Part 5
Ici l’avocate respira, prit un temps, pour s’irriter bientôt après, en lisant que la Duchesse de Rohan écrivait «dans la langue des dieux». Mais comme le compte rendu ajoutait qu’au dernier «Gibou» poétique de cette Dame, on avait entendu Monsieur Crottinet, l’Insulaire en conclut que c’était un des dieux sus-nommés et, tout de suite, cette constatation lui parut remettre les choses au point. Cependant Cassandre, qui succédait à Jonas, s’irrita contre la coupable complicité de la copie gratuite et de la demande d’insertion, qui se mettaient de mèche pour qualifier de «régal littéraire» ce qui n’était que rogatons sans littérature; parlant «du talent que l’on sait» quand il aurait fallu dire: que l’on sait... ne pas être; et de «louanges méritées», quand le langage d’une clef bien pensante aurait suffi à s’exprimer là-dessus. Et l’insertion concluait: «Il faut, une fois de plus, féliciter la Duchesse de Rohan, poète délicat elle-même, _des encouragements donnés aux poètes_, qui n’ont pas toujours la faculté de se faire entendre...»
La frondeuse rectifia: «Il faut, une fois de plus, blâmer la Duchesse de Rohan des encouragements donnés aux poètes qui n’ont pas de talent, à commencer par elle-même, etc., etc...»
Non, non, cent fois non, poursuivait le _discursus_ de l’énergumène, ce n’est pas mériter des Lettres que d’agir, en ceci, comme le fait cette Dame, c’est mériter des nasardes.
Les poètes, dignes de ce titre, trouvent toujours bien, une heure, le moyen d’élever la voix, quand leur chant vaut d’être entendu. Et cela, heureusement, tôt ou tard, rien ne saurait l’empêcher. Tel n’est pas, à de rares exceptions près, le cas de ceux que fait entendre la Duchesse; ceux-là ne relèvent que du silence et n’ont qu’à y gagner; lui, de même, tant de fois supérieur à l’ébranlement de l’air par des sonorités sans contrôle! Si, au contraire, l’auteur de tant de vers de terre-à-terre (chez qui, je crois, il fréquente, les jours où le thé a l’esprit de ne pas être poétique), obtenait de Monsieur Abel Bonnard qu’il récitât ses belles strophes sur l’Amour de la Maison, par exemple, ce serait «une autre paire de manches», comme dirait Henriette. Mais ce n’est pas tous les jours fête, et surtout pas ceux où les bons poètes qui, c’est plaisant à noter, se rendent volontiers Boulevard des Invalides, en temps ordinaire, se feraient plutôt pendre que de mêler leurs nobles accents à la confusion des langues.
Il y a les fillettes qui jouent à la Madame, les garçonnets qui jouent au soldat ou au cheval et, généralement, tous les enfants, qui jouent à la dînette. Tous ces diminutifs d’actes, sinon plus grands, du moins plus tardifs, ce sont les imitations, les simagrées, pour ne pas dire les singeries de l’âge, de l’armée, de l’équitation et de la cuisine. C’est de la sorte que, chez la Duchesse de Rohan, l’on joue à la poésie.
Le Professeur Dieulafoy, dont l’érudition aurait parfaitement suffi, en la circonstance, fit, un jour, à Monsieur Bourget, la grâce de lui demander un nom pour un simulateur de maladies. L’Académicien répondit: «Pathomime.» Que dirait l’auteur de _Cruelle Énigme_, si on lui proposait pour le jeu (fort inférieur au _bridge_ et au _puzzle_) qui se joue, chez la Duchesse de Rohan, le titre de Poétamime?
Mais tout cela n’était que joyeux et, au fond, assez inoffensif, si ce n’est pour celle qui en portait la peine dans le jugement de ses _vrais amis_, à jamais affligés de la voir sacrifier quelques pouvoirs et d’aimables dons, à ces vaniteuses turlutaines; ce qui était plus douloureux, c’était de lire, plus qu’avec fréquence, avec continuité, le nom de Madame Alphonse Daudet, parmi les assistants de ces «galéjades» que sa présence paraissait justifier, pour les personnes qui ne connaissent pas son goût sévère, sa fine raillerie, et son jugement sans mollesse. Que Mademoiselle Vacaresco applaudisse Monsieur Crottinet, ce n’est qu’assortiment; mais quelle proportion entre le grand nom de Lettres de l’auteur du _Petit Chose_, et ces petites choses? La méchante se voilait la face. Il n’aurait plus manqué que l’on vît là Madame Judith Gautier!..
