Part 6
Trott est content. La promenade de Valade est pour lui quelque chose d’imposant, quelque chose qui ressemble à un sanctuaire, où l’on ne va qu’avec une certaine solennité. C’est l’endroit où tout le beau monde se rencontre. C’est beaucoup plus intimidant que la plage. Peut-être que Marie de Milly sera là. Quelle chance ce serait! Leur cortège doit vraiment avoir assez grand air: un joli poupon tout blanc dans une belle voiture poussée par une nounou colossale, beaucoup plus grande qu’un homme, sur le crâne de laquelle s’agite un énorme nœud alsacien, semblable à un papillon sur le point de s’envoler. A côté d’elle, on verra passer, une élégante badine à la main (c’est une baguette ébranchée par Bertrand), un jeune gentilhomme de la meilleure venue, escorté d’un superbe caniche noir. La vision de ce tableau emplit Trott de satisfaction. Certainement, il n’est pas vaniteux, et il n’aimerait pas du tout être en représentation tous les jours. Mais il y a des moments où, si modeste qu’on soit, le sentiment de votre importance n’est pas fait pour vous déplaire. Trott marche avec gravité, conscient de la solennité de son rôle.
Il ne semble pas que Mlle Lucette soit suffisamment pénétrée du sien. Il n’y a pas à dire: elle paraît s’être éveillée du mauvais côté. Trott lui adresse de temps en temps la parole sur un ton aimable. Il n’obtient rien que des petits grognements haineux. Elle semble concentrée dans une seule idée fixe qui est d’avaler le voile que l’on a placé sur sa figure. Elle tâche de le happer par le milieu, et puis, peu à peu, à force de le sucer, de se l’ingérer tout entier. Un rond mouillé qui grandit se dessine sur le voile aux alentours de la bouche. Trott essaye de la détourner de ce passe-temps qu’il ne trouve pas du meilleur goût. Mais c’est sans succès. Il s’adresse à nounou, d’un air d’intelligence:
--Nounou, est-ce que vous ne pourriez pas empêcher Lucette de sucer comme ça son voile?
Nounou arrête la voiture, extrait le voile de la bouche où il s’engouffre et l’étire. Pour témoigner son déplaisir, Mlle Lucette accentue ses grognements, et elle se jette brusquement de côté dans sa voiture, arrachant un cri de terreur à nounou qui croit déjà la voir étalée sur le trottoir. S’apercevant de ce succès, elle récidive à deux ou trois reprises; mais elle voit qu’on n’y fait plus attention; alors elle se tient coite, grognon et malveillante.
Cependant on est arrivé à la promenade de Valade. Il y a là, sous les arbres verts, tout un peuple de nounous enrubannées et de poupons roses et blancs. Il y a aussi, assises sur des chaises, ou se promenant dans les allées, un tas de belles dames avec des messieurs pommadés qui viennent s’incliner devant elles. C’est un endroit aristocratique où l’on ne circule qu’avec une tenue un peu gourmée, où il serait tout à fait malséant de se livrer à des jeux trop bruyants...
Mlle Lucette n’est pas impressionnée par la solennité du lieu. Elle continue de se pencher tantôt à droite, tantôt à gauche, d’essayer de se jeter en arrière, de grommeler... Trott est mécontent. Une tenue plus convenable serait tout à fait à désirer. Il essaye discrètement d’insinuer quelques bons conseils. Ils n’ont pas le moindre succès. Enfin nounou s’arrête près d’un banc. Elle extirpe Mlle Lucette de sa voiture et la met sur ses pieds en la soutenant sous les épaules. Certainement ça va la calmer. Et, de fait, pendant un moment cela va beaucoup mieux. Trott a même la satisfaction d’entendre une jolie petite dame dire à une autre: «Regardez donc cet amour de poupon!» Et toutes deux parlent un moment en regardant Mlle Lucette. Ça, c’est très bien. Jip est venu s’asseoir à côté de Trott, la langue pendante. Trott se dit à part lui qu’ils doivent tous ensemble former un groupe fort intéressant. Il se sent fier. Quel dommage que Marie de Milly ne soit pas venue! Il pourrait lui montrer son chien et sa petite sœur...
