La petite sœur de Trott

Part 4

Chapter 44,049 wordsPublic domain

Trott a toujours été un très bon petit garçon. Jamais on ne l’a trop gâté. Il ne se disputait jamais trop avec les autres enfants; au contraire, il était doux et cédait assez volontiers, surtout aux petites filles, parce que ce sont des demoiselles, et aux très grands garçons, parce qu’on risque de recevoir d’eux une bonne taloche. Quant aux tout petits bébés, ils ne lui inspiraient pas grand intérêt. Mais à la maison il était bien avéré qu’il était le personnage principal. Sans doute papa et maman étaient gens de plus haute importance. Il n’empêche que Trott se rendait fort bien compte de la sienne; il se rendait compte de la gravité de ses faits et gestes, voire de ses moindres paroles; il n’était pas insensible aux compliments des visites devant qui on le faisait comparaître; il se sentait vaguement une espèce de joujou très précieux qui était en même temps un phénomène unique. Et au fond il n’était pas sans soupçonner que l’univers avait été créé pour lui. Après tout, puisqu’il était le plus petit...

Mais maintenant il n’est plus le plus petit. Et, de ce fait, il dérive que l’orientation du monde est changée à ses yeux. Il y a dans la maison quelqu’un de beaucoup plus petit que lui, de bien plus fragile, de bien plus délicat. Et ce quelqu’un-là, ce n’est pas une petite bête, un chien, un chat, un oiseau, qu’on caresse un moment et puis dont on ne s’occupe plus. C’est un petit enfant qui grandit, auquel on ne cesse de songer, qui est déjà une petite personne. Tout le monde est préoccupé de lui, l’entoure, le soigne, veut le voir et le caresser. Et il a pris une très grande place dans la maison. Maintenant que Trott sait qu’on l’aime tout à fait comme on l’aimait autrefois, il n’est certainement pas jaloux, oh! pas du tout, surtout depuis qu’il sent lui-même que sa petite sœur a une grande place dans son cœur. Mais pourtant, il pense encore quelquefois que c’est un peu ennuyeux de n’être plus aussi important qu’autrefois. Certainement ce n’était pas amusant qu’on surveille chacun de vos faits et gestes et que toutes les visites veuillent vous embrasser et vous triturer. Mais au fond cela avait bien quelque chose de flatteur. Autrefois, s’il éternuait ou avait un peu mal au ventre, c’était une consternation générale; maintenant on lui dit: «Mouche-toi», ou: «Tu as trop mangé.» C’est comme ça.

Heureusement, il y a aussi des compensations, de grandes compensations. C’est que maintenant Trott se sent supérieur à quelqu’un, d’une supériorité incontestée, permanente, qui le gonfle d’un orgueil indéniable. Il y a quelqu’un qui est moins grand, moins fort, moins leste, moins vieux que lui. A côté de sa petite sœur, lui, qu’on appelle toujours: mon petit bonhomme, il est un colosse, un géant, quelque chose de superbe. Et, de la petitesse de Lucette, il se sent une grandeur prodigieuse. S’il le voulait, il pourrait comme ça l’écraser d’un geste, la porter comme un paquet, en faire ce qu’il voudrait. Sans doute, il n’y songe pas. Il ne voudrait pour rien au monde lui causer la moindre peine. Et quant à la porter, d’abord, quoiqu’il soit bien assez fort, on ne le lui permettrait pas, et lui-même aurait beaucoup trop peur de la casser. Mais enfin, s’il le voulait, il le pourrait; et s’il ne le veut pas, c’est par un acte de sa bonté. Oui, Trott a la bonté de s’intéresser à ce petit être, de descendre de sa hauteur jusqu’à lui. Ah! ça vous console bien d’être moins important d’une autre manière. L’autre jour, nounou promenait Lucette dans ses bras au jardin; Trott est allé lui recommander d’un air entendu qu’elle fasse bien attention que bébé ne reprenne pas froid. Oui, Trott a senti qu’il était du devoir de sa sagesse supérieure de suppléer à celle qui manque à sa petite sœur. Il constate combien sa faiblesse à elle est faible à côté de sa force à lui. Quand il est assis à côté d’elle, il compare avec satisfaction ses grandes mains aux tout petits doigts roses, et il se sent saisi d’une pitié un peu dédaigneuse. C’est qu’il est un être supérieur. Et en voici la preuve: aujourd’hui maman vient de lui confier sa petite sœur à lui tout seul. Maman, bébé et lui étaient ensemble à la nursery, pendant que Jane et nounou étaient allées faire des commissions ensemble. Tout à coup Thérèse est venue dire qu’une demoiselle était là avec un chapeau pour maman. Maman a dit à Trott:

--Reste un moment auprès de ta petite sœur. J’en ai pour cinq minutes.

