La petite Jeanne; ou, Le devoir
Chapter 8
«Pas déjà tant, maître; il faut commencer à s'en occuper: on ne plante pas une maison comme un arbre.»
Le dimanche suivant, ils allèrent voir le champ tous ensemble. Jeanne expliqua qu'elle voulait que sa chambre fût élevée sur l'étable, qu'on creuserait de deux pieds pour la rendre plus chaude l'hiver, et qu'elle demanderait à Mme Isaure, qui s'était mariée presque en même temps qu'elle, de lui en faire un dessin.
«Allons-y tous trois de ce pas,» dit le père Tixier.
Quand ils furent arrivés chez Mme Dumont, on leur fit voir différents dessins de maisons. Jeanne en choisit une qui avait un petit perron de dix marches sur le côté, et une galerie sur la façade. Le toit avançait d'un mètre tout autour pour garantir le perron et la galerie; ce qui permettait aussi de mettre les ustensiles de culture à l'abri sur les deux autres côtés. Cette maison contenait d'abord l'étable en bas et un cellier aussi creusé de deux pieds; et dans l'étable un petit endroit qui n'existe pas ordinairement dans les maisons de paysans, et auquel Jeanne tenait beaucoup par propreté. Au-dessus, deux chambres et un petit escalier pour aller au grenier; car Jeanne trouvait bien laid pour une femme de monter à l'échelle. Mais il fallait au moins quinze cents francs pour bâtir cette maison, et grand Louis trouvait que c'était bien lourd pour sa bourse. Maître Tixier lui dit:
«Ne t'en inquiète pas, grand Louis; je te prêterai sept cents francs remboursables en sept ans, et comme j'aime à être payé exactement, je te les ferai gagner; de cette façon, tu pourras conserver un peu d'avance.
--Mon Dieu, que vous êtes bon, notre maître! dit Jeanne; quand je serai dans notre maison, je penserai toujours que c'est à vous que je dois mon bonheur.»
On commence la maison de Jeanne.
«Puisque vous voulez bâtir, mes, enfants, dit maître Tixier en rentrant chez lui, commencez donc tout de suite; pour qu'une maison soit saine, il faut qu'elle sèche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n'est pas encore le temps des foins; profite de ce qu'il n'y a pas grand'chose à faire ici pour te procurer des matériaux.
--Notre maître, je vais prendre le père Darnaud, qui a un bon cheval et qui me conduira tout ce qui est nécessaire. Il n'est pas juste que j'emploie pour moi le temps que vous me payez.
--Et moi, je te dis qu'il est juste d'aider un brave domestique qui m'a servi pendant quinze ans; je n'entends pas que tu te serves d'autres bêtes que des miennes.»
Maître Tixier fit faucher le sainfoin qui était dans le champ de Jeanne, et l'on mit les ouvriers à creuser les fondations. La bâtisse allait son train; et quand Jeanne n'avait rien à faire, elle promenait la petite Nannette jusque là; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de Mme Isaure, elle le leur expliquait.
Après la moisson, l'on posa la charpente; mais l'on n'enduisit pas encore les murs, afin qu'ils eussent le temps de sécher entièrement jusqu'au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit qu'il fallait bêcher le jardin, afin de le planter à l'automne.
«Je veux beaucoup d'arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les espèces. Il y en aura au bord des allées qui couperont le jardin en quatre carrés, et puis dans celle qui en fera le tour; et je veux des pêchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre galerie.»
Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres dans son jardin.
«Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne? lui dit son maître.
--Un jour ils rapporteront, notre maître; et ce sera le profit de Nannette, qui vendra leurs fruits à la ville. Vous verrez comme elle sera fière de vous porter ses premières pêches!
--Et comment empêcheras-tu ton bétail de mettre le jardin en friche?