Mais, après tout, elle n’eût que suivi, en cela, Monsieur Haraucourt, lequel, s’il admet de voir présider des banquets, soi-disant littéraires, par la Duchesse de Rohan, _considérée comme Poète_, prouve du même coup, et indubitablement, que ces banquets-là n’ont rien à voir avec les Lettres, même Hottentotes. Et nul n’est mieux à même d’en juger que Monsieur Haraucourt, probe écrivain français.
Car, _on ne saurait assez le redire_, si la Bonne Dame (qui ne vient, hélas! que pour ça!) n’exigeait pas de gâter le dessert, en s’y faisant servir et resservir ses petits fours poétiques, _nulle ne serait mieux qualifiée_, pour ce titre de Présidente. On n’en saurait trouver de plus affable. Mais, comme poète, on n’en saurait trouver qui remplisse moins les conditions.
Le tournant était périlleux. La Dame, comme Dame, éveillait de respectueuses sympathies, éminemment justifiées, mais qu’elle brûlait de transplanter incontinent sur le terrain de l’esthétique. Alors, quand elle n’avait pas affaire aux snobs et aux complaisants, ça ne marchait plus. Le fait est qu’elle n’avait pas encore obtenu d’un écrivain, un peu digne de ce nom, l’article apologétique. Monsieur Prévost lui-même, pourtant accessible aux musettes bleutées, faisait la sourde oreille, et le bon Coppée, probablement pressenti, était descendu dans la tombe, sans avoir critiqué _Lande Fleurie_, ce dont le Bon Dieu lui avait su gré. Il fallait se contenter d’une conférence de Montoya et d’un article de Monsieur Wiener. En revanche, des personnes bien informées affirment que d’importants fragments d’un gros travail sur les _Lucioles_ ont été trouvés dans les papiers légués à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres par Miss Lottie Collins, la créatrice de Tara-ra-boum-de-Hay.
Quoi qu’il en soit, la Scudéry des Balkans (je ne parle pas de la Reine) s’était prononcée dans le sens du déchaînement lyrique.
Une femme, entre toutes respectable par l’autorité de son talent et la dignité de son caractère, se serait, paraît-il, efforcée de faire entendre doucement à la chanteuse des _Ajoncs_, qu’un peu plus de mesure apparaît désirable dans l’émission de l’alexandrin. Celle-ci aurait répondu: «Vacaresco m’a pourtant recommandé de me _laisser aller_.»--On la reconnaît bien là cette terrible _Fuite en Valachie_; elle prêche d’exemple.
Cassandre n’avait plus de salive. Demelly crut devoir venir à son secours, et à la rescousse; il sortit de sa poche un numéro du _Matin_ et se tailla un succès facile en lisant l’article intitulé: _La Duchesse de Rohan fait inviter les poètes par son valet de chambre. Cette manière offre des inconvénients._ On connaît l’anecdote, la châtelaine distraite, si fort occupée à fêter Monsieur Crottinet, qu’elle se trouve avoir, par mégarde, invité l’Ombre de Verlaine. Contrairement à ce qu’on attendait, cette forme de gaffe d’outre-tombe trouva l’auditrice indulgente, presque favorable. Elle dit simplement que, si la bonne Dame en était à prendre les morts pour les vivants, et Bussy-Rabutin, pour Mademoiselle Rabuteau, on devait trouver plus naturel, désormais, de la voir confondre Victor Hugo avec Victor du Bled, et les _Quatre Vents de l’Esprit_ avec les pets de nonne.
Pour atténuer le fâcheux effet produit par ce rapprochement, le voisin entama quelques variations sur l’éternel _o tempora, o mores_! Il conta qu’un de ses amis qui avait introduit, présenté, recommandé chaleureusement un garçon, dans un intérieur jadis à la mode, s’en était vu remercier par son protégé d’une façon inattendue: celui-ci négligeait de le saluer quand il le rencontrait dans le salon dont il lui devait l’accès. Ce récit eut le don de hausser Cassandre jusqu’à l’invective héroïque. Elle cria: «S’il existe des maîtresses de maison pour autoriser, pour favoriser de telles façons de faire, ces amphytrionnes-là ont leur place d’honneur toute marquée dans la République de Va-t’faire fiche et dans l’État de Va-comm’j’te-pousse, où l’on mange avec ses doigts, après les avoir préalablement fourrés dans son nez, sans compter celui des autres!...»