Et Trott, débordant de vanité, est resté seul avec Mlle Lucette.

Mlle Lucette est assise confortablement dans un panier, au milieu d’un tas d’oreillers. Elle regarde à droite et à gauche d’un air dominateur et ne semble pas souffrir de son infériorité. Trott la considère avec ironie. Qu’elle est peu de chose à côté de lui! Il s’amuse sur le parquet à faire des jeux avec des morceaux de bois et des soldats. Il y a les Français et puis les Prussiens... Maman a joliment bien fait de lui confier sa petite sœur. C’est lui qui saura bien lui faire entendre raison. Il s’approche d’elle:

--Tu sais, si tu n’es pas sage, je te ferai panpan.

Ce n’est pas vrai. Trott ne commettrait jamais une action pareille. Mais il lui plaît de faire cette déclaration pour affirmer les droits de sa force. Il ne paraît pas qu’elle impressionne Mlle Lucette. Elle regarde Trott avec indifférence, secoue son hochet en l’air, et puis, passant sa main par-dessus le rebord du panier, le jette par terre.

Trott avec beaucoup de condescendance le ramasse et le lui rend.

--Ne le fais plus!

Et il rejoint les Français et les Prussiens qui se livrent une grande bataille. Un sourire gracieux erre sur les lèvres de Mlle Lucette. Elle contemple son hochet et l’agite avec frénésie. Mais tout à coup, pan! le voilà de nouveau par terre. Trott est complaisant; il se dérange encore une fois et derechef restitue l’objet à la jeune personne, qui immédiatement, d’un air aimable, le rejette par-dessus bord. Alors Trott se sent mécontent. Il le ramasse et dit avec sévérité:

--Si tu le jettes encore, tu ne l’auras plus...

Il n’a pas regagné ses armées qu’il entend un bruit de chute sur le parquet. Trott est tout à fait de mauvaise humeur. Non, il ne se dérangera plus. Et il contemple Mlle Lucette d’un air de défi. Mlle Lucette le contemple également. On dirait qu’elle prend sa mesure. Sans doute, le résultat de l’examen lui démontre que Trott n’est pas de taille à lutter avec elle et qu’elle aura facilement le dessus. Elle fronce les sourcils et pousse deux ou trois petits grognements, précurseurs sinistres...

Trott soupire et accourt. Si Lucette crie, maman va l’entendre et grondera Trott qui ne sait pas même amuser sa petite sœur. Une quatrième fois, il ramasse le hochet et l’offre, résigné. Mais il est probable que ce retard a offusqué Mlle Lucette. Elle ne daigne pas jeter un coup d’œil au hochet, et le lâche avec mépris quand Trott essaye de le lui insérer entre les doigts. Après tout, si elle n’en veut pas... Mais à peine Trott a fait un mouvement pour s’en aller, qu’une gamme de grognements nouveaux le ramène à son poste. Il se sent moins fier et contemple sa sœur avec inquiétude. Que peut-elle vouloir? Ce serait bien plus amusant de jouer avec ses soldats que de négocier avec ce poupon. Mais il n’y a pas moyen. Au moindre geste de recul, Mlle Lucette se livre à des contorsions alarmantes; et rien de ce qu’on lui offre ne la contente. Trott présente inutilement le chien en caoutchouc, la poupée, le bâton de guimauve lui-même. Mlle Lucette ne daigne pas seulement les honorer d’un coup d’œil. Mais quand Trott approche sa main avec un morceau de bois dedans, elle se saisit de cette main et se met à la tripoter de bonne grâce. Trott est peu satisfait. Elle est vraiment exigeante, cette jeune personne. Elle le tient comme un petit crampon. S’il s’en allait, elle crierait de toutes ses forces. Et Trott n’aime pas cela. C’est une musique trop désagréable. Et puis un grand garçon ne doit pas faire pleurer sa petite sœur. Jetant un regard de regret aux soldats français et aux Prussiens inactifs, Trott reste assis à côté du panier. Ça n’est pas agréable. Le plancher est très dur... Et pas moyen de mieux s’arranger. S’il bouge, ce sont des menaces... Trott se sent mal à l’aise et un peu humilié. Est-ce que ça va durer longtemps comme ça? maman pourrait bien revenir...

