Part 2
Tiens! on va lui donner à manger. Quoi donc? du chocolat, du poulet, ou du millet comme aux canaris? Trott regarde avec intérêt. Nounou s’approche de bébé. Où a-t-elle sa casserole, ou son assiette, et la cuiller, la fourchette?... Nounou prend bébé, et la voilà qui fait des gestes singuliers. Trott est horriblement troublé. Il a un haut sentiment des convenances. Il se sent devenir très rouge. Non, vraiment, ce n’est pas possible! Qu’est-ce qui va se passer? Oh! là! là! c’est trop. Trott ne peut pas assister à une chose pareille...
--Tiens, où est Trott?
Trott est parti. Il est descendu au jardin, et, en attendant qu’on le ramène chez Mme de Tréan, il s’y promène en songeant avec stupeur à cette extraordinaire petite sœur que le bon Dieu lui a envoyée, qui crie toujours, qui passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et qui a une manière si étonnante de prendre ses repas, Trott est en proie à une grande détresse. C’est un vaste inconnu qui s’est ouvert devant lui. Et jamais il ne s’est senti si petit que devant ce tout petit être. Quand on a peur, il faut prier le bon Dieu. Trott tire son mouchoir; il essuie soigneusement un petit coin d’allée pour ne pas salir son pantalon neuf, il s’agenouille et il prie:
--Mon cher petit bon Dieu, faites que ma petite sœur ne change plus de couleur comme ça, et puis qu’elle soit moins laide et qu’elle ne crie pas tant; et aussi...--non, c’est trop difficile d’expliquer au bon Dieu le cas de la nounou--et, je vous en prie, faites que je ne sois plus effrayé et qu’on m’aime très fort, et puis qu’il n’y ait plus de choses trop étonnantes. Amen.
Ayant fini sa prière, Trott se relève, essuie ses genoux et, un peu rasséréné, se rend à l’appel de Jane qui le cherche pour retourner chez Mme de Tréan.
III
UNE BOSSE
Ce n’est pas amusant du tout d’avoir une petite sœur, oh! mais, pas du tout.
Voilà plusieurs jours que Trott est réinstallé à la maison. Eh bien! tout va de travers, et rien n’est plus comme autrefois. Le plus ennuyeux de tout, c’est qu’il faut toujours marcher sur la pointe du pied, sans faire de bruit, sans courir, sans crier. Cette petite sœur dort du matin au soir. Maman n’est plus malade dans son lit. Mais elle est toujours étendue sur une chaise longue. On ne peut pas du tout s’amuser avec elle. Et elle est si fatiguée! Trott avait une jolie chambre à lui, tout près de celle de maman. On l’en a expulsé; on a mis dedans Lucette et sa grosse nounou. Quant à Trott, on l’a fourré à un autre étage, tout simplement, sans lui demander si ça lui convenait. Et, comme la nouvelle chambre est plus petite, on a laissé presque tous ses joujoux dans le placard de l’ancienne; et justement, chaque fois qu’il en a envie, Lucette est en train de dormir. Alors, on ne peut pas les lui donner. Ce n’est pas drôle. Autrefois Trott était un grand personnage. Toute la maison tournait autour de lui. Chacun de ses faits et gestes était un événement. Thérèse, la cuisinière, lui donnait des friandises en cachette, et Bertrand, le jardinier, laissait son râteau pour venir lui montrer les nids d’oiseaux. Maintenant Thérèse ne songe qu’à faire des risettes à Lucette, et sitôt que la nounou paraît au jardin, Bertrand est derrière elle. De Trott on ne se soucie plus du tout. Il est pourtant plus gentil que ce petit paquet. La petite sœur n’est plus ni jaune, ni rouge, c’est vrai; mais elle a toujours la même figure fripée, les mêmes gestes et les mêmes grimaces. Elle ne comprend pas ce qu’on lui dit. Et elle ne sait dire qu’une chose: «Ouin-in.» Quand elle ne dort pas ou qu’elle ne crie pas, elle tette. Elle gonfle ses joues, les vide, les regonfle, les revide. Elle ne songe qu’à ça. C’est une goulue. Et puis elle est très sale. On ne peut pas donner de détails. Elle est très sale, ça suffit. Tandis que Trott, lui, sait parler et courir, il fait la culbute, il dit des fables, et il porte des culottes qu’on n’est pas obligé de lui changer toutes les heures. Est-ce qu’il n’y a pas de quoi vous mettre de mauvaise humeur?