La petite sœur ne se montrerait peut-être pas sous un jour très favorable. Elle a les nerfs très excités, et s’impatiente contre nounou, qui ne veut pas la laisser s’accroupir par terre. C’est une succession de petits cris qui deviennent de plus en plus stridents. Sur une chaise en face, de l’autre côté de l’allée, un vieux monsieur qui lisait un journal lève le nez d’un air impatienté et puis s’en va s’asseoir plus loin. C’est humiliant. Mlle Lucette n’est pas humiliée. Elle envoie des coups de griffe de tous les côtés, et de temps en temps empoigne son voile des deux mains pour tâcher de l’arracher. Nounou a fort à faire pour la contenir. Son beau bonnet lui-même n’est pas épargné. Mlle Lucette en a attrapé une coque et l’a secouée si vigoureusement que le papillon s’incline d’un air affaibli. Elle a voulu aussi arracher à Jip une poignée de laine. Mais Jip s’est mis hors de portée, et, la gueule de travers, il la contemple d’un air goguenard; évidemment, Mlle Lucette perçoit la goguenardise de ce regard... Cela l’irrite très violemment. Son teint devient plus animé. Elle piétine avec colère. Il y a lieu d’appréhender toutes sortes de choses.
A ce moment, une voix dit bonjour à Trott. C’est Marie de Milly. Elle n’arrive pas bien à propos. Cependant Trott fait bon visage. Il présente Jip. Il lui fait donner la patte. Mais Marie de Milly le connaît déjà. C’est la petite sœur qu’elle veut voir. Il semble que la petite sœur ne veut pas être vue. Quand Marie de Milly, qui est si jolie, s’approche, elle se rejette en arrière, derrière le cou de nounou. Trott est très fâché. Marie de Milly rit. Elle fait une nouvelle tentative. Mlle Lucette commence à crier pour tout de bon. Marie de Milly essaye encore. Cinq griffes roses lui effleurent le nez. Alors elle dit à Trott:
--Ta petite sœur n’est pas bien gentille.
Et elle s’éloigne. Trott la suit jusqu’à ce qu’elle ait rejoint sa bonne. Il essaye d’excuser Mlle Lucette. Marie de Milly daigne l’écouter et tâche d’avoir l’air convaincue, mais, en lui-même, Trott se doute bien qu’elle garde une fort mauvaise impression, et il en est affligé. Il lui dit adieu et, soudain, tressaille et se retourne brusquement.
Mlle Lucette a été remise sur ses pieds par nounou qui veut l’apaiser. Mais elle n’est pas de bonne humeur, loin de là. Elle crie des injures abominables aux passants qui, heureusement, ne s’en doutent pas... Cependant, elle s’arrête net dans ses vociférations. Qu’y a-t-il? Sous le banc, il y a une pelure d’orange. On ne peut pas dire qu’elle soit immaculée. Mais, telle quelle, c’est une des plus belles œuvres de la création. Par une pantomime expressive, Mlle Lucette intime l’ordre à nounou de lui en faire hommage. Nounou répond d’un ton insinuant:
--Pê! pê! sale!
Mlle Lucette est patiente, au moins jusqu’à un certain point. Il est évident que son ordre n’a pas été compris. Elle le réitère donc de la manière la plus compréhensible. Nounou lui offre sa poupée. Mlle Lucette l’envoie promener d’un revers de main. Elle découvre la noirceur de l’âme de son esclave. Alors éclate la série de hurlements qui a fait tressaillir Trott.
Immobile, il contemple avec détresse le révoltant spectacle qui afflige sa vue. Mlle Lucette se débat avec des râles d’agonie, comme si on lui plongeait un fer rouge dans les entrailles. Quelques personnes s’arrêtent. Deux messieurs rient. Une dame murmure: «Encore une mauvaise femme qui martyrise un enfant.» Une bonne dit à une petite fille: «Regarde ce bébé, tu es aussi laide que lui quand tu es méchante.» D’autres propos peu flatteurs parviennent aux oreilles de Trott. Il est très décontenancé. Une envie le saisit de se sauver très vite tout seul. Personne ne saurait qu’il est le frère de cette petite peste. C’est impossible. On ne se promène pas tout seul; et puis, ce serait très mal d’abandonner nounou dans le malheur.
