La petite mademoiselle

Part 3

Chapter 33,630 wordsPublic domain

Il y avait, sur la grande table ronde du salon, une boîte en acajou, de forme oblongue et de dimension moyenne. Elle était divisée en autant de compartiments que l’on compte de lettres dans l’alphabet; chacune de ces consonnes, ou de ces voyelles, bien entendu, plusieurs fois répétées, s’inscrivait sur une petite plaque d’ivoire et se plaçait à son rang, dans son casier. De ces lettres, on composait des mots, plus ou moins brefs ou difficiles, que l’on donnait ensuite à deviner, après en avoir brouillé l’ordre. Cela aussi s’appelait un jeu. La Marquise l’approuvait, affirmant qu’il ouvrait l’intelligence. Pour Noémi, d’esprit paresseux, on se contentait de monosyllabes, tels que _fer_ ou _or_, _rat_ ou _mur_.

Un matin, en sortant de table, Mademoiselle plongea rapidement ses maigres doigts dans les cases de lettres. De ces dernières elle assembla un vocable qui parut long et, brusquement, les jeta sur un guéridon, sous les yeux du Comte, après les avoir désunies.

Il se mit au travail, le front entre ses paumes. Tout à coup on le vit rougir et, sans explication, replacer les tablettes où Mademoiselle les avait prises. Elle souriait. Nul ne sut jamais le mot qui avait été donné, duquel, sans doute, les éléments se pouvaient ordonner de plusieurs différentes manières.

XVII

Pour suppléer aux _jeux innocents_, que l’excès de leur bêtise rendait coupables, selon Miss Winter, celle-ci inventa deux passe-temps. Le premier se nommait le jeu de l’_épithète inévitable_. Miss lançait un substantif; il fallait y répondre immédiatement par l’adjectif dont l’usage courant en avait fait le compagnon inséparable.

C’est ainsi que le mot _bonté_ appelait le mot _inépuisable_; le mot _méchanceté_, le mot _noire_; le mot _susceptibilité_, le mot _exagérée_; et le mot _travail_, le mot _opiniâtre_, qualificatif dont le mot _constipation_ avait aussi sa part. C’était comme la raquette du verbe et le volant de Vaugelas. L’inventeuse en tenait pour ce dernier titre.

L’autre jeu consistait à supposer que les ouvrages célèbres avaient été écrits de nos jours et à en attribuer fantaisistement la paternité à tel ou tel contemporain. _Les Liaisons dangereuses_, beaucoup de personnes pourraient en être le Choderlos de Laclos, quant à l’intrigue vécue; mais, un jour, après avoir attribué à Madame de *** qui était prude et libidineuse, l’_Introduction à la Vie Dévote_, Mademoiselle affirma que, si elle avait réellement composé l’ouvrage, celle à qui elle l’attribuait l’aurait fait relier en peau de truie.

Cette réflexion ne fut pas du goût d’Henriette, qui en profita pour mettre le veto sur les deux divertissements dont Mademoiselle faisait, à vrai dire, deux monologues assez fastidieux. Au premier, les fillettes préféraient _oui et non_. Demelly, seul, pouvait, non moins que l’autre, le jouer avec l’Institutrice, et outre que c’était ennuyeux, c’était peu convenable.

XVIII

«Mademoiselle,--avait dit la Marquise,--vous devriez nous organiser une _surprise_ pour la fête de ma belle-fille.»

Mademoiselle répondit qu’elle s’en ferait un plaisir.

Vite on devina des préparatifs. Les enfants prirent des airs secrets. Sans nul doute, sur la croix du pectoral, on leur avait fait jurer de garder le silence. Plutôt que trahir rien de ce qui s’apprêtait, Berthe aurait, à soi seule, renouvelé Coré, Dathan et Abiron, qui souriaient dans la fournaise. Et Noémi aurait répondu: «_Pete, non dolet!_»

Il y eut, dans la direction de la cuisine, des allées et venues dont on s’inquiéta, vu le danger qu’il y a, pour les mets, de se rencontrer avec les épingles. Le Grand Albert fut consulté sur l’_Art de teindre les cheveux en vert_. On composa des perruques de cette nuance avec du chanvre trempé dans un bouillon d’herbes.