Voilà ce que valait, aux habitants du castel, la lecture, mal digérée par Mademoiselle, des journaux du matin, potassés dans la nuit!
XXXI
Cependant toutes les surprises du genre Argus n’étaient pas génératrices de tant de courroux; quelques-unes faisaient sourire.
Du nombre de celles-ci fut la déconvenue apprêtée au Marquis de Clermont-Tonnerre, pour s’être insurgé, sinon à la légère, du moins à la hâte, en lisant son nom dans le récit d’une réunion de famille à laquelle il ne s’était pas rendu, pour des raisons, à ses yeux, prépondérantes, puisqu’il nous en donnait avis, mais enfin qui n’étaient pas seules, comme la suite le prouva. Donc, il fit connaître au monde, par la voix des journaux, que sa présence avait été mentionnée à tort, dans un compte rendu de soirée chez une de ses cousines. Celle-ci répondit que cela était vrai; mais que le motif qu’elle en voyait surtout, c’est qu’il n’est guère d’usage de se rendre dans les maisons où l’on ne fut pas invité. Cette réponse, qui semblait dictée par la logique des événements plutôt que par le goût de la dispute, Mademoiselle la jugea «bien envoyée».
Quant au libellé des invitations, par exemple, celui-là perdait la boussole, en même temps que toute décence, dans la forme de sabbat qui prétendait encore au titre de monde. Demelly en cita des modèles étonnants. Ce n’était point assez de s’être vu engager longtemps par des dames peu affables, auxquelles suffit d’inscrire, sur leurs cartes, un sec _sera chez elle_, qui fait souvent répondre mentalement: «Eh bien, qu’elle y reste!..» il paraît que des Messieurs les avaient imitées, croyant bien pouvoir tracer au crayon, sur leur rectangle, un «sera chez lui» qui, celui-là, relevait du Docteur Goudron. D’autres hôtesses (combien pressées!) ajoutaient simplement à leur nom les trois mots _Tasse de Thé_, lesquels donnaient au destinataire, en ouvrant l’enveloppe qui le visait, la sensation de recevoir dans le nez un petit pot d’eau chaude. Quelqu’un, qui n’aimait pas ça, fit semblant de croire qu’il s’agissait d’une comédie de salon, et répondit qu’il se sentait encore trop voisin de la mort d’un parent, pour assister à un spectacle, même intime. Mais cet ironiste n’était pas dupe de son excuse; il savait très bien que la mince bluette, dont il citait l’intitulé, ne serait pas du goût des spectateurs actuels, fils et petits-fils de ceux que charmait encore «l’Invitation à la Valse», remplacée aujourd’hui par la «Valse chaloupée», dans les plus aristocratiques milieux, et jusque chez le Directeur du _Gaulois_.
Un Monsieur que l’on avait assuré de sa condoléance, plus catégorique, lui, plus pythagorique, s’en tirait avec deux mots: «Très touché», et donnait ainsi l’impression que le motif qui avait servi de prétexte à cette brève correspondance n’était pas un deuil, mais un duel.
Enfin, une étrangère, en disant tout bonnement la vérité, triomphait dans l’énoncé bizarre que deviennent aujourd’hui les formules autrefois consacrées (et peut-être à juste titre, après tout): «Vous prie de lui faire l’honneur, ou le plaisir..,»; l’étrangère, elle, priait de venir prendre je ne sais plus quel breuvage «sur le toit».
Et comme son ronron était agréable, il y eut foule dans les gouttières, à l’appel miaulant de l’aimable chatte.
