toucher...
Mais, probablement, la maman de Trott a vu son petit garçon distrait au milieu de ses soldats de plomb; elle a remarqué son air songeur et ses regards qui n’osaient pas interroger; elle a compris ce qui se passait en lui. Aussi, le soir, après dîner, avant que Trott aille se coucher, quand ils étaient assis au coin du feu (comme l’autre soir, mais, hélas! un de moins), elle dans un grand fauteuil et Trott dans sa petite chaise, elle a dit tout à coup:
--Mon petit Trott, viens ici.
Elle lui ouvrait les bras et lui faisait signe de grimper sur ses genoux comme quand il était tout petit. Alors Trott s’est précipité; il s’est blotti en boule dans le doux nid qu’on lui offrait, et il s’est mis à écouter de toutes ses forces, devinant un peu ce qu’il allait entendre...
Et maman s’est mise à raconter. Elle racontait d’une voix toute basse, toute douce, pas triste,--non, vraiment, on ne pouvait pas dire,--mais drôle, un peu comme si elle répétait une leçon très difficile qu’elle ne savait pas encore tout à fait bien. De temps en temps, elle s’arrêtait pour déposer un baiser sur le front de son petit garçon; un peu, peut-être aussi, parce que la voix lui manquait. Elle racontait le voyage jusqu’à Toulon, la sortie du train dans la gare bruyante, l’arrivée sur le quai, d’où l’on voyait tous les gros bateaux qui se balançaient. Elle décrivait le vaisseau de papa, avec ses deux énormes cheminées, et ses canons dans une sorte de tour.
--De gros canons? interrogeait Trott.
De très gros canons. Et puis c’était le capitaine du vaisseau qu’elle avait vu, un beau monsieur, déjà un peu vieux, avec encore plus d’or que papa sur ses habits. Et puis elle avait visité la cabine de papa. Une toute, toute petite chambre, où il y avait à peine la place de se retourner.
--Et puis? interrogeait Trott.
Et puis, c’était encore ceci et c’était cela. Elle avait parcouru tout le bateau. Il avait l’air très solide. Tout était luisant de propreté. Il y avait des quantités de marins avec des cols éclatants et des soldats. C’était une vraie ville.
--Et puis?
Eh bien,--maman donnait à Trott deux ou trois baisers coup sur coup,--eh bien, après, n’est-ce pas? il avait bien fallu se dire adieu.--Encore un baiser.--Papa avait raccompagné maman sur le pont jusqu’au petit escalier par où l’on descend. Il lui avait dit encore beaucoup de choses tendres pour ses petits enfants, entre autres de les embrasser très fort pour lui; il y avait pour Trott un message particulier: qu’il se souvienne bien de sa promesse. Trott est tout ému. Quoi, papa a encore pu penser à lui au dernier moment?...
--Et puis?
Et puis, maman avait quitté le bateau; papa n’avait pas pu la reconduire jusqu’à terre, parce qu’elle était restée à bord aussi longtemps que c’était permis et même un peu plus. Alors elle était descendue toute seule dans une petite barque qui l’attendait et qui, en quelques coups de rame, l’avait ramenée à terre, où était sa voiture. Avant d’y monter, elle s’était retournée encore une fois pour voir un mouchoir blanc qui s’agitait. Elle aurait voulu rester jusqu’à ce que le bateau fût parti. Mais papa l’avait défendu. Alors elle a sauté dans la voiture, et très vite, toute seule, elle est partie, elle a pris le train, et elle est venue retrouver ses petits enfants.
Maman se tait. Trott n’ose pas la regarder. Sans doute elle pleure, et elle ne doit pas aimer qu’on la voie pleurer. Trott demeure donc pensif à fixer le feu où serpentent des petites flammes jaunes et rouges. Et puis il se dit que si sa maman a trop de chagrin, c’est l’instant ou jamais d’essayer de la consoler, puisqu’il a promis d’être un brave petit homme. Alors il lève les yeux. Maman avait les paupières baissées; on aurait dit qu’elle voyait en dedans des tas de choses qui passaient. Mais, dès qu’elle a senti le regard de son petit garçon, elle l’a regardé aussi et s’est mise à sourire. Oh! le lamentable, le désolant sourire! A le voir, Trott a eu une terrible envie de fondre en larmes.
Mais il doit être un brave petit homme. Il l’a promis. Alors il renfonce toute cette eau qui aurait voulu sortir, et il se contente d’embrasser sa maman en lui disant:
--Je serai bien content quand nous aurons la première lettre de papa.
Maman a laissé reposer sa voix pendant un petit moment, et puis elle dit:
--Peut-être que demain matin le bateau de ton papa passera en vue de la côte. Nous irons au premier dans ma chambre, et j’espère qu’avec la longue-vue nous l’apercevrons.
Cette perspective est d’une joie un peu triste. Ce sera bien loin, ce bateau. Pourtant Trott se réjouit un peu. C’est tout de même quelque chose, quelque chose d’inattendu. Ce sera comme un dernier adieu.
Trott va se coucher. Et toute la nuit il a des rêves agités et bizarres: de grands bateaux aux voiles blanches s’enfuient dans les lointains avec des vitesses fantastiques; et l’on voit vaguement des hommes qui agitent leurs mouchoirs et disparaissent...
Au matin, à peine debout, Trott se précipite chez sa maman. Il dit très vite bonjour et interroge du regard... Il est encore trop tôt.
--Le bateau ne sera en vue qu’à dix ou onze heures. J’ai encore une ou deux lettres à écrire, elles sont très pressées. Je t’appellerai dès qu’il sera là. En attendant, puisque c’est jeudi, tu pourras aller t’amuser avec Lucette.
Trott aurait mieux aimé rester auprès de sa maman et guetter avec elle cet instant solennel où le bateau passera. Il a un petit soupçon, que peut-être ces lettres à écrire sont un prétexte pour le renvoyer. Mais il ne faut pas insister. Ça pourrait faire de la peine à maman. Avant tout, il s’agit d’être bien sage et de faire ce qu’on doit. Donc, il ira s’acquitter de la tâche qu’on vient de lui confier. Heureusement, ce n’est pas très difficile.
Mlle Lucette sait que sa personne est la raison d’être du tout; toute la création n’a pour but que de subvenir à ses besoins et à ses caprices; sans doute elle ne le conçoit pas nettement, mais l’idée qu’en dehors d’elle quelque chose pourrait avoir une existence propre lui semblerait monstrueuse si elle pouvait arriver à la concevoir. Elle supporte bien malaisément que, dans une chambre où elle se trouve, un quelconque des esclaves qui l’entourent se livre à une occupation qui ne lui soit pas directement profitable. Elle considère un acte de ce genre comme une usurpation manifeste, comme un empiétement sur ses droits propres, qui sont la règle première de toute action. Quand nounou essaye de coudre ou maman d’écrire dans le local qu’elle honore de sa présence, cela va très bien tant qu’elle ne remarque pas que leur attention n’est pas absorbée par sa propre personne. Mais, du moment où elle s’aperçoit que ces êtres secondaires osent aspirer à une activité subjective et étrangère à son utilité personnelle, elle se voue immédiatement à la tâche de leur démontrer l’inanité de leurs prétentions. Violences physiques, menaces, accès de rage, imprécations, sourires, gémissements, amabilités, elle n’épargne rien pour arriver à ses fins. Il est inutile d’ajouter qu’elle y arrive toujours, et que nounou domptée et maman exténuée, abandonnant bientôt la couture ou la lettre commencée, rendent les armes à leur vainqueur.