Part 1
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.
LA PETITE MADEMOISELLE
ROBERT DE MONTESQUIOU
LES PURGATOIRES
LA PETITE MADEMOISELLE
PARIS ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 22, RUE HUYGHENS, 22
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
_A_
_l’Auteur des «Affranchis»,_
_ABEL HERMANT_
_J’offre cette Histoire d’une Esclave._
ROBERT DE MONTESQUIOU.
LA PETITE MADEMOISELLE
Ce qui suit, toutes proportions gardées, à moi modeste, «fut longtemps ma _Quiquengrogne_»[1].
C’est la première réalisation d’art que j’aie essayée et, je l’avoue, sans la réussir. Mais de bonne heure, j’en avais parlé, entre autres, à Coppée, à Goncourt, à Judith Gautier, qui s’en amusaient; et hier encore, celle-ci me questionnait rétrospectivement sur mon modèle baroque. Ne serait-ce pas une si précieuse sollicitude qui m’a incité à m’y reprendre et à mettre sur pied, de quelques coups d’ébauchoir moins inexpérimentés, la folle statuette? Une telle attention ne méritait pas moins. J’ai donc fait poser à nouveau Celle que Madame d’Aulnoy aurait sans doute rangée parmi ses «pagodes» et qu’elle eût qualifiée de «bamboche n’ayant pas plus d’une coudée de haut». Divertira-t-elle, avec son comique macabre, falot, volontairement démantibulé, caricatural et capricant? Apitoiera-t-elle, avec ses misères sans grandeur, ceux que ne ralliera pas au parti de ses tortionnaires le détachant déclic de ses frasques?
A ceux qui daigneraient consacrer une heure aux péripéties boîteuses et heurtées de ce petit livre, longuement ruminé, vite accompli, je demande surtout de ne pas oublier qu’il s’agit d’une _monographie_. C’est l’excuse du retour incessant des mêmes personnages, pareils aux éléments de ce vieux joujou, fait de pantins en bois découpé et armés de maillets, dont la manœuvre indéfiniment renouvelée, mais toujours primitive, se bornait, pour eux, à reparaître sans fin et à se taper réciproquement sur la tête.
Puisse l’œuvrette bouffonne et légèrement pathétique dont j’avais trop tôt abordé le plan qui me fascinait, sembler à certains que je connais bien, et dont l’assentiment m’est cher, mériter, pour l’épigraphe impressionnante que j’avais dès lors rêvé d’y inscrire, cette phrase de la PEAU DE CHAGRIN:
_Quinteuses Demoiselles de Compagnie, composez-vous de gais visages, endurez les vapeurs de votre prétendue bienfaitrice, portez ses chiens, rivale de ses griffons anglais, amusez-la, devinez-la, puis_... TAISEZ-VOUS!
N’est-ce pas une forme humaine et sociale de la peau de chagrin (forme quelquefois entrevue, sans doute moins hyperboliquement, par plusieurs d’entre nous) que cette peau de la plaisante et infortunée Miss Winterbottom?
LA PETITE MADEMOISELLE
I
L’action a lieu au Vert-Marais, en Touraine, dans le voisinage d’Yzeures.
La scène se passe en un salon de campagne, tendu de perse à bouquets.
C’est la fin de l’été et des vacances. Huit heures du soir, qui viennent de sonner, marquent le moment où l’on sort de table, dans ce château, pour permettre aux enfants de jouer à l’un de leurs jeux favoris, avant le coucher, marqué pour neuf heures. Ces enfants, ce sont deux fillettes, Berthe et Noémi, neuf et dix ans. De ces jeux, le plus fréquent est le _Mistigris_, qui se joue, après le dessert, dans la salle à manger, sur la table recouverte d’un plaid, et auquel participent quelques serviteurs préférés. Vient ensuite le _Corbillon_, bien connu. Il y a aussi «_Le petit chien de Monsieur le Curé n’aime pas les O, que lui donnez-vous?_»--On doit répondre par un mot où ne se rencontre pas cette voyelle. Encore «_J’aime mon ami par A, parce qu’il est aimable; j’aime mon ami par B, parce qu’il est bon..._» Ainsi de suite, jusqu’au bout de l’alphabet. Enfin «_Je reviens du sérail._--_Qu’avez-vous rapporté?_--_Un éventail._»
Ce soir-là, c’est le tour du _Corbillon_, que se passent nos petites demoiselles, assistées de leurs parents, l’Aïeule, la Marquise d’Entragues, née Céline de Glion; le Comte et la Comtesse, son fils et sa bru.
