La petite Jeanne; ou, Le devoir

Chapter 9

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--Si vous vouliez me donner votre Louise, je serais bien content; elle connaît tout le pays, et, comme je ne vendrai guère qu'à la campagne, je crois que nous ferions une bonne maison ensemble.

--Lui en as-tu parlé?

--Non, maître Tixier, je voulais savoir ce que vous en diriez.

--Arrange-toi avec elle, je t'en donne la permission.»

Le colporteur resta deux jours chez maître Tixier, et, quand il partit, les accords étaient faits.

La famille Dumont vient voir Jeanne.

La famille Dumont vint, le mardi, voir Jeanne, qui leur avait dit la veille qu'elle était emménagée.

«Sais-tu que tu n'es pas du tout mal logée, petite Jeanne? lui dit Mme Isaure; et qu'as-tu donc dans ta basse-cour?

--Rien encore, madame; maître Tixier va me donner une chèvre, un coq et deux poules.

--Qu'il te donne plutôt deux canes et un canard, dit Mme Dumont; je t'enverrai un coq et deux poulettes de ma belle race.

--Et moi, dit Auguste, qui était devenu un bel officier, je t'apporterai une paire de ces jolis pigeons que tu aimes tant.

--Et moi, dit Mme Sophie, je te donnerai une jolie chatte à longs poils pour te tenir compagnie; car, ma pauvre Jeanne, tu vas trouver la maison bien grande quand tu seras seule toute la journée.

--Oh! je vais chercher de l'ouvrage tout de suite après avoir sevré Sylvain. Quand vous aurez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas, s'il vous plaît.

--Et la petite Nannette, qu'en feras-tu quand tu iras travailler?

--Je la mènerai au Grand-Bail, ainsi que son frère; ils s'amuseront autour de la maison: Nannette gardera le petit, et Louise aura l'oeil sur les deux.

--Comme il est frais, ton Sylvain! Jeanne; si j'ai un enfant, tu me le nourriras, dit Mme Isaure.

--Avec grand plaisir, ma chère dame; ordonnez ici comme chez vous.»

Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.

Mme Sophie avait raison; Jeanne n'était pas accoutumée à tant de tranquillité: il lui semblait qu'elle n'eût point d'occupation. Quand son ménage était fait, qu'elle avait promené la chèvre et qu'elle lui avait amassé de l'herbe, le reste de la journée lui paraissait bien long.

Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frère; quand elle s'ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au Grand-Bail. Là, elle aidait à Louise, et bien souvent on la retenait à souper avec son mari qui battait à la grange; d'autres fois, elle s'occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mère lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux que les autres enfants du bourg.

Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour aller au marché, elles entraient souvent chez elle, et après avoir visité sa maison, elles lui disaient:

«Elle doit te coûter bon ta maison, petite Jeanne!

--Pourquoi donc ça?

--C'est que tu as un beau jardin en avant; on ne voit ni fumier ni immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes champs?

--Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier sous mes fenêtres, pour empester ma maison et rendre mes enfants malades. N'ai-je pas ma cour, où est l'étable?

--Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de bétail que tu as ne pourra suffire à fumer tes champs.

--Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos portes fait un bon engrais? Vous vous trompez fort: c'est bon pour vous donner la fièvre ainsi qu'à vos enfants, et voilà tout.

--Comment fais-tu donc, toi?

--Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier chaque fois que grand Louis nettoie l'étable; j'empêche comme ça qu'il ne sèche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un excellent engrais. Faites de la litière jusqu'au ventre à vos bêtes, et tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en trouverez bien!

--Qui est-ce qui t'a donc appris tout ça, Jeanne?

--C'est Étienne Durand, le gendre de maître Tixier du Grand-Bail.

--Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-là?

--Il ne veut rien changer; il veut seulement faire mieux, et il s'y entend bien; grand Louis dit que c'est un excellent cultivateur.»

Jeanne a grande envie d'avoir une vache.

Jeanne désirait beaucoup avoir une vache, et en parlait souvent à son mari, qui lui disait:

«Ma pauvre femme, tu as deux enfants à soigner, bientôt trois; si Mme Isaure t'en donne un a nourrir, ça fera quatre; je te demande si tu pourras t'occuper de ta vache!

