La petite roque

Chapter 3

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Il faillit jeter le corps à l'eau: mais une autre impulsion le poussa vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.

Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à l'heure ordinaire en racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade.

Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de brute, comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit, torturé par la peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son réveil.

Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la façon des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes catastrophes.

Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le coeur. A ce moment il faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C'est moi.» Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère.

Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il fut calme, maître de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils suspectaient.

Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il maîtrisât ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur; il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin impérieux de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses, le tint debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.

Ce n'était point qu'il fût harcelé par des remords. Sa nature brutale ne se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il respectât l'Église, par politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni châtiment, ni récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du siècle dernier; et il considérait la Religion comme une sanction morale de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par les hommes pour régler les rapports sociaux.

Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût semblé une chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce de tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au coeur, gardé dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur, avec dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui, attendant sans cesse le moment de réapparaître.

Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes; mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs. Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses et les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit opaque, plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où l'on sent errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger inconnu, proche et menaçant! Lequel?

Il le sut bientôt. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un soir qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il attendit, inquiet, le coeur battant; la draperie ne bougeait plus; puis, soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait. Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez lui des voleurs.

Était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aperçut une lueur, une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha son visage du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur rampait au bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore, Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur devint une clarté, et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la mousse.

Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y resta quelques minutes l'âme en détresse, puis il s'assit et se mit à réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime jetât en lui, parfois, la vision de la morte.

S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: «Que vais-je faire, si cela recommence?» Et cela recommencerait, il le sentait, il en était sûr. Déjà la fenêtre sollicitait son regard, l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientôt s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué, cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élança et le saisit d'une main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la vie.

Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitôt le désir le reprit de regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé, elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux.

Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil. Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit, croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours, invinciblement. A force de chercher à voir, il aperçut quelques étoiles; et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les carreaux avec ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là bas, sous les arbres, le corps de la fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre autour de lui!

Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au matin, la tête cachée sous l'oreiller.

A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommençait. A peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme pour appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au lieu du crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas, ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air, vers la fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était venue le jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus, sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il le regardait, ce rideau, d'un oeil fixe, s'attendant sans cesse à voir sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là, sous l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge de la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre dans le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son coeur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais souffert.

Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonçant le jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre; et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil inquiet et fiévreux, où il recommençait souvent en rêve l'épouvantable vision de ses veilles.

Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à peine, hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante.

Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les morts ne reviennent point, et que son âme malade, son âme obsédée par une pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause de son supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle, appelée par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait pas, qu'il n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire; et il se résolut à mourir, plutôt que de supporter plus longtemps ces tortures.

Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide. Car il tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on soupçonnait la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqué, à l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du forfait.

Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa de lui casser les reins.

Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son revolver, et puis il n'avait pas osé tirer.

L'heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lâche maintenant qu'il avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié, décidé, maître de son courage et de sa résolution; à présent, il était faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.

Il balbutiait: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus»; et il regardait avec terreur, tantôt l'arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.

Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu, mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet, regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où luisait son revolver.

Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il faut en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à prendre aucune résolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme, il retourna cacher sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.

Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation, aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son âme, avouant son crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi les gens qu'il connaissait? Le médecin? Non. Il raconterait cela plus tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son esprit. Il allait écrire au juge d'instruction, qu'il connaissait intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de détruire sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sûr, discret, incapable même d'une parole légère. C'était un de ces hommes qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur seule raison.

A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son coeur. Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement, puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tête la première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une secousse et se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.

Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie d'angoisses, pas un détail des tortures de son coeur, et il termina en annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que jamais on n'accusât sa mémoire.

En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était venu. Il la ferma, la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers, courut jusqu'à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la ferme, et quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite, referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.

Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!

Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil, comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête, regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin.

A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait renaître dans cette belle aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait, l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir, l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits vigoureux de son corps actif et puissant.

Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore! Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence, d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas vue, l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur autre chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?

Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.

Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même temps que le piéton.

L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques papiers déposés là par les habitants du pays.

Renardet lui dit:

--Bonjour, Médéric.

--Bonjour, m'sieu le maire.

--Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boîte une lettre dont j'ai besoin. Je viens vous demander de me la rendre.

--C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.

Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point couché.

L'homme demanda: «C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire?»

L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit contenance, balbutia: «Mais non... mais non.... Seulement, j'ai sauté du lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous comprenez?...»

Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien soldat.

Il reprit: «Qué lettre?»

--Celle que vous allez me rendre.

Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux élections.

Il demanda: «A qui qu'elle est adressée, c'te lettre?

--A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon ami!»

Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait. Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une faute grave ou de se faire un ennemi du maire.

Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte que coûte.

Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:

--Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la justice, j'peux pas.»

Une angoisse affreuse étreignit le coeur de Renardet, qui balbutia:

--Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.

--J'peux pas.

--Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je vous dis que j'en ai besoin.

--Non. J'peux pas.

Un frisson de colère passa dans l'âme violente de Renardet.

--Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi, et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous ordonne maintenant de me rendre ce papier.

Le piéton répondit avec fermeté: «Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!»

Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui enlever son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant, leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon devoir, moi!»

Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant comme un enfant qui pleure.

--«Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.»

L'homme tourna les talons et se mit en route.

Renardet le suivit, haletant, balbutiant:

--«Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous entendez, mille francs.»

L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai votre fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que ça vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites... cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille francs.»

Le facteur se retourna, la face dure, l'oeil sévère: «En voilà assez, ou bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.»

Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée.

Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.

Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lança dans le vide, les deux mains en avant.

Médéric s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident; et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.

L'ÉPAVE

C'était hier, 31 décembre.

Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers.

Georges me dit:

--Tu permets?

--Certainement.