Une impatience était au salon, qu’il fallut dompter, sous le prétexte, après tout plausible, que les intéressés ne sauraient être initiés aux surprises qu’on leur réserve.

Quand vint le jour mémorable, les deux petites filles, vers le milieu de l’après-midi, apparurent changées de proportions, aux yeux de leurs parents stupéfaits: elles avaient doublé de volume. La Gouvernante dut expliquer ceci que, pour ne pas trop retarder le coucher, elle avait jugé bon de faire revêtir aux enfants les costumes qu’elles devaient porter pour la représentation du soir. C’est eux qui gonflaient ainsi les robes et les sarraus et donnaient, aux gentilles élèves de Miss Winter, un aspect de potiches.

Monsieur le Curé et Jacques Demelly assistèrent au dîner. L’Institutrice, à qui l’on avait abandonné le salon dès quatre heures de l’après-midi, obtint l’autorisation de disparaître, au dessert, avec sa troupe. Peu d’instants après, quelqu’un vint avertir que tout était disposé. Les spectateurs gagnèrent leurs places.

Une lueur verdâtre éclairait la pièce, grâce à des abat-jour voilés de gaze. Entre deux paravents, se creusait une grotte que les assistants reconnurent avec effroi pour celle qui avait servi à la Crèche de Noël, chez les Bonnes Sœurs. La familiarité de cet emprunt choqua. C’était pis qu’une inconvenance, une profanation. La Comtesse se reprocha d’avoir semblé l’autoriser par une ignorance coupable; et elle se promit dorénavant de percer à jour les surprises.

Soudain, les lettres d’un transparent s’éclairèrent dans les fonds et on lut, en caractères lumineux, ces deux mots: LE MONSTRE. Puis, lentement, deux formes apparurent sur le devant de la grotte, qui était en papier d’emballage, froissé avec art. A peine Monsieur le Curé reconnut-il ses petites catéchumènes, sous l’aspect de divinités des eaux, très pittoresquement accoutrées de fucus, d’algues et de goëmons où se mêlaient des burgaus et des porcelaines.

Alors, une voix se fit entendre du fond de la caverne, avec des accents de trompette marine. Elle clama:

«Pour croire à la pieuvre, il faut l’avoir vue.

Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire.

A de certains moments, on serait tenté de le penser, l’insaisissable, qui flotte en nos songes, rencontre, dans le possible, des aimants, auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du rêve, il sort des êtres. L’Inconnu dispose du prodige et il s’en sert pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n’ont pu faire que la Chimère; Dieu a fait la pieuvre.

Quand Dieu veut, il excelle dans l’exécrable.»

Ici, la Comtesse remua sa chaise et regarda du côté du prêtre qui, heureusement, était un peu sourd. Il dodelinait de la tête avec un air d’approbation. La voix continua:

«Le pourquoi de cette vérité est l’effroi du penseur religieux. Tous les idéals étant admis, si l’épouvante est un but, la pieuvre est un chef-d’œuvre.»

A cet instant, les deux sirènes, qui n’avaient pas quitté le plateau, se mirent à dialoguer en ces termes:

BERTHE.

«La baleine a l’énormité...

NOÉMI.

...a pieuvre est petite;

BERTHE.

L’hippopotame a une cuirasse...

NOÉMI.

...la pieuvre est nue;

BERTHE.

La jararaca a un sifflement...

NOÉMI.

...la pieuvre est muette;

BERTHE.

Le rhinocéros a une corne...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de corne;

BERTHE.

Le scorpion a un dard...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de dard;

BERTHE.

Le buthus a des pinces...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de pinces;

BERTHE.

L’alouate a une queue prenante...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de queue;

BERTHE.

Le requin a des nageoires tranchantes...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de nageoires;

BERTHE.

Le vespertilio-vampire a des ailes onglées...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas d’ailes;

BERTHE.

Le hérisson a des épines...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas d’épines;

BERTHE.

L’espadon a un glaive...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de glaive;

BERTHE.

La torpille a un foudre...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas d’effluve;

BERTHE.

Le crapaud a un virus...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de virus;

BERTHE.

La vipère a un venin...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de venin;

BERTHE.

Le lion a des griffes...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de griffes;

BERTHE.

Le gypaète a un bec...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de bec;

BERTHE.

Le crocodile a une gueule...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de dents.»