--Je prendrai pour m'aider cette pauvre mère Henri qui demande son pain, et elle viendra pour peu de chose. Elle gardera mes bêtes aux champs, puis elle ira à l'herbe; je n'aurai que la peine de traire la vache et la chèvre, de soigner le laitage, et tu nettoieras l'étable le soir. Car, vois-tu, je veux avoir une vache bien propre; je la ferai étriller tous les jours, comme Étienne Durand fait au Grand Bail; j'ai remarqué, que, quand elles ont le poil bien brillant, elles donnent plus de lait et du meilleur.

--Si tu veux te faire aider, c'est différent, parce que je n'entends pas que tu te tues à l'ouvrage, je t'en avertis. L'autre jour, le maréchal m'a proposé un cheptel; veux-tu que j'aille lui demander s'il est toujours dans la même intention?

--Oh! oui, mon homme, va; ça vaudra mieux pour commencer, que d'acheter une vache nous-mêmes et de rester sans le sou.»

Grand Louis alla voir le maréchal et revint bien vite dire à sa femme qu'on lui achèterait une vache, et que le père Tixier la choisirait lui-même.

Jeanne fut bien contente d'avoir une vache; elle la menait paître souvent comme elle avait fait autrefois chez la mère Nannette; sa fille conduisait la chèvre, et le petit Sylvain les suivait.

L'année se passa bien, la récolte fut bonne, grand Louis serra ses gerbes dans un coin de la grange du Grand-Bail; il fit son vin en commun avec maître Tixier, chez lequel il travaillait toujours.

Il paya les premiers cent francs avec son temps, et il gagna assez en plus pour acquitter une bonne partie de la rente viagère du père Colis. Jeanne eut un autre garçon qu'on appela Paul, et qu'elle nourrit sans trop de fatigue.

Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.

Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit:

«Je vais te donner bientôt un nourrisson, ma bonne Jeanne; ton Paul n'aura guère que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas que tu les nourrisses tous les deux à la fois; toute forte que tu es, tu serais bientôt épuisée; si tu veux mettre ton garçon en nourrice, je payerai ses mois.

--Merci, madame, je le sèvrerai; il est très-fort et mange déjà comme un petit homme. Je vous promets qu'il ne prendra pas le lait de votre enfant.

--Je le sais bien, Jeanne; tu es trop honnête femme pour tromper personne, moi moins que toute autre. Prépare-toi donc à recevoir bientôt ton nouvel enfant; nous passerons l'hiver ici pour ne pas le quitter. Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t'aider? Tu ne pourras pas suffire à tout.

--Madame, j'emploie déjà la mère Henri une partie de la journée; je la garderai tout à fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque pas de courage; mais elle ne peut travailler aux champs: je serai plus tranquille avec elle qu'avec une fillette de douze à treize ans.

--Alors je payerai la mère Henri en sus de tes mois.

--De mes mois, ma chère dame! est-ce que vous comptez me payer? Oh! vous ne me ferez pas ce chagrin-là!

--Mais, petite Jeanne, n'est-il pas juste que tu sois payée de la peine que tu vas prendre pour mon enfant?

--Ma récompense, madame, ce sera de vous rendre service et de m'acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai. Que serais-je donc sans vous? Ne me payez pas, je vous en prie! laissez-moi vous prouver combien je vous suis attachée, et que je n'oublie pas tout le bien que vous m'avez fait. Si vous me payiez, je croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en pleurant.

--Ne te désole pas, ma bonne Jeanne; tu as raison, je ne dois pas te payer. D'ailleurs, on ne saurait reconnaître les soins d'une bonne nourrice avec de l'argent; seulement, je tiens à payer la mère Henri; car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu débourses quelque chose pour moi.»

Quinze jours après, Mme Isaure confia sa petite fille à Jeanne.

Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté de Jeanne.

Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service à Jeanne, qui en savait plus long qu'elles, et qui était toujours prête à obliger. Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient:

«Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s'ils étaient des enfants de bourgeois!

--Parce qu'ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu'ils soient sales? Voyez s'ils ont le moindre bouton! Ce n'est pas une grande peine pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de leur brosser la tête; c'est bientôt fait, et je leur épargne par là bien des petites misères. Si vous en faisiez autant, vos enfants se porteraient mieux et ne crieraient pas tant.

