La petite mademoiselle

Part 2

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L’Étrangère picorait une grappe de chasselas, quand elle fit son entrée dans la cour. Une telle familiarité impressionna mal, car l’arrivante eut tout de suite autant de témoins que de juges. Chacun, à cette heure-là, rentrait de la promenade. La voyageuse s’expliqua, sans embarras, avec volubilité. Elle était rassérénée et ne parlait plus de se plaindre. Non, elle avait profité de sa mésaventure pour recueillir des souvenirs de Rabelais, dont elle était enchantée. Incontinent, sortirent d’un Guide Joanne, qu’elle tenait ouvert, des cartes postales à l’effigie du Curé de Meudon; et, sous prétexte qu’il était ecclésiastique, elle en offrit aux enfants, pour mettre dans leur catéchisme.

On en conclut qu’elle était troublée et feignait une assurance qui était loin de son cœur. En conséquence, ordre fut donné de conduire, à son appartement, la nouvelle venue. Elle alla donc y ôter son chapeau, lequel, tenant du boléro, du chapska et du bourdalou de voyage, semblait sortir de chez le même faiseur qui avait confectionné la casquette de Bovary enfant, ce couvre-chef dont Flaubert a écrit: «Une de ces pauvres choses dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile.»

VIII

L’impression que l’Institutrice avait causée était singulière. Avantageuse, ou défavorable? Vraiment, on n’aurait su le dire. D’une part, un air assez ouvert n’était pas sans parler en faveur de celle qui venait d’arriver, contre laquelle je ne sais quoi d’extravagant indisposait, d’autre part.

«Il faut attendre pour la juger, conclut la Marquise; elle est dépaysée, _nous l’intimidons_.»

La vieille Dame parut se complaire à cette dernière affirmation, qui lui sembla conforme à la dignité du lieu. Et c’est dans le même esprit que l’on crut devoir interpréter la permission, demandée par Miss Winter, de ne pas figurer à table, ce soir-là.

Comme, en retour, on la priait de faire dire ce qu’elle voulait pour son dîner, la réponse fut qu’il lui suffirait d’un peu de caviar. Aucun des habitants du château n’avait mangé de cette substance. C’est tout juste s’ils savaient de quoi il était question.

La Comtesse donna ordre de porter, sur un plateau, dans la chambre de Mademoiselle, une tranche de fromage de cochon, laquelle fut redescendue intacte, le lendemain matin.

IX

Le jour suivant, l’Institutrice était au salon, quand ses hôtes descendirent pour le repas d’onze heures et demie. Durant toute cette collation, elle ne dit rien de singulier. On apprit seulement qu’elle avait fait une éducation en Russie, ce qui expliqua le caviar, dont il ne fut pas reparlé. C’était plus prudent. On connut aussi l’usage des deux mystérieuses palettes. Elles s’appelaient des _skis_. Au cours de plusieurs hivers passés dans le voisinage de Smolensk, l’Irlandaise s’était adonnée à ce sport et les succès qu’elle y rencontrait avaient fait d’elle une skieuse enragée. (Même, il y eut un saut qui lui valut l’honneur de la reproduction en carte postale; mais le personnage ne s’y distinguait pas. Secrètement, on s’en applaudit.) Aussi ne fut-ce pas sans un visible chagrin que la nouvelle arrivée apprit qu’en notre Touraine, la tombée des neiges ne dépasse pas l’agrément d’une chute de manne; et que cette belle contrée, par ailleurs si prodigue de richesses, n’offre que de faibles ressources à la vaillante tribu des skieurs.

«Était-ce votre dernière place?» dit la Marquise, faisant allusion au séjour de Smolensk.

Mademoiselle fut choquée de cette locution. Non, il y eut un essai encore, à Versailles, dans une famille israélite. Madame de Gersaint l’avait caché. (Ce fut le tour des amphitryons d’être choqués, en apprenant que la personne chargée de préparer les enfants à leur Première Communion avait séjourné chez les Hébreux. Enfin, il faut bien gagner sa vie!)

