Part 3
«Mais laissez-moi donc tranquille! Il y a là dedans quelque chose qui ne va pas. Positivement, ça gêne, ça gêne. Ça fait mal. Mais vous m’ennuyez, les grosses machines qui remuent. Ça fait mal. Il faut que ça sorte. Il le faut. C’est très difficile. Ça fait très mal. Ouin-in. Non, pas balancer. Il y a de la lumière, on le sait bien, c’est tout à fait indifférent. Ça fait mal là en bas, il faut que ça sorte, oui, il le faut. Colique. Colique. Allons donc! Ça n’est pas très agréable, mais enfin c’est le seul moyen... Ça y est. Ouf!»
--Nounou! nounou! venez vite. Oh! la petite sale! Dépêchez-vous de la changer.
«Ça pique. C’est insupportable. Il faut crier, crier de toutes ses forces. Ouin-in. Non, on ne se laissera pas attendrir. Non, on ne se laissera pas consoler. Ça pique trop. On ne se taira pas. Il ne faut pas se taire. C’est bien inutile qu’on vous fasse entrer un tas de choses par les yeux et par les oreilles. Ça ne sert à rien. Il n’y a pas besoin non plus de vous frotter la figure, ni de vous taper dans le dos, ni sur le ventre. Ça n’est pas ça. Ça fait mal. Vivre est mauvais. C’est abominable de vivre. Il faut rager. Il faut rager de toutes ses forces. Ça fait trop mal en dedans. Pas la même chose que tout à l’heure. C’est creux. Il faudrait remplir. C’est creux. Ça vous tire en dedans. Il faut remplir, remplir... Ouin.»
--Allons, nounou, votre poupon a besoin de vous. Elle est charmante, cette petite, tout à fait les yeux de votre beau-père...
«Mais donne, donne donc, dépêche-toi, hé! la grosse machine à téter. Mais oui. C’est ça. Dépêche-toi. Mais dépêche-toi donc, ou je me fâche encore. Ça ne va pas assez vite, pas assez... Ah! maintenant, c’est bon. C’est tout ce qu’il faut. C’est excellent. C’est le meilleur de tout. C’est tout. Elles peuvent gesticuler là-bas, les grandes machines, on s’en moque. Ça, c’est bon, c’est sûr. Ça remplit. Ça fait du bien. La vie est succulente... Qu’est-ce qu’il y a? C’est parti. Ah! mais il en faut encore. On n’est pas plein. C’est horrible. C’est une trahison. Il faut crier, oui, on s’étouffera, ça ne fait rien. Il faut hurler, hurler, et tâcher de tout déchirer, s’arracher le nez, et tout, et le reste...»
--Regardez cet appétit! Qu’elle est méchante, cette petite! Elle ne laisse pas seulement à sa nourrice le temps de changer de côté.
«Ah! enfin! c’est revenu. Ce n’est pas trop tôt. Il ne faudrait pas qu’on l’enlève encore. Il faut bien téter et puis dormir. Cher téter! qu’il est gentil! C’est meilleur que tout. Tout est bien vague. Téter, il n’y a que ça. Et puis dodo. Téter, dodo, c’est la même chose. Téter, dodo... dodo...»
Dodo.
--Remettez-la bien doucement dans son moïse, nounou.
Voilà qui est fait. Mlle Lucette dort à poings fermés. Avec de la chance, il y en a bien pour une heure.