A la familière interrogation: «J_e vous vends mon corbillon, qu’y met-on?_», nombre de réponses conformes ont été faites; boutons et bouchons, totons et flacons, accompagnés de leurs congénères, roulèrent tour à tour dans la corbeille traditionnelle. Mais les grandes personnes ne répondent plus que distraitement à la question monotone des petites filles. Une préoccupation est visible. A plusieurs reprises, on interrompt le jeu pour prêter l’oreille. C’est que les châtelains attendent, pour le soir même, et presque dans l’instant, la Gouvernante Irlandaise qu’ils viennent d’arrêter, sur la recommandation d’une amie, que nous appellerons Adèle (de Gersaint). Or, il s’agit de ne pas retarder le sommeil des jeunes joueuses. La Comtesse, Henriette (née de Falaisier), dame d’un caractère sec, personne méticuleuse et ponctuelle, qui souffre d’une entérite chronique et supporte malaisément un retard pour ses décisions, une entrave à ses desseins, a réglé, par avance, dans son esprit, tous les détails de cette arrivée: la présentation des élèves à l’Institutrice, avant les prières du soir, auxquelles celle-ci devra prendre part; puis, la retraite, après de restreints compliments de bienvenue. Il importe que rien ne vienne déranger ce programme, et que, dès le lendemain, les leçons puissent commencer, sous la direction de l’Étrangère, chaudement recommandée par Adèle, une de ces amies toujours à l’affût de jouer un rôle, quand ce n’est pas un tour, dans l’existence de leurs relations, et de placer quelqu’un. Cette fois, les louanges, à l’égard de la nouvelle protégée, sont intarissables: elle a «tous les talents», c’est une «perle», et l’on ajoute, sans se soucier de poursuivre la métaphore: «artiste jusqu’au bout des ongles!»
Ceci dit, la correspondante est forcée d’avouer qu’elle ne connaît pas le sujet, et n’a jamais eu l’occasion d’apprécier personnellement aucun de ses mérites ni de ses travaux. Mais... (suivent quantité de ces raisons dont on se paie soi-même, pour se persuader qu’on est en droit de vanter ce que l’on ignore, non sans risquer de graves ennuis pour ceux qui vous accordent leur confiance.--A vrai dire, qu’est-ce qui les y force?...)
Croissante impatience d’Henriette: «Mon Ami...» dit-elle, en s’adressant au Comte (un de ces _mon ami_, dont l’aigre froideur suffit à empoisonner toutes les phrases qu’il entame...), mon ami, voyez ce qui se passe...omment expliquer ce retard?... c’est incompréhensible... pensez-vous qu’il soit arrivé un accident?» le tout entrecoupé de réflexions sur le _service d’hiver_ et le mauvais état des chemins.
Le «Calmez-vous, ma chère!» dont l’interpellé répond à ce déluge de possibilités, n’est pas moins indifférent, mais il est plus soumis. Le Comte a fait un mariage d’intérêt, en épousant cette cousine maigre, déjà vieille fille, en apparence vouée au célibat, et dont la fortune, assez respectable, a permis d’accorder, au castel familial, des restaurations sans cesse ajournées, en même temps que d’acquérir des terres.
La vieille Dame, qui craint fort de mécontenter sa bru, dont le caractère désole sa bonhomie propre, mais de qui les revenus la lui rendent sacrée, cherche une diversion, pendant que les futures élèves de Mademoiselle poursuivent leur stupide petit jeu, dit _d’esprit_.
«Henriette--fait la marquise, complaisante--devrai-je me lever pour recevoir Miss Winter?» (C’est le nom de la Gouvernante attendue).
Henriette regimbe: «Gardez-vous-en bien, ma mère, si vous ne voulez pas me désobliger.»
