La petite sœur de Trott

Part 10

Chapter 101,942 wordsPublic domain

Mais, si Mlle Lucette supporte difficilement d’être négligée, il faut reconnaître que, du moment que l’on s’est dévoué à son service, elle s’accommode assez volontiers, à part les heures de caprices, des divertissements qu’on veut bien lui offrir. Elle n’est pas de ces blasés qui affectent d’avoir tout épuisé et qui dédaigneraient la lune si on la leur apportait sur un plateau, en disant: «Connu. J’ai déjà vu ça planté là-haut dans le ciel.»

Mlle Lucette porte un intérêt exubérant à une multitude de choses. La nature lui semble pleine des phénomènes les plus captivants. Elle possède au plus haut point le talent, si par là il faut entendre avec Tolstoï la faculté de voir toute chose sous un angle original, différent de celui du vulgaire. Un morceau de papier, offert d’une manière convenable, peut être pour elle une source de jouissances indicibles. Pourvu qu’on lui dise «Coucou» et «La voilà», elle ira bien se cacher une cinquantaine de fois derrière une chaise et puis reviendra se jeter dans les bras de son interlocuteur. Également, elle consentira, pourvu qu’on l’encourage de temps en temps, à frotter indéfiniment un meuble avec un chiffon comme elle a vu faire à nounou--beaucoup moins longuement. Le monde, les êtres et les choses sont pleins de ressources et d’amusements. Mais, pour les goûter, Mlle Lucette a besoin d’une approbation extérieure qui stimule son activité. Une aide même légère lui est suffisante. Mais elle est nécessaire.

Trott n’éprouve donc pas de difficulté à remplir sa tâche. Il y réussit même si bien que nounou peut se livrer paisiblement à de délicats travaux d’art sur un bas troué. Il commence par informer Mlle Lucette que tout à l’heure le bateau de papa va passer. Mlle Lucette court à la fenêtre, tape contre les carreaux et puis s’en retourne avec des pépiements d’allégresse; elle répète plusieurs fois cette manœuvre sans se lasser. De son côté, Trott, assis sur le parquet, essaye avec un bout de crayon de dessiner le portrait dudit bateau. On ne peut pas dire que ce soit excessivement ressemblant. Les mâts sont un peu de travers, et il semble que le bateau lui-même ait une drôle de forme. Pourtant il y a certainement quelque chose. Peut-être que Trott pourra demander à sa maman de l’expédier par le prochain courrier à son papa. Cependant Mlle Lucette en a assez de courir à la fenêtre, et elle prétend s’emparer du crayon de Trott et de son papier. Trott est un peu humilié du peu de cas qu’elle fait de son œuvre. Mais, après tout, il se rend compte qu’elle laisse à désirer, et généreusement il lui en fait l’abandon. Mlle Lucette se met à gribouiller quelques secondes avec le crayon. Elle se dispose ensuite à l’avaler, mais Trott s’y oppose; mécontente, elle essaye de se rattraper sur le papier; Trott le confisque également. Elle va se fâcher... Mais non, Trott a fait du papier une grosse boule et la lui jette sur le nez. L’extrême originalité et la drôlerie incomparable de cette action la charment. Elle se baisse pour ramasser le papier et le lance en l’air. Puis Trott le reprend et le jette encore. Et ensuite c’est de nouveau son tour. On ne peut rien imaginer de plus amusant que ce jeu-là. Ce sont des petits cris et des éclats de rire sans fin. Nounou s’amuse un peu moins, car de temps en temps elle reçoit la boule sur le nez ou Lucette dans les jambes. Pourtant sa reprise avance...

Tout à coup, dans la chambre à côté, on entend la voix de maman. Elle appelle:

--Trott! tu peux venir.

Trott tressaille comme s’il avait été pris en faute. Comment est-il possible, quand on a tant de chagrin au fond du cœur, qu’on puisse l’oublier comme ça, tout à fait, pendant si longtemps?

Il se sent indigné contre lui-même. Laissant en place Mlle Lucette stupéfaite, il se précipite...

Maman est assise sur le fauteuil rose devant la fenêtre. Elle regarde à travers une longue-vue vers la grande mer qui s’étale. Elle dit:

--Vois-tu cette fumée, là-bas?