Héroïque et résigné, Trott la rejoint. Il s’unit à elle pour s’efforcer d’adoucir Mlle Lucette. Peine perdue! elle continue de s’égosiller. Pour comble de malheur, Jip, à la fin énervé, dresse soudain la tête et se met à hurler à la lune. Ça, c’est complet. Maintenant tout le monde s’arrête. Une espèce de cercle de curieux se forme. Un vieux monsieur rit si fort qu’il s’étouffe et devient violet. Trott est humilié jusqu’au fond de l’âme. Il se sent déshonoré. Il a envie de pleurer. Heureusement le calme de nounou le soutient. Elle sourit avec placidité. Elle a l’air de trouver tout cela fort naturel. Il n’y a pas à dire, c’est une nature d’élite. Ravigoté, Trott administre à Jip deux ou trois bonnes tapes qui lui détendent les nerfs; Jip se tait. De son côté, nounou se décide à employer les grands moyens: elle retire une bouteille de lait du fond de la voiture. Cette vue commence par procurer un sursaut de rage à Mlle Lucette. Mais ce sont les dernières convulsions. Elle se résigne à boire son biberon, non sans s’arrêter de temps en temps pour grommeler. Le cercle des curieux se dissipe. Seule une petite pauvresse, le doigt vissé dans son nez, demeure immobile, rêveuse. Mais elle n’est pas digne de l’attention de Trott. Il se sent un peu remonté. Pourtant il a très envie de quitter ces lieux témoins du scandale. Aussi c’est avec un vrai soulagement qu’il entend nounou déclarer que décidément le vent est trop fort, et qu’il faut rentrer pour que Mlle Lucette ne risque pas de s’enrhumer.
On se hâte. Réintégrée dans sa voiture, Mlle Lucette semble un peu mieux disposée. Elle daigne oublier la pelure d’orange. Elle regarde autour d’elle d’un air sinon aimable, au moins indifférent. Mais on dirait qu’elle est absorbée dans ses pensées, qu’elle écoute des voix intérieures...
Pas de chance: voilà Mme Ray et une dame anglaise. Pourvu que nounou ait la bonne idée de passer bien vite sans qu’on la voie! Mais non, Mme Ray et son amie et nounou et sa voiture s’arrêtent en même temps. Nounou est très fière d’exhiber son poupon. Les dames s’extasient et lui font des compliments. Mme Ray essaye d’attirer l’attention de Mlle Lucette. Pourvu que celle-ci n’aille pas de nouveau se fâcher! On ne peut pas dire qu’elle semble en colère. Mais elle est très rouge et a l’air de ne pas même soupçonner la présence de Mme Ray en particulier, celle du monde extérieur en général. Elle semble absorbée par un travail intérieur; ses regards vont en dedans... Trott est inquiet. Il vaudrait beaucoup mieux s’en aller. C’est déjà bien joli que Lucette n’ait pas crié. Qu’est-ce que nounou peut bien attendre? Elle donne un tas de renseignements aux dames qui l’interrogent, sans se presser. Mlle Lucette devient de plus en plus rouge. Enfin Mme Ray se penche pour l’embrasser. Trott pousse un soupir de soulagement... prématuré. Au moment précis où Mme Ray se penche, on entend un petit bruit particulier... Mme Ray se relève très vite. Les couleurs de Mlle Lucette ont repris leur aspect normal...
Cheminant à petits pas, Trott dévore sa honte. C’en est trop pour une seule après-midi. Avec ça le vent le bouscule si fort qu’il est presque jeté par terre. Jip trottine tout de travers, le poil retourné. Le bonnet de nounou s’ébat dans les cabrioles les plus fantastiques. Tout cela s’harmonise avec les pensées de Trott. Ah! c’est une jolie après-midi! Son cœur est gonflé d’amertume. Ce n’est pas encore une femme du monde, Mlle Lucette. Il jette sur elle un regard furibond.
Mlle Lucette est maintenant tout à fait de bonne humeur. Elle regarde avec satisfaction les messieurs courir après leurs chapeaux, les arbres se secouer et les feuilles s’envoler en sarabandes effrénées. Elle approuve tout cela et sourit à Trott d’un air charmant. Trott lui fait de gros yeux. C’est inutile. Puisqu’il n’y a plus rien qui la gêne, pourquoi serait-elle de mauvaise humeur? Elle redouble de grâces...
