La petite mademoiselle

Part 4

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Les textes élus par l’Institutrice, pour les dictées qu’elle imposait à ses élèves, n’étaient pas sans étonner grandement ceux et celles qui en avaient connaissance. C’était le cas de Jacques Demelly, à qui ces Dames avaient recours, chaque fois (souvent) qu’il s’agissait de peser la science de Mademoiselle et, s’il se pouvait, de la percer à jour. Mais, bien que réel, son savoir à lui-même fut pris en défaut quand il s’agit d’attribuer à tel ou tel auteur plus ou moins connu, le passage suivant: «A des organismes autrement faits, d’autres domaines peuvent être accessibles; on prétend que les fourmis pourraient voir la lumière ultraviolette; l’échelle auditive des sauterelles est certainement autre que la nôtre; peut-être quelques animaux possèdent-ils un organe pour l’électricité, et la guêpe fouisseuse a peut-être un sens pour les rayons N de Blondelot; nous ne pouvons en juger.»

On s’insurgea: «Pourquoi pas, plutôt, Mademoiselle, quelque jolie page d’André Theuriet, par exemple?»

Mademoiselle n’alla pas si loin, dans la concession; mais, pour la prochaine dictée, elle choisit, aux feuillets d’un gentil bouquin d’autrefois, sur le service intérieur, _La Maison Réglée_, le passage qui s’intitule ainsi: «_Manière d’apprêter les compotes pour les personnes de considération._»

XXV

Mademoiselle avait un scrupule. Elle craignait que son délire Hugolâtre ne l’eût entraînée trop loin, ou du moins, de s’être mal expliquée à ce sujet. En effet, un doute pouvait planer; elle ne le voulait pas, ni qu’on pût attribuer à de la méconnaissance, ses sentiments envers notre brillant dramaturge national, pour qui elle avait du goût, sinon un culte, et que la maladroite appréciation d’un journaliste, à force de l’exalter avec excès, semblait plutôt menacer d’écrasement.

Pour tout remettre au point, l’Irlandaise résolut de confier à la Muse d’Edmond Rostand la séance littéraire dont la fête de la Marquise vint lui offrir une familiale occasion. La Comtesse, qui n’avait pas oublié le demi-scandale de _la Pieuvre_, songea bien à enrayer le nouveau festival; mais elle craignit de paraître peu gracieuse à l’égard de sa belle-mère; et d’un commun accord, on pensa que l’auteur choisi, justement sympathique à tant de masses, ne pouvait que se prêter à de nobles déploiements rythmiques. Seulement, Henriette, qui redoutait une nouvelle dépense de pétrole, décida que la _soirée_ ferait place à une _matinée_. Cela éviterait aux enfants la veillée tardive et serait plus commode pour Monsieur le Curé.

Miss dut à cette décision de pouvoir emprunter aux Bonnes Sœurs les plus instruites de leurs petites élèves villageoises; ce qui lui permit de renforcer le débit et d’organiser des ensembles. Il fut, en outre, convenu que la récitation se bornerait à quelques morceaux, afin de laisser du temps pour goûter et pour faire un tour.

A la déception générale, l’organisatrice ne fit pas porter son choix sur quelqu’une de ces tirades célèbres qui ont fait la fortune d’une œuvre, laquelle est, sinon dans toutes les mémoires, du moins dans toutes les bouches; par exemple, le couplet des grands nez ou celui du petit chapeau. Non, l’Étrangère, toujours dédaigneuse des routes piétinées, voulut bien, d’abord, réciter elle-même le joli sonnet intitulé _Sylvette_, avec lequel l’auteur fit offrande à Mademoiselle Reichenberg de la brochure des _Romanesques_. Lorsque la récitante en fut aux deux tercets, elle aigrit volontairement son timbre, déjà sûret, pour l’assortir à ce qu’elle décrivait et réaliser quelque chose du genre de ce que Gautier appelait une «_transposition d’art_». Voici les vers:

«Et ta voix, que faut-il, Suzanne, que j’en dise? Pastille pour la soif, piquante friandise, Cristallisation rose et verte à la fois,

Tortillon à la poire, ou bien à la groseille, Fraîche vrille de sucre acidulé, ta voix Est un bonbon anglais qu’on suce avec l’oreille.»