Mais Trott n’est pas de mauvaise humeur seulement, il est quelque chose de plus. Quoi donc? Oh! il n’est pas jaloux de sa petite sœur. Il l’aime bien à sa manière et il a un trop bon cœur, maître Trott. Il voudrait qu’elle fût bien contente et n’a pas l’ombre d’un mauvais sentiment contre elle. Non, Trott n’est pas jaloux. Il est triste; il est même très triste. Puisque maintenant on ne fait plus attention à lui, c’est que peut-être son papa et sa maman ne l’aiment plus. Maintenant qu’ils ont un enfant neuf, ils ne se soucient plus du vieux. Trott lui-même, dès qu’on lui a donné sa boîte de cuirassiers en plomb, a tout à fait délaissé ses turcos, qui n’étaient plus très jolis. Pour les grandes personnes, c’est la même chose, évidemment. Oui, maintenant, on l’oublie tout à fait. Ainsi, l’autre soir, maman et papa discutaient s’il fallait ou non donner de l’eau de chaux à bébé. On a annoncé le dîner. Ils se sont levés et allaient passer dans la salle à manger, laissant Trott dans son coin. Par hasard papa s’est retourné et l’a aperçu: «Hé, nous allions t’oublier! dépêche-toi.» Oublier! c’est papa qui l’a dit. On oublie Trott. Deux ou trois larmes sont tombées dans son potage. On n’a rien vu. On discutait de nouveau sur l’eau de chaux.
Une grande peine a envahi le cœur de Trott. On ne l’aime plus du tout. Peut-être un tout petit peu encore, mais pas comme avant. Et quand on a été aimé tout plein, ça n’est pas assez. Trott a le cœur très lourd, un peu comme quand il a mangé trop de tarte aux pommes...
Et aujourd’hui tout est allé plus mal que jamais.
Ce matin, Trott prenait sa leçon avec Miss; et il était un peu grognon. Alors, quoiqu’il soit très poli d’habitude, il lui a dit un mot qui ne l’était pas tout à fait. Et papa, qui entrait, l’a entendu. Trott a été privé de dessert. Il y avait de la crème fouettée!
Après déjeuner, Trott était pressé de se dégourdir les jambes. Il s’est précipité hors de la salle à manger en lançant bien fort la porte derrière lui pour la fermer. La petite sœur s’est réveillée et a hurlé. Maman a dit: «Que ce Trott est insupportable!»
Ce soir, en rentrant de la promenade, il faisait presque nuit. Alors, surtout quand on a un peu gros cœur, c’est très bon d’être caressé. Trott a voulu aller trouver sa maman, et s’asseoir, comme il fait d’habitude, sur son petit fauteuil, à côté de la chaise longue. Et voilà qu’à sa place il y avait Lucette dans son moïse. Et maman était si occupée à lui faire des mines qu’elle a à peine donné à Trott un petit baiser très leste. Alors Trott a eu très froid dans le cœur et est allé s’asseoir tout seul près de la fenêtre à regarder la nuit descendre lentement sur le jardin.
Puis papa est entré. Il s’est assis près de la petite, a dit à Trott: «Tiens, tu boudes, mon garçon?» et s’est mis à bavarder avec maman par-dessus le poupon qui tenait son doigt. Et Trott s’est rencogné dans son coin, et sa mélancolie s’est faite plus noire. C’est sûr maintenant, tout à fait sûr, qu’on ne l’aime plus. Autrefois, quand il était méchant, on le grondait un peu, et puis c’était fini; on l’embrassait plus fort, et c’était presque très bon d’avoir été grondé. Maintenant on le gronde plus sévèrement et on ne le caresse plus du tout. Que faire? dire qu’autrefois on l’aimait tant, tant, tant! Et quand il a été malade, c’est comme si on l’avait aimé plus encore. Est-ce que si Trott était malade maintenant, peut-être que...
C’est une idée. On a emporté bébé. Personne ne regarde. Papa et maman parlent à demi-voix. D’un bond Trott est debout sur sa chaise. Il appuie ses deux mains sur le dossier et se donne une bonne poussée. La chaise s’écroule avec un fracas épouvantable, et Trott roule sur le plancher au milieu de la chambre.
Maman pousse un cri perçant. Papa se précipite vers Trott, le relève et se dépêche de regarder son front. Mais maman veut l’avoir à elle; elle s’empare de lui, le pose sur ses genoux, le dorlote, le caresse, l’appelle son cher petit maladroit. Trott pleure de joie et de douleur: car il a une belle bosse au front.
