La petite mademoiselle

Part 9

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Cette modeste cérémonie suivait son cours, en présence de quelques ouailles, quand celles-ci eurent l’étonnement d’entendre résonner la voix enrouée d’un orgue-chaudron qui n’avait pas parlé depuis des lustres. C’était un affreux instrument, sorte de _tacot_ de la musique, jadis acheté d’occasion dans une basilique de banlieue. Depuis longtemps on avait dû renoncer à en faire usage. Le _bourdon_ et le _prestant_ s’y confondaient; son rythme devenait poussif; et quand on risquait le _Grand Jeu_, il semblait qu’un vol de canards enragés se fût déchaîné dans l’abside. Néanmoins, Berthe, déjà bonne petite Sainte Cécile, réussit à dompter ces éléments et plaqua de nobles accords. Noémi soufflait. Tout à coup, une voix s’éleva «pareille au bruit des Grandes Eaux» comme la voix apocalyptique. C’était l’organe de Mademoiselle, qui chantait _Sulla tomba oscura_, de Beethoven. Les ondes sonores emplirent le vaisseau avec une richesse incroyable, si l’on en croit la rumeur populaire et, peut-être, avec un style surprenant. Mais personne ne se trouvant là qui pût en juger, la chose resta obscure, comme la tombe du morceau.

Les fillettes certifièrent avec exaltation que «c’était magnifique». Une femme de chambre, secrètement interrogée, répondit qu’elle «se croyait au théâtre». Des paysans affirmèrent que ça leur avait paru «bien gentil». Des voisins, un maréchal-ferrant et des batteurs de fléau, que le timbre fit s’interrompre de leur bruyant labeur, n’étaient pas loin de penser, dans ce bourg encore dévot, qu’il ne s’agît là d’un miracle. Le chant fut perçu à une grande distance. Un sourd l’entendit. Un vitrail se brisa.

Pour éviter de nouveaux désagréments, la famille feignit d’ignorer.

Quant à Monsieur le Curé, il se déclara flatté du rehaut qu’un tel concours apportait à cet humble obit célébré dans sa paroisse; mais, d’une part, l’exception pouvait créer des jalousies; et de l’autre, une santé (la sienne) qui exigeait des ménagements, s’accommoderait mal d’une récidive aussi sonore; le saisissement causé par un tel mélange du grave et de l’aigu lui ayant, à ce brave desservant, au beau milieu du _memento_, ce fut son expression, «donné des tranchées».

LVI

Seule, la petite Berthe rencontra sa Gouvernante, dans un corridor, à l’heure des apprêts du départ. Mademoiselle l’embrassa et lui dit son chagrin de n’avoir pu réaliser, avant ces événements, une belle audition de Walt Witmann, à laquelle elle attachait une importance toute particulière; mais qu’elle regrettait surtout de devoir partir sans avoir pu faire interpréter, par sa chère petite élève, _le pas de la Joueuse d’osselets, dansant de joie, sur le rivage de Chalcis, en face de la Mer_. Cette danse devait être exécutée, pieds et jambes nus. Miss Winter avait, dans cette intention, correspondu avec la Maison Liberty, qui venait d’expédier les paquets.

Et la fillette pleura, en admirant la mousseline de soie.

LVII

Tout le monde était au salon, quand Mademoiselle quitta sa chambre pour se rendre à la gare. Personne ne sortit pour lui dire adieu. Ce qui restait dû de ses appointements lui avait été remis par une femme de service, et dans une enveloppe cachetée. Pas un mot de remerciement n’accompagnait la somme. L’Institutrice répondit par un «solde de tout compte» qu’elle avait signé et déposé parmi des cartes de visites, sur le plateau de Danaos. Ce devoir accompli, elle descendit le perron. Seul, Prosper, le maître d’hôtel, l’accompagna jusqu’à la voiture, en portant les sacs et les skis de la répudiée, à laquelle il souhaita bon voyage. Elle lui glissa un billet de cinquante francs, dans la main, qu’elle serra.

Il avait toujours eu un faible pour la Gouvernante, qu’il servait avec soin, la protégeant contre les rancunes de l’office. Un soir de grand dîner, à l’heure de la desserte, Miss Winter traversait la salle à manger pour transmettre un ordre. Elle aperçut le vieux serviteur en train de boire ce qui restait d’un vin de dessert qu’elle avait laissé. Il se tourna vers elle, et s’excusa, en ajoutant avec bonhomie: «Mademoiselle est la seule qui ne me dégoûte pas ici.»