Ainsi qu’il y avait lieu de le craindre, la métaphore ne fut pas goûtée; cette inauguration du Drops dans la région auditive dépassait les moyens de l’assistance; la subtilité effara. La Gouvernante n’en prit pas d’ombrage. C’était un mérite de cette nature que de reléguer le succès au second plan. Ce qui lui importait, c’était de se dévouer pour une cause, avec désintéressement et, s’il le fallait, jusqu’au martyre.

Elle se contenta donc d’un murmure, qu’elle feignit de croire approbateur, et l’audition continua. Ce fut, alors, le tour de Berthe qui, déjà, _disait_ avec beaucoup de goût, sous la direction de sa Maîtresse. Elle détailla fort joliment, en dépit de leurs difficultés verbales, les strophes à Catulle Mendès:

«Ces vers légers, qu’ils sont profonds; Qu’ils sont tendres, ces vers bouffons! Vraiment, nous nous ébouriffons.

Et que tu dises Eleutho, Ou quelque belle de Watteau, Ou Jeanne, du dernier bateau;

Que ton marteau d’or pur concasse Du sucre, sur quelque cocasse, Ou que, dans une dédicace,

Tu divinises la Sarah Que Paris perdit, mais qu’il r’a, La seule qui toujours sera...

Tu fais toujours, divin pervers, Loucher tous les poètes vers La perfection de ton vers,

Car il est le tissu qui, tulle (Mot vraiment ailé), s’intitule Moins léger que ton vers, Catulle!

La taille même de Brandès, Elle est, dans sa souplesse d’S, Moins souple que ton vers, Mendès!»

Malheureusement, encore une fois, le succès ne répondit pas à l’entreprise. Les pirouettes du modernisme, les clowneries prosodiques trouvaient réfractaire cet orchestre châtelain. Mais, déjà, la pauvrette, froidement accueillie par un parterre en méfiance, était formée au stoïcisme, grâce à l’Institutrice qui lui avait tenu de forts raisonnements sur l’incompréhension des foules. Le _bis_ fit défaut. On s’obstina. La scène fut envahie par les jeunes villageoises. Chacune d’elles portait à la main un feuillet sur lequel avaient été copiés les vers composés, cette fois, pour Mariani, par l’homme de Cambo. Mademoiselle, accompagnée de ses deux petites élèves, occupait le centre du groupe. Tout à coup, dans un étonnant _tutti_, qui aurait fait honneur à Habeneck, avec l’ombre de qui sa remplaçante rivalisait, battant la mesure, de l’ivoire d’un coupe-papier, les voix se mirent à scander:

A MARIANI

_dont j’ai toujours un flacon sur ma table de travail._

Celui-là n’a rien bu de péremptoire, qui N’a Bu qu’un kola banal ou qu’un vague quinqui Na! Ni bisque ni piment, pour qui se maria Ni Gingembre n’ont jamais valu le Maria Ni Et c’est pourquoi je chanterai, Mariani, Que Ton vin est digestif, réconfortant, toni- Que; Et sans fin je ferai répéter à l’écho Qu’à Tout élixir, toujours, je préfère ton Co- Ca!

L’unisson retentit si parfait, si sonore, avec les dessus et les basses de son clavier de voix, les unes aiguës, d’autres plus rudes, mais toutes juvéniles et fraîches--des voix qui avaient gardé les chèvres--que l’impression fut saisissante. L’hésitation fléchit, la résistance céda; une seconde audition fut requise. Elle n’enleva pas moins l’assemblée, d’ailleurs restreinte, mais dont les voisins qui étaient venus s’y joindre, puis les parents des jeunes paysannes, sans omettre les serviteurs de la maison, grossissaient le nombre et l’importance.

Des flots de chocolat à l’eau noyèrent le triomphe; mais il fallut encore une sérieuse, presque sévère intervention de la Comtesse, pour empêcher, à force de récidives et de répétitions, par les interprètes en liberté, l’air de bravoure, de tourner en scie.

La Marquise se plaignit un peu de n’avoir pas entendu plutôt le joli passage où se trouve ce vers:

«Écoutez, les Gascons, c’est toute la Gascogne!...»

et qui avait été récité aux familles, le jour de la distribution des prix des Demoiselles de Bonduwe.

