Part 8
Il est difficile d’écrire l’histoire. Trois témoins d’un même événement vous en feront des récits tout différents. Si ces trois témoins sont nounou, Trott et Mlle Lucette, ces différences tiendront du prodige. Il n’est donc pas étonnant que parfois des conflits éclatent entre eux par suite d’un manque d’analogie dans la conception qu’ils se font de la vie et des choses.
Exemple.
1º _Version de nounou._--Cet après-midi, les enfants jouaient bien tranquillement ensemble. Nounou en profitait pour écrire à sa mère. Elle lui exposait les souffrances de son cœur dans l’exil. Les cochons sont moins beaux qu’au pays. Mais les hommes sont plus bruns. Il est vrai que tout le monde parle français avec un drôle d’accent. On ne mange pas de choucroute. Nounou a maigri, elle ne pèse plus que cent quatre-vingt-deux livres. Les maîtres sont si tracassiers! Il faut se laver les pieds tous les huit jours. C’est malsain. Le jardinier s’est épris d’elle. Mais elle n’oublie pas son Hans. Il ne pleut presque jamais. Il ne fait pas assez froid. Ensuite les femmes n’ont pas de bonnet... Nounou est arrêtée dans l’enchaînement de ses idées. Après quelques secondes d’hébétude, elle s’aperçoit que c’est parce que les enfants poussent des clameurs redoutables. Mlle Lucette, après avoir été bien sage pendant dix minutes, s’est fâchée parce que M. Trott n’est pas bien complaisant. Alors elle lui a jeté des morceaux de bois sur la tête. Sur quoi M. Trott lui a donné une grande tape sur la main. Alors elle a hurlé. Il y en a pour un moment à la consoler. Nounou soupire. Elle abandonne sa lettre.
2º _Version de Trott._--Trott a été chargé d’une grande tâche. Mme Barbe-Bleue et ses deux frères, après la triste fin de M. Barbe-Bleue, ont prié Trott de leur construire un château neuf, l’ancien leur rappelant de trop lugubres souvenirs. Trott s’est senti honoré de cette confiance et s’est mis immédiatement à l’œuvre. Le voilà transformé en architecte du temps des fées; les morceaux de bois de son jeu de construction sont les matériaux les plus rares et les plus précieux. Un palais étincelant commence à s’élever. Déjà les deux frères sont venus le féliciter et lui ont fait présent d’un superbe collier de pierreries, et, gracieusement, Mme Barbe-Bleue lui a tendu sa main à baiser. Trott se remet à l’œuvre avec une ardeur nouvelle. Mais voici qu’un génie inconnu survient sous les traits de Mlle Lucette. Il a les mains pleines de matériaux nouveaux qu’il apporte au bon architecte. L’architecte les reçoit avec reconnaissance. Le palais croît et s’embellit. Mais soudain le génie est pris d’une rage destructrice; il est envoyé par feu Barbe-Bleue pour détruire l’œuvre de l’architecte féerique. Les larmes aux yeux, Mme Barbe-Bleue supplie Trott de défendre son palais. Trott promet; plusieurs fois il écarte l’agresseur. Enfin, tout est prêt. Il n’y a plus que le toit à poser. Mme Barbe-Bleue et ses deux frères visitent la maison. Trott se met la tête contre le sol pour les recevoir. Au même instant, par une impulsion perfide du mauvais génie, il reçoit sur la tête le palais tout entier, dont les débris ensevelissent Mme Barbe-Bleue et ses frères. Trott est navré, et il a une bosse. Il donne une bonne petite tape sur les mains de Mlle Lucette. Ça mérite bien ça.