Il n’y a pas moyen d’être fâché contre elle. Elle est trop petite. Et puis, vraiment, elle est trop gentille. En franchissant le portail, Trott lui a pardonné. Pourtant, quand maman lui demande s’ils ont fait une bonne promenade, il répond d’un ton pénétré:
--Assez bonne, merci. Mais j’aimerais mieux, une autre fois, ne plus aller avec Lucette à la promenade de Valade. Elle est un peu petite, tu sais...
XII
MŒURS ET COUTUMES DE MADEMOISELLE LUCETTE A L’AGE D’UN AN
Mlle Lucette a pris de l’âge. Elle est devenue une personne considérable. Elle est sevrée et mange des bouillies. Elle exécute rapidement à quatre pattes des itinéraires variés sur le plancher. Elle chemine tout debout d’une allure moins assurée le long des meubles. Elle a huit dents. Elle profère des vocables nombreux et dont le sens est généralement obscur. Elle répète cependant avec volupté et indéfiniment certaines syllabes dont le son lui plaît particulièrement et auxquelles elle attache une signification précise. Elle a des volontés impétueuses, des habitudes réglées, des raisonnements simples et des passions fougueuses.
Trott et sa petite sœur sont en excellents termes. Elle manifeste par des gesticulations frénétiques la joie qu’elle éprouve à le voir s’approcher. Il se sent gonflé d’orgueil quand quelquefois sa maman déclare à une autre dame que Trott est le favori de Lucette. Ils se livrent ensemble à des jeux très primitifs et très compliqués, dont le puissant intérêt échapperait à des grandes personnes, mais qui les absorbent au plus haut point. Il suffit que Trott fasse un geste quelconque pour que Mlle Lucette l’imite. Aussi, comme maman l’a dit, il faut qu’il soit sage pour deux. C’est très difficile. Mais Trott s’y essaye avec bonne volonté, et il n’échoue pas toujours. Il ne faut pas croire néanmoins que son influence sur Mlle Lucette soit stable et régulière. Chaque jour le sens des actes de cette jeune personne se précise, et ils apparaissent plus clairement comme les conséquences de volontés compréhensibles. Mais elle a encore des fantaisies, des engouements et des antipathies qui plongent tout le monde et Trott en particulier dans des étonnements ahuris. Elle a une manière exclusivement subjective de considérer l’univers qui est excessivement déconcertante, et, quelquefois, devant telle volonté par trop inconcevable, Trott se sent mal à l’aise et inquiet, comme jadis quand, tout de suite après sa naissance, elle changeait de couleur d’une manière si prodigieuse.
Qui expliquera, par exemple, pourquoi Mlle Lucette, quand elle est affamée et qu’on lui apporte sa bouillie, juge nécessaire avant de la consommer de se mettre dans une colère indicible et d’avaler de travers les deux ou trois premières cuillerées, de manière à se procurer une quinte de toux qui la rend écarlate et lui fait sortir les yeux de la tête? après quoi elle engloutit le reste avec béatitude. Cette méthode est pratiquée plusieurs fois tous les jours avec une régularité invariable. Si quelque chose semble assuré chez Mlle Lucette, c’est une persistance tenace dans ses volontés. Cette disposition déraisonnable vexe Trott au plus haut point, mais ses plus vives exhortations demeurent sans effet. Il n’est pas plus heureux quand il essaye de persuader à Mlle Lucette de sucer raisonnablement les croûtes de pain qu’on lui offre; elle préfère infiniment commencer par oindre tout le morceau de sa salive, après quoi elle le frotte soigneusement contre le parquet, puis se met à l’absorber avec satisfaction, non sans avoir au préalable engagé Trott à le partager malgré le dégoût que lui inspirent ces manœuvres.
Le sale exerce d’ailleurs sur Mlle Lucette une attraction spéciale. L’autre jour, maman l’a attrapée justement au moment où elle allait piquer une tête dans le seau de toilette découvert, fascinée par quelques débris de la chevelure de nounou qui y marinaient. Elle aime à se fourrer les mains dans la bouche jusqu’au poignet et, après les avoir ainsi humectées, à badigeonner soigneusement du produit obtenu tout ce qui l’entoure.