«J’avais pensé, continue la vieille, que cela ne tirait pas à conséquence, et pouvait passer pour une exception, un jour d’arrivée...»--«Encore une fois, ma mère, je vous demande comme un service de n’en rien faire. Il ne faut pas _lui_ donner de mauvaises habitudes. Nous serions perdus. Tenez-vous-le pour dit, je vous en conjure.»
Et la belle-mère, de conclure délibérément: «N’en parlons plus, ma petite, je ferai comme il vous plaira.»
C’est ainsi que la voyageuse, à son insu, dans l’asile que la confiance lui promet, comme l’espérance le lui dore, et avant même d’en avoir franchi le seuil, se voit humiliée, presque offensée, ni plus ni moins qu’un personnage de Dostoiewsky.
II
L’impatience de la Comtesse augmentait d’instant en instant. Elle brodait avec fièvre. La Marquise, elle, tricotait avec plus de souplesse. Si elle affectait la contrariété, c’était pour ne pas accroître l’irritation de sa bru; mais, au fond, elle s’amusait de la nouveauté, distrayante dans la solitude. Ce n’était rien de plus qu’un vieil oiseau, cette vieille personne. Nulle intellectualité; toutes les idées toutes faites; inaptitude au mal, comme au bien, du moins dans le sens conscient et réfléchi de ces deux mots. Ajoutez une piété superficielle qui rapporte tout au Bon Dieu, sans trop se préoccuper de ce qu’il en fait, et débute par se le représenter tel qu’un grand Monsieur rayonnant, qui reçoit dans son Paradis, comme le Pape, dans son Vatican, ou Monsieur Boucicaut dans le Bon Marché, et tient compte des préséances.
A celles-ci, elle demeure fort attachée, ainsi que le prouve cette anecdote, laquelle remonte aux premières couches de la Comtesse, et ne déparerait pas le récit d’un Mémorialiste.
La délivrance de cette dernière avait anticipé de beaucoup sur la date prévue. On dut avoir recours à la sage-femme du village, pour remplacer celle qu’on attendait de la ville voisine. Il était une heure du matin. Cependant qu’à l’étage supérieur gémissait la patiente, la Marquise, en costume de nuit assez suranné, attendait la Lucine villageoise. Elle arrive. On l’annonce à la vieille Dame, qui fait signe de différer, en dépit des circonstances pressantes, et ne consent à recevoir celle dont les soins étaient urgents qu’après s’être renseignée sur sa qualité. «Est-ce une _Dame_, ou une _Bonne Femme_?» demandait-elle à l’introducteur. Et, pour préciser son postulatum: «Est-ce un _bonnet_, ou un _chapeau_?»
Ce ne fut qu’après avoir acquis la certitude qu’il s’agissait d’une paysanne, qu’elle fit entrer l’accoucheuse et lui dit, avec une bénévole hauteur: «Allez, ma bonne femme, je vous recommande bien Madame la Comtesse.»
N’allez pas croire, au moins, qu’elle y mît de la morgue; plutôt de l’instinct des catégories. Elle n’eût pas voulu décerner au «caillon»[2] ce qui n’était que pour les garnitures.
III
Elle collectionnait les _breloques_, les commandant par douze douzaines, afin d’en inonder les ventes de charité, ou d’en décorer les amis qui se contentent de peu. Mais sa plus proverbiale manie consistait à _demander des adresses_, à tout bout de champ, hors de propos, et presque sans jeter un regard sur l’objet qu’elle croyait désirer.
Un jour, à Paris, rentrant de la promenade, on lui remit le billet d’une visiteuse, dont le bristol l’enchanta. Vite, il fallut répondre, pour savoir d’où venait la _carte-correspondance_. Celle qui y avait inscrit son bonjour fit savoir, un peu embarrassée, que le mot avait été tracé, par elle, chez Madame d’Entragues elle-même, sur le premier carton venu, que lui présentait la concierge.