--Mais la porte de l'étable donne sur le côté et au couchant; on fermera la petite cour, et aucun animal, pas même les poules, ne viendra dans mon jardin. C'est votre gendre qui m'a donné cette idée-là, quand je lui ai dit combien je trouvais désagréable d'avoir le fumier devant ma porte pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre maître, que les gens du bourg en vaudraient pis, s'ils plantaient des vignes et des arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie où Durand est resté si longtemps? Le village est si sale qu'on ne sait vraiment par où passer; ce n'est pas sain pour les enfants, toute cette paille pourrie. Et la puanteur qu'elle donne! comment pourraient-ils s'accoutumer à la propreté au milieu de cette ordure?»
La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On parla des plantations, et M. Dumont dit que ses pépinières étant bien garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin.
«Et moi, dit Mme Isaure, je t'apporterai des fraises de tous les mois pour border tes allées.
--Si tu m'en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari à peindre tous les bois qui sont exposés à l'air; ce sera un peu coûteux, parce que ta charpente dépasse les murs; mais au fond c'est une économie; la peinture préserve le bois des vers et de la pourriture. D'ailleurs, grand Louis achètera de l'ocre à la livre et de l'huile de rebut; il broiera lui-même la couleur et peindra ensuite, ce n'est pas bien difficile.
--Oui, monsieur; il n'est pas maladroit, et il en viendra bien à bout.»
Jeanne admire sa maison.
Vers la Saint-Jean de l'année suivante, l'on crépit les murs et l'on plafonna les chambres pour qu'elles fussent plus chaudes. Jeanne fit mettre une petite couche de plâtre à l'intérieur. Elle avait eu pendant l'hiver un garçon à qui son parrain, maître Tixier, avait donné le nom de Sylvain, et elle sentait qu'il était temps de quitter le Grand-Bail. Quoique Étienne Durand, qui gouvernait à peu près tout dans la maison, fût toujours bon pour elle et pour son mari, il aurait fini par s'ennuyer de leurs enfants. Elle se mettait souvent à la porte pour regarder sa maison. Louise lui disait:
«Hein! comme tu voudrais y être déjà!
--C'est vrai, ma Louise. Je vous aime pourtant de toutes mes forces, et j'ai bien lieu de vous aimer; mais, vois-tu, c'est plus fort que moi: quand je pense que nous serons dans une maison à nous, il me semble que mon coeur éclate au dedans de moi. C'est si bon de se sentir chez soi et de se dire qu'on est à l'abri pour le reste de ses jours!
--Et des meubles, petite Jeanne! sais-tu que ton pauvre lit et l'armoire de la mère Nannette ne feront pas grande figure dans ces chambres si blanches?
--C'est bien là mon souci: je n'ose pas en parler à grand Louis: les hommes ne comprennent pas combien une ménagère est contente d'avoir un joli mobilier; il a dépensé tant d'argent pour cette bâtisse, qu'il ne serait peut-être pas raisonnable de penser à autre chose. Pourtant, comme ton père lui en a avancé, nous avons bien encore de quoi acheter une armoire et un lit.
--Eh bien! moi, je lui en parlerai à souper, sois tranquille.»
Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.
Le soir, Louise dit à grand Louis:
«Est-ce que tu comptes mettre dans ta belle chambre le vilain lit de Jeanne et son vieux coffre? Ce sera joli! Tout le monde se moquera de toi: ils diront qu'au dehors tu fais le faraud avec ta maison qui n'est pas faite comme les autres, et qu'au dedans tu n'as pas seulement de quoi te coucher.
--Tu as bien raison, ma Louise, et j'y pense depuis longtemps. Je sais bien que Jeanne a envie d'un mobilier neuf, quoiqu'elle n'en dise rien; et moi je ne suis heureux que quand elle est contente. Il nous faudrait un lit, une armoire et des chaises cirées; son vieux coffre servirait de huche à pétrir le pain.