Miss Winter riposta qu’elle n’aimait pas les sentiers battus, que chacun avait son système d’éducation et qu’il ne fallait pas compter la voir entrer en lutte avec l’Institution Bellemanières.

XXVI

Mademoiselle eut la migraine, le lendemain. Elle n’en donna pas moins ses leçons; seulement, avec une casserole sur la tête. C’était un vieux remède bimétallique, dont elle vantait l’usage et préconisait les effets.

Le soir, elle se sentait mieux et, se trouvant seule, s’offrit un plaisir, celui de revêtir un costume de bain qu’elle avait apporté, à tout hasard, en prévision d’un stage à la mer. Blouse et _trouses_ en fine serge, contournée de galons, bonnet de caoutchouc, sandales à cothurnes, peignoir rayé, rien n’y manquait; et la baigneuse platonique, la naïade sèche n’était pas loin de ressembler ainsi à la figure principale de l’affiche qui, dans les gares, au temps de l’été, reçoit pour mission de diriger le citadin suffocant, vers Veulettes ou vers Le Tréport.

Elle s’admirait, devant la glace tachée de son trumeau, lorsque brusquement la porte s’ouvrit. Trois cris retentirent, sans compter le cri d’effroi poussé par Diane surprise. Les trois autres venaient de la Comtesse et de ses filles, remontées pour prendre des nouvelles de la Gouvernante, et qui s’étaient approchées, sur la pointe du pied, craignant de réveiller la malade, qu’elles croyaient endormie.

La baigneuse s’expliqua. La chose n’en fit pas moins mauvais effet. Cependant la Comtesse offrit à l’Institutrice de faire préparer, pour elle, la baignoire du château, laquelle, depuis longtemps, n’avait plus qu’un usage de fruitier, débordant de coings et de pommes. Miss accepta pour le jour suivant.

Un peu avant l’heure marquée pour le plongeon, une femme de chambre vint demander à l’Institutrice, au nom du pouvoir, si elle était dans l’usage de prendre un «bain simple» ou d’y mélanger quelque ingrédient.

La chambrière repartit, avec cette note de l’écriture de Mademoiselle: «_Serpolet, romarin, origan, marjolaine, lavande, sauge, pouillot, basilic, menthe sauvage, hysope, mélisse, anis, fenouil, six poignées de fleurs de bouillon blanc, une noix muscade et un gros clou de girofle._»

«C’est bien,--dit la Comtesse,--qu’on lui porte _un sac de son_.»

XXVII

Du temps passa.

La Gouvernante donnait aussi des leçons de dessin. Mais, là encore, sa recherche spontanée du bizarre lui faisait éliminer, du nombre de ses modèles, les Anadyomènes d’usage et les habituels Discoboles.

D’abord, elle mit sous les yeux des débutantes les visions de William Blake et les imaginations d’Aubrey Beardsley. Ni l’un ni l’autre de ces choix n’était heureux. Le premier, avec son va-et-vient de la conception terrifiante à la composition ingénue, ne serait pas loin d’halluciner de jeunes cerveaux; l’autre, naturellement et volontairement singulier, en dépit de son art complet et inimitable, ne donnait d’autre leçon que celle d’être soi-même, en un mot, ne représentait rien d’éducateur, dans le sens pédagogique du mot. Excitant pour l’âge mûr, il n’offrait à des pensionnaires que des éléments de cauchemar.

Le professeur se montra sensible à ces objections faites par Demelly, sur un ton déférent, et en _a parte_. L’Irlandaise redescendit, condescendit à la réalité. Elle fit copier aux enfants le portrait de Madame Robineau, la centenaire de Metchnikoff, ou encore le canard âgé de vingt-cinq ans, lequel fut la propriété du Docteur Jean Charcot; ou bien enfin, la tortue, une fois et demie séculaire, dont l’Institutrice remarquait doctoralement qu’elle aurait pu assister à l’exécution de Louis XVI.