Traits de caractère: quelques années auparavant, on avait reçu la visite d’une amie affligée de famille. Au cours de ce séjour, durant une de ces interminables séances de salon qui sont la plaie des villégiatures, Céline, qui adorait correspondre à vide, griffonnait devant son «bonheur-du-jour»; elle gribouillait (sur les feuilles blanches détachées des billets de faire-part) une lettre à Madame de Gersaint, l’amie du cœur. Tout à coup, l’épistolière poussa un cri: l’encrier venait de se renverser sur le quatorzième feuillet, bourré de _nunus_, de l’épître envoie d’achèvement. Marie (l’invitée s’appelait ainsi), Marie, complaisante, s’élança pour parer au désastre. Tandis qu’elle rendait ce service, ses yeux furent invinciblement attirés par son nom, au milieu d’une page. Elle lut, malgré soi, elle lut ceci: «Marie est ici, avec ses cinq insupportables enfants. Ils consomment, tous les matins, onze pots de lait, neuf pots de café, et je me demande vraiment quand ils vont se décider à...»--_Reliqua desunt._ Le reste manquait.
Quand tout fut remis en ordre, Céline acheva sa missive. Alors on entendit une voix qui s’élevait. C’était la voix de Marie. Elle disait doucement: «Céline, _avez-vous beaucoup de vaches_?»
Deuxième trait: Charles en était à sa seconde union. La première avait été heureuse, et douloureuse à la fois. On s’aimait... vint la maladie, puis la mort. Le désespoir du veuf fut poignant. Il exigea le moulage de sa main nouée aux doigts de la défunte. Le résultat fut un beau presse-papier de bronze patiné, que l’on fit encastrer dans le mausolée.--Ces grands mouvements, en se refroidissant, créent parfois des situations embarrassantes. Ce fut le cas. Au bout d’un temps (pas très long), le presse-papier pesa sur toute la famille. Le survivant portait bien toujours des bijoux d’émail noir et de bois durci, mais n’en songeait pas moins au remariage. Quand il fut sérieusement question de convoler, le poids de l’airain devint insupportable. Tout le monde y pensait, aucun n’en parlait. L’instinct maternel arrangea tout. Un après-midi, Céline, sans faire semblant de rien, dirigea la promenade du côté de la tombe. O merveille! Le presse-papier avait disparu. Soulagement muet auquel nul ne fit allusion, mais dont se desserra la contrainte commune. Personne n’en croyait ses yeux.
Céline avait fait enlever, puis _enterrer_ cette pauvre étreinte de cuivre vert-de-grisé, ni plus ni moins que si elle eût été en os et en chair!
«Ils furent heureux, et eurent beaucoup d’enfants.»
IV
L’abnégation de Céline fut d’autant plus méritoire, en la circonstance, que sa nature, toute portée à l’ordre étriqué, au rangement des armoires, aux économies de chandelles, ne dut pas renoncer sans peine à l’objet, ensemble artiste et humain, qu’elle immolait à la maternité et qu’elle sacrifiait à la terre. Nécessité fait loi; mais, encore une fois, il y eut presque une action d’éclat, une victoire de tempérament dans cette réaction obscure.
L’exposé de certains détails le mettra mieux en lumière. Une telle châtelaine avait réussi, on ne sait comment, à trouver un acquéreur pour les vieux journaux; elle ficelait, par paquets de cent, les timbres ordinaires, oblitérés, et recevait pour cela, d’un teinturier qui en extrayait la couleur, un sou, quand la collection dépassait plusieurs mille; elle retournait les enveloppes, décollait, puis recollait leurs bords, et les employait, sous cette nouvelle forme, en inscrivant l’adresse au revers. Aussi se montra-t-elle réfractaire à l’usage des enveloppes doublées, mal commodes pour ce trafic.
Notez qu’elle n’était pas _avare_; elle était _utilisatrice_. Son fils, qui l’aimait pourtant bien, ne put s’empêcher de rire, lorsqu’il découvrit, au fond d’un tiroir, une boîte sur laquelle la bonne dame avait tracé, de son écriture vieillotte: «Petits bouts de ficelle, _ne pouvant servir à rien_.»