Mais des difficultés avaient surgi. Cette propriété de Seine-et-Oise était extrêmement soignée, excessivement. Chaque fois qu’un pas s’imprimait sur le sable d’une allée, un tâcheron s’élançait pour effacer la trace du pied malencontreux. Un jour que la Gouvernante cheminait sous le couvert de tilleuls, un râteau jaillit d’un buisson. Mais, dirigé maladroitement, il heurta, jusqu’à l’écorcher, le talon de la promeneuse, qui était chaussée légèrement. Ce grief était venu s’ajouter à d’autres.

«Vous n’avez rien de ce genre à redouter ici, Mademoiselle», fit la Marquise, «Bourgault ne râtisse qu’une fois la semaine, et seulement le devant du château.»

Ce Bourgault était chargé de l’entretien des parterres; mais la pédante ne tarda pas à le surnommer Pilois, en souvenir de Madame de Sévigné dont, on le sait, le jardinier s’appelait ainsi.

Suite des références et des noises.

L’entrée en servitude de Miss Winter chez les Juifs, coïncidant avec la venue, en France, d’un Shah de Perse, les domestiques obtinrent un congé en masse, pour voir passer le Prince Oriental. Une seule femme de chambre fut privée de la sortie, à cause de l’Étrangère, elle-même retenue par un lombago. _Inde iræ._ L’obligation de contempler les reins d’une ennemie, au lieu d’admirer le bonnet d’astrakan d’un souverain bronzé, irrita cette fille de service, qui chercha une vengeance, laquelle lui fut fournie par une paire de bottines jaunes. Elles furent cirées en noir par la camériste vindicative, dont leur propriétaire exigea le renvoi... qu’on lui refusa. Il s’agissait de la nièce d’une femme de charge, à laquelle on avait des obligations. L’insulaire eut le dessous et, plutôt que de l’admettre, préféra s’éloigner. On ne la retint pas.

Les bottines venaient de chez Thomas; elles avaient coûté deux cents francs.

Ce que la narratrice se garda de conter, c’est un désagréable épisode qui avait marqué son entrée dans le royaume d’Israël. Un matin qu’elle dirigeait sa marche vers un banc de prédilection, où elle avait accoutumé d’alimenter sa rêverie, elle se pencha imprudemment, sans penser à mal, par-dessus la balustrade qui la séparait de l’Avenue. Horreur! Au lieu de la silencieuse solitude d’une large voie qu’avait naguère terrifiée le passage des tricoteuses, notre rêveuse avait, devant soi, quinze derrières nus, quinze derrières de troupiers, braqués tels que des pièces d’artillerie. Un campement de manœuvres se tenait dans le voisinage, et ce coin relativement désert avait été désigné, sans autre forme de procès, pour y établir _la feuillée_.

Mademoiselle s’enfuit vers les saules, comme Galatée; _sed cupit antè videri_; elle désira d’être vue. Elle le fut, par le maître de céans, qui passait par là, et auquel il lui fallut donner les raisons de son trouble, comme les motifs de sa rougeur. Elle le fit _sous le sceau du secret_. Monsieur Mayer se montra fort irrité. Ces contretemps-là n’arrivent jamais qu’aux personnes extrêmement jalouses de l’éclat de leur résidence. Une réclamation fut faite, qui aboutit, pas séance tenante, avec des longueurs. Enfin, le provisoire établissement fut changé de place. Mais une contrainte s’ensuivit; un tacite veto, durant des semaines et des mois, pesa sur cette portion du parc. Et longtemps après, quand la promenade put tendre, à nouveau, vers ce point qui avait été le théâtre du drame, la conversation fléchissait. Le secret n’avait pas été gardé.

Ces développements, on ne les connut que plus tard et, grâces à Dieu! sans précision. Pour commencer, il fut convenu que la Gouvernante donnerait, aux petites, des leçons d’anglais, qu’elle parlait avec beaucoup d’élégance. Quant aux devoirs français, expédiés de Neuilly, et de Versailles, par les Demoiselles de Bonduwe et l’Institution Bellemanières, il suffirait d’en surveiller l’accomplissement, ce qui serait facile, car l’Irlandaise paraissait «familiarisée avec notre langage».

Sur ce propos, qui fut tenu, Miss prit des airs mystérieux, partit d’un éclat de rire léger, et ajouta qu’elle «ferait ses preuves». Puis elle conclut un peu sentencieusement, qu’on ne s’exprimait jamais bien que dans une langue étrangère, parce que, celle-là, on prenait la peine de l’apprendre; tandis que, pour la sienne, s’imaginant la connaître de naissance, on en restait au rudiment. Elle réagirait contre cette erreur.