Mlle Lucette palpe les doigts de Trott d’un air connaisseur; elle lui égratigne la peau, lui pince les chairs et le griffe, sans paraître, du reste, lui en avoir la moindre reconnaissance. C’est tout à fait désagréable. Encore si elle avait l’air satisfaite! Mais non, depuis un moment, ça n’a plus l’air de lui suffire. Elle voudrait autre chose. Elle tire très fort sur la main de Trott et commence de nouveau à froncer les sourcils d’un air napoléonien. Qu’est-ce qu’elle peut vouloir? Trott se sent le jouet d’une force mystérieuse. Il n’y a pas à résister... Il suit le mouvement.

Ah! non, par exemple, non, pas de ça. Elle est trop sale, la petite sœur. Savez-vous ce qu’elle veut? Elle veut fourrer le doigt de Trott dans sa bouche pour le sucer. Non. D’abord, ce n’est pas convenable pour une jeune fille. On n’a jamais vu ça. Et puis, Trott, ça le dégoûte horriblement. Non, ça n’est pas possible. Et puisque c’est comme ça...

D’un geste ferme, Trott s’est dégagé. Une seconde, Mlle Lucette contemple avec ahurissement l’esclave rebelle. En lui-même, Trott s’applaudit. Voilà comment il faut s’y prendre. Il faut être énergique, très énerg... Aïe! aïe! Qu’est-ce qui arrive? Brusquement, Mlle Lucette abaisse ses sourcils, ferme les yeux, devient très rouge, agite deux ou trois fois les mains, et, d’un vigoureux coup de rein, se rejette en arrière en poussant des clameurs affreuses: les bras et les jambes frétillent désespérément, et l’on voit une face apoplectique qui roule parmi les oreillers blancs, avec, au milieu, un grand four ouvert d’où s’échappent des sons inexprimables.

--Lucette! Lucette!

Trott est éperdu. Il se confond en expressions câlines, il multiplie les gestes tendres, il offre sa main aux petits doigts crispés qui s’agitent. Rien n’y fait. Il est consterné. Où est son orgueil de créature supérieure? Il se sent un être infime, dédaigné, proie pantelante à la merci d’une volonté d’essence supérieure. Comment apaiser les dieux irrités? Une idée désespérée le traverse. Il fera comme ce monsieur romain qui s’est jeté lui-même dans un trou. Il s’offrira spontanément en victime propitiatoire... Et le voici qui, héroïquement, plonge son index dans la bouche ouverte...

Cette capitulation pitoyable a désarmé l’ennemi. Le teint de Mlle Lucette se rafraîchit. Ses évolutions se calment. Elle joint les deux mains sur le doigt de Trott d’un air de concupiscence satisfaite et se met à sucer voluptueusement, en poussant de petits grondements expressifs, en bavant agréablement alentour et en roulant des yeux menaçants dès qu’elle soupçonne une velléité d’évasion.

Quant à Trott, le dégoût et l’humiliation se disputent son âme. Il se sent le doigt mouillé, léché, et collant, d’une manière qui lui répugne à un point extraordinaire. Et, d’autre part, il est écrasé de la défaite. Lui Trott, un grand garçon, a été ainsi bafoué et dompté par ce petit bout de femme! Il en est réduit au rôle de suppléant du bâton de guimauve ou de nounou! Il a des crampes dans tous les membres. Il a besoin de se moucher. Ça lui démange dans le dos. Et mille autres choses encore. Mais il est maté, abattu. Passivement, il sent des petits ruisseaux baveux couler sur sa main. Est-ce que ça s’en ira en se lavant, toutes ces horreurs-là?...

Enfin, on entend un pas pressé dans le corridor. Maman se précipite:

--Eh bien! il me semble que Lucette a été bien sage!...

Lucette voit sa maman. Elle lâche son prisonnier et pousse un gloussement de joie. Trott retire prestement sa main. On n’a pas vu son abjection. Il va vite aller se laver...