3º _Version de Mlle Lucette._--Les vices les plus abjects sont concentrés dans l’âme de Trott. C’est un perfide et un faux frère. Mlle Lucette lui avait ordonné de s’amuser avec elle. Elle aurait voulu trottiner par la chambre en s’accrochant à sa blouse. Puis, par égard pour lui, elle s’était résignée à accepter le jeu qu’il proposait. Il devait lui construire une grande tour avec ses bois de construction. Ensuite elle la jetterait par terre. C’est comme ça qu’on fait avec les dominos. Donc elle avait consenti à cela, et, très gentiment, elle venait lui apporter les matériaux nécessaires, sans même exiger de les mettre elle-même en place: excès de complaisance! Au bout de quelque temps, la tour était bien assez haute. Alors Mlle Lucette a voulu la renverser. Pour jouer, Trott a fait semblant de s’y opposer. C’était une assez bonne idée. On pouvait courir et crier. Mais la meilleure plaisanterie se gâte à durer trop longtemps. Trott ne l’a pas compris. Mlle Lucette a jugé bon de le lui montrer. Donc, pendant qu’il était accroupi par terre, elle lui a précipité la tour sur la tête. Mlle Lucette était toute fière. On peut difficilement, n’est-il pas vrai? imaginer une farce plus plaisante et de meilleur goût. Eh bien! à peine relevé, Trott s’est jeté sur Mlle Lucette et lui a donné une tape. Pas bien forte, certainement, mais c’était une tape. Quelle atrocité! quelle traîtrise! Il n’y a qu’à hurler, hurler indéfiniment...
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Au jardin. Bébé rose et bébé blanc. Les mamans causent et regardent. Bébé rose observe bébé blanc. Bébé blanc observe bébé rose. Bébé rose a la bouche ouverte, contemple bébé blanc avec défiance et, dans son angoisse, a laissé tomber sa pelle. Bébé blanc, assis confortablement par terre, examine bébé rose d’un air sévère, les sourcils froncés. L’examen est favorable. Bébé blanc sourit, puis fronce de nouveau les sourcils, grogne et sourit encore. Intimidé, bébé rose dit: «Maman, maman,» et cherche un refuge auprès d’elle. Alors bébé blanc se met en campagne et s’approche de bébé rose, qui murmure: «A peur, a peur.» Bébé blanc fait toutes sortes de mines aimables, relève ses jupes, se baisse comme pour faire une révérence, gazouille deux ou trois syllabes et, finalement, passe ses deux mains sur les joues de bébé rose terrorisé. Enfin, se dressant sur la pointe de ses pieds, bébé blanc pose ses lèvres sur les joues de bébé rose. Les mamans s’exclament et s’attendrissent. Bébé rose a l’air ahuri. Humiliée, sa maman l’exhorte, le sermonne et le met en confiance. Bébé rose s’enhardit, suit bébé blanc et imite chacun de ses gestes. Puis il veut l’embrasser aussi. Bébé blanc grogne d’un air féroce. Bébé rose s’arrête, réfléchit un instant et essaye de recommencer. Bébé blanc rit et se sauve. Bébé rose court après, en riant et en criant très haut, tout à fait gai et confiant. Bébé blanc se retourne, grogne de nouveau et lui décoche une gifle qui claque. Bébé rose est stupéfié. Un moment il demeure immobile, geignant et pensif, et puis il s’en retourne près de sa maman. Il reçoit un biscuit, qu’il se met à grignoter avec satisfaction. Bébé blanc s’approche et veut l’enlever à bébé rose. Bébé rose en cède de bon cœur la plus grande partie et se réserve seulement un tout petit morceau qu’il garde dans sa main. Bébé blanc regarde un instant le gros morceau conquis, le jette par terre et, brusquement, arrache à bébé rose la petite bribe qui lui restait. Bébé rose est deux fois gros comme bébé blanc; il se laisse faire avec consternation. Au bout d’un instant, il se baisse pour ramasser le reste du biscuit. Bébé blanc fronce les sourcils et pousse un cri strident. Bébé rose recule. Bébé blanc sourit d’un air mutin, tout en émiettant le biscuit de bébé rose, qui ne le tente nullement. Bébé rose, le cœur gros, l’estomac creux, s’en retourne vers sa maman. Elle pense: «Qu’il est bêta!» L’autre maman gronde bébé blanc en pensant: «Elle est adorable.» Bébé rose s’appelle Jacques; ce sera un gros garçon. Bébé blanc s’appelle Lucette; c’est presque une petite femme.