Alors, du creux de la grotte, la trompette reprit:

«La pieuvre n’a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d’ailerons tranchants, pas d’ailerons onglés, pas d’épines, pas d’épées, pas de décharge électrique, pas de virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents.»

Sur cette conclusion, les deux sirènes s’unirent à la trompette marine pour clamer:

«La pieuvre est, de toutes les bêtes, la plus formidablement armée!...»

Il y eut un silence. Visiblement on attendait les bravos, qui ne partirent point.

Seule, la trompette marine qui, on l’a deviné, n’était autre que Mademoiselle, reprit sèchement:

«Qu’est-ce que la pieuvre? C’est la ventouse.»

Et le morceau se poursuivit d’un ton saccadé, avec la description du poulpe:

«Cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n’aurait pas de manche.--Chose épouvantable, c’est mou.--Elle a un aspect de scorbut et de gangrène. C’est de la maladie arrangée en monstruosité.--La nuit, pourtant, et particulièrement dans la saison du rut, elle est phosphorescente.--Elle a un seul orifice au centre de son rayonnement. Cet hiatus unique, est-ce l’anus, est-ce la bouche? C’est les deux. La même ouverture fait les deux fonctions, l’entrée et l’issue. Toute la bête est froide.»

Par bonheur, à cette minute, Monsieur le Curé, qui avait dit sa messe de six heures du matin, fait un mariage et célébré un enterrement, sans compter le catéchisme, Monsieur le Curé eut une défaillance. Il sommeillait... il ronfla. Sur ce ronflement, Demelly, amusé, qui guettait le passage, fut secoué d’une violente et bienveillante quinte de toux, laquelle empêcha d’entendre certains termes que, d’ailleurs, l’accent irlandais de l’Institutrice (il avait reparu) ne permettait guère de distinguer. La Comtesse ne perçut ni le mot _rut_, ni tel autre mot, et les images lui échappèrent.

Cela se poursuivit longtemps. A des affirmations du genre de celles-ci, le prêtre acquiesça:

«Dans l’absolu, être hideux, c’est haïr.--La pieuvre, c’est l’hypocrite. On n’y fait pas attention; brusquement, elle s’ouvre.»

Les jeunes coryphées, qui ne jouaient plus que des rôles de figurantes, donnaient des signes de somnolence ou d’inattention; Noémi, même, mit un doigt dans son nez d’océanide. Enfin cette suprême phrase retentit:

«Car, ne l’oublions jamais, le mieux n’est trouvé que par le meilleur.»

C’était fini.

Mademoiselle sortit de sa spelonque. Il y eut de vagues compliments, des remerciements étouffés, que le _manager_ ne jugea pas à la hauteur de son effort. La Comtesse songeait à la dépense de luciline qu’entraînent de tels excès. La Marquise n’avait rien compris à tout ce «baragouin». L’on devinait bien que le scénario venait de plus haut. Jacques soulagea l’ignorance générale en nommant Victor Hugo et _les Travailleurs de la Mer_. Il y ajouta la délicatesse de ne pas paraître rendre ce service. Henriette fut secrètement flattée de penser qu’on avait récité du Victor Hugo pour sa fête, mais fort contrariée de s’apercevoir que les effets visqueux des costumes avaient été obtenus en faisant usage des housses du baromètre et de la pendule, deux enveloppes en tarlatane gommée, et que Mademoiselle, sans en demander l’autorisation, était allée prendre dans la lingerie. Enfin, ce n’était pas le soir de gronder. Les sirènes furent envoyées au lit. Et la vieille Dame, après avoir demandé à Jacques si tout ce qu’on avait dit se prouvait bien dans le livre, avoua qu’elle aurait préféré _les Deux Aveugles_, _la Grammaire_ ou le _Dîner de Madelon_. En tout cas, si Mademoiselle s’était mis en tête de faire «déclamer» du Victor Hugo, pourquoi n’avoir pas plutôt choisi l’_Ode sur la Naissance du Duc de Bordeaux_?

Le lendemain, Miss Winter convint qu’elle avait songé à certains retranchements, mais elle répugnait à cette impiété qui s’appelle la «castration des textes».

Ce fut le terme qu’elle employa.