Quant à la musique, elle aussi jouait son rôle dans l’esthétique du programme, mais toujours avec singularité. Un jour, Berthe apprit à sa mère que Mademoiselle venait de réaliser un tour de force, en mettant les paroles de l’_Ave Maria_ sur le _Prélude de l’Après-Midi d’un Faune_, de Claude Debussy. C’était, paraît-il, tout ce qui pouvait sembler de plus difficile au monde. Miss Winter se déclarait prête à chanter le morceau, dans la tribune, au cours de la Messe de Minuit, à la condition toutefois que l’on fît venir de Paris, tout exprès, pour l’accompagner, Ricardo Vinès.

On haussa les épaules. La conclusion fut celle qui suit: «Si elle tient absolument à chanter quelque chose, que ce soit le _Noël d’Adam_.»

XXVIII

Un journal reproduisit une page de Saint-Marceaux, à propos de la danseuse anglaise, Isadora Duncan.

Cette lettre disait: «Pourquoi les rayons émanés d’un tel foyer de beauté ne dissiperaient-ils pas un peu des tristes laideurs qui nous entourent et contre lesquelles le verbe paraît sans action?»

Ce passage fit rire Miss Winter qui, impertinemment, affirma que, parmi ces «tristes laideurs», elle ne serait pas loin de ranger... des bustes sans expression et des statues de sucre. Mais elle rit encore bien davantage quand, sur la fin de l’épître, elle lut ceci: «Vous mériterez plus que tout autre, Isadora, que, dans l’avenir, sur la stèle de votre tombeau, soit gravée la touchante inscription funéraire de _la jeune danseuse_ antique: «Elle dansa et plut.»

Cela valait bien la peine d’avoir été célébré par Michelet, de s’appeler l’Enfant Septentrion, d’être le _petit danseur_ le plus illustre du monde, à tout jamais immortalisé par la pierre funèbre encastrée dans la muraille d’Antibes... pour se voir contester son sexe, en première page d’un grand quotidien, par celui que Miss appela: le Michel-Ange de Rheims (sans qu’on pût savoir si elle y mettait de l’éloge ou du blâme).

Et le rire de Mademoiselle se fit strident, fou, inextinguible et immodéré... au point qu’on se vit obligé de la rappeler à l’ordre.

L’admonition était insuffisante, on en eut la preuve, quelques jours plus tard. Elle fut fournie par un questionnaire de Presse qui reproduisait une réplique de Monsieur Claretie. Interrogé sur la première joie de ses jeunes ans, l’administrateur commençait ainsi, on ne sait pourquoi, sa réponse: «Moi qui passe pour un homme heureux...» (Voulait-il le faire croire?) Quoi qu’il en soit, la motion valut encore, aux hôtes du Vert-Marais, les ricanants éclats de la lectrice qui, délibérément, affirma qu’il existait des personnes aux regards desquelles, et pour des raisons qu’elle détailla, l’existence de Monsieur Claretie revêtait de tout autres aspects que ceux du bonheur.

XXIX

Mademoiselle n’en admirait pas moins les manifestations de la Terpsichore étrangère et tout spécialement son projet d’une École de Danse, en plein air, dans un paysage sacré, parmi les murmures de la forêt et le gazouillement des sources. On verra que Miss Winter caressait, elle aussi, un rêve similaire, dans l’ordre de la Pédagogie.

Mais là ne se bornaient point ses philanthropiques désirs. Une autre création qui la hantait, c’était la fondation de ce qu’elle appelait le _Musée des Aveugles_. Peu sensible aux plaisanteries que lui avait values cette désignation, curieusement humanitaire, elle n’était pas davantage accessible au blâme d’une fausse interprétation, qui l’aurait accusée de manquer de respect, à l’égard de celle des infirmités qui, entre toutes, mérite la déférence émue et l’attention apitoyée. Sa bonne foi lui suffisait; aussi poursuivait-elle son but avec ardeur, avec confiance, et de nombreuses adhésions l’assuraient déjà que son appel avait été entendu, non moins que son aspiration comprise. L’instigatrice avait reçu, mieux que des promesses, des dons, pour cette association audacieuse: un dessin, d’après le Marquis de Clermont-Tonnerre, par un imitateur de Burne-Jones; le portrait de Miss Berthe Capel, par Jacques Blanche; un autre portrait, celui de Monsieur Reynaldo Hahn, au piano, et bouche bée, par Madame Lucie Lambert, pastel qui avait eu les honneurs du Salon et présentait un remarquable exemple de ce que Baudelaire appelle «fureur stationnaire»; encore de gracieuses œuvres par Flameng, et _tutti quanti_, sans omettre une charmante composition du Duc de Guiche. Enfin, on avait tout lieu de croire que la générosité, bien connue, de la Comtesse René de Béarn se laisserait fléchir en faveur de l’Institut qu’une touchante devise: _Art et Tâtonnement_ rendait, entre tous, sympathique. La noble Dame, qui partage avec Madame Moore le titre envié de _Mécène féminin_, abandonnerait, on voulait le croire, à cette intention, la célèbre Cène de Dagnan-Bouveret, qui occupe le fond de la Byzance du Septième.