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Puss dort pelotonné au soleil. Il dort voluptueusement. Des rêves affriolants se pressent sous ses paupières closes. Il voit étalés devant lui des monceaux de souris agonisantes, des brochettes de petits oiseaux, des poissons frits, du mou, des laitages. Il dort et, de sybaritisme, il ronronne en dormant. Il ne se doute pas de ce qui le menace.
Mlle Lucette guigne Puss d’un œil avide. C’est défendu de le toucher. Il fait «pique-pique» quand on le touche. On le dit, mais est-ce vrai? Un démon souffle le scepticisme dans l’oreille de Mlle Lucette. Il a l’air si doux, si soyeux! Il a tant de jolis petits poils que ce serait si amusant de toucher, de caresser, de tirailler un tout petit peu! C’est trop tentant. Nounou ne fait pas attention. C’est irrésistible.
Frémissante d’espoir, Mlle Lucette s’approche à petits pas furtifs. Puss fait dodo, il ne bouge pas. Comme il a l’air gentil! On dirait qu’il rit avec sa bouche fendue. On a dû le calomnier. Il a de jolis petits poils raides près du nez. Il ne fait pas de mal du tout. On doit pouvoir en faire tout ce qu’on veut. On gardera pourtant tous les ménagements possibles avec lui. Mais ces petits poils sont trop drôles. Oh! il faut absolument en toucher un, rien qu’un seul, un tout petit peu, pour voir comment c’est. Délicatement, de ses petits doigts pinçants, Mlle Lucette agrippe la moustache blanche... Les événements se succèdent si vite que la plume ne peut les décrire. Quelque chose crache, griffe, saute et s’enfuit... Ahurie, Mlle Lucette contemple sa main, où sont dessinées trois raies rouges... Le sang perle. Ça cuit. Alors elle éclate en sanglots.
Aux notions qu’elle avait sur le mal s’en ajoute une nouvelle. Elle connaissait celui qui vous vient de l’intérieur: quand on a mal comme ça, on est soigné et caressé; elle connaissait celui qui vient de la stupidité des objets: il n’y a qu’à ne pas se jeter contre eux; ils vous laissent tranquilles; elle connaissait celui qu’on éprouve quand on reçoit une chiquenaude pour avoir fait une sottise: il est légitime et bienfaisant. Ça fait déjà bien du mal. Mais il y a en plus celui qui vient des êtres malfaisants qui vous font souffrir sans qu’on ait voulu les molester...
Mlle Lucette pleure sur son égratignure. Peut-être, très obscurément, et avec plus de motifs, hélas! elle pleure d’avoir découvert la méchanceté.
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Mlle Lucette regarde son livre d’images. Elle y trouve des sensations intenses, profondes, répétées, qui se transforment, s’augmentent et s’élargissent chaque jour. D’abord elle n’était frappée que de la succession et de la diversité des couleurs. C’était déjà une grande joie. Les pages retournées défilaient comme les morceaux de verre d’un kaléidoscope. Mlle Lucette se jouait, sa nounou lui jouait des symphonies colorées qui lui faisaient savourer la beauté. Peu à peu leur caractère s’est transformé. Outre l’apparence colorée en elle-même, Mlle Lucette a remarqué la surface colorée et ses dimensions. Il y avait des taches de couleur toutes petites et d’autres très grandes. On pouvait être délicatement charmé des premières et pris d’enthousiasme pour les autres. Ensuite, Mlle Lucette a été sensible aux formes. Il y en avait d’agréables à l’œil et d’autres devant lesquelles on fronçait le sourcil. La part du jugement personnel se faisait plus grande. Enfin, Mlle Lucette a saisi la signification symbolique de son livre d’images. Dans les symphonies colorées qui venaient frapper son œil, elle a compris que certains signes avaient une valeur interprétative: qu’on y trouvait le portrait d’un bébé, d’un cheval, d’une maison. Alors elle a été saisie d’une tendresse plus intime encore pour son livre d’images. Car il lui est apparu comme le livre de la connaissance humaine, comme celui qui renfermait tous les mystères de la science avec leurs explications. Peut-être a-t-il perdu en valeur proprement esthétique, mais son rôle utilitaire, éducateur et scientifique est devenu prépondérant. Mlle Lucette regarde son livre d’images avec toute la force de son intelligence, comme le mathématicien scrute son problème, comme le poète cisèle son sonnet. Elle voit devant elle tout l’inconnu qui diminue chaque jour, et sa soif de comprendre est sans limites. Aussi, dans ce travail, elle s’excite, devient rouge et, au bout d’un instant, rit trop, ou grogne, et divague. Maman, prudente, fait enlever le livre. Il faut éviter le surmenage intellectuel.