XXXII
Mademoiselle se montra sévère pour un acte ébauché par la Princesse Edmond de Polignac, acte d’un humanitarisme qui semblait se croire _transcendant_... et n’était que _restreint_. Quand un vrai philanthrope met des fortunes à la disposition d’un architecte, pour construire des logements d’ouvriers (cela se voit), ces fortunes, il les donne, il les abandonne, sans esprit de retour, si ce n’est celui qui, dans ce monde ou dans l’autre, peut lui venir du dieu des aumônes. Auprès de cela, quelle maigre figure faisait le demi-million de l’Américaine cossue et ostentatoire, effectuant un placement, sous couleur de bienfait, avec les reprises du loyer, des portes et fenêtres! Quand une fois Monsieur Vaudoyer aurait aménagé les chambrettes _modern-style_ et les jardinets Botticelliens augurés par les prospectus, il n’y aurait plus qu’à y mettre du Maple, lequel, on a tout lieu de le craindre, ne serait pas fourni par la donatrice à quittances. De la sorte, la mention de cette générosité reversible, sertie par la première page d’un grand quotidien, plutôt que l’allure du geste d’une Élisabeth, d’un Martin ou d’un Vincent de Paul, prenait l’aspect d’un écriteau de location, indicateur d’un petit coin pas cher (quatre cents francs, le taux y était), compris le _bow-window_, pour bourses plates. Tout cela, bien entendu, à l’évaluation de Miss Winter, toujours subversive et assez cassante.
De cet exemple, elle rapprocha celui d’une Dame qui avait donné un festival payant et, ce qui l’expliquait, pour les pauvres. Quand ce fut fini, elle fit savoir qu’il n’y avait pas de bénéfices, mais qu’elle donnerait _tout de même_ quelque chose. C’était son droit; c’était aussi celui de la critique de faire observer qu’il y a des donateurs qui donnent _pour donner_ et non pour louer, comme faisait la première Dame; et des hôtesses qui engagent _pour engager_, comme ne faisait pas la seconde.
Et Mademoiselle s’éleva, non sans force, si ce n’est sans aigreur, contre ce qu’elle appela les munificences à baux et les invitations à péage.
XXXIII
Les conceptions esthétiques de la Marquise de Ganay se virent encore admises à l’honneur des discussions de Mademoiselle. L’occasion en fut offerte par une exposition de pastels dont s’avisa la châtelaine de Courance. Jamais le _bis repetitum_ n’atteignit un pareil chiffre, dans l’ordre du rappel nominal. Il occupait une telle place, dans tous les comptes rendus, ce nom de l’inspiratrice, que c’est à peine s’il restait un blanc pour La Tour ou pour Perronneau, et qu’il n’aurait pas même été fait allusion à Madame Lebrun (dans une évocation du Dix-Huitième Siècle) si l’on n’avait eu le bon esprit d’exposer une œuvre... _de son père_.--«La jeunesse est légère...», comme dit Ruy Gomez, même quand elle n’a plus vingt ans. Quoi qu’il en soit, la Presse ne tarissait pas d’éloges, envers celle qui avait su faire violence aux collections les plus fermées, pour les convaincre de s’associer à ce _mouvement_. Un mot qui devrait, pourtant, faire réfléchir, quand il s’agit de pastels, à l’égard desquels il représente l’attentat, pour ne pas dire l’anéantissement. Ce fut sans doute cette réflexion qui inspirait à notre héroïne l’étrange protestation dont elle étonna encore, déclarant que pas un des _iconoclastes_ n’avait mérité ce titre à l’égal de la Marquise de Ganay; non, en vérité, pas un de ces destructeurs d’images n’avait réussi, en une fois, un coup digne d’être comparé à l’abolition simultanée de cent chefs-d’œuvre. Elle exagérait, pour donner du poids à sa démonstration, car elle avoua ensuite à Demelly que, parmi le stock, plusieurs «numéros» ne valaient pas «tripette» (_sic_). Elle emprunta, pour la circonstance, cette locution au vocabulaire de Madame la Comtesse.
Le voisin protesta, quant à ce qui touchait le soi-disant crime, ce que Mademoiselle appelait: «le coup du Père François de la peinture!»--Certes, il y a danger, pour ces poudres fragiles, non fixées, à se voir changées de place; mais, enfin, Miss allait trop loin. Elle n’en convint pas et se contenta de fournir comme preuve (hélas! trop convaincante!) de ce qu’elle avançait, le partiel évanouissement du portrait de Madame Favart, par Liotard. Quel traitement, autre que celui du déplacement, aurait pu infliger, dans le passé, à cette merveille, la perte de la précision chinoise qui en avait dû faire le prix?--La coquine d’Irlandaise prédisait un sort pareil à tous les ovales, à tous les rectangles dénichés par cette nouvelle protectrice des arts. Et ce qui stupéfiait Miss Winter, c’est qu’un geste, à ce point irréfléchi, dût être attribué à la fille d’un Collectionneur, entre tous justement réputé pour son attachement aux précieuses vieilleries, et dont la mémoire demeurait chère aux amateurs d’antiquités rares.
