Chapter 9
Une porte s'ouvrit, une petite femme entra; vieille, très vieille, très petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une vraie souris blanche rapide et furtive.
Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore, vibrante:
--Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous.
Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je n'avais pu résister au désir de sonner à sa porte.
Elle répondit:
--Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte, avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense, jusqu'au jour où je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. Puis ce sera fini de moi.
Elle se tut, et reprit, après un silence:
--Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit squelette.
Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette vieille, à cette caricature de lui-même; puis elle regarda les deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient se dire: «Que nous veut cette ruine?»
Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le coeur, la tristesse des existences accomplies, qui se débattent encore dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.
De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné:
--On ne peut pas être et avoir été.
Je lui dis:
--Comme la vie a dû être belle pour vous!
Elle poussa un grand soupir:
--Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.
Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle; et doucement, avec des précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses, je me mis à l'interroger.
Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son existence triomphante. Je lui demandai:
--Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les avez dus?
Elle répondit vivement:
--Oh! non.
Je souris; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard triste:
--C'est à eux.
Je ne pus me retenir de demander:
--Auquel?
--À tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui!
--Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va votre reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes.
--C'est possible. Mais quels interprètes!
--Êtes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur, toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être; tandis que ceux-ci vous donnaient deux rivales redoutables, la Musique et la Poésie?
Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune, qui faisait vibrer quelque chose dans l'âme:
--Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah! c'est qu'ils m'ont chanté la musique de l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait chanter! Comme ils m'ont grisée! Est-ce qu'un homme, un homme quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver, eux, dans les sons et dans les paroles? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre dans l'amour toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre? Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des chants et avec des mots! Oui, il y avait peut-être dans notre passion plus d'illusion que de réalité; mais ces illusions-là vous emportent dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le sol. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai senti, j'ai adoré l'amour!
Et, tout à coup, elle se mit à pleurer.
Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées!
J'avais l'air de ne point voir; et je regardais au loin. Elle reprit, après quelques minutes:
--Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le coeur vieillit avec le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a soixante-neuf ans, et mon pauvre coeur en a vingt.... Et voilà pourquoi je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves....
Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à parler en souriant:
--Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez comment je passe mes soirées... quand il fait beau!... Je me fais honte et pitié en même temps.
J'eus beau la prier; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait; alors je me levai pour partir.
Elle s'écria:
--Déjà!
Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda, avec timidité:
--Vous ne voulez pas dîner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir.
J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée; puis, quand elle eut donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.
Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle à manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée d'orangers, s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là.
Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous mîmes à table. Le dîner fut bon et long; et nous devînmes amis intimes, elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde s'éveillait pour elle en mon coeur. Elle avait bu deux doigts de vin, comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.
--Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi, je l'adore, cette bonne lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que tous mes souvenirs sont dedans; et je n'ai qu'à la contempler pour qu'ils me reviennent aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... je m'offre un joli spectacle... joli... joli... si vous saviez?... Mais non, vous vous moqueriez trop de moi... je ne peux pas.... Je n'ose pas... non... non... vraiment, non....
Je la suppliais:
--Voyons... quoi? dites-le-moi; je vous promets de ne pas me moquer... je vous le jure... voyons....
Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres, si froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.
--Vous me promettez de ne pas rire?
--Oui, je le jure.
--Eh bien, venez.
Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livrée verte, éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à l'oreille, très bas, très vite. Il répondit:
--Oui, madame, tout de suite.
Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda.
L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée, la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes et opaques des arbres sombres.
Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines d'étoiles.
Je m'écriai:
--Oh! quel décor pour une scène d'amour!
Elle sourit.
--N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous allez voir.
Et elle me fit asseoir, à côté d'elle.
Elle murmura:
--Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus nous parler. Quand je dis «nous», j'entends les jeunes. Les amours sont devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous disparaissez; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses!...
Elle me prit la main.
--Regardez....
Je demeurais stupéfait et ravi.... Là-bas, au bout de l'allée, dans le sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la taille. Ils s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans l'ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme au siècle passé, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames au temps du Régent.
A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée, s'embrassèrent en faisant des grâces.
Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme l'homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui ouvre la gorge et la mâchoire.
Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée; et ils redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient, disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus. L'allée vide semblait triste.
Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse!
LE PÈRE AMABLE
I
Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune. L'odeur de l'automne, odeur triste des terres nues et mouillées, des feuilles tombées, de l'herbe morte, rendait plus épais et plus lourd l'air stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, épars dans les champs, en attendant l'heure de l'Angélus qui les rappellerait aux fermes dont on apercevait, çà et là, les toits de chaume à travers les branches des arbres dépouillés qui garantissaient contre le vent les clos de pommiers.
Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis les jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait parfois tomber dans sa robe, tandis que cinq femmes, courbées et la croupe en l'air, piquaient des brins de colza dans la plaine voisine. D'un mouvement leste et continu, tout le long du grand bourrelet de terre que la charrue venait de retourner, elles enfonçaient une pointe de bois, puis jetaient aussitôt dans ce trou la plante un peu flétrie déjà qui s'affaissait sur le côté; puis elles recouvraient la racine et continuaient leur travail.