La réflexion n’aurait peut-être pas paru sans justesse à un auditeur d’esprit; mais comme il ne s’en trouvait pas là, elle passa inaperçue.

Au reste, les circonstances semblèrent favorables. Une atmosphère d’indulgence régna dans le château. La Comtesse, elle-même, se montra clémente. Sans doute elle se flattait d’en imposer au voisinage par la distinction de ce choix. Les enfants paraissaient ravies de leur maîtresse, qui fut déclarée _sympathique_, d’un commun accord.

X

Dans quelle mesure cette sympathie était-elle justifiée par ce qui frappait le regard, quand on examinait l’Institutrice?

Elle n’avait pas d’âge. Une expression plus que juvénile, presque enfantine, occupait son faciès, par ailleurs lisse et brillant, comme celui des personnes qui font un fréquent usage de cold-cream. C’était le cas de la Gouvernante qui, redoutant l’action de l’eau sur les tissus, ne se débarbouillait qu’avec ce produit.

Signalement: une grande bouche assez bien meublée, sur les lèvres de laquelle alternait le rire qui agace, avec la parole dogmatique dont on est surpris. La voix était musicale, mais sans profondeur, quelque chose comme un gazouillement. Elle tenait aussi de l’harmoniflûte, mais pouvait s’élever dans la discussion--et on le pressentait--à une hauteur insupportable.

Au-dessus d’un nez quelconque, des yeux qui, sans difformité ni exiguïté, cependant réussissaient à ne pas être beaux, ce qui se présente rarement dans l’ordre oculaire. Une chevelure qui, le matin et l’après-midi des jours ordinaires, se montrait peu apprêtée; mais, le soir, disparaissait sous une applique Boudard; celle-ci ordonnée suivant le tour conventionnel dont la dotent les prospectus. Or, non seulement celle qui le portait ne faisait pas mystère de ce postiche, mais elle en était vaine. A plusieurs reprises, elle vanta les mérites de l’«artiste capillaire», rendant justice, plus encore qu’à son talent, ce qui eût été naturel, à sa délicatesse, ce qui semblait moins en rapport avec le sujet. Miss Winter en donna l’explication. Le célèbre coiffeur, qui n’employait jamais que des matériaux fournis par lui, avait consenti, tout exceptionnellement, à faire entrer dans la composition du frontail de cette cliente, deux chevelures dont elle proposait l’apport. L’une d’elles lui venait d’une religieuse; l’autre, d’une amie défunte. Et c’était, pour notre héroïne, plus que de la coquetterie, une piété qui l’attachait à ce coiffage, lequel rappelait, à la fois, le couvent et le mausolée.

Quant à la stature, elle était plutôt grande, la taille sans souplesse, le corps sans rondeur; et cela se poursuivait de la sorte. Comme on le voit, ce n’est qu’à un assemblage de négatives qu’il eût été donné de réussir une description dans le signalement de ce modèle.

Tel n’était point sans doute son avis, car, un jour que Mademoiselle avait parlé des trente beautés d’Hélène (ce qui déplut), elle ajouta, non sans assurance, qu’elle connaissait une personne qui les possédait toutes, sans exception, qu’elle les avait mesurées. C’est, on le sait, la distance exacte qui, pour satisfaire aux lois de l’esthétique corporelle, doit séparer un sourcil de l’autre, le nez, du menton, ainsi de suite. Et l’on ne se représente guère une telle mensuration, s’exerçant et se continuant jusqu’au bout, du fait de cette respectable personne sur une autre qu’elle-même.

Les pieds et les mains étaient longs et étroits, ce que le sujet tenait pour un signe d’aristocratie. La Comtesse, chez qui ces mêmes membres avaient les mêmes défauts, se vit, par suite, sur ce point, dans l’impossibilité de contredire Miss Winter.

Un être affligé d’une difformité physique la reproduit volontiers dans ses ajustements. Une femme laide dispose les ailes de son chapeau avec la même disgrâce qui se signale dans le désordre de ses traits.

C’était le cas d’Henriette.