--Comment as-tu donc fait pour te jeter par terre, mon pauvre bonhomme?
Trott ne peut pas répondre. Il pleure trop. Enfin, il articule entre deux sanglots:
--Je... je l’ai fait exprès.
Papa et maman se regardent avec stupeur. Qu’est-ce que ça veut dire?
Il ne faut jamais mentir. Quoique ce soit difficile, surtout quand on a tant de larmes à écouler, Trott explique. Il a voulu savoir si sa maman et son papa ne l’aimaient plus du tout. Il sait bien qu’on ne peut pas l’aimer, lui qui est vieux, comme sa petite sœur qui est neuve. Mais il croyait qu’on pouvait tout de même l’aimer encore un peu. Il voulait savoir. Alors, maintenant, il est bien content, bien content, quoique... Les cataractes redoublent de violence.
Maman passe un bras autour du cou de Trott et lui tamponne les yeux. Papa lui tient les mains dans les siennes. Ils sourient tous deux, mais avec un sourire particulier, encore plus tendre. Et une musique de paroles très douces vient caresser les oreilles et le cœur de Trott. Et il apprend une nouvelle étonnante. Il paraît qu’on l’aime tout autant qu’avant, et même tout autant que Lucette. Seulement Lucette est toute petite. Elle ne peut rien dire. Elle n’a pas de force. Alors il faut veiller sur elle. Tandis que Trott est un grand garçon. Mais on l’aime tout autant, bien sûr, tout autant. Papa soulève son petit garçon dans ses bras, lui plante un gros baiser sur chaque joue et interroge, le regardant bien en face:
--On est consolé maintenant, mon bonhomme?
Et Trott répond, les yeux rouges encore et la bouche souriante:
--Oh oui! mais, tout de même, je suis bien content que je me sois fait une grosse bosse.
IV
UNE BONNE IDÉE
Il fait un très beau temps de soleil. Comme maman est toujours un peu fatiguée, papa l’a emmenée faire une promenade en voiture. Trott et sa petite sœur sont installés au jardin avec Jane et la nounou. Trott joue par terre avec le gravier. On choisit des pierres noires et des blanches. On les fait passer dans une main et puis dans l’autre, en les faisant sauter comme ça. C’est un jeu très compliqué. On ne peut pas l’expliquer aux grandes personnes. La petite sœur est dans les bras de sa nounou qui la promène. De temps en temps elle la dépose dans une petite voiture de jardin et la berce doucement pour qu’elle se tienne tranquille.
A peine papa et maman partis, voilà la vieille Thérèse qui arrive. Elle tient un poulet qu’elle est en train de plumer. Elle a aussi apporté une râpe, des croûtons de pain et une boîte ronde en fer-blanc. C’est pour faire de la chapelure. Et Bertrand, qui était en train de ratisser, vient aussi se planter là, son râteau à la main. Il raconte une histoire très drôle, paraît-il. Tout le monde pousse des cris, il y a de gros rires. C’est une grande réunion qui jacasse. Trott se sent mécontent. Il n’aime pas beaucoup qu’on crie comme ça. Et maman non plus. Ça n’est pas convenable. Il a bien envie de dire quelque chose; mais il réfléchit que c’est inutile: on l’enverra promener. Alors il se tait.
Il s’approche de sa petite sœur. Comment fait-elle pour dormir avec tout ce bruit? Enfin, tant mieux! alors elle ne crie pas. Dès qu’elle est réveillée, elle crie. Trott a beaucoup de pitié pour elle. Est-ce qu’elle a donc toujours mal? On lui frotte le ventre, on lui tape sur le dos, on la secoue, on lui donne à téter, on la berce, on la promène. Souvent rien n’y fait. Qui sait? peut-être qu’on se trompe. Peut-être qu’elle n’a pas mal. Peut-être qu’elle a des chagrins. Ça arrive aussi, ça. Trott se souvient tout à coup de ce que Mme de Tréan lui a raconté. Les petits enfants sont très tristes quand ils viennent sur la terre parce qu’ils ne voient plus les anges ni le bon Dieu.