VI
LES INCONSÉQUENCES DE MADEMOISELLE LUCETTE
La petite sœur est un peu moins petite. Sa tête brinqueballe encore sur son cou; quand par hasard on veut l’asseoir seule, elle s’écroule comme un pudding trop cuit. Elle a encore une expression très vague. Elle bave indéfiniment d’un air pensif, son poing dans sa bouche. Elle crie très souvent. Elle a presque toujours faim ou sommeil. Pourtant elle suit les lumières avec beaucoup d’attention. Elle compte ses doigts indéfiniment, et elle a l’air pleine de satisfaction en contemplant ses mains. Il y a des personnes qu’elle reconnaît tout à fait bien. Elle rit ou elle pleure avec un semblant de raison. Il est certain qu’il s’élabore en elle des raisonnements, des réflexions, des observations de toute sorte. Souvent elle paraît plongée dans des méditations insondables. C’est tout le dessin de son âme future qui est en train de s’esquisser. Mais ce dessin est très difficile à suivre. Il y a des endroits excessivement enchevêtrés et compliqués, et des lacunes énormes. Sur certains points, évidemment, Mlle Lucette s’est formé des idées tout à fait précises: téter est bon; dodo est bon; être balancé est bon. Chaque chose, d’ailleurs, doit être produite en son temps, et il ne faudrait pas qu’on voulût faire faire dodo au moment où il s’agit de téter. Mlle Lucette saurait immédiatement manifester son mécontentement. D’ailleurs, avec une faculté d’observation suffisante, on réussit assez facilement à se rendre compte de ses volontés en ces matières. Elles sont à peu près périodiques. Mais il est infiniment ardu de concevoir les raisons et l’enchaînement d’autres idées qui commencent à émerger du brouillard.
On lui a donné un hochet, une balle, des bêtes en caoutchouc, des poupées. Tout cela lui est complètement indifférent, ou, pour mieux dire, tout cela n’existe pas pour elle. Elle ne le perçoit en aucune manière. Cela fait partie de la masse neutre du monde extérieur. Par contre, certain chapeau de maman excite visiblement son admiration. Car elle ouvre une bouche énorme en l’apercevant; et quand elle admire, c’est par la bouche. Devant une cuiller ou un rayon de soleil elle se distend la mâchoire comme quand nounou s’approche au moment du repas. Il est évident que le beau lui donne envie de manger, comme plus tard il lui inspirera le besoin impérieux et irrésistible de toucher. Mais on ignore quel critérium lui fait juger généralement Mme Ray digne d’être absorbée, tandis qu’invariablement la vue de Mme Thilorier lui fait serrer les lèvres d’un air hostile. D’ailleurs, elle a des changements très brusques dans ses dispositions. Il faut user de beaucoup de réserve à son égard et s’incliner immédiatement devant ses volontés. Les bonnes intentions ne lui suffisent pas chez autrui; il faut qu’on devine les siennes, ce qui est infiniment compliqué, car elles varient selon des lois inconnues qui sans doute dépendent en grande partie des dispositions de son estomac, de son ventre et de toute sa personne physique.
Cette inégalité d’humeur n’est pas sans inspirer à Trott une certaine timidité vis-à-vis de sa petite sœur. Trott est un grand garçon. Il conçoit que la vie est une chose sérieuse, que les mêmes causes produisent les mêmes effets, qu’il y a des principes stables, que certaines choses sont invariablement bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, laides ou belles. Une boîte de soldats de plomb neufs est jolie; Marie de Milly est jolie aussi; et aussi le ciel tout bleu quand il fait beau temps. Toutes ces choses ne se ressemblent pas, mais toutes elles plaisent aujourd’hui comme hier. C’est toujours bon de manger une pastille de chocolat. Et on sait toujours, à peine Miss arrivée, qu’on va s’ennuyer. Ce sont des choses sûres, régulières, ordonnées. On ne verrait pas plutôt Miss faire une culbute que le soleil et la lune s’embrasser au milieu du ciel. Et les personnes comme les choses apparaissent à Trott sous un angle déterminé. Elles n’ont pas d’inégalités, de caprices. Elles seront demain ce qu’elles sont aujourd’hui; et chacune a des qualités propres persistantes. Il est absolument avéré que papa est plus fort que tous les hommes; que Miss est plus savante que personne; que Thérèse est la meilleure cuisinière de la terre. Ce sont des choses invariables, sur lesquelles on peut se reposer et compter d’une manière absolue.