Le Vert-Marais écoutait, effaré. Or, le générateur de cette scène n’était autre qu’un numéro de Magazine, dont un feuillet se consacrait à la célébration de la même personne, cette fois comme Présidente de la Société des «Amis de Fontainebleau».
La frondeuse ne manqua pas de s’élever contre ces amitiés architecturales, qui ne se sont, jusqu’à ce jour, signalées que par «beaucoup de bruit pour rien», des achats sans intérêt et l’agitation de Monsieur Fournier.
La feuille, _Vie Heureuse_ quelconque, ou occasionnel _Femina_, donnait le portrait de Madame de G. Sans nul doute, cette _vue_ avait été prise lors de certain _accident de pendule_, dont voici le schéma: l’objet, signalé en vente comme pouvant avoir orné, dans le palais des carpes, la chambre même qui fut occupée par Louis XVI, quelle conduite à tenir, en l’occurrence, pour une monumentale Amitié, si ce n’est de replacer ce cadran sur la tablette qui l’avait supporté?--Elle le _supporta_ mal. Ce qui fut dit, fut fait. On s’en repentit. Le bibelot acquis par souscription se trouva n’avoir jamais eu le moindre rapport avec le Pénitent de l’Abbé Edgeworth. Peut-être pas même un rapport de fabrication, ni de date. Le Comité crut devoir (et fit bien) «imiter, de Conrart, le silence prudent».
Mademoiselle n’en démordait point, la photo de la Présidente avait dû être prise à l’heure marquée par la pendule inauthentique. Toute la profondeur de Spinoza, tout le vertige de Rysbroeck, toute la sagesse de Confucius avaient, pour le solenniser, élu domicile sur ce visage présidentiel, lequel se rattachait aussi à Dürer, par _Melencolia_, en pensant au balancier qui, décidément, n’avait rien rythmé pour le Monarque.
La Dame était assise, devant son bureau-ministre. Elle songeait. Que faire devant un bureau-ministre, «à moins que l’on ne songe»?
Évidemment, elle songeait... à la Comtesse Greffulhe!
Deux bougies, dont l’une s’inclinait d’admiration, ou fléchissait de surprise (qui saura jamais interpréter le muet langage des accessoires?...) deux bougies éclairaient la scène.
Elles étaient éteintes.
XXXIV
La conversation des jours qui suivirent s’en reprit à des motifs antérieurs et, notamment, à cette récente mésaventure ducale. Le sujet se présentait avec tant de netteté qu’il fit rendre des oracles judicieux par des personnes sans jugement. L’Étrangère, suivant sa coutume, s’accusa transcendante et catégorique. Comme entrée de jeu, elle établit d’abord que l’événement mettait en fâcheuse posture les deux Académiciens qui avaient, dit-on, présenté la Duchesse à la Société des Gens de Lettres, Messieurs Jean Richepin et Paul Hervieu. Mais ce n’était qu’un détail de la question, qui reposait tout entière sur une erreur, aussi bien dans l’esprit de la dame que dans celui des familiers qui entretenaient son illusion, bonnement quelques-uns, mais les plus nombreux, par intérêt et par ruse. Cette illusion, c’était croire--ou le feindre--que toutes ces blagues avaient _du rapport avec la littérature_. Les soi-disant défenseurs de cette nouvelle et regrettable attitude d’une femme qui longtemps, très longtemps, en avait eu d’autres plus appréciables, enfourchaient ce dada de bois, et le chevauchaient avec une apparente inconscience. Or, si le mensonge construit savamment, et, mis en œuvre astucieusement, doit sembler odieux (il ne s’agissait en rien de cela), l’erreur naïve, accréditée avec une complicité niaise, peut du moins donner sur les nerfs. C’était le cas. Une vierge buveuse, non de poésie, mais de thé poétique, ce qui est l’opposé, s’attelait à ce plaidoyer, avec de soi-disant preuves qui prouvaient toutes, précisément, le contraire de ce que recherchait l’avocate, laquelle pataugeait en une parfaite pétition de principe, à savoir: raisonnement sur un point de départ faux. Quoi de mieux assorti à cette définition que de comparer aux «grandes dames qui témoignèrent une sollicitude passionnée aux Lettres Françaises», une femme qui fait réciter chez soi des vers sans vigueur, par des poètes sans veine? Cela, en effet, c’était aimer les Lettres, comme Monsieur Pierre Lafitte, que Monsieur Roujon, dans un toast à jamais célèbre, proclame, lui aussi, «l’ami des Lettres», sans que cela soit bien démontré par la publication des feuilles dont le principal attrait consiste à faire deviner laquelle, de deux bottines, appartient à tel ou tel artiste, et de deux mentons, quel est celui de telle ou telle comédienne. C’était encore aimer la langue française, comme la Marquise de Ganay chérit les pastels, pour les anéantir ou y attenter. Enfin, et en un mot, représentez-vous une personne qui, sous prétexte d’amour pour les roses, remplirait les vases de son appartement avec des chardons, des ronces et des chandelles.