LVIII

Le soir du départ de la Gouvernante, Noémi eut des convulsions. Sa douleur, un instant muette, avait éclaté avec excès. C’était une enfant un peu bornée, pour laquelle Mademoiselle multipliait les neuvaines, à Saint Goar, patron des «demeurés».

L’enfant s’était prise, pour son Institutrice, d’une passion incroyable. On craignit pour ses jours. Elle fut, une huitaine, entre la vie et la mort. Quand elle se releva, elle était fort pâle. Une légère déformation de visage survécut à l’attaque et «pourrait bien ne jamais disparaître», au dire du Docteur qui exigea, sous peine de rechute, que le nom de Miss Winterbottom ne fût jamais prononcé, en entier, devant son ancienne élève.

LIX

Les jours qui suivirent le départ de l’Institutrice amenèrent la découverte d’une succession de pot-aux-roses.

D’abord, elle avait laissé, pour les enfants, deux cadeaux de Première Communion, deux volumes trop beaux, d’anciennes éditions, aux reliures rares; l’une d’elles--et cela augmentait encore le délit--aux armes de la Pompadour!...

Le premier de ces deux livres, pour Berthe, c’était _Les Sept Châteaux de l’Ame_, de Sainte Thérèse, sur lesquels elle avait tracé cette épigraphe de Swedenborg:

«La présence des enfants constitue une grande part du Ciel.»

Le second, c’était, pour l’autre communiante, _les Dix-Huit Pas d’Angèle de Foligno_. Sur cet opuscule, Mademoiselle avait inscrit ces deux vers de Victor Hugo:

«Je regarde une rose faire Sa première Communion.»

«Tout cela est impie et fou!» s’était écriée la Comtesse. Et elle avait confisqué les ouvrages.

Ensuite, une courrier continua d’arriver, qu’Henriette prit sur elle de décacheter, pour s’assurer qu’il ne contenait rien qui fût attentatoire à la dignité de la maison, Ce fut agir sagement. Elle découvrit que l’Étrangère entretenait des relations suivies avec l’_Intermédiaire du Chercheur_ et le _Petit Office des Curieux_, que son érudition touche-à-tout lui permettait de renseigner sur des textes dont on ignorait la provenance.

C’est ainsi que Miss Winter n’ayant pu notifier assez tôt son changement de place, une lettre de remerciements la chercha encore au Vert-Marais. Elle provenait d’un correspondant, pour qui l’Insulaire avait retrouvé le berceau de deux étranges phrases. La première disait simplement: «Plusieurs autheurs dignes de foy disent qu’il y a des hommes, lesquels ont assez de lait aux mamelles pour nourrir un enfant. Ce qui prouve que ce n’est pas la suppression des ordinaires qui fait que les femmes en ont lorsqu’elles sont nourrices...» etc.

A son tour, l’autre phrase s’exprimait ainsi: «Chez les peuples primitifs, l’homme et la femme sont souvent difficiles à distinguer l’un de l’autre.»

La lettre contenait des timbres-poste, destinés à un règlement. L’Irlandaise n’ayant pas laissé d’adresse, la Comtesse les employa pour sa correspondance et en versa le montant à la Caisse des Enfants de Marie.

Il vint aussi une épître d’un bouquiniste qui avertissait sa cliente qu’il tenait à sa disposition l’_Éloge du Pou_, de Heinsius, et ne tarderait pas à lui procurer, selon la demande qu’elle en avait faite, _l’Art de méditer sur la garde-robe_.

Une enveloppe fut encore trouvée, à l’adresse de Mariani. Elle contenait ces simples mots: «Dans Enrico Caruso, il y a Coca.»