XIX

Mademoiselle manifesta l’intention de porter ainsi à la scène quelques-uns de nos grands auteurs. Elle avait eu à se louer de ce moyen qui faisait fraterniser la récréation avec l’étude. Il n’allait pas sans trouble pour la vie de famille. Quoi de plus impatientant que d’entendre, comme il advint, les deux futures communiantes, à tout bout de champ, au coin de corridor, se lancer jusqu’à en faire une sorte de _corbillon_ sous-marin, les fragments du couplet des poulpes: «_la jararaca a un sifflement, l’espadon a un glaive..._», etc., etc...?

L’Institutrice eut beau affirmer que le procédé était excellent à plusieurs points de vue, qu’il assouplissait l’esprit, et que la phonétique y trouvait son compte, les petites interprètes de Victor Hugo se virent interdire sévèrement l’exercice de linguistique.

Tout rentra dans l’ordre. Les leçons reprirent, l’instruction religieuse se poursuivit. Décidément, Mademoiselle était une _originale_. Telle quelle, on l’accepta. Les écolières adoraient leur institutrice; même la plus jeune lui marquait une tendresse dont la mère fut jalouse.

Un jour que Miss Winter avait conduit les enfants au catéchisme, toutes trois revinrent en portant un paquet fort long, dont le contenu fut étalé sur la table. C’était un ornement d’église, un ornement bleu. La couleur n’en était pas liturgique, il ne pouvait servir. Monsieur le Curé n’avait donc fait aucune difficulté de le céder, pour une somme de cinquante francs, à Mademoiselle, qui en était enchantée, projetant déjà de transformer la pale en dessous de lampe, l’étole, en réticule, et le voile, en coussin.

Henriette bondit. Elle professait une aversion toute particulière pour cette forme d’utilisation des objets du culte. Cette chrétienne sincère, sinon très éclairée, lui attribuait une part de l’indifférence ou du discrédit dans lesquels sont tombées beaucoup de pratiques religieuses. Que deviennent le prestige et l’édification qui s’attachaient au calice et à l’encensoir quand on retrouve, dans le salon, ou dans l’atelier, le premier, métamorphosé en vase de fleurs, et le second, en cassolette? La Comtesse s’élevait avec force contre ces malédifiants abus. Mademoiselle ne pouvait tomber plus mal avec son ornement désaffecté. Elle eut beau faire valoir qu’il était bleu, hors d’usage, et forcément voué à l’obscurité du tiroir, non moins qu’à l’interdiction de la sacristie, la Dame fut inexorable. C’était une impiété de changer en voile de fauteuil un fragment d’étoffe qui avait servi au Saint-Sacrement de l’Autel.

Mademoiselle se contenta de répondre que l’impiété, et celle-là, plus notoire, avait commencé de se manifester en utilisant au Saint-Sacrement de l’Autel des robes qui avaient dansé sur des corps de Favorites. (L’étoffe était Louis-Quinze et d’une élégance qui justifiait la supposition.)

A une personne d’esprit, la réflexion pouvait sembler judicieuse; mais, encore une fois, la personne d’esprit ne se trouvait pas là.

Donc la Comtesse affirma qu’elle se chargeait de faire entendre raison au Curé. Elle lui renvoya l’ornement.

Le prêtre retourna la somme directement à Mademoiselle, qui la refusa, l’abandonnant pour les pauvres.

XX

Comment un tel état de choses pouvait-il se poursuivre? Plus aisément qu’on ne croit. Hermant en donne une raison, avec sa cinglante ironie. «La confiance--dit-il--est une manière d’être essentiellement aristocratique. Les personnes intelligentes sont plutôt enclines à se méfier.» C’est vrai. En outre, il n’est pas certain que le goût du souffre-douleur soit absent du plaisir de vivre. Chez quelques-uns, la soif de manifester leur autorité, par la répression, et leur supériorité, par la suppression, leur fait trouver, dans la présence de l’opprimé, une jouissance quelque peu sadique.

Mademoiselle la fournissait à la Comtesse, qui en usait, et en abusait, sans savoir autant de gré qu’il eût fallu, à celle qui peuplait sa solitude, distrayait son hivernage et faisait ressortir son infaillibilité.