Une fois que, chez un photographe, une amie bienveillante avait voulu attenter à la rigidité de ce maintien et l’assouplir un peu, les assistants entendirent un bruit sec, une sorte de craquement de cotret, qui les avait fait se ressouvenir de certains cliquetis osseux, dans la _Danse Macabre_ de Saint-Saëns.

XI

Nous avons examiné l’anatomie de Mademoiselle. De quoi tout cela était-il recouvert? De ce que la Marquise appelait drôlement, et non moins justement: des _nippes_. A savoir: de toilettes extrêmement nombreuses (l’Institutrice en changeait parfois des semaines de suite), sans que rien, dans leur contour ni leur couleur, fût jamais venu réjouir la rétine. Leur caractéristique était de n’en pas avoir, ni belles, ni laides, ni pauvres, ni riches, comme nées démodées. On aurait dit des effets de la Nature plus que des produits de l’Art et des applications de l’Industrie. Plutôt qu’avoir été tramé dans un atelier, ou ajusté sur un établi, cela semblait s’être chiffonné sous une coquille ou élancé hors d’une cosse.

Il y en avait de toutes les formes et de tous les tons; des beiges, que l’Irlandaise mettait de préférence l’hiver; et de foncées, qu’elle revêtait durant la canicule. Car cette antithèse était de son goût. On la vit, une fois, descendre toute vêtue de blanc, un matin de janvier, pour s’assortir à la neige.

Ce jour-là, les fillettes en profitèrent pour supplier leur Gouvernante de leur donner une représentation de ski. Elle eut le tort de céder. Son prestige en diminua, même aux yeux de l’acrimonieuse Henriette. Une croyance s’était presque établie qui, de temps à autre, faisait apparaître Mademoiselle comme une sorte de Séraphita Swedenborgiste, glissant sur d’invisibles névés, telle qu’un Ange Norvégien, en rupture de Ciel. Cette tradition s’infirma. On ne tint compte, ni de la bonne volonté, ni des conditions plus que défavorables, dérisoires, dans lesquelles la tentative s’était accomplie; ce fut un four... qui faillit se terminer par un tour de reins. Dans sa lutte disproportionnée entre le gel insuffisant et l’agilité des Scandes, la skieuse fut vaincue. Elle dut garder le lit avec une foulure. La médiocrité de l’accident ajoutait à sa confusion et au discrédit. La mort seule eût semblé à la hauteur des légendes.

Une autre destinée de ces robes de Miss, ce n’était pas d’être usées, ni malpropres (bien qu’elles parussent faites depuis très longtemps, même quand on disait les porter pour la première fois), mais d’être _fripées_. Cela va de soi. Elles prolongeaient leur existence sous des couvercles; et le fer ne les rencontrait point. Mademoiselle ne l’aurait pas manié; et, sans doute, à la suite d’expériences funestes où sa dignité s’était vue compromise, il lui répugnait de demander, à de fréquentes reprises, comme il aurait fallu, un service que, par ailleurs, on ne lui proposait pas.

Il en résulte que, prié de donner votre avis sur les modes de Miss Winter, le plus sage parti eût été d’affirmer qu’elles avaient l’air _d’avoir fait le tour du Monde_.

En outre, elles abondaient en boutons qui ne boutonnent rien, et en boutonnières qui ne s’ouvrent pas. Enfin, détail intime, Mademoiselle ne portait pas de chemise. On sut qu’elle faisait usage d’une _combinaison_.

XII

Les robes, les chapeaux eux-mêmes ne font pas toute la toilette. Le prestige ou la déplaisance qui en émanent résultent d’une décoration d’ensemble, laquelle emprunte à des détails et, très spécialement, aux bijoux.

L’écrin de Mademoiselle était pauvre, cela va de soi. Il contenait principalement du gypse et de l’ambre, de l’aventurine et de l’onyx, des coquillages montés, des améthystes suisses et du lapis de Chamounix, des coraux en branches, des agates herborisées, des perles baroques et des turquoises mortes; un péridot, une aigue-marine, une chrysoprase, un rubis-balai, une pierre de lune et un œil de tigre, une perle Técla et un diamant de Bluze.

Ces pierrailles se succédaient, en alternant, sur du _changeant_ ou du _chiné_, de l’écossais ou de la cheviotte.