LX

Mais ce n’était encore rien; il y eut plus extraordinaire. En visitant la salle d’études, le Comte trouva, derrière un meuble où l’objet avait glissé, un cahier qui portait ce titre, inscrit de la main du Professeur:

QUESTIONNAIRE

POUR L’ANNÉE CONSÉCUTIVE A LA PREMIÈRE COMMUNION

Quel est le peuple chez lequel les femmes conçoivent à cinq ans et meurent à huit?--Quel est celui dont l’odeur fait fuir les crocodiles?--Quelle partie du monde a donné naissance à des hommes qui portent, dans un œil, une prunelle double, et dans l’autre, l’effigie d’un cheval?--En quelle autre région du globe les hommes ont-ils les pieds tournés en dedans, et huit doigts à chaque pied?--Dans quelles circonstances les femmes mettent-elles au monde des enfants privés d’ongles?--Comment se nomme le serpent qui a une tête au bout de la queue?--Est-il vrai que l’ibis puisse être considéré comme l’inventeur du clystère?--Quel est l’oiseau qui devient chauve à la saison des raves?--Dans quel pays les perdrix ont-elles deux, cœurs?--Quelle sorte d’animal est appelé «ficedule» en automne et, l’hiver, «mélancoryphe»?--Quelle est la durée de la vie des ichneumons?--Quel rapport unit les lobes du foie de la souris avec les phases de la Lune?--Pourquoi les fourmis ne touchent-elles pas au second des lobes du foie de la grenouille buissonnière?--Le nom de l’animal dont le second estomac présente un tuf noirâtre propre à servir de remède dans les accouchements laborieux?--La vulve d’une truie primipare est-elle préférable quand elle s’appelle _ejectitia_ ou lorsqu’elle se nomme _porcaria_?--Le nom du vent qui féconde les cavales, en Espagne?--Le nom de la pierre qui présente une sorte de grossesse?--Celui des œufs pondus par certaines poules, sans l’approche du mâle?--Quel prix fut payé le rossignol blanc que l’on offrit à Agrippine?--A quelle espèce appartenait le poisson qui, sous le règne de Caligula, fut payé onze cent soixante-huit de nos francs, par Asinius Celer?--De quel bois étaient les tables dont il est dit que Cicéron en posséda une, qui valait deux cent dix mille francs de notre monnaie; Juba, une autre de deux cent soixante-deux mille francs; et Céthègus, une troisième, de deux cent quatre-vingt-quatorze mille?--Quel est le Roi d’Épire dont le gros orteil guérissait des affections de la rate; le Prince qui vint au monde les pieds les premiers; quelle est la Princesse qui couva un œuf de poule et le fit éclore; celle qui traînait à sa suite cinq cents ânesses pour son bain de lait?--A quel vin Livie Augusta, qui passa quatre-vingt-deux ans, attribuait-elle sa longévité?--Quelles sont les phases de la Lune que Tibère observait pour se faire couper les cheveux?--Quel territoire avait fourni les juments hermaphrodites qui s’attelaient au char de Néron?--Le nom de cette ancienne Romaine qui n’a jamais craché et de ce personnage consulaire qui n’a jamais éructé?--Le nom de ce Grec qui récitait, comme s’il les avait eus sous les yeux, tous les livres d’une bibliothèque; de cette comédienne qui parut sur le théâtre pendant cent ans; de cet historien qui paya vingt et un mille de nos francs un plat de langues d’oiseaux _ayant parlé_; de ce personnage qui, proscrit par les triumvirs, fut trahi, dans sa cachette, par les parfums qu’il exhalait; de cette femme qui mit des boucles d’oreilles à une murène qu’elle aimait; de cette joueuse de lyre du Roi Ptolémée, qui fut chérie à la fois par une oie et par un bélier; du poète dont la maîtresse obtint les faveurs d’un éléphant; de l’arbre pour lequel se passionna l’orateur Passiénus Crispus, au point de l’arroser avec du vin, de l’étreindre, et de se coucher auprès de lui?--Le changement des femmes, en hommes, est-il une fable?--Sous quels consulats une fille devint-elle garçon, à Casinum; et Arescon (lequel avait porté le nom d’Arescuse et pris mari) prit-il femme, après qu’il lui eut poussé de la barbe?

Puis, comme grisé par ce tournoiement d’exceptions et cette valse de monstruosités, le questionnaire s’achevait sur cette bacchanale:

Est-il vrai qu’une baguette de myrte, portée à la main, exempte de fatigue les voyageurs; que le faîne donne de la gaîté aux cochons; qu’il y ait des arbres qui dorment; que les cailles soient sujettes à l’épilepsie; que les perdrix soient lubriques au point qu’il leur suffise, pour concevoir, d’entendre la voix du mâle; que la femme d’Egnatius Mecenius ait été tuée à coups de bâton, pour avoir bu du vin au tonneau; qu’un serpent ait aboyé, lors de l’expulsion des Tarquins; que le seul remède contre la rage soit la racine de cynorrhodon; que Sémiramis ait été amoureuse d’un cheval _usque ad coïtum_; que l’eau dans laquelle on a trempé une chouette soit souveraine contre la pépie; que Zanclès de Samothrace ait vu repousser ses dents à l’âge de cent années; qu’Aristodème de Messènes, qui tua trois cents Lacédémoniens, avait le cœur velu; que le caritoblepharon soit efficace dans les philtres d’amour?... Et cætera, et cætera.