--Tu as très bien su la garder, mon petit Trott...

Maman est bien aimable. A part lui, Trott pense que c’est bien plutôt lui qui a été gardé par Lucette, et ce n’est pas sans une certaine crainte qu’avant de s’évader il jette un dernier regard à son vainqueur qui exécute une danse triomphale dans les bras de sa maman.

Les petits enfants sont beaucoup plus forts qu’on ne croit.

IX

PAUVRE JIP!

Miss vient de s’en aller. Quelle chance! C’est extraordinaire comme elle reste longtemps. On n’imagine pas ce que ça peut durer, cette heure qu’elle passe en tête à tête avec Trott. C’est plus que tout le reste de la journée. On s’y ennuie tant, oh! tant! Avant qu’elle arrive, Trott se sent une espèce de malaise général très caractéristique. C’est, en un peu moins terrible, comme d’aller chez le dentiste; ou, en beaucoup plus désagréable, comme de venir dire bonjour au salon à une dame qu’on ne connaît pas. Au moment où elle franchit la porte, Trott a un peu mal au ventre, et, au moment où elle commence à enlever son voile, il sent un accablement énorme s’affaisser graduellement sur lui. Pendant toute la première demi-heure de la leçon, tant que l’aiguille de la pendule descend, cet accablement s’étend, s’alourdit, l’emplit d’une torpeur croissante. Il a toutes les peines du monde à articuler sa fable ou à répondre aux questions de Miss. Quelquefois même il n’arrive pas à dire des choses qu’il sait très bien; il s’ennuie trop. Mais à peine l’aiguille a franchi la demie et commence à remonter, que soudain les esprits de Trott s’allègent et s’exaltent. Et bientôt ils s’exaltent beaucoup trop, car voilà que Trott, malgré tous ses efforts, ne peut plus rester en place. C’est comme si des courants électriques passaient dans ses membres, des courants qui bientôt se transforment en décharges. Malgré lui ses bras remuent, il se tortille sur sa chaise, regarde par la fenêtre; ses jambes s’allongent et piétinent sous la table; hier, dans une détente trop brusque, il a même envoyé un vigoureux coup de pied dans les tibias de Miss; ça a sonné comme quand on tape sur du bois. A la fin, il est dans une espèce de surexcitation nerveuse, d’exaspération générale, qui lui secoue tous les muscles; sournoisement son œil ne quitte plus la cheminée, il répond tout de travers, ne regardant qu’une chose, l’aiguille qui monte, qui monte... Et quand arrive l’heure de la délivrance, quand Miss a fermé son cahier et se saisit de son ombrelle ou de son parapluie, le cœur de Trott déborde d’une allégresse surhumaine, telle celle des Israélites s’enfuyant d’Égypte. A peine Miss dehors, c’est une frénésie de gambades, de cabrioles, de cris, de rires. Il faut liquider tout l’ennui amassé.

D’habitude, Trott va s’amuser à ce moment avec sa petite sœur. Mais aujourd’hui elle n’est pas encore rentrée de la promenade. On ne sait pas où elle est allée. Trott ne peut pas sortir à sa rencontre. Alors maman lui dit:

--Va courir un peu au jardin. Ça te fera toujours prendre l’air.

Ça n’est pas très amusant, mais enfin, avant tout, il s’agit de remuer et de crier. Une bonne idée vient à Trott. Il va faire une partie avec Jip, son bon caniche noir. Où est donc ce brave Jip?

Voilà plusieurs jours que Trott le voit à peine. Il n’y a pas à dire, c’est très absorbant d’avoir une petite sœur. Allons! Jip, Jip!... Maman dit:

--Il doit être à la cuisine.

Trott s’y précipite; et, sur une chaise de paille, il aperçoit un gros paquet noir pelotonné. C’est Jip.

--Jip!

Le paquet ne bouge pas. A un bout, un œil jaune brille; à l’autre, le petit pompon qui sert de queue s’agite un peu.

--Jip, viens donc!

Jip se décide à lever la tête, regarde Trott, ouvre la gueule toute grande et bâille. Puis il replace sa tête sur ses pattes, comme s’il voulait se rendormir.

Trott est offensé. Il saisit la chaise et la secoue de toutes ses forces. Il faudra bien qu’il descende.