Un homme qui passait, un fouet à la main et les pieds dans des sabots, s'arrêta près de l'enfant, le prit et l'embrassa. Alors une des femmes se redressa et vint à lui. C'était une grande fille rouge, large du flanc, de la taille et des épaules, une haute femelle normande, aux cheveux jaunes, au teint de sang.
Elle dit, d'une voix résolue:
--Te v'là, Césaire, eh ben?
L'homme, un garçon maigre à l'air triste, murmura:
--Eh ben, rien de rien, toujou d' même!
--I ne veut pas?
--I ne veut pas.
--Qué que tu vas faire?
--J' sais ti?
--Va-t'en vé l' curé.
--J' veux ben.
--Vas-y à c't' heure.
--J' veux ben.
Et ils se regardèrent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes.
À l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que traînait un cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la bête, l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir.
La femme reprit:
--Alors, qué qu'i dit, ton pé?
--I dit qu'i n' veut point.
--Pourquoi ça qu'i ne veut point?
Le garçon montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre à terre, puis d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, là-bas.
Et il prononça: «Parce que c'est à li, ton éfant.»
La fille haussa les épaules, et d'un ton colère: «Pardi, tout l' monde le sait ben, qu' c'est à Victor. Et pi après? j'ai fauté! j' suis-ti la seule? Ma mé aussi avait fauté, avant mé, et pi la tienne itou, avant d'épouser ton pé! Qui ça qui n'a point fauté dans l' pays? J'ai fauté avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j' dormais, ça, c'est vrai; et pi j'ai r' fauté que je n' dormais point. J' l'aurais épousé pour sûr, n'eût-il point été un serviteur. J' suis-t-i moins vaillante pour ça?
L'homme dit simplement:
--Mé, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'éfant. N'y a que mon pé qui m'oppose. J' verrons tout d' même à régler ça.
Elle reprit:
--Va t'en vé l' curé à c't' heure.
--J'y vas.
Et il se remit en route de son pas lourd de paysan; tandis que la fille, les mains sur les hanches, retournait piquer son colza.
En effet, l'homme qui s'en allait ainsi, Césaire Houlbrèque, le fils du vieux sourd Amable Houlbrèque, voulait épouser, malgré son père, Céleste Lévesque, qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employé alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait.
Aux champs, d'ailleurs, les hiérarchies de caste n'existent point, et si le valet est économe, il devient, en prenant une ferme à son tour, l'égal de son ancien maître.
Césaire Houlbrèque s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses idées, et soulevant l'un après l'autre ses lourds sabots englués de terre. Certes il voulait épouser Céleste Lévesque, il la voulait avec son enfant, parce que c'était la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait pas su dire pourquoi; mais il le savait, il en était sûr. Il n'avait qu'à la regarder pour en être convaincu, pour se sentir tout drôle, tout remué, comme abêti de contentement. Ça lui faisait même plaisir d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il était sorti d'elle.
Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait sa charrue sur le bord de l'horizon.
Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec un entêtement de sourd, avec un entêtement furieux.
Césaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait encore quelques sons:
--J' vous soignerons ben, mon pé. J' vous dis que c'est une bonne fille et pi vaillante, et pi d'épargne.
Le vieux répétait:--Tant que j' vivrai, j' verrai point ça.
Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fléchir sa rigueur. Un seul espoir restait à Césaire. Le père Amable avait peur du curé par appréhension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont il n'avait aucune idée, mais il redoutait le prêtre, qui lui représentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les médecins par horreur des maladies. Depuis huit jours Céleste, qui connaissait cette faiblesse du vieux, poussait Césaire à aller trouver le curé; mais Césaire hésitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus les robes noires, qui lui représentaient, à lui, des mains toujours tendues pour des quêtes ou pour le pain bénit.
Il venait pourtant de se décider et il s'en allait vers le presbytère, en songeant à la façon dont il allait conter son affaire.
L'abbé Raffin, un petit prêtre vif, maigre et jamais rasé, attendait l'heure de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine.
Dès qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la tête:
--Eh bien, Césaire, qu'est-ce que tu veux?
--J' voudrais vous causer, m'sieu l' curé.
L'homme restait debout, intimidé, tenant sa casquette d'une main et son fouet de l'autre.
--Eh bien, cause.
Césaire regardait la bonne, une vieille qui traînait ses pieds en mettant le couvert de son maître sur un coin de table, devant la fenêtre. Il balbutia:
--C'est que, c'est quasiment une confession.
Alors l'abbé Raffin considéra avec soin son paysan; il vit sa mine confuse, son air gêné, ses yeux errants, et il ordonna:
--Maria, va-t'en cinq minutes à ta chambre, que je cause avec Césaire.
La servante jeta sur l'homme un regard colère, et s'en alla en grognant.
L'ecclésiastique reprit:--Allons, maintenant, défile ton chapelet.