Sur la fin de cet opuscule, Mademoiselle affirmait ne pas vouloir borner à la seule antiquité son exégèse tératologique, mais l’appliquer à toutes les époques de l’Histoire, et la conduire jusqu’à nos jours.

Le Comte se félicita du hasard qui le faisait seul confident de ce manuel inouï. La nécessité d’en cacher l’existence à son épouse ne lui parut pas douteuse; mais il crut devoir consulter sa mère, sans lui détailler le factum. Comme il l’interrogeait sur le placement auquel semblait, suivant elle, devoir aboutir tant de science, la vieille répondit: «Dans les latrines.»

Charles songeait à suivre le conseil; survint Demelly, qui s’offrit à escamoter le répertoire litigieux et, l’ayant obtenu, sous condition de silence, rentra chez lui pour vérifier, dans de poudreux bouquins, l’exactitude, qui s’avéra, de tout ce que son ami tenait pour des agues ou des loufoqueries.

LXI

Averti par cette fâcheuse trouvaille, Charles craignit qu’Henriette n’en fît quelqu’une du même genre et ne se rencontrât, à son tour, avec un nouveau spécimen des compilations de Miss. Ténébreusement, il continua ses fouilles. Bien lui en prit. D’un calepin encore traînant et que Jacques déchiffra, il résulta que l’Institutrice préparait un Essai sur Mademoiselle Deluzy, celle de ses sœurs en servitude rebellée, que l’Histoire a rendue responsable d’un crime historique. L’Étrangère rédigeait aussi un mémoire sur la Papesse Jeanne, et un autre sur la Chevalière d’Éon, sans oublier une étude approfondie sur le cas de Madame Bulteau.

Il y avait encore une «Lettre aux Survivants de l’Aristocratie». Cette lettre débutait ainsi: «Vous êtes ce qui reste des palmes de ce beau châle de cachemire, que représentait naguère ce noble groupe dont vous faites encore partie, d’autant plus respectable qu’il est vaincu. Ces palmes, portées par vos ancêtres (qui les transposaient dans l’ordre de la gloire), elles sont rongées par ces grosses mites qui s’appellent Mesdames... (il y avait les noms!) Or, au lieu de leur opposer le camphre de votre dédain, vous leur souhaitez bon appétit, que dis-je? vous gobez leurs dîners!»

Des notes pour la rédaction de ces divers travaux s’entrecoupaient d’adresses et de panacées: les «lotions kallo-poïétiques», le «plastikos», un masque à porter, la nuit, pour empêcher les «boursouflures en bajoues et les mentons superposés»; la «toile divine», un préservatif contre la patte d’oie, lequel se pouvait employer «partout où les rides sont susceptibles de se produire». Enfin, un «corset dermophile, pour la réfection de la gorge.»

Mademoiselle préconisait encore l’efficacité des lunettes rouges, contre le mal de mer, l’emploi de la bière pour le lavage des cheveux dorés; mais, en revanche, voyait toutes sortes d’inconvénients sibyllins à la mode des oiseaux naturalisés, pour la garniture des chapeaux, non moins qu’à l’usage des robes vertes.

Le carnet ne fut pas jugé digne de rejoindre le questionnaire abracadabrant, et dut se contenter du sort auquel ce dernier s’était vu condamner par la Némésis de la châtelaine.

Ceux qui seraient tentés de juger sévère une pareille décision, changeront-ils d’avis, en apprenant qu’à tout ce fatras se joignait un projet de brochure: _De l’heureux emploi des cocus dans les Administrations_?

L’Insulaire prétendait avoir observé que le cornard, pour se réhabiliter de ce qui lui avait mérité ce titre, ne demandait qu’à faire montre et preuve, sur tous autres terrains que celui du lit, d’une infinité de trésors et de valeurs.