Est-il vrai qu’une telle femme ne fût pas avare? Voici, du moins, comment elle conciliait la charité et l’économie. Du temps qu’elle avait de bons yeux, elle se levait aussi tôt que la Grande Catherine, laquelle, on le sait, allumait elle-même son feu, et faillit, un jour, griller un ramoneur qui croyait pouvoir, de si bon matin, vaquer, sans danger, à sa besogne charbonneuse. Céline piquait alors des paillettes sur des abat-jour et des éventails, où elles contournaient, suivant un procédé repris au XVIII^e siècle, de menues gravures pseudo Louis XVI. Elle avait trouvé une débitante qui lui écoulait ça, prélevait un gain et tondait sur la fourniture. Céline, elle, alimentait ses aumônes avec ces profits, très consciencieusement, d’ailleurs. Jamais elle n’aurait fait communiquer sa bourse de don et sa bourse de jeu. Peu casuiste, elle vivait en bon ménage avec un sophisme. Elle ne donnait pas _du sien_, comme nous le recommande l’Évangile; elle donnait l’argent des autres, et se croyait en règle, parce que c’était le _fruit de son travail_; oubliant qu’un tel geste n’est beau que s’il vient de ceux qui sont _sans ressources_.
En un mot, elle prétendait utiliser la sueur d’un front qui n’avait jamais connu cette noble couronne.
V
Quand cette incidente, qui fera pénétrer plus avant dans l’intimité de nos personnages, n’aurait eu pour effet que de représenter le temps qui s’écoule, elle ne serait pas sans nécessité. La pendule marque neuf heures moins dix. Un roulement de voiture se fait entendre, le gravier crie, le phaéton est devant le seuil.
La Marquise interrompt son tricot, dresse l’oreille et regarde curieusement. La Comtesse, debout au milieu du salon, l’air digne, sévère et déjà un peu irrité, lance un brusque rappel à ses filles qui veulent courir vers la porte, mues par un élan timide, en même temps que retenues par une crainte vague.
Seul, le Comte traverse le vestibule, gagne le perron, d’où on l’entend discourir avec le cocher. Après quelques instants, il rentre, penaud et goguenard: «Personne!--dit-il.--Et, pour plus de sûreté, François a voulu attendre le second train. Le chef de gare a examiné les secondes; pas un voyageur n’en est descendu. Seulement, il y a des colis, paraît-il; beaucoup de colis. On ira les prendre demain matin.»
La Comtesse s’était rassise et remise à broder, silencieuse mais furieuse. Puis, on l’entend pester et grincer: «Joli début!...»--Les autres sont stupéfaits. Brusquement, elle s’est relevée, sonne, bouscule les enfants, interdit la prière du soir, à cause de l’heure tardive, enjoint à ses filles de dire un «Souvenez-vous» dans leur lit.
Celles-ci s’éloignent en reprenant leur _corbillon_.
Charles et sa mère gardent le silence, de crainte de déchaîner le courroux d’Henriette. La porte s’entre-bâille, pour une dépêche, apportée, de fort loin, par un exprès, venu à pied. La Comtesse la saisit, l’ouvre, essaie de déchiffrer, sans y réussir (aveuglée qu’elle est par le mécontentement), et tend le papier à son mari.
«C’est évidemment de la Gouvernante--conclut-il;--mais, d’où diable nous écrit-elle... de Chinon? Qu’est-ce qu’elle a bien pu aller faire là?»
Il lit: «Égarée par renseignement faux. Porterai plainte.» Signé: _Winter_.
«Je ne distingue pas le dernier mot. Ce doit être un repentir de la buraliste.» (Silence.) A Henriette: «Eh bien! ma chère, qu’est-ce que vous dites de ça?» Elle, se déchaîne: «Je dis que Madame de Gersaint a bien légèrement agi en nous adressant une cruche, une dinde ou une toquée. Elle n’en fait jamais d’autres. Nous voilà dans de beaux draps! (Henriette affectionne les expressions de lingerie.) Vous me rendrez la justice que je ne voulais pas entendre parler de cette inconnue... c’est vous qui l’avez exigé, ma mère...» Elle fait les demandes et les réponses et, sans doute, à un signe de dénégation, réplique verbeusement: «Si! si! vous avez objecté que les enfants allaient être privées de leur cours, tant que durerait leur préparation à la Première Communion, c’est-à-dire les deux ans que nous avons, à cause de cela, décidé de séjourner ici; que les petites ne pouvaient s’exempter de leçons... je vous demande un peu seulement ce que pourra leur apprendre cette hurluberlu, qui n’est seulement pas capable de trouver son chemin! En tout cas, elle ne leur enseignera pas l’exactitude. Je suis atterrée et outrée. D’autant plus que les quelques mots de cette ridicule dépêche sont autant d’indications de caractère. La sotte ne veut pas avouer qu’elle s’est trompée. Elle accuse les autres et paraît vouloir réclamer des dommages. Et voilà ce que nous avons introduit chez nous, dans une minute d’erreur!»