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Mlle Lucette erre par le monde en quête d’aventures. Elle inspecte les meubles et les tapis. Elle en a assez de ses bêtes en caoutchouc et des choses vues. Elle a soif de l’inconnu, de l’inédit, peut-être du défendu. Et à mi-voix elle marmonne des espoirs confus et des vœux incompréhensibles. Tout à coup, ses yeux s’écarquillent. Là, par terre, s’étalent les ciseaux de maman; les ciseaux interdits, fascinants, tentateurs, fruit défendu. Toison d’or fabuleuse!... Les ciseaux! Maman lit et ne se doute de rien. En elle-même Mlle Lucette conclut un marché. Elle va toucher les ciseaux, ce qui est défendu, et puis tout à l’heure on lui donnera une pichenette. Elle y gagne. Mlle Lucette s’assied, touche, tripote, admire. Elle manie l’objet avec prudence, car elle sait que ça pique. C’est adorable. Elle s’amuse royalement. Peu à peu elle s’amuse moins. Deux sentiments désagréables l’oppressent: d’abord c’est monotone de se livrer si longtemps à la même occupation; ensuite elle a mal agi et doit recevoir une chiquenaude; or, cette chiquenaude se fait attendre. En vain elle fait des signaux à maman. Maman ne prête aucune attention à son méfait. Ça cesse d’être intéressant. Il faut qu’elle comprenne ce qui s’est passé. Lâchant les ciseaux, Mlle Lucette va trouver sa maman et s’efforce de lui expliquer. Peine perdue! maman murmure distraitement: «C’est bien. Tiens-toi tranquille. Nounou va venir.» La détresse inonde l’âme de Mlle Lucette. D’abord elle a mal agi; son embryon de conscience en souffre; ensuite elle n’a pas reçu la chiquenaude qui est due, ce qui dérange ses idées de justice; en même temps que le châtiment la chiquenaude est d’ailleurs l’absolution. Mlle Lucette se sent donc malheureuse et très coupable. Elle se lamente longuement, bourrelée de remords. Non seulement elle a péché, mais on lui a refusé la punition à laquelle elle avait droit. Il n’y a pas de danger qu’elle touche encore aux ciseaux.
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Ahurie, la bouche à demi ouverte, mademoiselle Lucette contemple Trott. Trott en courant a glissé tout à l’heure. Il est tombé. Il s’est fait un grand bleu au front. Il voudrait bien ne pas pleurer. Mais souvent on ne fait pas ce qu’on veut. Accroupi dans un coin, il pleure et se lamente en s’essuyant les yeux, mal réconforté par les paroles indifférentes de nounou, qui ne se dérange pas. Ah! si maman était là!
Mlle Lucette contemple Trott. Ça pleure donc aussi, les grandes personnes? Est-ce que ça sent donc quelque chose, ça a une existence propre, ça a bobo en dehors de Mlle Lucette? Cette idée plonge Mlle Lucette dans un abîme de méditations. Finalement elle lui paraît trop invraisemblable pour être adoptée. Il n’y a qu’elle qui ait le droit de pleurer et de crier. Quiconque, à part elle, pleure et crie, n’agit pas comme il doit, sort de son rôle, empiète sur son propre domaine à elle et joue une espèce de comédie irrévérencieuse. Si Trott pleure, c’est qu’il se moque d’elle et s’abandonne à un affreux égoïsme, ou veut abuser sa sensibilité. Elle n’est pas sa dupe. Trott mérite d’être rappelé aux convenances. Elle s’en charge.
Mlle Lucette s’approche de Trott, qui, à travers le brouillard de ses larmes, la voit venir et s’attendrit qu’elle veuille le consoler. Et de toute la force de son petit bras elle lui lance une bonne gifle qui claque.