LXII

Il était huit heures du matin; Charles, encore au lit, finissait de prendre son café au lait. Il fumait un cigare initial, auquel il attribuait un pouvoir laxatif et qu’il désignait, à cause de cela, d’un titre à la fois ridicule et indécent. Le fumeur fut étonné de voir reparaître Prosper, qu’il savait, à ce moment-là, occupé ailleurs, pour un temps assez long: le jardinier voulait parler à Monsieur le Comte.--Çà, c’était plus qu’insolite, extraordinaire. Bourgault (Mademoiselle, on s’en souvient, l’avait surnommé Pilois) ne sortait guère de son potager, tout juste pour apporter les légumes à la cuisine et, les fruits, à l’office. On le fit monter. D’abord, dans ses galoches plates qui sont comme la doublure des sabots quittés, il se balança, d’un pied sur l’autre, au-devant du lit de son maître, et faisant passer, de droite à gauche, sa casquette qu’il tenait à la main, d’un air ensemble embêté et tragique. Charles l’observait en se grattant la tête, interrogatif et un peu niais.

«Qu’y a-t-il?» demanda enfin ce dernier.

«Il y a, Monsieur le Comte,--lui répliqua l’employé,--que je viens de faire une découverte qui n’est pas ordinaire...» Il s’expliqua. Bellotte, la chienne de chasse, qui l’accompagnait dans sa tournée matinale, était tombée en arrêt devant une touffe de dahlias, puis, après avoir gémi, hurlé, donné des signes d’inquiétude et de dégoût, se mit à déterrer du massif un objet affreux, que le témoin prit, à distance, pour un long gant déchiqueté, mais qui, finalement, se trouva être un bras, un bras humain, mi-desséché, mi-putréfié, hideux et fétide. Bourgault l’avait caché sous une cloche à melons, dans une cabane.

Charles écoutait ahuri, hébété, stupide: «Êtes-vous bien sûr--dit-il--que ce n’est pas une peau de lapin, ou quelque charogne amenée à cet état par l’humidité de la terre?--Bourgault se montra froissé: «Si Monsieur me croit capable de prendre un bras d’homme pour une peau de lapin--fit-il--Monsieur peut venir voir.»

Charles le congédia et lui donna rendez-vous dans l’Orangerie, après avoir recommandé le silence. Il n’y avait pas de quoi se vanter de ces trouvailles-là.

Une heure après, d’Entragues arrivait chez Demelly, l’horrible objet s’étant trouvé cruellement conforme au signalement du jardinier. Toute idée de crime semblait néanmoins devoir être écartée; personne n’avait disparu dans le pays.

Le voisin bouquinait déjà, dans son cabinet de travail. Charles fut surpris, mécontent même de le voir sourire à son récit pathétique. L’embarras, qui sait? peut-être les tracas policiers où un tel incident pouvait jeter de vieilles relations, y avait-il là motif de s’égayer, pour un ami de vingt ans?

«Rassure-toi, mon vieux--conclut celui-ci--c’est encore un tour de ta gouvernante.» Et il rappelait l’arrivée de certain envoi, quelques semaines passées, une caisse, encore une caisse! expédiée par une clinique; puis l’emprisonnement, sous prétexte de migraine, de l’Institutrice enfermée dans sa chambre comme dans une ville assiégée, au point de se faire passer des vivres par la fente d’une porte qui laissait, elle, passer une odeur fade, un relent nauséeux que ne s’expliquaient pas les domestiques. Plus de doute, Miss Winter s’était fait expédier, par un carabin, un fragment de cadavre, pour ses études d’autopsie et de dissection, dont, à ce moment-là, elle était férue.

Charles, convaincu et penaud, tout de même requinqué par tant de vraisemblance, remonta dans sa charette anglaise. Demelly était décidément l’ami sûr. Madame même ne serait pas mise au courant. Bourgault, à la nuit tombée, inhuma, dans le voisinage d’une mare aux grenouilles, le fragment brachial de ce qui avait été un peu d’humanité vivante et dolente.

Plus tard, les deux voisins se souvinrent de l’air allègre et amène dont Miss avait étonné, en sortant de son incarcération volontaire. On crut qu’elle s’était purgée. Tout le jour, elle fut de complaisance inlassable, de grâce agressive, au point de tourmenter de _tarentelles_ et de _toccatas_, de _polonaises_ et de _chacones_, jouées avec un brio qu’on ne lui connaissait pas, le piano de la famille.