Il n’y a que la petite sœur qui échappe à ces habitudes d’ordre et de classification. Depuis le jour où tout à coup de rouge elle est devenue jaune, Trott a gardé à son égard une petite défiance. Et vraiment il semble qu’elle change d’âme comme elle a changé de peau. Tous les jours elle est autre. C’est quelque chose d’excessivement déroutant. Chaque matin Trott vient lui dire bonjour très correctement. Il ne reçoit pas deux fois de suite le même accueil. D’habitude elle ne cligne pas de l’œil et demeure dans une indifférence complète en le contemplant d’un air sérieux. D’autres fois, elle a l’air de regarder à travers sa tête à lui, Trott, quelque chose qui est beaucoup plus loin. Cela l’intimide horriblement, et malgré lui il se retourne pour voir ce qu’il peut bien y avoir là-bas. Il y a des jours où elle daigne rire. Alors Trott est très flatté. Il le témoigne en lui tapotant les joues et même en lui donnant un petit baiser. Pourtant il n’aime pas beaucoup ça. La petite sœur sent toujours un peu le bébé. Alors ça le dégoûte. Mais il y a des cas où il faut surmonter ses répugnances. Mais très souvent, à peine Trott apparaît, sa petite sœur se met à crier de toutes ses forces.
C’est précisément ce qui est arrivé aujourd’hui; Trott n’avait pas encore tout à fait aperçu Mlle Lucette dans son berceau, que celle-ci était déjà rouge comme un homard, se tordait comme un ver et criait comme un aigle. Trott a été très blessé. Elle lui avait déjà fait cette mine hier. Elle aurait pu être plus polie aujourd’hui. Il essaye de la calmer par des paroles bienveillantes. Rien n’y fait. Et il entend nounou qui ricane tout en rangeant les affaires de bébé dans la commode. Alors son mécontentement redouble. Après tout, Trott est bien bon de se donner tant de mal. Ah! tu ne veux pas être gentille quand on est aimable avec toi! attends un peu! Et Trott, retroussant son nez, plissant son front, gonflant ses joues et tirant la langue, se convulse toute la face dans une grimace abominable qui se termine par un clappement de lèvres peu gracieux.
Alors la petite sœur se met à gigoter des bras et des jambes en fendant sa bouche vide dans un sourire où se peint la joie la plus expressive...
Trott est déconcerté une fois de plus. Elle ne comprend donc rien du tout, cette petite? A cette idée, Trott se sent un peu ému. Ça doit être bien ennuyeux pour elle, si elle ne comprend rien du tout. Si elle ne sent pas comme papa et maman et Trott et tout le monde l’aime, elle doit être bien triste. Et puisqu’elle ne comprend pas, elle doit avoir peur de tant de choses, et puisqu’elle ne sait pas parler, il doit y en avoir tant qu’elle ne peut pas expliquer! Peut-être qu’elle croit qu’on veut lui faire du mal quand on essaye de la caresser. Peut-être qu’elle est effrayée quand on lui fait un sourire. Et peut-être qu’elle ne voit partout que des espèces de géants très forts, qui tout à coup pourraient l’écraser, la broyer, la réduire en miettes. Trott se sent tout attendri. Pauvre Lucette! Si seulement elle arrivait à comprendre comme Trott a de bonnes intentions, comme il voudrait qu’elle n’ait pas de peine!...
Trott avance sa main vers la toute petite main qui lui agrippe un doigt. Tiens, elle ne veut pas le lâcher. C’est peut-être le commencement de l’alliance espérée et offerte. C’est tout à fait gentil. Il faut cimenter cela solennellement. Malgré la petite odeur, Trott se penche; mais voilà que de l’autre main Lucette empoigne vigoureusement une bonne mèche de cheveux et se met à sonner de toutes ses forces comme si elle était pendue à un cordon de sonnette. Trott est un peu douillet. Il pousse un glapissement, se dégage et se relève au plus vite.
Tout le bon effet de sa douceur est perdu. Mlle Lucette fronce son front. Elle contemple un moment Trott d’un air indécis, et puis, lançant ses deux bras en l’air, pousse des hurlements d’écorchée. Pas de chance! Trott se retire le cœur un peu gros. Il se promène au jardin, méditatif, et cuvant sa déconvenue. C’est long de digérer tant d’insuccès. Mais Trott n’a pas de fiel dans l’âme. Et quand sonne la cloche du déjeuner, il est rasséréné. Il n’y a qu’à avoir de la patience. Peut-être Lucette sera plus gentille demain, ou après-demain, ou plus tard. Elle est si petite!...
VII
L’ANGE NOIR
Il y a sur la maison quelque chose de lourd qui pèse. On dirait qu’un grand voile de tristesse s’est abattu, très épais, dont on ne sait pas comment se délivrer.