Trott parcourt l’horizon. D’abord il ne voit rien. Un ciel bleu radieux rayonne sur une mer bleue pailletée. C’est bon que le temps soit si splendide. Ç’aurait été terrible si le bateau avait passé au milieu d’une tempête. Mais où est-il, ce bateau? Il y a bien une voile blanche... Ce n’est pas cela...

Ah! oui! Trott distingue quelque chose là-bas, très loin. Il y a une toute petite colonne de fumée pâle qui monte à l’horizon et qui s’incline. A peine si on l’aperçoit. Dessous, sur la mer, c’est tout au plus si on devine un petit point noir. Comme c’est petit!

--Vous êtes bien sûre, maman, que c’est le bateau de papa?

Maman est sûre. Avec sa longue-vue elle distingue la lourde stature du cuirassé. Elle reconnaît les mâts, les tourelles, les cheminées. Elle donne la longue-vue à Trott. Il essaye de regarder, mais il ne voit rien que des espèces de ronds brillants qui dansent. Il voudrait bien dire qu’il distingue quelque chose; mais vraiment il ne peut pas. Il déclare:

--J’attendrai que le bateau soit plus près.

Hélas! il paraît qu’il n’approchera plus beaucoup.

--Alors, maman, vous me direz tout ce que vous verrez.

Hélas! maman ne verra guère plus que ce qu’elle a déjà vu, ce que Trott lui-même devine vaguement: une colonne de fumée au-dessus d’une petite tache noire où se dressent çà et là quelques brindilles. C’est tout. C’est bien peu. Trott savait qu’il ne pourrait pas voir grand’chose; que, bien entendu, il n’apercevrait pas son papa; que le bateau passerait beaucoup trop loin. Mais enfin il espérait pourtant que peut-être par hasard, qui sait? il y aurait une surprise. Ça ne vous dit pas grand’chose, cette toute petite machine qu’on aperçoit tout là-bas. Il contemple mélancoliquement le petit point qui tache à peine la mer immense, la petite fumée qui estompe à peine le ciel infini. On dirait que ça diminue déjà...

Maman dit d’une voix pâle:

--Il s’éloigne.

Ses yeux vissés à la lorgnette, penchée en avant, elle demeure immobile à lorgner désespérément. C’était encore quelque chose de l’absent, ce petit point noir de l’espace. On ne le voyait pas, c’est vrai. Mais on savait qu’il était là. On savait que lui aussi il regardait tant qu’il pouvait. Si la lunette était meilleure, on aurait pu l’apercevoir. Malgré la distance déjà si grande, c’était comme un dernier adieu qu’on pouvait lui jeter. Il n’était pas entièrement perdu sur l’infini des flots. Après, quand tout aura disparu, il sera tout entier dans l’inconnu, dans le lointain, dans l’angoissant, et l’on ne saura plus même sur quelle région des mers immenses les souvenirs tendres et désespérés doivent aller le chercher...

Trott ne voit plus la tache noire. Il ne voit plus que la petite colonne de fumée. Tout à l’heure elle disparaîtra derrière le promontoire de la falaise qui s’avance. Alors ce sera fini. Malgré sa lorgnette, maman elle-même non plus ne verra plus rien. Et Trott sent une grande angoisse l’étreindre. Car voici que disparaît tout à fait celui qui est la force de sa faiblesse, le port de refuge de ses terreurs enfantines, le rempart contre tous les dangers, contre toutes les craintes, contre toutes les menaces. Et il se sent si petit, beaucoup trop petit, devant tout l’inconnu redoutable de la vie qui l’oppresse! Pourtant il a promis d’être un brave petit homme...

Maman laisse retomber la lorgnette. Il n’y a plus de fumée sur la mer. Au-dessus du promontoire de la falaise, il y a seulement une espèce de petit brouillard. C’est fini. Le dernier fil est brisé. Maman pose sa lorgnette sur la table. Elle se jette en arrière dans son fauteuil, et cette fois, malgré son courage, deux larmes roulent sur ses joues. Trott voudrait beaucoup la consoler, mais il ne peut pas; il sent bien que, s’il essayait de dire quelque chose, lui-même éclaterait en sanglots. Il prend la main de sa maman et y dépose des petits baisers. Un lourd silence noir s’appesantit en face du ciel radieux et de la mer étincelante.