Et Demelly se rappela ce détail, qui l’avait alors intrigué: une légère tache mêlée de noir et de rouge, qui, sur le poignet en lingerie de la pianiste, mettait une gouttelette de sang caillé, pareille à une bête à bon Dieu, attirée par les accords de Chopin et de Liszt.

LXIII

Mademoiselle eut une de ces chances dont la Providence bienveillante--ou le Hasard aveugle--entrecoupe parfois la déveine. Elle fut engagée, séance tenante, dans un intérieur Italien dirigé par une veuve qui voulait faire apprendre l’anglais à sa fillette. Cette Dame demeurait avec son frère. Tous deux avaient hérité une collection extraordinaire, d’un vieux prêtre, sorte de Cousin Pons Florentin, autant dire un Sauvageot de la Péninsule.

Il y avait là, sans compter les toiles célèbres et les meubles historiques, toutes les majoliques, des églomisés, des arcenciélés et des murrhins, des champlevés, des bronzes patinés, des marbres blonds, des ivoires fouillés et dorés, des cuirs gaufrés, des bois ajourés, des porcelaines intactes dont les débris auraient eu plus d’éclat et plus de valeur que des émeraudes et des turquoises; il y avait des lustres qui paraissaient des jets d’eau solidifiés, des brocatelles plus lourdes que des orfrois, des cuivres qui auraient pu servir de bijoux à une Joséphine. Les connaissances de Miss Winter seraient précieuses pour l’établissement d’un catalogue dont la rédaction alternerait avec les dictées étrangères. On s’applaudissait mutuellement d’une rencontre qui semblait devoir donner satisfaction d’un côté et de l’autre, d’autant mieux qu’une part de l’initiative en revenait à Demelly. En confidence, peu après son départ, Mademoiselle lui ayant écrit, il l’avait secrètement adressée à un gros bonnet du Pacifisme qui, d’emblée, avait offert ce poste.

Soudain, tout se gâta.

Pour la première fois depuis l’arrivée de l’Institutrice, la famille reçut. Le sanctuaire, naguère jalousement gardé par l’abbé fameux, on le vit envahir par des invités qui ressemblaient à une bande d’excursionnistes Cook. Tout cela circulait parmi les chefs-d’œuvre, avec infiniment moins de compréhension que les personnages de _l’Assommoir_, au milieu des tableaux du Louvre. Coupeau, lui, goguenardait devant les cuisses de l’Antiope. Aucun de ces invités ne souriait même devant un nu de Cranach ou une fantaisie de Breughel. Tous ces gens étaient faits pour passer leur vie dans une pièce tendue d’un papier à quinze sous le rouleau, répétant à satiété une scène de guinguette ou une bergerie Louis XVI. C’était aussi comme les pensionnaires du Professeur Plume, qu’on aurait lâchés dans une pinacothèque privée. Mieux encore, on eût dit les Mercenaires de Salammbô, s’apprêtant à briser les coupes, avec d’autres choses d’art «dont ils ne comprennent pas l’usage», dit Flaubert, «et qui, à cause de cela, les exaspèrent». L’Irlandaise se souvint aussi de la belle parole de Villiers: «Nul ne comprend que ce qu’il peut _reconnaître_.» Personne ne reconnaissait rien.

Les bibelots non plus ne reconnaissaient pas de tels spectateurs. Une dame portait une coiffure en forme de rond de cuir, à propos de laquelle l’Insulaire eut un souvenir de famille. Elle pensa: «Le rond de cuir, c’est l’auréole de Bottom.» Une autre vieille grosse dame Yankee, Madame Boose, ressemblait à un «crapaud de Chantecler.... après le sifflet». Ainsi la jugea un artiste qui s’enfuit d’effroi. Une troisième dame parla d’Aimé Morot devant un Roger Van der Weyden. C’en était trop. Mademoiselle disparut.

On l’aurait jugée souffrante, si l’on avait pris garde à sa disparition, qui passa inaperçue.

Deux heures après, quand on s’avisa qu’elle était absente, un domestique vint dire qu’elle était partie.

«Vous voulez dire sortie», répliqua la veuve. Non, partie avec son bagage et pour toujours, sans réclamer le salaire dû, qu’on ne sut jamais où lui adresser.