--Eh bien! on essayera. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que leurs habits aient toujours l'air d'être neufs.

--Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur mon coffre; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des mouches.

--Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits?

--Dame! j'y fais attention. D'abord, je ne les laisse pas manger toute la journée, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que leurs habits se salissent moins. Je n'ai pas besoin de les laver si souvent, et cela m'épargne du temps et de l'argent.»

Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait à vue d'oeil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins.

«Ma chère dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne puissiez pas penser que c'est par intérêt que je soigne votre enfant! Je l'aime comme les miens, je ne fais pas de différence entre eux.»

Jeanne rend son nourrisson.

Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre, marchant déjà et commençant à parler. Toute la famille Dumont vint chercher l'enfant, et Jeanne leur donna à déjeuner dans sa jolie chambre; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce qui donnait à sa maison un air de fête. Pendant qu'on était à table, le domestique de M. Dumont amena dans l'étable de Jeanne une très-belle vache avec son veau; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en furent bien joyeux, et tout le monde partit.

Jeanne, qui était toute triste du départ de son nourrisson, descendit pour traire sa vache, et fut grandement étonnée d'en trouver deux à l'étable; elle n'eut pas d'abord la force de parler; puis elle cria à son mari:

«Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite!»

Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant qu'il était arrivé quelque malheur. Quand il vit Jeanne à la porte de l'étable, le visage tout en larmes et riant en même temps, il lui dit:

«Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme?»

Jeanne lui montra la crèche sans répondre, et grand Louis, en voyant la vache, comprit tout.

«Sont-ils bons! sont-ils donc bons! dit Jeanne quand elle put parler: c'était justement ce que je désirais le plus au monde, que d'avoir une vache à moi.

--Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce pas chez le maréchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.»

Il alla tout de suite au bourg, où il conta le bonheur qui lui était arrivé.

«Grand Louis, dit le maréchal, je ne mettrai pas ma vache en d'autres mains; elle dépérirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la vendrons à la foire prochaine: elle m'a coûté deux cents francs, et nous aurions bien du malheur si nous n'en trouvions pas une quarantaine de francs de plus; ça nous fera un joli petit bénéfice à chacun.»

Nannette a mal aux yeux.

Quelque temps après, Nannette eut grand mal aux yeux. Jeanne alla chercher M. le curé, qui vit l'enfant et trouva le mal si grave qu'il conseilla d'aller consulter le meilleur médecin de la ville. Maître Tixier, en allant voir Louise, qui était mariée au marchand et qui faisait bien ses affaires, conduisit dans sa carriole grand Louis, sa femme et leur fille. Le médecin visita soigneusement les yeux de Nannette; il fit une ordonnance, et dit:

«Si vous faites exactement ce que j'ordonne, je réponds de la guérison de votre enfant; autrement elle pourrait bien devenir aveugle. Mais vous autres, gens de la campagne, aussitôt que vos malades vont un peu mieux, vous cessez les remèdes.

--C'est bien vrai, monsieur, dit Jeanne, c'est une mauvaise coutume; mais que voulez-vous? on est si pauvre et on a si grand besoin de son temps qu'on est négligent de sa santé.

--C'est un fort mauvais calcul; car il faut toujours finir par interrompre son travail et dépenser l'argent que vous avez voulu économiser, et même plus; et l'on a souffert longtemps. Trop heureux encore si le mal n'est pas devenu incurable! Vous êtes, en vérité, plus soigneux de la santé de vos bestiaux que de la vôtre propre.

--Monsieur, dit grand Louis, quand on perd une pièce de bétail, c'est la ruine d'une petite maison.

--Et si le chef de la famille meurt, n'est-elle pas ruinée aussi?

--Oui, et c'est un grand malheur; mais soyez tranquille, monsieur: Jeanne n'est pas une femme comme une autre; ce que vous lui direz, elle le fera comme si c'était M. le curé qui l'eût recommandé.»

Jeanne ramena sa fille et lui mit un bandeau sur les yeux, parce que le médecin avait recommandé par-dessus tout qu'elle ne vît pas le jour.

Paul montre un mauvais caractère.