Henriette continue de se lamenter et de fulminer. Les deux autres cherchent à la calmer. L’heure s’écoule dans les plaintives récriminations et les doléantes invectives. Puis, on se retire.
En passant devant la _nursery_, la Comtesse prête l’oreille. Tout semble muet. Elle s’éloigne. Et cependant les deux bonnes pièces ne dorment pas encore. Du fond de leur lit, elles poursuivent le colloque idiot, et continuent de se tendre l’imbécile vannerie: «Je vous vends mon corbillon, qu’y met-on?» interroge Berthe, pour la centième fois. Et, vaguement ensommeillée, sans plus de frais d’imagination, l’autre de répondre: «Un toton!»
VI
Des malles de proportions exagérées, de formes bizarres, d’apparence coûteuse, des paniers revêtus de toile, de volumineux cartons à chapeaux encombraient le vestibule, quand on descendit, le lendemain, pour déjeuner. Même, la vieille Dame, qui marchait la première, et dont la vue commençait à décroître, faillit se blesser à l’angle d’un de ces coffres qui portaient tous, tracées en noir, sur un de leurs côtés, les initiales W. B.
Quand les fillettes, conduites par leur maman, furent parties pour le catéchisme, le Comte, resté seul avec sa mère, lui fit un aveu par rapport à ces deux lettres. Le sens de la seconde, que, tout d’abord, on ne s’expliquait pas, venait de lui apparaître, avec une signification fort déplaisante qui ne pouvait manquer d’ajouter à la contrariété d’Henriette. En un mot, n’y aurait-il pas une relation entre cette majuscule et le mystérieux griffonnage qui accompagnait la signature, dans le télégramme de la veille?--Mademoiselle portait sans doute un nom composé. Or, quel ne serait pas le déplaisir de la Comtesse si, d’aventure, on venait à découvrir que le deuxième nom de Miss _Winter_ n’était autre que _Bottom_?
«En effet, mon bon ami, convint la vieille Dame, si je ne me trompe, cela signifie quelque chose de très vilain en anglais.»--«Vous l’avez dit, ma mère.»
--«En admettant que cela soit, fit rêveusement Céline, je ne comprends pas pourquoi Winter... Qu’est-ce que l’hiver vient faire là?»--Drôlement, Charles riposta: «L’hiver ou l’été, ma bonne maman, ça nous est égal. Ce qui est embêtant, c’est l’_autre_. Tout le printemps lui-même ne le masquerait pas. Vous vous rappelez la tache de Lady Macbeth, «tous les parfums de l’Arabie ne parfumeraient pas cette petite main». Ils n’en feraient pas davantage pour ce gros...»
Prudemment, on interrompit.
--«Ne vous tourmentez pas, mon fils», poursuivit la Marquise, toujours optimiste et qui voulait conserver une lueur d’espoir, «ces textes sont souvent fort mal transmis par les bureaux. Souhaitons que _ce ne soit pas ça_!» Puis, elle ajouta: «En tout cas, si, par malheur, vous avez deviné juste, nous devons faire tout ce qui dépend de nous pour déguiser aussi longtemps que possible à Henriette, _la triste vérité_.»
Entre ces agressifs bagages figurait encore une paire de palettes fort longues, un peu frustes, assez minces et très étroites, pointues à un de leurs bouts qui se redressaient, et occupées au milieu par une sorte de semelle mobile que rattachaient des courroies et des boucles.
A propos de ces deux incompréhensibles objets, on se perdit en conjectures...
VII
Vers la fin de la journée, tout d’un coup, la Gouvernante arriva. Aucune nouvelle n’étant venue d’elle, depuis la veille, la voiture ne l’attendait pas au train. Elle accomplit donc à pied le trajet de la gare au château. Un paysan la suivait, qui s’était offert pour porter des colis à main, encore assez nombreux, parmi lesquels une caisse de raisin et un étui à parapluies, lequel ressemblait à une gaine de trombone.