La petite sœur est malade.
L’autre soir elle a été très rouge. Elle riait trop. Elle jetait ses jambes en l’air. On ne savait pas comment la calmer. Maman disait: «Comme elle est gaie!» Mais papa n’était pas très content. Dans la nuit elle s’est mise à tousser. Le matin le médecin est venu. Il l’a regardée, il l’a tapotée par devant et par derrière, en écoutant. Enfin il a dit qu’elle avait une grosse bronchite et qu’il fallait faire bien attention parce que sans cela--il hochait la tête comme un gros pigeon, et roulait ses yeux derrière son lorgnon,--sans cela, ça pourrait être très sérieux. Papa est devenu un peu pâle, maman s’est mise à pleurer comme une fontaine, et nounou, de saisissement, s’est assise dans la cuvette de bébé qui était sur une chaise derrière elle. Quant à Trott, il a été épouvanté. Quand on est très malade, on meurt quelquefois. Est-ce que Lucette va peut-être mourir?
Pauvre petite Lucette! elle a l’air si fatiguée! Avant, dès qu’elle avait un œil ouvert, c’était un trépignement perpétuel, un fourmillement ininterrompu des bras et des jambes. On aurait dit qu’il y avait des tas de petits ressorts qui se tendaient et se détendaient sans cesse: il fallait que ça bouge, que ça saute, que ça grouille. Elle faisait des grimaces, poussait des petits cris, elle riait, elle pépiait comme un petit oiseau. On était fatigué pour elle de tout ce mouvement. Maintenant c’est changé. Elle ne crie plus, elle ne bouge plus, elle ne rit plus. Elle est très tranquille. Elle reste couchée toute droite, toute muette, toute pâle, avec de très petites joues ratatinées. De temps en temps il y a une toux sèche qui la secoue. Alors elle devient toute rouge. On voit que ça lui fait très mal. Elle se tord. Elle fait une moue comme si elle voulait pleurer. Mais elle ne pleure pas: c’est trop fatigant. On entend de drôles de bruits dans sa poitrine. Trott a beau lui faire des sourires et des signes d’amitié, elle ne le regarde pas. Presque tout le temps elle ferme à moitié les yeux d’un air las, et, quand elle soulève ses paupières, elle a l’air d’apercevoir devant elle, là-bas, des choses que les autres ne voient pas.
Que peut-elle regarder comme cela? Malgré lui Trott suit la direction de ses yeux, comme s’il s’attendait à voir quelque chose de surprenant. Elle à qui tout est égal, que peut-elle regarder d’inconnu qui la fascine? Et soudain une pensée froide serre le cœur de Trott. Qui sait si peut-être là-haut elle n’entrevoit pas les anges qui l’ont quittée depuis si peu de temps? qui sait s’ils ne lui font pas des signes avec leurs ailes étendues? Qui sait si à la fin, très fatiguée de vivre, elle ne va pas s’en retourner vers ce beau paradis, qu’elle regrette si souvent, où l’on n’a pas mal et où l’on ne pleure jamais? Et, devant ce pauvre petit être exténué, Trott est pris d’une grande angoisse, sentant vaguement tout près des forces inconnues et irrésistibles aux volontés sans appel.
Tout bas, penché vers la petite oreille, il murmure de tendres conseils d’être très patiente, de bien prendre ses médecines, et de ne pas faire tant de peine à maman qui serait si désolée, à papa qui est si bon et à Trott qui aurait trop de chagrin. Avant, quelquefois la petite sœur était un peu ennuyeuse. Elle criait quand on avait envie d’être tranquille. Il fallait que maman la prenne quand Trott aurait voulu grimper sur ses genoux. Elle dormait quand on aurait voulu faire du bruit. Mais maintenant Trott sent comme il l’aime au fond, tout au fond. Et si elle s’en allait, il ne pourrait pas se consoler, non, pas même avec Puss, son chat, ou avec Jip, son caniche noir. Une fois Trott a été malade, lui aussi. Comme il était mal à son aise! Est-il possible que cette pauvre petite Lucette ait aussi mal que cela! Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet?
Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet? Trott se répète cette question. Et, pour la première fois de sa vie, une espèce d’inquiétude vague, que peut-être il se rappellera plus tard, le remplit tout entier. Pourquoi permet-il cela, le bon Dieu qui est si bon et si puissant? Pourquoi permet-il que sa maman ait tant de chagrin? Peut-être qu’il n’a pas fait attention, qu’il est occupé d’autre chose... Mais non, il entend tout, il sait tout, M. le curé l’a encore dit l’autre jour. Il sait que Lucette est malade. Il le permet. Pourquoi? Peut-être est-ce quelque chose que savent seulement les grandes personnes. Il faudrait demander. Mais pas moyen de s’adresser à papa ou à maman; ils sont trop préoccupés; Miss est Anglaise; peut-être n’a-t-elle pas sur ce sujet des idées tout à fait exactes. Et Jane, et Thérèse, et nounou, et Bertrand, ne sont pas à la hauteur. Mme de Tréan saurait. Mais on ne peut pas aller chez elle...
La nuit a été très mauvaise. Par hasard, Trott s’est réveillé. Et il a entendu à l’étage au-dessous de lui cette terrible petite toux sèche. Il y avait aussi des bruits de pas de gens qui allaient et venaient. Sans doute la petite sœur avait très mal. Dans la lourdeur de la nuit, Trott sentait comme un poids qui l’écrasait. Au matin, quand il s’est levé, il a bien vu que tout allait de travers. Papa avait des plis sur le front; on n’a pas vu maman. On n’a pas laissé Trott s’approcher de sa petite sœur. Alors, ç’a été un grand désarroi. Il semblait que quelque chose de nouveau était dans la maison, et que quelque chose d’autre n’y était plus. Et, sans qu’il sache pourquoi, Trott a pensé aux hommes noirs qu’on voit passer quelquefois et qui portent des boîtes noires... Il y en a de toutes petites...
M. le docteur est venu de bonne heure. Trott errait au jardin, très désemparé, avec ce bête de Jip qui ne comprenait rien et voulait jouer. Le gros ventre de M. le docteur a passé très vite, porté sur ses petites jambes. Il a l’air très savant, M. le docteur, avec ses cheveux gris et son lorgnon. Lui qui soigne tant de gens très malades, sans doute il pourrait dire à Trott...
M. le docteur est sur le perron. Il serre la main à papa, lui dit quelques mots et descend dans l’allée.
Une voix aiguë le hèle:
--Monsieur le docteur!
Il lève la tête et aperçoit Trott qui lui barre le chemin.
--Est-ce que vous allez bien vite guérir ma petite sœur?
--Je l’espère, mon ami, je l’espère bien.
--Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi le bon Dieu a permis que ma petite sœur soit malade?
M. le docteur a l’air embarrassé. Il tousse. Il bafouille devant le regard droit de Trott.
--Tous les petits enfants sont quelquefois un peu malades. C’est nécessaire pour qu’ils se portent bien après.
Trott est peu satisfait de cette explication. Pourtant il ne peut pas insister. Enfin, si tous les petits enfants sont comme ça, c’est rassurant.
--Alors, n’est-ce pas, monsieur le docteur, elle ne va pas mourir, et l’ange ne la remportera pas?
M. le docteur est très troublé. Il est papa. Il se souvient d’une petite fille qu’il a perdue. Enfin, il articule:
--Non, mon petit homme, nous la soignerons et l’entourerons si bien que l’ange ne nous l’enlèvera pas.
Trott est content de cette réponse. Et, le docteur parti, il la complète et la médite en son âme. Il faut bien «entourer» la petite sœur. Ça veut dire qu’il faut être tout le temps auprès d’elle, la tenir et la caresser. C’est pour ça que toute la journée papa et maman ne la quittent pas et qu’on est toujours auprès de son berceau: alors, si l’ange vient, il ne pourra pas la prendre. C’est très clair. Toute la journée, Trott agite ces pensées. Et le soir, après qu’il a très bien prié le bon Dieu, elles viennent encore voltiger autour de lui, tandis qu’il s’endort. Son sommeil est agité. Des vols d’anges aux ailes noires s’enfuient les mains chargées... Et tout à coup, comme la nuit précédente, il se réveille au milieu du noir. D’abord, il ne sait pas où il est. Mais voici la petite toux qui le fait tressaillir. Alors il se rappelle, et une angoisse plus horrible l’étreint. Partout, tout semble muet. Il n’y a aucun pas qui aille et qui vienne. Qui sait? peut-être que cette nuit tout le monde dort, peut-être qu’on n’entendra rien, et que tout doucement l’ange noir va passer...