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Après déjeuner, on jette sur le balcon les miettes de pain qui sont restées sur la nappe. Et bientôt, de tous les coins du jardin, les petits oiseaux s’élancent à tire-d’aile, s’abattent sur le balcon, et, toc, toc, toc, on entend le claquement sec et dru de leurs petits becs durs qui picorent très vite sur la pierre.
Perchée sur les genoux de sa maman, Mlle Lucette les aperçoit et s’extasie. Deux secondes elle ne bouge pas et murmure à demi-voix des syllabes de tendresse. Il ne faut pas faire de bruit pour qu’ils ne s’en aillent pas. C’est difficile de contenir comme ça voix, bras et jambes. Mlle Lucette se tortille tant qu’il faut bien la laisser glisser à terre.
--Surtout n’approche pas!
Bien sûr, on n’approchera pas. A distance, Mlle Lucette trépigne sur place et hèle les petits oiseaux. Elle leur explique la pureté de ses intentions. Comme ils sont gentils! Il faut absolument les voir de plus près, les toucher si l’on peut. Mlle Lucette n’y tient plus. Elle se précipite vers les carreaux et y cogne de toutes ses forces. Les petits oiseaux s’envolent épouvantés. Alors elle demeure surprise et consternée. Elle les appelle et les gronde. Ils ne reviennent pas. Ils sont partis. Hier, ç’a été la même chose. Ce sera la même demain. D’où Mlle Lucette concevrait-elle que les petits oiseaux puissent avoir peur d’elle?
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Mlle Lucette joue avec sa poupée. Jadis elle lui a arraché tous les cheveux sans exception et extirpé les deux yeux. Cela n’empêche pas les sentiments. Elle la berce tendrement dans ses bras, la tête en bas et les pieds contre son cœur. Elle lui murmure de doux conseils et des déclarations d’amour. Ses gestes brusques et vifs de petit pantin à ressort se font câlins et soigneux comme des caresses de petite mère...
Mais voilà maman qui rentre de faire des visites. Mlle Lucette plante là sa poupée et se précipite. Elle accable sa maman d’objurgations passionnées, saisit ses jupes, crie, rit, saute et danse, n’a pas de cesse que maman ne se soit assise et ne l’ait prise sur ses genoux. C’est une explosion d’allégresse, un flot débordant des sentiments les plus ardents et les plus câlins...
Tout à coup Mlle Lucette s’arrête et demeure immobile. Ses yeux se sont fixés sur un point. Aveugle et chauve, la poupée gît, lamentable, sur le nez. Mlle Lucette l’a aperçue. Et, après une seconde d’hésitation, la voilà qui dégringole des genoux de sa maman et se précipite. Elle relève sa poupée par un pied et lui gazouille mille consolations en embrassant indistinctement son dos, son ventre et ses joues décolorées. Et puis elle revient très vite chez sa maman et d’un geste de prière lui tend la loque presque informe. Il ne faut pas faire de jaloux. Petits et grands ont tant besoin de baisers, de tendresse et d’amour!
XV
LES HEURES MAUVAISES
Quand Trott se réveille le matin, d’habitude il ne se réveille pas tout à fait d’un seul coup. Il y a d’abord une espèce de petite léthargie très douce où l’on est délicieusement embrumé. Il semble qu’on voudrait y rester toujours, tant on s’y trouve bien. On l’apprécie doublement parce qu’on sent bien que ça ne va durer qu’un instant, et aussi parce que cette brume légère ne fait que doucement voiler un tas de choses agréables qui s’y estompent dans un lointain moelleux qui peu à peu se précise. On est déjà tout joyeux avant d’avoir les yeux ouverts. Il y aura le déjeuner;--quelle bêtise fera Lucette aujourd’hui?--il y a un joujou neuf;--on aura un très bon dessert à midi;--peut-être fera-t-on une promenade en voiture. C’est comme si peu à peu une série de phares étincelants venaient dissiper cette vapeur du matin: et tout à coup on se trouve plein d’une clarté si gaie où luisent tant de perspectives souriantes qu’il vous semble que jamais le jour ne suffira pour tout cela. Alors, réveillé pour de bon, on saute de son lit et on court à sa toilette, impatient de revivre.