Un fragment de succin, dans lequel était emprisonnée une patte de coléoptère, induisait l’Institutrice à citer les vers de Chénier, les jours qu’elle portait ce morceau d’ambre.

Mentionnons encore des laves du Vésuve et des scarabées de La Bourboule. Il y avait aussi des cornes contre la _jettatura_ et un lot de breloques, parmi lesquelles un flacon gros comme une noisette, dans lequel séjournait de l’essence de roses, et que Mademoiselle comparait, pour cela, aux pendants d’oreilles de Salammbô. Ajoutez un bracelet en verre de la Mandchourie, un autre composé de tristes gemmes aux noms oubliés, desquels les initiales, en s’additionnant, avaient jadis orthographié un vocable chéri ou une parole d’amour. Une croix était si grande que, découpée sur ce maigre sein, l’on eût dit de celles qui s’érigent aux endroits où il est arrivé un accident.

Un minuscule ski en _titre fixe_ servait de broche. La Gouvernante l’avait gagné dans un concours de cet exercice. C’était, pour elle, sa violette des Jeux Floraux, son joujou de Clémence Isaure.

Enfin, un cœur en émail noir s’ornait d’une fantaisie en demi-perles. C’était le cadeau nuptial de l’élève Russe. Comme celle-ci faisait remarquer à sa mère, en hésitant sur les conditions de l’achat, qu’il était pénible d’offrir, à une femme encore jeune, un médaillon _qui ne s’ouvrait pas_, la Dame répondit d’un ton péremptoire: «C’est inutile, _elle n’aurait rien à mettre dedans_.»

Dans quelle mesure convenait-il de tolérer ces fantaisies ou de s’en irriter, la Comtesse ne le démêlait pas encore. La chose représentait fort peu de dépense, un reste de jeunesse et un fond de naïveté, trois motifs pour ne pas sévir. On songeait bien quelquefois à dire: «Mademoiselle, nous serions heureux de vous voir adopter une coiffure plate...» Mais personne n’aurait voulu se charger de cette commission indiscrète. En outre, il y avait l’_applique_ dont la forme était immodifiable. Les plumes de dindon qui s’y piquaient, à l’heure du dîner, on les ramassait dans la basse-cour. Tout cela n’était pas très méchant. En interdire l’usage ne devait-il pas sembler inutilement sévère? Seules, les fleurs naturelles, épinglées au corsage, déplaisaient nettement. On leur trouvait un air «romance», quelque chose de sentimental et de voluptueux qui pouvait troubler les fillettes, en un mot qui résumait tout: _leur donner des idées_.

XIII

L’écrin de Mademoiselle contenait encore une perle baroque. Celle-ci affectait une forme singulière, très singulière. Charles s’en aperçut assez vite et fit part de l’observation à un ami qui répondit que la chose lui était apparue, dès le premier jour. Les deux hommes rirent avec gêne, parlèrent bas et se rangèrent au même avis, qui était que le bijou ne devait plus être porté devant les enfants, lesquelles, précisément, affectaient une naïve prédilection pour ce pendentif et lui prodiguaient d’intempérantes caresses. C’était embarrassant. Confier à Henriette le véritable motif d’une interdiction, en apparence, arbitraire, paraissait difficile. Désagréable, mais innocente, elle solliciterait des explications qui seraient déplaisantes et ridicules. Le Comte prit le parti de simuler une antipathie pour le joyau malencontreux, de le juger agaçant, d’en exiger la disparition.

Un tel caprice, de la part de ce bon enfant, surprit, mais parut admissible. La feinte réussit. A de certaines heures, la Comtesse ne demandait pas mieux que d’infliger un pensum à sa Gouvernante. Celle-ci, quand on lui parla de supprimer le pendant, eut un sourire énigmatique... mais obéit.

Une seule fois, l’objet reparut. C’était un dimanche que tout le monde était allé déjeuner dans le voisinage. Retenu par son mal de tête, Charles était resté, et Mademoiselle n’avait pas été emmenée. La parure proscrite se balançait au bas d’un ruban, sur lequel il y avait, à cette heure, quelque chose d’inscrit. C’étaient ces mots:

«Mais un, entre autres, me troubla.»