C’est sûr qu’à la maison personne ne ressemble à un ange. Papa est très beau, mais c’est tout autre chose pourtant. Maman s’en rapprocherait plutôt, mais elle n’a pas d’ailes. Et quant à tout ce monde-là qui crie, il vaut mieux n’en pas parler: Jane a le nez et le menton trop pointus, et un peu de moustache; nounou ressemble juste à un éléphant; Thérèse est bien trop vieille; Bertrand est sale et sent un peu mauvais. Et c’est tout. Il y a bien encore Trott. Mais Trott n’est pas un ange, il le sait bien. Hier encore, sa mère lui a dit qu’il était un petit diable. Pourtant, Mme Ray s’est écriée l’autre jour qu’il avait une figure de chérubin. Et un chérubin, c’est un petit ange. Positivement. Cette idée rend Trott grave. Il pense avec intensité.
Tout à coup Thérèse sent qu’on lui tire la jupe. Elle se retourne.
--Que voulez-vous, mon mignon?
--Je voudrais, Thérèse, que vous me donniez des plumes du poulet, les grandes.
Thérèse en fait un paquet et les remet généreusement entre les mains de Trott. C’est bien dommage qu’elles ne soient pas blanches. Enfin!
--Je voudrais aussi avoir une ficelle.
Justement Bertrand en a une dans sa poche. C’est parfait. Trott s’assied par terre et se met à l’ouvrage. C’est excessivement difficile. Mais avec beaucoup de travail il arrivera...
Cependant Bertrand raconte à ces dames que tout à l’heure les voitures qui reviennent de la fête de Saint-Didier vont passer. Il y en a, des toilettes! On verrait ça très bien de la grille. La voix de Jane tire Trott de son travail.
--Monsieur Trott, vous allez rester un moment avec votre petite sœur. Si elle crie, vous appellerez. Nous sommes au bout du jardin.
C’est bien. Jane ôte très vite son tablier pour que les gens qui vont passer croient peut-être qu’elle n’est pas une bonne, mais une institutrice. Et toute la bande se met en route. Bertrand fait l’aimable auprès de nounou qui se tortille.
Trott reste par terre absorbé. En voilà une finie. Et voilà l’autre. Elles ne sont pas tout à fait pareilles. Mais il ne faut pas être trop exigeant. On fait ce qu’on peut. Maintenant il s’agit de se les attacher sur le dos. Ce n’est pas une petite opération. Trott se démanche les vertèbres du cou à essayer de se lorgner les omoplates. C’est terrible: et dire que les petits oiseaux font ça si facilement! Enfin, grâce à la ficelle, ça doit tenir. Quel dommage de ne pas savoir! Pour sûr, c’est ressemblant. Le principal est fait. Maintenant il faudrait aussi une robe blanche. Le tablier de Jane est fait pour ça. Trott se l’attache soigneusement autour du cou. Il faut se dépêcher. Voilà la petite qui commence à se trémousser. Vite, vite, une couronne! La boîte de fer-blanc ira très bien. Elle ne tient pas tout à fait; mais en ne se remuant pas trop... Il faudrait aussi une harpe. Trott s’empare de la râpe; en grattant dessus avec le couteau que Bertrand a oublié, ce sera merveilleux.
--Ouin-in-in!...
Non, non, ne crie pas! attends un peu, petite sœur!... Elle ne le voit pas. Tout l’effet sera perdu. Trott pousse une chaise contre la voiture et grimpe dessus. Attention à la couronne! Ça y est.
--Regarde-moi, Lucette!
Elle ne regarde pas. Elle donne des coups de pied, elle s’agite, elle va crier... Que faire?
Ah! oui, ils chantent en jouant de la harpe. Jouer de la harpe, ça va très bien, mais chanter! Trott n’est pas très fort dans cette partie-là. Il a une voix horriblement fausse. On n’a pas pu lui apprendre de cantiques. Voyons, il y a pourtant une chanson très belle... La petite sœur l’aimerait sûrement. Les hommes chantent ça dans la rue quelquefois..., le soir...
--Le san-guimpure, abreuver lérisson...
Voilà, ça y est, ou à peu près. Avec des mouvements gracieux et déployant toute la force de ses poumons, Trott se met à chanter. Et tout à coup la petite sœur cesse de se trémousser. On dirait que ses yeux vagues se sont fixés et qu’elle regarde Trott avec sympathie. Il n’y a pas à dire, elle le regarde. Et qu’est-ce que c’est que cette grimace-là? Quand elle va pleurer, elle n’ouvre pas la bouche comme cela. C’est qu’elle ne pleure pas... elle rit, ou du moins elle sourit d’un drôle de petit sourire, et elle agite sa main d’un air tout content. Trott est gonflé d’orgueil et de joie. Lui seul a trouvé ce qu’elle voulait. Et il reprend de plus belle:
--Le san-guimpure, abreuver lérisson!