Nannette s'ennuyait un peu de ne pouvoir rien faire; sa mère lui donna du gros chanvre à filer; elle entreprit de lui apprendre le catéchisme, ce qui ne fut pas long; car Nannette avait bonne mémoire. Elle gardait le petit Paul pendant que sa mère allait travailler hors de la maison et que Sylvain était à l'école. Il fallait toute la patience de cette bonne petite pour supporter les caprices de Paul, qui avait un mauvais caractère et ne voulait jamais faire ce qui plaisait aux autres. Jeanne en avait un grand chagrin; mais elle espérait qu'il deviendrait meilleur en grandissant. Elle ne se lassait jamais de ses caprices, et employait la plus grande douceur avec lui: mais l'enfant y était insensible; il ne lui témoignait pas la moindre affection, et ne venait à elle que s'il avait besoin de quelque chose, bien sûr de ne pas être refusé. Il ne craignait que son père, qui s'irritait de le voir tourmenter sans cesse Jeanne, et, quand elle pleurait en voyant Paul si différent de ses aînés qui étaient d'excellents enfants, grand Louis avait envie de le battre pour le corriger; mais sa femme le retenait toujours en lui disant que les coups n'avaient jamais rien produit de bon. Pourtant Paul, tout petit qu'il était, avait quelquefois des réponses si insolentes que grand Louis, qui au fond n'était pas endurant, lui donnait quelques bonnes tapes. Jeanne, qui craignait que ce petit coeur ne s'endurcît encore, et qui pensait qu'une grande tendresse pourrait seule le réchauffer, prit le parti de cacher à grand Louis toutes les fautes que faisait son enfant.

La petite Nannette comprend la chagrin de sa mère et le partage.

Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mère, essayait quelquefois de la consoler.

«Ma pauvre fille, il n'y a pas de consolation pour une peine comme celle-là. Si ton frère ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa mauvaise humeur et sa dureté. Vois-tu, il n'y a pas de plus grande richesse que la bonne réputation, et elle commence en même temps que nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l'enfant aurait beau se corriger par la suite, on n'en dirait pas moins qu'il ne vaut pas grand'chose: n'en parle donc à personne, pas même à nos meilleurs amis ni à M. le curé.

--Oui, ma mère, soyez tranquille; d'ailleurs, puisque Dieu nous l'a donné comme ça, il faut l'aimer pour tout le monde; car, au fond, il est bien malheureux.»

A force de douceur et de patience, Nannette vint à bout d'apprendre à Paul sa prière; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et, tantôt bon gré, tantôt mal gré, il apprit tout ce qu'un petit enfant de son âge pouvait apprendre; comme il avait assez d'intelligence et qu'il n'était mauvais qu'à la maison, on l'aimait bien ailleurs. Il s'attacha à sa soeur plus qu'on ne l'eût cru capable de le faire.

Nannette avait un caractère si heureux que tout le monde l'aimait comme on avait aimé sa mère à son âge. Elle guérit enfin, parce qu'elle fut bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le médecin et M. le curé, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonné.

Une grêle terrible ravage tout le pays.

Tout allait au mieux dans le ménage de Jeanne; elle avait fait faire une pièce de toile avec le chanvre qu'elle filait depuis quatre ans. Elle comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait déjà remboursé six cents francs au père Tixier et elle lui avait payé sa plume. Nannette allait avoir douze ans; elle avait fait sa première communion. Sylvain était enfant de choeur, et il restait chez M. le curé pendant tout le temps qu'il ne passait pas à l'école. Il semblait que rien ne dût troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la moisson, il vint un orage terrible. La grêle tombait grosse comme des noix, et il ne resta pas un épis debout dans les champs. Ils avaient été si bien hachés et entrés en terre, qu'on n'y voyait même pas un brin de paille: c'était une désolation générale. Maître Tixier éprouva de grandes pertes; pourtant il ne fut pas grêlé partout. Mais chez le pauvre grand Louis, ce fut bien pis: il ne resta rien de sa récolte; en voyant ses champs, l'on n'aurait jamais dit qu'il y avait eu là une belle moisson quelques instants auparavant.

Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches cassées; le chanvre était couché par terre. Le coeur de Jeanne saignait en voyant tomber cette grêle qui la ruinait pour plus d'une année. Son mari revint du Grand-Bail tout consterné.