L’utilité de tels dons, demanderez-vous peut-être? Sans oublier l’hommage rendu à ceux qu’il ne sied pas exclure du droit de posséder les œuvres d’art, ne peut-on admettre que le toucher d’une toile de Monticelli, par exemple, puisse offrir, avec ses reliefs, au subtil doigté des protégés de Valentin Hauÿ, une volupté d’esthétique?

Mais il y a plus; les miracles de Lourdes en font foi, l’extrémité, l’excès du désir jouent un rôle effectif dans les guérisons. Pourquoi la juste soif de voir, d’admirer une peinture de Jacques Blanche ou de Dagnan-Bouveret, ne parviendrait-elle pas à rendre, ne fût-ce qu’un peu de la clarté du jour, à ce qui (toujours en trop grand nombre, hélas!...) survit, parmi nous, de Bélisaire?

«Je vois!» s’écriait naguère une aveugle en écoutant la Duse clamer son _Io vede!_ dans LA VILLE MORTE.

Celui qui devrait la vue à un tableau de Blanche commencerait-il par regretter son nouvel état?

XXX

Un abus contre lequel il eût été difficile de s’élever sans faire montre de tyrannie à l’égard de Mademoiselle, c’était celui que prétend refréner, dans les hôtels de voyageurs, la recommandation qui s’exprime ainsi: «On est prié de ne pas monter les journaux dans les chambres.»--De la non-application de ce précepte résultait cependant pour notre petite colonie, on vient de le voir, un véritable danger, près duquel ne comptait que peu la dépense de lumière nécessitée par une lecture tardive. Ce danger, c’était le thème nombreux fourni à Miss Winter, pour sa conversation du lendemain, par l’épluchure d’une foule d’alinéas gros de discussions et riches d’hérésies. Cela donnait aux monologues de l’Étrangère quelque chose de kaléidoscopique et de fatigant comme le jeu de cet appareil. A peine avait-elle fini de parler du cadre en diamants que Madame Moore projetait d’offrir à la Joconde, pour dégoter Madame de Béarn, dont la bordure soupçonnée allait être offerte au Musée des Aveugles, que, tout aussitôt, elle en venait aux arrestations opérées à la suite du Scandale Financier Suisse. Sans transition, les visiteurs de Madame Ganderax étaient pris à parti. La Gouvernante qui ne savait rien de cette Dame, descendait armée de ce texte: «_Madame Ganderax recevra à quatre heures, le premier jeudi de chaque mois, et tous les vendredis, sauf le premier._» Une fois en possession d’un semblable filet, l’Institutrice en tirait autant de variations que le célèbre duo des _Voitures versées_ en fournit à son multiplicateur musical. Elle se demandait de quel assemblage de prestiges la Dame inconnue pouvait extraire et justifier l’espérance de voir des Parisiens, affairés et distraits, garder présents à l’esprit, entre les vicissitudes du bridge et du polo, du flirt et de l’art, de la religion et de la danse, les quantièmes et les heures qu’une hôtesse, évidemment autoritaire, leur signifiait par l’intermédiaire de la Presse, avec un raffinement de difficultés, du genre de celles dont les pédagogues hargneux hérissent des dictées ayant pour but de faire trébucher l’orthographe des écoliers et s’effondrer leur syntaxe.