Les voitures qui reviennent de la fête de Saint-Didier ont passé. Alors ces dames se souviennent de Trott et de Lucette, et, sous l’égide de Bertrand, les voilà qui reviennent. Et nounou qui marche en tête s’arrête et jette un cri:
--Chéssu!
Et toutes demeurent immobiles de stupeur, contemplent bouche bée Trott transformé en ange, les yeux au ciel, le visage séraphique, grattant sur la râpe avec le couteau, et hurlant d’une voix atrocement fausse une _Marseillaise_ fantaisiste devant la petite sœur qui trépigne d’allégresse.
V
MADEMOISELLE LUCETTE
Quand on demande à Trott si sa petite sœur est bien gentille et s’il s’amuse beaucoup avec elle, il répond en hochant la tête d’un air capable et supérieur:
--Lucette est bien gentille, mais, vous comprenez, ce n’est pas amusant de jouer avec elle. Elle ne pense à rien du tout.
Et quand il dit cela, Trott, sans qu’il s’en doute, est d’une effroyable injustice. Car il n’y a pas de cerveau de métaphysicien abstrus ou de prestigieux calculateur qui travaille avec autant d’intensité que celui de Mlle Lucette. Et depuis le jour où elle a poussé son premier «ouin-in-in», c’est prodigieux la quantité de choses qui sont venues s’y entasser. Eh! non, sans doute, on ne peut pas dire justement qu’elle pense ou qu’elle comprenne. Ce sont là des mots beaucoup trop grossiers à la fois et beaucoup trop ambitieux pour traduire les phénomènes très simples et extraordinairement délicats qui se passent en elle. C’est très difficile de les expliquer avec les mots lourds qu’on emploie pour des grandes personnes qui portent des chapeaux hauts de forme ou des robes de soie. «Papa» et «maman» sont pour Mlle Lucette des idées infiniment inaccessibles, autant que la gravitation universelle ou les théories des économistes. Et pourtant elle pense à sa manière. Mais il y a sur le monde qu’elle perçoit et sur sa pensée elle-même une espèce de brouillard assez dense et à peu près uniforme, où passent très vaguement des choses peu distinctes qui suggèrent des sensations variables, très confuses quant aux détails, très nettes parfois pour ce qui est de savoir si elles sont de plaisir ou de douleur: quand les choses du dehors frappent agréablement, Mlle Lucette approuve: gueu-gueu-gueu; et quand c’est le contraire, on entend: ouin-in-in. Et il y a une foule de sensations qui ne sont ni agréables ni désagréables, à peine senties, et qu’elle subit en bavant d’un air distrait. Mais chaque jour le nombre des choses réellement perçues augmente prodigieusement, et le brouillard s’éclaire d’étonnantes percées lumineuses. Quelquefois, en nous réveillant, nous sentons que des songes très légers, très fugitifs, viennent de s’estomper en nous; il y a dans notre âme un petit fond trouble, un trou où quelque chose a passé qui s’est évaporé. Cela a été trop peu pour émouvoir notre épaisse faculté de sentir et réveiller notre conscience alourdie. Et quand nous nous réveillons, cela s’enfuit et s’efface d’autant plus vite que nous nous efforçons davantage de le ressaisir. Ce sont des sensations de ce genre, très ténues, très nombreuses, infiniment variées, qui viennent frapper la faculté de sentir de Mlle Lucette. Elle ne les sent pas et ne s’en doute pas; plus tard, jamais elle ne s’en souviendra; mais elles s’empilent et s’accumulent tous les jours, et peu à peu elles forment comme une pyramide qui émerge du brouillard général. Et c’est pour cela que l’autre jour Mlle Lucette s’est mise à sourire en apercevant un rayon de soleil, elle qui jamais auparavant n’y avait prêté nulle attention. Il s’est fait ainsi en elle, depuis le jour lointain et pourtant si proche de sa naissance, toute une éducation, raffinée, compliquée et intensive. Il s’est formé comme des dépôts successifs dans la petite machine à sentir que les anges, après l’avoir posée dans son berceau, lui ont donnée, et ce qui s’y trouve maintenant, ce n’est pas encore une conscience, mais c’est quelque chose de très vivant, de très agissant et de très développé.
