Chapter 8
--Je m'en doute, madame.
--Fort bien, ma fille..., et cela ne vous... ne vous ennuie pas trop?
--Oh! madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.
--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?
--Oh! madame, cela dépend tout à fait du tempérament de monsieur. Quand j'aurai vu monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre exactement à madame.
--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il n'est pas beau.
--Cela ne me fait rien, madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je demanderai à madame si elle s'est informée du parfum.
--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.
--Tant mieux, madame, j'aime beaucoup cette odeur-là!
Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de monsieur porte du linge de soie.
--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à devenir commun.
--C'est très vrai ce que vous dites-là!
--Eh bien, madame, je vais prendre mon service.
Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait que cela toute sa vie.
Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
Il me demanda aussitôt:
--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là!
--Mais... ma nouvelle femme de chambre.
--Où l'avez-vous trouvée?
--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs renseignements.
--Ah! elle est assez jolie!
--Vous trouvez?
--Mais oui... pour une femme de chambre.
J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.
Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à madame que ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile!
--Ah! vous avez déjà essayé?
--Non, madame, mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie de m'embrasser en passant à côté de moi.
--Il ne vous a rien dit?
--Non, madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de ma voix.
--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
--Que madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire pour ne pas me déprécier.
Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais rôder toute l'après-midi par la maison; et ce qu'il y avait de plus significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre.
Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide:
--C'est fait, madame, de ce matin.
--Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ça s'est bien passé!...
--Oh! très bien, madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle désire le flagrant délit.
--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
--Va pour jeudi, madame. Je n'accorderai plus rien jusque-là pour tenir monsieur en éveil.
--Vous êtes sûre de ne pas manquer?
--Oh, oui, madame, très sûre. Je vais allumer monsieur dans les grands prix de façon à le faire donner juste à l'heure que madame voudra bien me désigner.
--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
--Ça va pour cinq heures, madame; et à quel endroit?...
--Mais... dans ma chambre.
--Soit, dans la chambre de madame.
Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures juste.... Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande.... Ah! ah! ah! ça y était en plein... en plein... ma chère.... Oh! quelle tête!... quelle tête!... si tu avais vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile! Ah qu'il était drôle.... Je riais, je riais.... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon mari.... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant nous... devant nous.... Il boutonnait ses bretelles... que c'était farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite.... Elle pleurait... elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse.... Si tu en as jamais besoin, n'oublie pas!
Et me voici.... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de suite. Je suis libre. Vive le divorce!...
Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, songeuse et contrariée, murmurait:
--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?
MADAME PARISSE
I
J'étais assis sur le môle du petit port Obernon, près du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.
La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, l'entourant d'une fleur d'écume; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.
Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité, éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui; quelques nuages d'argent flottaient tout près des sommets pâles; et de l'autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.
C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l'oeil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le coeur.
Je dis à mon compagnon, M. Martini, un méridional pur sang: «Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.
J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant.
J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.
Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant.
Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers d'Homère me reviennent en tête; c'est une ville du vieil Orient, ceci, c'est une ville de l'Odyssée, c'est Troie! bien que Troie fût loin de la mer.»
M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: «Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les Phocéens de Marseille, vers l'an 340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire «contre-ville», ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.
«Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville municipale; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
«Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...»
Il continuait. Je l'arrêtai: «Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est point, sur l'autre bord de la Méditerranée, qui éveille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héroïques.»
Un bruit de pas me fit tourner la tête; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: «C'est Mme Parisse, vous savez!»
Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger Troyen me confirma dans mon rêve.
Je dis cependant: «Qui ça, Mme Parisse?»
Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire.
J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu grasse.
Et M. Martini me conta ceci.
II
Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue forte et triste.
Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours trop large.
Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré durant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.
Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de forêt de pins éventée par toutes les brises du large.
Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été, respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils? Le sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de la belle et fraîche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court de pattes et ventru, rentrait pour souper.
À force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être; et à force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à côte.
Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes.
Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets quelconques; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.
Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l'air de les entendre.
Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre à son violent désir.
Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: «Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.»
Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un air fâché.
Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, dès l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule.
Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots: «Ce soir, dix heures.» Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.
La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner et à se parfumer.
Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme: «Ma chérie, affaires terminées. Je rentre ce soir train neuf heures.--Parisse.
Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la soupière sur le parquet.
Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte; et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il demanda du papier, et écrivit:
«Madame,
«_Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur mon honneur d'officier._
«Jean de Carmelin.»
Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité.
Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait après lui; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche froissée de M. Parisse:
«Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il m'est même impossible de vous communiquer le contenu. Vous allez faire fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile _manu militari_. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me connaître.
Vous avez bien entendu?
--Oui, mon commandant.
--Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher capitaine.
--Oui, mon commandant.
--Voulez-vous un verre de chartreuse?
--Volontiers, mon commandant.»
Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en alla.
III
Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.
L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros et petit, M. Parisse.
Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main, pour gagner la ville éloignée d'un kilomètre.
Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.
Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et délibérèrent; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître leurs noms.
Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les menacèrent de tirer; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.
Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.
L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le jour dans le salon des voyageurs.
Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours vert, trop effrayés pour songer à dormir.
La nuit fut longue pour eux.
Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.
Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs sacs abandonnés.
Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint lui-même les reconnaître et les interroger.
Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.
Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin avait été sévèrement puni.
IV
M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade terminée. Elle passa gravement, près de moi, les yeux sur les Alpes dont les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil.
J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui avait osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et compromettre tout son avenir.
Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât, après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.
L'avait-elle revu? L'aimait-elle encore? Et je songeais: «Voici bien un trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir l'âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau, fort comme Achille, et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette abandonnée!»
JULIE ROMAIN
Je suivais à pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en allant à grands pas sur une route? On marche dans la lumière, dans le vent qui caresse, au flanc des montagnes, au bord de la mer! Et on rêve! Que d'illusions, d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une âme qui vagabonde! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en vous avec l'air tiède et léger; on les boit dans la brise, et elles font naître en notre coeur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim, excitée par la marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent comme des oiseaux.
Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l'Italie, ou plutôt ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la représentation de tous les poèmes d'amour de la terre. Et je songeais que depuis Cannes, où l'on pose, jusqu'à Monaco où l'on joue, on ne vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de l'argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce jardin de roses et d'orangers, toutes les basses vanités, les sottes prétentions, les viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est, rampant, ignorant, arrogant et cupide.
Tout à coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre à chaque détour de la montagne, j'aperçus quelques villas, quatre ou cinq seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage de sapins qui s'en allait au loin derrière elles par deux grands vallons sans chemins et sans issues peut-être. Un de ces chalets m'arrêta net devant sa porte, tant il était joli: une petite maison blanche avec des boiseries brunes, et couverte de roses grimpées jusqu'au toit.
Et le jardin: une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes les tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en était rempli; chaque marche du perron en portait une touffe à ses extrémités, les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des grappes bleues ou jaunes; et la terrasse aux balustres de pierre, qui couvrait cette mignonne demeure, était enguirlandée d'énormes clochettes rouges pareilles à des taches de sang.
On apercevait, par derrière, une longue allée d'orangers fleuris qui s'en allait jusqu'au pied de la montagne.
Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom: «Villa d'Antan.»
Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui semblait poussée dans un bouquet.
Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit:
--C'est Mme Julie Romain.
Julie Romain! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.
Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée surtout! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures retentissantes! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice? Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici, dans cette maison! La femme qu'avaient adorée le plus grand musicien et le plus rare poète de notre pays! Je me souvenais encore de l'émotion soulevée dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là.
Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite; elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait alors; ils avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île antique, fille de la Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure Palerme et qu'on appelle la «Conque-d'Or.»
On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient penchés sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme pour se jeter au fond du gouffre de feu.
Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.
L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes.
Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs.
Je n'hésitai point, je sonnai.
Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air gauche, aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être savait-elle mon nom et consentirait-elle à m'ouvrir sa porte.
Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre; et il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en mon honneur.
Puis, je restai seul.
Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles, celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle, blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa bouche gracieuse et de son oeil bleu; et la peinture était soignée, fine, élégante et sèche.
Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.
Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.