Mais, de l’autre côté du fauteuil, une petite voix incertaine chevrote

--Maman, maman...

Et l’on voit apparaître la tête de Mlle Lucette. Dans sa précipitation, Trott a laissé ouverte la porte qui réunit les deux chambres. Mlle Lucette s’en est aperçue au bout d’un moment, et, profitant de l’inattention de nounou, très doucement, sans bruit, sachant qu’elle faisait quelque chose de défendu, elle s’est glissée dans l’entre-bâillement et s’est avancée à pas furtifs, à la fois fière, honteuse et un peu inquiète de son expédition. Et, sans rien dire d’abord, elle s’est mise à regarder sa maman, qui ne la regardait pas...

Et qu’a-t-elle vu sur la figure désolée de sa pauvre maman? Qu’a-t-elle vu? Peut-être pas grand’chose; peut-être rien du tout. Peut-être n’a-t-elle agi que par geste machinal de petit animal caressant qui veut être caressé. Mais peut-être aussi a-t-elle aperçu les larmes de sa maman et très obscurément éprouvé quelque chose de nouveau. Peut-être, pour la première fois, un petit coin entièrement fermé de son âme s’est ouvert; peut-être a-t-elle vaguement perçu un tout petit effluve d’un sentiment très tendre et très doux, de celui qui rend tolérable la vie et qui allège parfois les désespoirs, de celui qui, sans que nous souffrions, nous fait plaindre les souffrances des êtres qui souffrent...

Mlle Lucette a regardé sa maman qui pleurait. Elle a levé ses deux petits bras en l’air d’un air très tendre en disant: «Maman, maman;» et puis, avançant ses petites lèvres, elle a fait signe qu’elle voulait l’embrasser. C’était la première fois...

Maman la prend sur ses genoux, la serre contre son cœur et la couvre de baisers et de larmes. Elle avait tant besoin de caresses et de larmes! Lucette a trouvé ce qu’il lui fallait. A ses pieds, Trott est assis, tendre et blotti contre elle... Et, meurtrie, brisée et désolée, maman sent tout de même la grande consolation qui vient des petits enfants. Ils consolent si doucement, les petits enfants! C’est qu’en consolant ils ne plaignent point leurs propres douleurs; ils ne connaissent pas la souffrance, la mort et les choses terribles; c’est le cœur limpide, plein d’amour seulement et de pitié, qu’ils viennent trouver ceux qui ont besoin d’amour et de pitié. Leur tendresse est plus sereine et plus bienfaisante, sur laquelle ne se profilent pas les souvenirs noirs du passé et les noires prévisions de l’avenir. Et il n’y a rien de si doux que leurs baisers simples, seules choses terrestres peut-être où il n’y ait nulle tristesse, nulle crainte, nulle amertume et rien de la saveur de la mort.

Maman songe qu’elle ne sera pas seule pendant la grande séparation. Trott se dit qu’après tout papa est parti, mais qu’il reviendra; et, si Lucette est si gentille, ce sera plus facile d’être un petit brave homme. Lucette contemple avec joie le ciel et la mer, leur gazouille des chansons et puis se rejette vers sa maman pour l’embrasser encore, toute fière de son invention.

* * * * *

A l’horizon, la dernière fumée s’est évanouie au-dessus de la falaise. Le petit groupe est maintenant tout seul en face de l’infini du ciel, de la mer et de la vie.

FIN

TABLE

I.--Présentation 7 II.--Tribulations 29 III.--Une bosse 39 IV.--Une bonne idée 51 V.--Mlle Lucette 61 VI.--Les inconséquences de Mlle Lucette 75 VII.--L’ange noir 87 VIII.--Un dompteur dompté 101 IX.--Pauvre Jip! 121 X.--Quelques prodiges 137 XI.--Une promenade 163 XII.--Mœurs et coutumes de Mlle Lucette à l’âge d’un an 181 XIII.--Une matinée (fragments dramatiques) 199 XIV.--Pages d’histoire 219 XV.--Les heures mauvaises 251 XVI.--Maman, Trott et Lucette 277

PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--21911.