Trott a peur de la nuit. Il a peur du froid. Il a peur d’être seul. Non, il ne peut rien faire, n’est-ce pas? Il écoute de toutes ses forces. On entend des bruits ténus, vagues, sinistres. On entend le terrible silence noir qui dort sur la maison. Et puis tout à coup la petite toux reprend, et il semble qu’il y ait une espèce de grand soupir...
La porte de la chambre de Trott s’est ouverte. Un petit pas tout léger glisse à tâtons dans l’escalier. Plus doucement encore la porte de la chambre de Lucette s’entr’ouvre. La lueur pâle d’une veilleuse éclaire un petit fantôme blanc qui accourt. Ce n’est pas l’ange redouté. Le petit fantôme s’assied sans bruit sur une chaise à côté du berceau. Il se penche sur le petit être qui dort et saisit une des petites mains moites. Maintenant elle est «entourée». L’ange ne pourra pas la prendre. Peu à peu la tête du petit fantôme s’incline, son cou fléchit. Et quand, aux premières lueurs du jour, maman sur sa chaise longue s’éveille brusquement de son lourd sommeil et s’approche, si heureuse que la nuit ait été meilleure, elle ne peut retenir un cri de surprise en apercevant, penché sur le berceau de la petite sœur qui dort d’un sommeil tout paisible, Trott en chemise de nuit, transi, endormi, tendre barrière que n’a pas osé franchir l’ange inconnu.
VIII
UN DOMPTEUR DOMPTÉ
La petite sœur est guérie. Elle est tout à fait guérie, et on dirait que ça lui a fait beaucoup de bien d’avoir été un peu malade. Elle est bien plus grande fille. Elle est plus gaie, elle est plus forte. Elle tient sa tête toute droite comme Trott en personne et peut regarder à droite et à gauche et rester ainsi toute seule sans aucun danger. Quand on lui présente quelque chose, elle le garde volontiers dans ses mains et même le tient très fort. Toutefois, la majorité des objets lui sont encore assez indifférents; et l’opération qui consiste à les saisir volontairement est encore très malaisée. Il lui faut des tentatives répétées et laborieuses pour y arriver. Et quand elle tient quelque chose, elle ne fait guère que l’agiter sans y attacher d’idées très précises. Cependant elle a des préférences très nettes. Ainsi il est visible qu’elle a une grande prédilection pour un morceau de racine de guimauve: elle se le fourre volontiers jusqu’au fond du cou et le mâchonne avec persévérance d’un air absorbé. Elle est un peu moins souvent de mauvaise humeur. Mais elle a des instincts de plus en plus despotiques et, tel Napoléon Ier, n’admet pas que toutes ses volontés ne soient pas immédiatement prévenues ou réalisées. Or, souvent elles sont malaisées à discerner. Alors Mlle Lucette se renverse en arrière avec une expression sur laquelle on ne peut se tromper. Des éclats de voix perçants ne tardent pas à en expliquer le sens aux moins perspicaces. Mais il paraît que toutes ces démonstrations sont très légitimes. Avant, on disait qu’elle était trop petite. Maintenant il paraît qu’elle fait ses dents. Or, Trott doit en faire certainement, et de plus il en a perdu une l’autre jour, ce qui est fort désagréable; et deux autres branlent. Eh bien! on verrait un peu ce qui se passerait si l’idée le prenait d’envoyer des coups de pied à la figure de Jane pendant qu’elle l’habille! Il est vrai que Trott est un très grand garçon, tandis que Lucette est une toute petite fille. C’est une raison péremptoire.
La situation respective de Trott et de l’humanité, particulièrement des différents membres de sa famille, s’est en effet beaucoup modifiée peu à peu depuis l’arrivée de Mlle Lucette. C’est que, maintenant, il n’est plus le seul petit enfant, et surtout il a cessé d’être le plus petit. De là sont nées des quantités de choses nouvelles.