Mais surtout il paraît qu’il y a une jouissance exceptionnelle à dédaigner l’usage d’un certain instrument dont cependant l’utilité semble incontestable et à garder autour de soi des produits qui n’ont rien d’attrayant en général. Les rapports de Mlle Lucette et dudit instrument sont excessivement tendus et, hélas! d’une régularité invariable. Sitôt qu’elle le voit apparaître, le pli d’une résolution bien arrêtée se dessine sur son visage, et l’on perçoit que rien, sinon l’impuissance de ses forces physiques, ne pourra la contraindre à céder. Elle commence par essayer d’intimider sa nounou au moyen de grognements redoutables, accompagnés de tentatives directes contre son nez et ses oreilles. Ensuite, ayant été, malgré ces premières défenses, vissée sur l’instrument, elle emploie toute son énergie à se balancer de droite à gauche dans cette position. Il arrive que le succès couronne ses efforts, et tout à coup elle s’abat avec fracas sur un côté. On la relève avec quelques admonestations sévères. Elle entrevoit des dangers en cas de récidive. Alors, résolue à tout plutôt qu’à faiblir, elle prend le parti de passer son temps de la manière la plus agréable. Elle entonne des chants de défi variés, et, toujours juchée sur l’instrument, elle se met à circuler à travers la chambre, au moyen de légers soubresauts, et arrive à des vitesses réellement stupéfiantes dans cette allure de cul-de-jatte perfectionné. Cela peut se prolonger pendant un quart d’heure, voire une demi-heure. En vain maman et nounou l’encouragent par les onomatopées les plus laxatives et par les promesses les plus douces; en vain elles s’époumonnent à faire la grosse voix et à proférer les plus noires menaces. Mlle Lucette ne s’irrite pas. Elle ne s’emporte pas. Elle sait que l’avenir est aux volontés fermes. Elle contemple sa mère et sa nourrice d’un visage innocent et paisible. Parfois un sourire sympathique erre sur ses lèvres.
Le dénouement est variable. Il arrive, dans des cas rares, que ses forces physiques trahissent la fermeté de son cœur. Alors le mécontentement le plus expressif se peint sur ses traits tandis qu’on la reculotte; et au milieu des baisers et des félicitations elle garde l’expression morne du général vaincu, réduit, malgré son courage, à capituler après une résistance héroïque. Mais généralement ce n’est pas elle qui capitule. De guerre lasse, à bout de souffle et de patience, maman et nounou lèvent le siège. Alors la joie du triomphe éclate sur la figure de Mlle Lucette; elle se livre aux plus tendres démonstrations envers les vaincues, désireuse d’adoucir l’amertume de leur défaite, et celles-ci, attendries, murmurent: «Après tout, peut-être la pauvre petite n’avait-elle pas envie.» Parole téméraire! Il y a, après quelques minutes, un instant de silence charmant. Que peut faire Lucette, pour qu’elle ne bouge pas? Ce qu’elle a fait!... Grave comme après une de ces victoires qui terrifient jusqu’au vainqueur, elle écoute ses impressions intérieures, ou contemple sur le parquet le corps du délit d’un regard intéressé et non dénué d’orgueil...
Cette force de résistance emplit Trott d’une indignation qui n’est pas exempte d’un soupçon d’admiration malsaine. Sans doute, c’est très mal de résister comme ça à maman et à nounou. Mais c’est beau aussi, il n’y a pas à dire. Peut-être qu’elle viendrait à bout de Miss elle-même, qui est si coriace. Et, que la bataille ait été gagnée ou perdue, un certain respect s’esquisse en lui quand il se rend aux appels frénétiques de l’héroïne.