Le migrainé les retint pour les citer à son voisin. Celui-ci les reconnut comme étant un vers de Verlaine, au sujet d’un coquillage.

XIV

«Je crains qu’elle ne sache rien faire de ses dix doigts», avait articulé la Marquise. Mademoiselle eut-elle connaissance du propos qui la calomniait? Le fait est qu’elle descendit, un matin, avec une bande de tapisserie, «longue comme un jour sans pain». C’est l’expression dont Henriette la désigna. L’ouvrage était divisé en l’on ne sait combien de compartiments, occupés par des points différents et des colorations diverses. On douta que la Gouvernante en eût exécuté la moindre partie.

Le soir, ce fut le tour des fleurs artificielles. Miss Winter sortit d’un carton des bandes de papier découpé, coloré et transparent, qu’elle se mit à tourner en forme d’œillets, avec beaucoup de dextérité. Nul subterfuge n’était plus possible, un contrôle s’exerçait; malheureusement cela n’arrangeait pas les choses, car, si le labeur n’était pas fort difficile, en revanche, le résultat était fort laid. Cela sentait le carnaval de Nice et la redoute en deux tons. Toutes les pièces de la maison furent gâtées, huit jours, des beaux effets de cette flore d’emprunt. On en retrouvait de plantés jusque dans le chignon des femmes de service.

Puis, Mademoiselle se mit à broder. Cette fois, les choses n’allèrent pas sans beaucoup de façons. On la vit appliquer un ruban sur une bande de toile cirée, pour éviter de se piquer les doigts qu’elle avait osseux. Ensuite, le travail commença. Ces Dames crurent observer qu’il consistait à tracer des lettres sur le tissu, avec des soies de couleur. Quand ce fut fini, la broderie se trouva être un protège-clavier que la Comtesse dénicha en ouvrant le piano pour faire déchiffrer à Noémi, qui avait des dispositions, le _Gai Laboureur_, de Schumann.

Or, sur ce ruban, il y avait écrit:

«Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires!»

On s’en tint aux suppositions, jusqu’à l’arrivée d’un voisin qui, précisément, venait dîner, le soir de ce jour-là, et avait rendu le même service, quand il s’était agi du Pauvre Lélian. C’était un homme entre deux âges, Jacques Demelly, petit seigneur d’une vague châtellenie. Il y vivait en chasseur érudit, propriétaire d’une bibliothèque assez bien fournie, qu’il entretenait de volumes nouveaux.

Consulté par les Dames sur la singulière apostrophe qu’elles avaient découverte dans l’instrument, il leur apprit que c’était un vers de Mallarmé, poète, non sans célébrité, de «l’École de l’Incompréhensible».

Cet alexandrin, terminant un sonnet adressé à une femme dont les dents étaient fort blanches, on pouvait supposer que l’auteur avait entendu les comparer à des brebis. De là cette métaphore. Mais rien n’était moins certain. Par suite, et dans le cas particulier de cette transposition, la Grande Dame, c’était l’Harmonie, cette fois, et l’ivoire du clavier apparaissait comme une dentition plus vaste.

Telle fut l’explication de Monsieur Demelly. Elle surprit, sans charmer.

Mademoiselle, qui s’était éloignée un instant, reparut alors. Elle portait un livre, _les Torrens_, de Madame Guyon.

A leur suite, trouvant à qui parler, elle entama une conversation avec le voisin, sur le sujet du _Quiétisme_. Ce fut transcendant... et ennuyeux.

Au cours de cet entretien, le Comte distingua des mots qu’il se promit de chercher dans le Dictionnaire, le lendemain matin. C’étaient _succédané_, _empyreume_, _traumatisme_, _herméneutique_ et _idiosyncrasie_.

Seulement, comme il avait oublié de les inscrire, il ne s’en souvint plus, quand le moment fut venu, pour lui, d’en apprendre le sens.

XV

Mademoiselle se révélait comme _un caractère_. Henriette, à ce propos, eut un mot pénible. Elle dit à la Marquise: «Vous imaginez-vous, ma mère, quelle chose horrible ce serait qu’un caractère dans une cuisine? On se représente bien un caractère dans une bibliothèque... mais dans une cuisine!...»

Et elle s’éloigna en martelant: Un _caractère_ dans une _cuisine_!...»

XVI