En ce moment Mlle Lucette est couchée dans son moïse entre sa nounou qui coud sur une chaise et sa maman qui brode, étendue sur sa chaise longue. Elle vient de s’éveiller d’un bon petit sommeil. Elle a les yeux au plafond. Elle tortille ses mains, s’empoigne successivement un doigt et puis un autre, bave avec générosité et pousse des sons de petit cochon d’Inde en belle humeur. Et si vous voulez recouvrir d’une gaze épaisse, embrumer, éloigner, arrondir, impréciser, les mots absurdement précis et techniques, les raisonnements ridiculement logiques et la forme infiniment trop mathématique que je vais leur prêter, je vais vous faire assister au défilé prodigieux des «pensées» qui tourbillonnent sous son crâne, hélas! toujours déplumé.
«Il y a de la lumière, ça vient, ça luit, ça caresse. C’est très amusant. Comme elle vient, la lumière! Il faut la manger. La lumière, c’est joli. Le noir, c’est laid. De ce côté, c’est la lumière. C’est très joli. C’est très gai. Il faut la manger. De ce côté, c’est le noir. Le noir, c’est laid. Ça fait mal. Hou! hou! Mais de ce côté c’est la lumière, gueu-gueu-gueu. Et là-bas le noir.»
--Nounou, arrangez donc les coussins de cette petite. A force de se tortiller dans son moïse, elle a la tête plus bas que les pieds.
«La lumière, il faut la manger, la manger, ou au moins l’attraper. Ça ne remue pas comme on veut, toutes ces petites choses qui sont sans cesse à vous griffer le nez, à se fourrer dans vos yeux, ou à vous entrer dans la bouche. Il faudrait attraper... attraper. Ouin-in-in.»
--Doucement, bébé.
«Ça balance, c’est bon, c’est comme dodo. Les petits doigts roses sont amusants. Il faudrait les prendre. C’est difficile. Ils se sauvent toujours. Ah! voilà... Ça ne va pas. Il faut griffer, griffer tout ce qu’on peut, très fort. Ça fait mal. Tant pis. Griffons. Bobo. Ouin-in-in...»
--Mais qu’elle est sotte, cette petite! la voilà qui se griffe elle-même. Voulez-vous être sage, mademoiselle?
«Tiens, la grande machine qui remue s’est approchée. Pas celle qu’on tette. L’autre. Qu’est-ce qu’elle veut à s’approcher comme ça? Ça fait noir, il faut crier. Non, c’est drôle, c’est très drôle. Elle chatouille. Il faut sauter, il faut faire des grimaces. C’est très amusant. Il y a un petit rond de lumière qui brille. Il faut l’attraper. Mais on ne peut pas. La grande chose est partie. Où est-elle? Ce n’est pas la peine de se fâcher. Elle a laissé quelque chose entre les doigts. Mais on ne sait pas quoi. Heureusement il y a la lumière. Mais c’est ennuyeux, la lumière. On l’a assez vue. Et le noir aussi. On les a assez vus.
«Ah! voilà quelque chose qui vient par les oreilles. Qu’est-ce que c’est? Ça vient très fort par les oreilles. Il faut crier. Ah! non, ce sont des machines qui remuent. Il y a celle qu’on tette et un tas d’autres qui grouillent. C’est très laid. Ça fait noir. Ce n’est pas amusant, la lumière; mais c’est plus joli que tout ça. Et puis j’en ai assez. Ouin-in-in.»
--Prenez un peu la petite, nounou, qu’elle soit gentille...
--C’est tout le portrait de votre mari.
--C’est vrai, mais elle a absolument la bouche de votre pauvre mère.
«C’est bon d’être balancé. Oui, ça secoue, ça donne du vague à l’âme. C’est très agréable. On voit des tas de choses. Du noir, de la lumière, des espèces d’autres choses encore. C’est amusant. C’est aussi très compliqué. On en perd un peu la tête. Enfin ça fait passer le temps. Autant ça qu’autre chose. Aïe, aïe! Voilà quelque chose qui vient. Ça vient par l’intérieur. Pas par les yeux, ni par les oreilles. Ça vient par dedans. Ça vient. Qu’est-ce qu’elles ont donc, toutes ces machines qui remuent! Est-ce qu’elles n’ont pas bientôt fini de vous agacer les yeux et les oreilles? On a bien autre chose à faire qu’à faire attention à elles.»
--Il n’y aura pas moyen d’avoir seulement une risette. Bébé, voyons, bébé!