L’affection qu’elle porte à Trott est indéniable. Mais il n’empêche qu’elle garde vis-à-vis de lui cette indépendance de caractère et cette manière d’agir uniquement subjective qui sont parmi ses traits particuliers. Parfois Trott, tout en observant vis-à-vis d’elle tous les égards et toute la complaisance qu’un homme fait doit à une jeune fille, est tenté, à voir sa raison croissante, de la croire comme lui pénétrée des concessions mutuelles que nécessite la vie sociale et initiée à la logique invariable de la vie. Il est soudain ramené à la réalité par des actes variés d’une fantaisie déconcertante. Par exemple, il est sur le plancher à côté de bébé: il approche sa tête d’elle et puis l’éloigne brusquement. Elle avance ses mains pour le caresser et rit aux éclats quand il se sauve. Brusquement, sans raison apparente, il se sent saisi violemment par le nez, et dix griffes aiguës s’enfoncent dans sa chair; ou une gifle bien appliquée vient claquer sur sa joue; ou un doigt avide se dirige dans son orbite avec l’intention bien arrêtée d’en extraire l’œil qui y brille d’une manière tentante. Tous ces actes signifient que la personnalité de Trott est dénuée d’importance aux yeux de Mlle Lucette. Il n’est qu’un fragment du décor où elle se meut, un moyen de se procurer certaines jouissances ou certaines sensations. On le caresse quand on a envie de toucher quelque chose de doux, on le griffe quand on a besoin de faire ses ongles, on le bat quand il est commode de se détendre les muscles. Et si Trott s’éloigne ou se dérobe à ces entreprises peu agréables, les sourcils se froncent, et des sons inharmonieux s’échappent du gosier de la jeune personne, irritée de voir les choses de son domaine se dérober à leur destination naturelle.
Elle a d’autres instincts encore plus singuliers. Trott n’aime pas beaucoup ses habits du dimanche, dont la correction l’importune; et, quoiqu’il ne veuille pas être sale, il est envers certains détails de sa toilette d’une indifférence quelquefois exagérée: ce n’est que dans des cas exceptionnels qu’il y attache de l’importance. Mlle Lucette a d’autres idées sur la mode et ses pompes. Quand elle vient de mettre une robe propre, une expression de sérénité et d’orgueil rayonne de son visage, et ses regards, à droite et à gauche, récoltent l’admiration. Quand elle trouve par terre quelque vieux ruban, quelque bout d’étoffe, quelque torchon oublié, elle se l’ajuste avec délices et imagine pour s’en parer des combinaisons variées. Enfin, quand elle s’aperçoit dans une glace, elle se livre à des pantomimes qui expriment visiblement la plus entière satisfaction, et elle s’envoie des baisers avec une grâce qu’elle n’eut jamais quand elle s’adressait à d’autres qu’à sa propre personne.
Si elle est satisfaite d’elle-même, elle ne montre pas la même indulgence vis-à-vis d’autrui. Et ici encore ses jugements sont empreints de la plus grande fantaisie. Il semble, autant que le caprice le plus éhonté peut avoir des règles, il semble que la bienveillance de Mlle Lucette vis-à-vis des étrangers soit en raison inverse de celle qu’ils veulent bien lui témoigner. En outre, le sens esthétique chez elle manque de raffinement à un point extraordinaire. Mme Mimer, qui est si jolie et qui adore les enfants, n’a jamais obtenu d’elle, en échange des discours les plus tendres, que des grognements haineux qui se transformaient en hurlements à la moindre tentative de contact immédiat. La majorité des amies de maman reçoivent le même accueil. Par contre, la vue de Mme Merluron, dégraisseuse, qui passe à la maison une fois par semaine, la plonge dans une frénésie de joie. Il est d’ailleurs avéré qu’elle a une préférence marquée pour les messieurs; et elle la montre avec une absence de réserve qui va jusqu’à l’impudeur. Le général Daniquet, combattant de Coulmiers et vainqueur des Malgaches, a pu difficilement se défendre contre la familiarité de ses entreprises. Lorsque passe le facteur, ce sont de vrais spasmes d’allégresse, signe de la passion la plus dévergondée et, hélas! la moins payée de retour. Heureusement Bertrand, le jardinier, daigne parfois répondre à ses feux plus ardents que fidèles. Il condescend à lui permettre de promener ses mains sur ses joues non rasées. Cette préférence humilie Trott, qui, tout en rendant justice aux qualités d’âme de Bertrand, ne peut méconnaître que son approche flatte assez peu plusieurs de nos sens, dont l’odorat en particulier.