La vieille Thérèse dit:

--Pauvre bête! il se fait vieux, lui aussi.

Enfin Jip s’est décidé à dégringoler et à suivre Trott. Il semble d’ailleurs le faire par pure complaisance et sans y tenir autrement. Il marche à petits pas, en ayant l’air de les compter, sans remuer la queue et sans lever le nez. Qu’a-t-il donc, lui qui était toujours si exubérant autrefois? Même dehors il est long à se dérider; et pendant un bon moment il se contente de trotter à côté de Trott avec une contenance résignée. Qu’il est devenu grognon, ce pauvre Jip! Enfin, à force de bonnes paroles et d’admonestations, il commence à se dégourdir. Et à la fin le voilà qui se met à galoper en aboyant à côté de Trott tout à fait comme autrefois. A la bonne heure! ils font des courses folles à travers le jardin. Il y a surtout un jeu qui est très amusant. On renverse les chaises par terre et on saute en même temps par-dessus. Jip saute très bien, Trott un peu moins, mais ça va tout de même. C’est excessivement difficile, tout à fait comme au cirque. Quel dommage qu’il n’y ait pas de spectateurs!

Ah! voilà la petite sœur qui rentre. Elle est assise dans la voiture que pousse nounou, toujours majestueuse.

--Bonjour, Lucette.

Son caractère s’amadoue chaque jour en ce moment. Elle honore Trott d’un sourire aimable et crache deux ou trois fois devant elle. C’est une faveur spéciale. Elle y joint un gloussement de haute bienveillance. Voilà un public tout trouvé. Peut-être que Lucette ne comprendra pas encore très bien la représentation, mais certainement nounou doit être grand amateur de steeple.

--Regarde, Lucette, regardez, nounou, comme c’est beau, ce que nous allons faire. Viens, Jip!

Jip n’est plus là. Où est-il? Tiens, le voilà assis là-bas. Il tourne le dos à moitié et regarde par terre d’un air absorbé. On dirait qu’il a craint d’être indiscret.

--Jip!

Jip ne bouge pas: telle une borne.

C’est trop fort. Trott se précipite vers lui, lui donne deux bonnes tapes et l’amène près de la petite sœur en le tirant par son collier. Il se laisse traîner passivement.

--Allons, Jip, maintenant cours avec moi et saute.

Trott s’élance. Jip, lui, se remet sur son derrière. On dirait que ses moustaches sont plus minces et son museau plus étiré. Au lieu de dresser ses oreilles comme il fait d’habitude quand il joue, il les laisse tomber toutes plates contre la tête. Il regarde Trott en face, de ses yeux d’or, se lèche les babines, et, sans bouger une patte, remue tout doucement la queue comme s’il voulait dire: «Je comprends très bien, mais ça m’est égal.»

Trott est indigné. Deux fois, trois fois il recommence sans plus de succès. C’est irritant. Trott fait la grosse voix. Jip baisse la tête d’un air soumis. Mais il n’en est pas plus obéissant.

--Tu ne vois donc pas, Jip, que c’est pour amuser la petite sœur!

Trott, qui est très fort, prend les deux pattes de devant de Jip dans ses mains et le force à se tenir debout à côté de la voiture de Lucette.

--Regarde la petite sœur, comme elle est gentille!

Lucette avance la main pour caresser Jip ou peut-être pour lui empoigner une touffe de poils...

On n’a pas le temps de voir. Jip fait un mouvement de tête brusque, pousse un très vilain grognement et s’enfuit à toutes jambes, le pompon de sa queue tout à fait baissé.

Trott est ahuri. Jip, le bon Jip, a grogné! il a voulu mordre la petite sœur; il boude et il n’est plus gentil du tout. Qu’est-ce qui se passe? Nounou, psychologue, dit avec un gros rire:

--Il est chaloux.

Chaloux! Jip est chaloux! c’est-à-dire non, jaloux! De qui? de la petite sœur! Est-ce possible?

C’est peut-être vrai. Qu’il est vilain, et comme Trott va le fouetter!