«Quel malheur, mon pauvre homme! mais c'est Dieu qui l'envoie, il n'y a pas à murmurer. Il ne faut pas perdre courage; que de gens vont être plus à plaindre que nous!

--Ma Jeanne, ce n'est pas la peur de pâtir qui me rend si triste; mais je pense aux enfants, à maître Tixier et à la pension du père Colis. Comment faire pour vivre et payer tout ça?

--Console-toi, grand Louis. Je n'ai pas encore coupé ma toile, heureusement; tu vas emprunter l'âne au maréchal, et j'irai demain, avant le jour, en ville, où le mari de Louise me la prendra et me la payera comptant. Il n'est pas nécessaire qu'on me voie ni qu'on sache que je l'ai vendue.

--Combien comptes-tu en retirer?

--J'en ai soixante et dix mètres, et elle vaut au moins deux francs.

--C'est cent quarante francs qu'on t'en donnera; mais nous payons deux cents francs au père Colis, et, si je laisse mes journées à maître Tixier jusqu'à ce qu'il soit rentré dans les cent francs que nous lui devons encore, comment ferons-nous pour vivre?

--C'est juste, grand Louis; eh bien! il faut aller trouver le père Colis, et lui demander crédit pour cette année.

--On voit bien que tu ne le connais guère, ma Jeanne. Il va ma faire faire un billet et me demander un gros intérêt.

--Il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement, pourtant; j'aurais bien du chagrin qu'on sût notre détresse; c'est un grand sacrifice, mais que veux-tu?»

Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.

Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir pendant l'hiver; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis.

«Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande grâce.

--Qu'est-ce que c'est, petite Jeanne?... On dit que vous êtes bien saccagés par la grêle.

--C'est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette année, mon père Colis.

--Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis.

--Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive?

--Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l'embarras; on sait bien que vous avez de l'argent.

--Tu as tort de t'en fier aux mauvaises langues; je n'ai pas le sou au contraire, et j'ai grand'peine à vivre.

--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire vendre le peu que nous avons?

--Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où trouver de l'argent pour le payer; il y en a plus d'un qui en prête dans le village.

--Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher; j'aime mieux pâtir que de vous faire de la peine: faites-moi un billet de deux cents francs pour l'an prochain, et tout sera dit.

--Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis aujourd'hui, car j'en aurai pour longtemps à me remettre d'un coup pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun de cent francs, payables l'un l'année prochaine, l'autre un an après.

--Ho! ho! ça ne m'arrange guère.

--Eh bien, adieu; nous allons chercher ailleurs.

--Attends donc un instant, grand Louis; tu t'emportes comme une soupe au lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m'arranger des deux billets.»

Jeanne les écrivit, bien étonnée qu'il ne fût pas question d'intérêts; elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom.

«Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne; car j'aime à prendre mes sûretés.

--C'est trop juste,» dit Jeanne; et elle signa.

Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit:

«Un instant, un instant! et mes intérêts, vous n'y songez donc pas? Je ne les fais jamais mettre sur le billet; on me paye comptant et d'avance.

--Combien faut-il donc?

--Cinquante francs, mes enfants.

--Cinquante francs! dit grand Louis, qui commençait à se mettre en colère; voulez-vous rire?

--Non, mon garçon, c'est à prendre ou à laisser.

--Parbleu, je trouverai de l'argent à meilleur marché ailleurs.

--Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez pas notre ruine; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit.

--Va donc, Jeanne; tu fais de moi tout ce que tu veux.»

En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l'avoir empêché d'aller emprunter à d'autres ce qu'il fallait pour payer la rente du père Colis.

«Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher; mais je ne me soucie pas qu'on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets; il a trop peur qu'on ne sache qu'il a de l'argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent.

--Ça n'empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme.

--Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de mal; d'ailleurs on ne l'estime que ce qu'il vaut; ce n'est pas à nous à le décrier.»

Jeanne apporta les trente francs au père Colis; mais le lendemain il vint tout tremblant lui en rendre quinze: il avait entendu dire que la justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de l'intérêt légal.

Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père Tixier.

Après la moisson, le père Tixier, qui avait employé grand Louis tout le temps, voulut le payer comme les autres.