Munie d’un pareil thème, la lectrice lui faisait rendre des effets qui, pour être singuliers, n’en étaient pas moins fastidieux. Elle invitait à se représenter les clients du Ritz, leur _engagement book_, à la main, en proie à toutes les combinaisons de la mnémotechnie, pour se rappeler avec exactitude lequel, du jeudi ou du vendredi, était celui qui, pris en défaut, n’aurait offert, aux arrivants déçus, que la triste surprise de rencontrer _visage de bois_, chez Madame Ganderax, sur le coup de quatre heures.

Cette note, péremptoire dans sa brièveté, excitait aussi la chercheuse: _Madame Bulteau, grippée, ne recevra pas aujourd’hui._ Une telle image évoquait d’abord les jujubes et le gargarisme, Géraudel et le Rigollot. Évidemment le cas était foudroyant pour charger un avertissement, à ce point tardif et, en somme, hasardeux (il y a des personnes qui ne lisent pas de journaux, et qui font des visites) d’épargner les trajets inutiles. Là encore, que de becs dans l’eau et de nez cassés! Évidemment aussi l’influenzée s’en remettait à la Renommée aux cent bouches de trompetter incontinent, aux quatre coins de Paris et de la banlieue, sa décommande altière et mondiale.

Un tel jeu était assommant; Miss n’en avait cure. Et quand elle consentait à changer de sujet, c’était pour demander l’intérêt que pouvait trouver un quotidien à carillonner (comme des lecteurs à en recevoir l’annonce) que le Comte Arthur de Gabriac, par exemple, venait de «quitter Paris, pour retourner à Nice, en passant par l’Italie»; ou que Mademoiselle Vacaresco, laquelle «met la dernière main à un roman de mœurs paysannes roumaines, commencé depuis deux ans, vient de visiter la Transylvanie en automobile».--Vraiment, _qu’est-ce que ça faisait_?..

L’Irlandaise en conclut que la «prière d’insérer» avait, suivant elle, porté un coup dangereux à la Presse Française, qui témoignait d’une faiblesse, en prouvant une complaisance à l’innombrable et journalier envoi de tant de vanités, occupées à donner aux nouvelles cosmiques l’aspect de leur petit trantran et le son de leurs borborygmes.

Trop lancé pour s’arrêter en si beau chemin, notre Jonas féminin se mit à prédire la ruine de Ninive. Comment désormais supporter des attaches avec une civilisation dont l’état maladif se trahissait par des soubresauts et des convulsions, que Mademoiselle qualifia d’éclamptiques? Elle en cita quelques exemples et conclut: «On laisse Villiers périr de misère et Verlaine crever de faim; mais Monsieur Carnegie dépense cinq millions pour la création d’un héros pacifique; et Monsieur Chauchard, deux cent mille francs, pour avoir un enterrement Louis XV!»

Elle proclama que deux des maux dont notre temps mourait, c’était l’_anticipation_ des réussites et l’_hydropisie_ des prodromes. Elle basa son affirmation sur de nouvelles preuves. Au-dessous d’un portrait de Bourget, publié plusieurs jours avant sa _Barricade_, il y avait écrit: «l’Auteur du nouveau grand succès du Vaudeville.»--Qu’en savait-on? à moins de se baser sur le succès des _Mauvais Bergers_ de Mirbeau, ou de la _Nietzschéenne_ de Madame Lesueur?--Supposez que la même rubrique ait été inscrite au-dessous du portrait de Monsieur Prévost, à la veille des représentations de _Pierre et Thérèse_, qui dut quitter silencieusement l’affiche, après avoir fait le minimum, que serait-il advenu? Rien, il est vrai.--Monsieur Arnaud de Becquières mijote un humble laïus qui, s’il réalise tout ce que lui laissent de chances les moyens d’un orateur de cotillon, unis à ceux d’un conducteur de _speechs_, ira peut-être jusqu’à mériter l’épithète de «gentil». Avant que ce petit souffle ait eu le temps de s’enfler, un grossissement, à la fois nasillard et phonographique, l’a déjà transformé en orage sublime; ce ne sera rien moins qu’un «événement triomphal». Tout juste le substantif et l’adjectif qu’il aurait convenu d’appliquer à l’apparition du premier volume de la _Légende des Siècles_!