Trott se met à sa recherche. Et tout en cherchant, il réfléchit à cette méchanceté de Jip. Et pendant qu’il réfléchit, peu à peu ses pensées se transforment... Après tout, autrefois Jip et Trott étaient presque inséparables; tous les jours ils faisaient ensemble de bonnes parties. Depuis que la petite sœur est là, surtout depuis qu’elle devient plus gentille, ça n’est plus tout à fait comme cela. Trott ne s’est plus guère occupé de Jip ces derniers temps. Il l’a à peine vu. L’autre jour, il lui a même donné un coup avec sa baguette de cerceau, parce qu’il voulait jouer quand Trott était pressé de dire bonsoir à Lucette. Tout cela a fait de la peine à Jip, et il est jaloux. Il voit qu’on ne fait plus attention à lui. Il croit qu’on ne l’aime plus. Alors il est tout triste. Un petit souvenir gratte au cœur de Trott. Est-ce qu’autrefois, tout au commencement, il n’a pas été un peu comme ce pauvre Jip? et, maintenant même, est-ce que quelquefois encore il n’a pas un tout petit sentiment de ce genre quand il voit donner à Lucette un de ses joujoux, ou qu’on l’embrasse, ou qu’on la caresse un peu trop longtemps?

Trott rougit tout seul. Peut-être y a-t-il bien quelque chose comme ça. C’est désagréable évidemment d’être oublié; surtout, ça vous fait beaucoup de peine. Et Trott a cru qu’on l’abandonnait lui-même, Trott qui est un petit garçon, qui sait combien ses parents l’aiment et qui est très intelligent. Jip n’est qu’une bête, une très bonne bête, et c’est vrai qu’on le traite comme si on l’oubliait tout à fait. Et pourtant c’est un si bon ami! Une fois, quand Trott a été malade, il venait si souvent pleurer à la porte qu’on avait été obligé de l’attacher: et le jour où il a revu Trott, il a été comme fou de joie. Ça n’est pas Puss qui aurait été comme ça; ça n’est pas lui non plus qui aurait du chagrin qu’on l’oublie. C’est un égoïste qui ne tient pas aux autres et qui se moque bien qu’on l’aime ou non, pourvu qu’il ait son lait et son coussin. Tandis que Jip a du cœur; il est heureux qu’on l’aime, et il a de la peine quand on ne l’aime pas; et il ne peut le dire à personne, et personne ne le console. Il ne sait que se réfugier mélancoliquement à la cuisine, chez Thérèse qui le bouscule quelquefois.

Trott est très ému. Il a cherché le pauvre Jip par tout le jardin sans le rencontrer. Peut-être est-il retourné chez Thérèse. Il faut que Trott le console... Mais Jip n’a même pas pu regagner la cuisine. La porte de la maison était fermée. Alors il s’est couché tout contre, attendant que quelqu’un vienne lui ouvrir. Et le voilà qui aperçoit Trott. Il se met à remuer faiblement la queue et à se tortiller avec embarras; et quand Trott approche, il baisse la tête d’un air humble, comme s’il s’attendait à être fouetté. C’est qu’il a une conscience rigide, le pauvre Jip, la conscience d’un soldat fidèle, ou celle d’un chrétien irréprochable: il sait qu’il a la consigne de tout souffrir sans riposter. Et le remords d’avoir mal agi se joint à la tristesse pour l’accabler. Il fait tout noir dans sa pauvre âme simple.

Trott appelle:

--Jip! mon bon Jip!

Il approche à petits pas douloureux et craintifs. Trott s’est assis sur le gazon. Jip se traîne languissamment jusqu’à lui et s’offre au châtiment mérité. Trott est attendri. Il a presque envie de pleurer en le voyant si repentant et si triste. Et, pour le consoler, il lui plante un gros baiser sur son museau noir qui brille.

Alors, comme le soleil perce brusquement un nuage, la douleur de Jip s’illumine et s’enfuit. Il se sent pardonné, et, pour prouver son soulagement, il veut lécher la figure de Trott à grands coups de langue. Trott se défend gentiment et le fait tenir tranquille. Il lui passe un bras autour du cou, et se met à lui expliquer très doucement les complications de la vie. Jip ne comprend pas tout; peut-être même qu’il ne comprend presque rien. Mais, sûrement, il comprend que Trott l’aime et qu’on est réconcilié. C’est tout ce qu’il lui faut.

On sonne le déjeuner. Trott et Jip font leur entrée côte à côte. En les voyant, papa s’écrie:

--Tiens! ce brave Jip, tu as bien fait de le ramener. On ne le voyait plus du tout.