Une secrète envie se mêlait à ces ressorts. Henriette jouissait d’une extraordinaire incapacité de lecture. Elle avait lu _Servitude et Grandeur militaires_ d’Alfred de Vigny et, on ne sait pourquoi, _Le Moulin Silencieux_, de Sudermann. Enfin, un voyage en Suisse et des rencontres de table d’hôte lui avaient mis aux mains _La Montagne_, de Michelet, dont elle citait volontiers l’appel au secours des arbres verts, qu’elle nommait «le couplet de l’arolle».

On voit qu’elle ne choisissait pas mal, mais elle choisissait peu. En effet, là s’arrêtait sa culture qui rendait difficile la citation. Henriette le supportait avec peine. _Collée_ par l’Irlandaise, sur le propos de Mallarmé, d’Olympio et de Madame Guyon, elle sentait la menacer le déluge des guillemets et le démon de l’épigraphe. Elle en prenait difficilement son parti, peut-être, au fond, admirative, mais sans l’admettre, ni même se l’avouer. Aussi, et sans doute dans l’espoir d’endiguer ainsi le torrent des textes, croyait-elle devoir faire expier d’abord à cette fille savante les affronts que celle-ci lui préparait sur le terrain de la littérature.

La dureté habituelle du visage d’Henriette, que renforçait la disgrâce de ses mouvements, s’en était accrue. Et l’on ne saurait mieux dire, pour résumer ce qu’il y avait d’illogique dans le _processus_ de ses traits, qu’en alléguant qu’ils faisaient s’insurger un bec d’aigle domestique dans une tête de poule coriace. Ajoutez-y quelque chose de garçonnier, de brusque et de commun qui désobligeait, même sans le vouloir, avec d’affreuses locutions telles que celle-ci: «C’est tapé!» quand on lui citait une parole héroïque.

Un jour qu’on parlait de la chère et de certaine préférence accordée par la Marquise, en matière de nourriture, à la langue et au rognon, sur l’entrecôte et le bifteck, Henriette conclut: «Maman n’aime que la fausse viande.» Mademoiselle partit d’un éclat de rire strident, qui ne fut jamais expliqué, jamais pardonné, d’autant plus qu’elle y ajouta de rappeler que le rognon n’était autre que «le filtre de l’urine». Le croira-t-on, elle l’apprit ainsi à quelques-uns, pour ne pas dire à tous! Personne ne lui sut gré de cette leçon. Le mets, qui, jusqu’à ce jour, avait été honoré de la faveur de tous ces appétits, se vit dédaigné, puis délaissé. Enfin, il disparut des menus.

XXI

Mademoiselle multipliait les leçons de choses; elle en tirait de tout et à tout propos.

A la suite de la conversation sur la «fausse viande», elle prit la mauvaise habitude de demander au cuisinier des explications sur chacun des morceaux qu’il servait et, pour se rendre compte de la place occupée, dans la structure de l’animal, par telle ou telle partie, de se les faire désigner, à travers l’étoffe, sur l’académie même du chef. C’était tantôt la selle, tantôt la côtelette, l’escalope ou le gigot. Les fillettes trouvaient un plaisir extrême à cet examen et montraient de grandes dispositions pour l’anatomie. Vatel s’amusait aussi de cette comparaison. Cependant il témoigna d’un certain embarras, quand Mademoiselle voulut absolument se faire indiquer où se logeait la «pointe de culotte». L’étudiante se vit enjoindre de ne plus mettre les pieds à la cuisine.

Cette fille était sublime de résignation dans l’obéissance; elle protestait peu, mais sans insolence et sans platitude, s’inclinait devant l’ordre, que jamais elle ne se faisait renouveler. Elle n’en était pas moins incorrigible, si ce n’est indomptable, et laissait reparaître, sur un autre point, son goût de la singularité et sa propension à la bizarrerie.

XXII

Miss Winter entra au salon, furieuse. Elle certifia que la perfidie prenait parfois, pour se manifester, la forme de l’éloge, et que c’était la plus dangereuse. On lui demanda les raisons de cet éclat. C’était, dans un journal qu’elle tenait à la main, cette affirmation, par un courriériste, que «le siècle qui avait commencé par Victor Hugo, finissait par Edmond Rostand».