Non, ce que ne disait point la vierge avocate, ce que ne disait personne, peut-être parce que personne ne s’en apercevait, pas même l’héroïne de ce petit conflit, c’est que celle-ci poursuivait, avant tout, pour ne pas dire sans souci du reste, le placement par elle-même, ou quelqu’un de ses invités, d’un de ses ours, d’une de ses bêtes à Bon-Dieu, d’un de ses papillons empaillés, ou du cormoran de Monsieur Sarlovèze, ou du caniche Petto, d’hilarante mémoire, enfin de toute cette arche de Noé, à rendre jaloux Monsieur Rostand, et qui, loin de grouiller dans l’œuvre chère à Monsieur Chéramy, ne fait qu’immobiliser l’animalité de bois des ménageries enfantines.
Lisez plutôt: «L’élégante assistance a beaucoup applaudi Madame Marguerite Jules Martin (excusez du peu! Serait-ce, par hasard, un pseudonyme de Mademoiselle Bartet? Ça changerait joliment les choses!) et Monsieur Paul Rameau, qui ont dit avec grand talent plusieurs poèmes et, entre autres, de la Duchesse de Rohan...»
«Ah! que cet _entre autres_ est, pour moi, plein de charmes!...» s’écriait l’Irlandaise, faisant allusion au _quoi qu’on die_ de Molière. «Croyez-moi, c’est à lui que la France reconnaissante et la Littérature obligée doivent le Chambard poétique. Sans lui, on ne nous donnerait à entendre ni Halst, ni Ott, ni Bédarieux, ni Riberolles, ni Nastorg, ni Alibert, ni Boutilleau, ni Boutello, dont les œuvres, jusqu’à ce jour, victimes de la conspiration du silence, jouent, au cours de ces réunions, le rôle du pain à chanter qui fait avaler la pilule. Et cette pilule-là, c’est l’inévitable fragment de _Lande Fleurie_!»
Peut-être bien tout de même entrait-il, dans ce dessein, quelque chose de _fraternel_; mais alors, seulement par raccroc. L’auteuresse connaissait par expérience la démangeaison de faire entendre ce qui ne mérite pas d’être entendu; et, du même coup, elle se l’évitait à soi-même, cependant qu’elle l’épargnait à ses coadjuteurs en incapacité littéraire et en infélicité poétique.
Les vrais poètes se passent très bien de dégoiser leurs œuvres; celles-ci contiennent une vertu qui suffit à ceux-là, leur permet d’attendre le légitime succès et la finale réussite. Mais les œuvres qui ne contiennent rien, il faut bien en combler le vide par des bravos fallacieux, pour donner le change sur ce néant.
Certaine incidente du plaidoyer qu’elle avait cité ne trouva pas davantage grâce devant Miss Winter. Il parlait avec un mépris évident des «Duchesses d’Amérique et de Judée, des Comtesses du Pont et du Rant...» Or, ces Duchesses-là, et des deux sortes, nul ne l’ignore et ne songe à l’en blâmer, sont des meilleures amies de la maîtresse de la maison; cependant que, pour la circonstance, Madame de _Pont_ de Gault s’unit à elles, et, peut-être bien, Madame de _Rantz_ de Saint-Brisson. La vierge avocate en fut donc pour ses frais et pouvait même se vanter d’avoir gaffé, comme font les amis plus empressés qu’adroits, qui manœuvrent un pavé pour débarrasser d’une mouche.