Mais ce matin, quand Trott s’est réveillé, cela n’a pas été comme d’habitude. Avant qu’il ait eu les yeux ouverts, il s’est senti le cœur oppressé par quelque chose de lourd et de noir. Et il aurait voulu pouvoir se rendormir pour longtemps, peut-être pour toujours, afin de ne pas savoir... Trott ne connaît pas encore les réveils lugubres, et il a peur de toutes les choses tristes qu’il apercevra dès qu’il aura soulevé ses paupières... Mais il n’y a pas moyen de se rendormir. Trott se réveille. Il se réveille de plus en plus. Il faut bien ouvrir les yeux, regarder et se souvenir. Il y a un vilain jour gris qui s’harmonise avec ses pensées. Le vent précipite aux vitres de gros paquets de pluie. Il siffle lugubrement au loin et tout à coup hurle en rafale. Ce n’est pas gai. Mais Trott n’y ferait pas attention s’il n’y avait pas autre chose.
Depuis quelques jours on riait beaucoup moins à la maison. Maman, qui a toujours tant d’entrain, restait très longtemps silencieuse. Et papa, qui est toujours très bon, était plus tendre et vous regardait quelquefois avec des yeux comme s’il rêvait. Bien entendu, Trott n’avait pas remarqué tout cela. Mais il s’en est souvenu après ce que papa lui a dit hier.
On prenait le café après déjeuner. Trott, perché sur le genou de son papa, venait de sucer un canard. Il riait parce que papa faisait sauter son genou et essayait de le désarçonner; mais il se cramponnait très fort, et son papa lui disait: «Tu t’accroches comme un petit singe.» Trott a été très fier, et il a fait des questions sur les singes. Papa lui a donné quelques renseignements très curieux. Alors Trott a déclaré qu’il aimerait beaucoup en avoir un; sur quoi papa a répondu: «Je t’en rapporterai un à mon retour, si ta maman le permet.»
«A mon retour!» Est-ce que papa va repartir?
Papa a tâché de plaisanter. Mais il n’avait pas l’air d’en avoir très envie.
--Mais oui, mon petit bonhomme, je vais être obligé de faire un petit voyage. Quand on est marin, il faut bien être quelquefois sur l’eau.
Trott n’a pas tout à fait compris d’abord. Papa s’en va quelquefois pour plusieurs jours, et puis il revient. On sait qu’il n’est pas bien loin et que, si l’on avait besoin de lui, il serait là tout de suite. On se sent protégé et rassuré quand même il n’est pas à la maison. Trott a cru d’abord que papa s’en allait pour un voyage comme ça. Mais il paraît que non. Les singes habitent dans un pays qui est très loin. Et papa va rester absent un temps si long qu’on ne peut presque pas l’imaginer: plus de temps qu’il ne s’en est écoulé depuis que Mlle Lucette est venue au monde. Et on dirait qu’elle a toujours été là.
Aussi, à mesure que l’après-midi s’avançait, Trott s’est senti de plus en plus triste et plus abattu. Est-ce bien possible? Maintenant que maman sait qu’on a dit la chose à Trott, elle ne se cache plus autant; elle laisse voir à son petit garçon qu’elle a les yeux tout drôles. Il a le cœur très meurtri. On dirait que la maison est pleine de quelque chose de noir.
Il n’y a que Mlle Lucette qui demeure d’une indifférence complète dans la tristesse générale. Elle trottine avec sérénité de droite et de gauche, gazouille des tas de choses compliquées aux morceaux de papier qu’elle se plaît à déchirer, va dire à chacun un petit mot d’amitié, danse toute seule avec des grâces pataudes de petit ourson et court quêter des compliments, négligente tout à fait des égards qui sont dus au chagrin. Il est certain que la séparation, quand même elle en concevrait l’instant prochain, l’affecte médiocrement. A quoi bon tant s’affliger que papa s’en aille, puisqu’il reste d’autres visages de connaissance? Après son départ, quand on lui demandera de ses nouvelles, elle lèvera les bras avec un grand geste: «Pati!» Il est parti. Et cela voudra dire: «C’est une chose réglée; je n’y peux rien; parlons d’autre chose.»