Selon Mademoiselle, rien n’était plus injurieux et plus menaçant que les comparaisons disproportionnées. Elle établit, tout d’abord, que Rostand était un auteur dramatique et, à quelques rares exceptions près, ne se donnait personnellement pour rien autre. Quand bien même, par conséquent (ce dont l’allégation ferait sourire et que l’auteur se garde bien de prétendre), _Cyrano_ serait égal à _Hernani_, et _l’Aiglon_, à _Ruy Blas_, il y aurait toujours entre le géant-roi de la _Forêt Mouillée_, et l’étincelant roitelet qui chantait dans ses branches, toute la cataracte des volumes de poésie et de prose, dont l’énumération ne finirait jamais, pas plus que l’illumination ne s’en peut éteindre.

A peine avait-elle achevé ces mots que, cette énumération, elle se mit à l’ébaucher de mémoire. Oui, on eut la surprise--un peu révérencieuse, vraiment--de l’entendre crier: «_Odes et Ballades, Les Feuilles d’Automne, Les Chants du Crépuscule, Les Rayons et les Ombres, Les Voix intérieures, La Légende des Siècles, La Chanson des Rues et des Bois, Les Contemplations, Les Châtiments, L’Année Terrible, L’Art d’être Grand-Père, La Fin de Satan, Les Quatre Vents de l’Esprit, Toute la Lyre!..._»

Mademoiselle lançait ces titres, d’un ton emphatique, exultant et inspiré. On eût dit la Muse de Guernesey, la Sibylle du Romantisme.

Elle prit un temps, reprit haleine, et continua: «_La Pitié Suprême, Religions et Religion, L’Ane, Le Pape, Dieu!_»

L’ordre dans lequel elle avait placé ces trois derniers titres parut offensant.

Il y eut une pause. La voix de la Marquise s’éleva timidement: «Calmez-vous, Mademoiselle, vous allez vous rendre malade!»

La sibylle n’entend rien, une horreur sacrée la possède. Elle poursuit:

«_Notre-Dame de Paris, Les Misérables, Les Travailleurs de la Mer, L’Homme qui rit, Quatre-Vingt-Treize, Napoléon le Petit, Histoire d’un Crime, Le Dernier Jour d’un Condamné, Claude Gueux, Han d’Islande, Bug-Jargal..._»

Elle râlait. On s’empressa autour de l’Institutrice, craignant une crise nerveuse; elle se dégagea en hurlant:

«_William Shakespeare, Le Rhin, Littérature et Philosophie Mêlées, Choses Vues, Correspondance, Actes et Paroles, Depuis l’Exil!..._»

Miss tomba épuisée. Puis, rassemblant ses forces, d’un ton aigrelet, qu’elle cherchait à rendre piquant, elle lança le titre de l’_unique volume de vers_, que le courriériste, suivant elle, mal inspiré, s’était permis d’opposer tacitement au Titan de Marine-Terrace. Et comme dans un pincement de _pizzicato_, elle détailla, elle détacha: «LES MUSARDISES».

Nul ne savait s’il devait rire ou pleurer. La situation était embarrassante. Mademoiselle haletait. Chose étrange, la sincérité de son mouvement agit sur les plus rebelles. La Comtesse elle-même sonna pour demander de la fleur d’oranger, un verre d’eau sucrée.

On remonta, pour les leçons. Quand la Gouvernante fut rentrée dans la salle d’études, avec ses élèves, la porte se rouvrit et l’on entendit une voix qui vociférait, une voix de Théâtre d’Orange: «_Le Théâtre en Liberté, Les Années Funestes, Dernière Gerbe..._»

La voix se perdit...

XXIII

Monsieur Demelly avait un défaut. Ce défaut était un album. Il l’apporta, un soir, au Vert-Marais.

La Marquise écrivit: «Souvenir d’une vieille amie de votre famille.»--La Comtesse, pour se montrer à la hauteur de Mademoiselle, copia une citation de «_Servitude et Grandeur militaires_».--Charles se contenta de cette interpellation familière: «A l’ami Jacques!»--Berthe et Noémi tracèrent leurs noms au-dessous d’un vers de Victor Hugo, calligraphié par Miss Winter. Ce vers disait incongrûment:

«Car l’Enfance tient lieu de Foi.»

Quand ce fut le tour de la Gouvernante, elle inscrivit:

«J’ai, dans l’âme, une fleur que nul ne peut cueillir!»

XXIV