Le gars hésitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette; puis, tout à coup, il se décida:
--V'là: j' voudrais épouser Céleste Lévesque.
--Eh bien, mon garçon, qui est-ce qui t'en empêche?
--C'est l' pé qui n' veut point.
--Ton père?
--Oui, mon pé.
--Qu'est-ce qu'il dit, ton père?
--I dit qu'alle a eu un éfant.
--Elle n'est pas la première à qui ça arrive, depuis notre mère Ève.
--Un éfant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique à Anthime Loisel.
--Ah! ah!... Alors, il ne veut pas?
--I ne veut point.
--Mais là, pas du tout?
--Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect.
--Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le décider?
--J' li dis qu'c'est eune bonne fille, et pi vaillante, et pi d'épargne.
--Et ça ne le décide pas. Alors tu veux que je lui parle.
--Tout juste. Vous l' dites!
--Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, à ton père?
--Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous.
Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait à desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le coffre du ciel. C'était une sorte d'immense maison de commerce dont les curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des campagnards.
Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services, de grands services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient, consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant finances, en échange de pièces blanches, de bel argent luisant dont on payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection, le pardon des péchés et les indulgences, le purgatoire et le paradis suivant les rentes et la générosité du pécheur.
L'abbé Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais, se mit à rire.
--Eh bien, oui, je lui raconterai ma petite histoire, à ton père, mais toi, mon garçon, tu y viendras, au sermon.
Houlbrèque tendit la main pour jurer:
--Foi d' pauvre homme, si vous faites ça pour me, j' le promets.
--Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton père?
--Mais l' pu tôt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez.
--Dans une demi-heure alors, après souper.
--Dans une demi-heure.
--C'est entendu. À bientôt mon garçon.
--À la revoyure, m'sieu l' curé; merci ben.
--De rien, mon garçon.
Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui, le coeur allégé d'un grand poids.
Il tenait à bail une petite ferme, toute petite, car ils n'étaient pas riches, son père et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les vaches et battait le beurre, ils vivaient péniblement, bien que Césaire fût un bon cultivateur. Mais ils ne possédaient ni assez de terres, ni assez de bétail pour gagner plus que l'indispensable.
Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de douleurs, courbé, tortu, il s'en allait par les champs, appuyé sur son bâton, en regardant les bêtes et les hommes d'un oeil dur et méfiant. Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un fossé et demeurait là, sans remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient préoccupé toute sa vie, au prix des oeufs et des grains, au soleil et à la pluie qui gâtent ou font pousser les récoltes. Et, travaillés par les rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidité du sol, comme ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa chaumière basse, coiffée aussi de paille humide.
Il rentrait à la tombée du jour, prenait sa place au bout de la table, dans la cuisine, et, quand on avait posé devant lui le pot de terre brûlé qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus, qui semblaient avoir gardé la forme ronde du vase, et il se chauffait les mains, hiver comme été, avant de se mettre à manger, pour ne rien perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel coûte cher, ni une goutte de soupe où on a mis de la graisse et du sel, ni une miette de pain qui vient du blé.
Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de niche près de la cheminée, et que la servante s'enfermait dans une espèce de cave, un trou noir qui servait autrefois à emmagasiner les pommes de terre.
Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps seulement, quand il s'agissait de vendre une récolte ou d'acheter un veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tête; et le père Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse venue du fond de son ventre.
Un soir donc Césaire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de l'acquisition d'un cheval ou d'une génisse, lui avait communiqué, à pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'épouser Céleste Lévesque.
Alors le père s'était fâché. Pourquoi? Par moralité? Non sans doute. La vertu d'une fille n'a guère d'importance aux champs. Mais son avarice, son instinct profond, féroce, d'épargne, s'était révolté à l'idée que son fils élèverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-même. Il avait pensé tout à coup, en une seconde, à toutes les soupes qu'avalerait le petit avant de pouvoir être utile dans la ferme; il avait calculé toutes les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que boirait ce galopin jusqu'à son âge de quatorze ans; et une colère folle s'était déchaînée en lui contre Césaire qui ne pensait pas à tout ça.
Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée:
--C'est-il que t'as perdu le sens?
Alors Césaire s'était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités de Céleste, à prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coûterait l'enfant. Mais le vieux doutait de ces mérites, tandis qu'il ne pouvait douter de l'existence du petit; et il répondait, coup sur coup, sans s'expliquer davantage:
--J' veux point! J' veux point! Tant que j' vivrai, ça n' se f'ra point!
Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l'un et l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion, avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même inutilité.
C'est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d'aller demander l'aide de leur curé.
En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il s'était mis en retard par sa visite au presbytère.
Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre sur leur pain, après la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par la chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers, essuyer les verres, et tailler à l'avance les croûtes pour le déjeuner de l'aurore.
Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitôt; et le prêtre parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupçons, et, prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l'abbé Raffin lui mit la main sur l'épaule et lui hurla contre la tempe:
--J'ai à vous causer, père Amable.