--Et où donc veux-tu qu'elle mette le linge que vous quitterez toutes les semaines, quand elle l'aura passé par l'eau? Il y aura trop de choses dans le grenier pour l'y placer, et tu ne veux pas, j'espère, le voir traîner dans la maison.
--Mais, Louise, crois-tu que ce serait bien d'acheter du mobilier, quand je dois tant d'argent à ton père?
--Allons, dit maître Tixier, le voilà encore là-dessus! Mais puisque je t'ai dit, têtu, que je te le ferai gagner! tu l'aurais là, dans le creux de ta main, que je n'en voudrais pas: c'est une récompense que je veux te donner, moi! es-tu donc trop fier pour la prendre tout simplement? D'ailleurs, tu sais bien que je ne refuse pas d'obliger un ami dans l'embarras; seulement je veux être remboursé au jour dit, car j'aime l'exactitude avant tout.
--C'est bien ça qui me tracasse; car si je venais à mourir avant de vous avoir remboursé!
--Eh bien! je prendrais un de tes champs en payement; ainsi n'en parlons plus, ça m'ennuie. Ah! écoute donc ce que je vais te dire: Prévôt, de la Bordinerie, n'a pas voulu me croire quand je lui disais: «Fauche tes prés, tu laisses trop mûrir ton foin; tes seigles auront besoin d'être coupés avant que tu aies fini ta fauchaison, et tu te trouveras dans l'embarras; tu ne sauras auxquels aller; et, si le temps se mettait à la pluie, comment ferais-tu?--Bah! père Tixier, me répondait-il, vous voyez toujours tout en noir; parce que vous êtes plus vieux que moi, vous voulez avoir raison sur tout.--C'est que, Prévôt, j'ai fait plus d'une bêtise dans ma vie, et je sais ce qu'il en coûte! Tu ne veux pas m'écouter, eh bien, tu verras!» Ça n'a pas manqué; voilà le temps qui menace; il a été obligé de prendre le double de monde pour faucher et pour faner, et il est venu demander à Étienne la grande voiture à échelles et les juments; mais j'ai défendu de rien lui donner. Il a fait la sottise, il faut qu'il la boive.
--Notre maître, dit grand Louis, quand Prévôt est venu vous dire, l'an passé, qu'il avait quelques bonnes bouteilles de vin blanc que sa défunte tante lui avait laissées, et qu'il fallait venir les boire avec lui, je me souviens que vous n'y avez pas manqué.
--C'est vrai, et c'était du fameux vin, encore!
--Pourquoi donc ne l'aideriez-vous pas à boire sa sottise aujourd'hui, comme vous l'avez aidé à boire son vin l'an dernier?
--C'est juste, grand Louis; j'ai tort, et tu as raison. Il faut aider Prévôt, qui court grand risque de perdre ses foins. C'était mal, ce que je disais là. On a beau faire, ce chien d'orgueil revient toujours! Tu prendras tes juments et ta voiture à ridelles, et tu travailleras pour lui tant qu'il n'aura pas serré son fourrage.»
Jeanne va commander ses meubles.
Le jeudi suivant, maître Tixier emmena Jeanne en ville pour acheter ses meubles.
«Mon père, dit Louise, emmenez-moi donc aussi: je voudrais choisir les étoffes de son lit avec elle.
--Et la petite Nannette?
--Je vais la faire bien belle et je l'emmènerai comme Jeanne emmène Sylvain.»
En chemin, le père Tixier dit à Jeanne:
«Ne va pas faire la sotte, au moins! j'entends que tu commandes tout ce qu'il te faut; d'ailleurs, je serai là, et nous verrons bien!»
Quand ils furent chez le menuisier, Jeanne commanda une belle armoire en noyer, un lit, une table et une huche du même bois, et le menuisier dit qu'il lui donnerait une table commune par-dessus le marché.
«Et un moulin pour sasser ta farine?
--Notre maître, ce n'est pas bien nécessaire pour l'instant; vous me laisserez bien sasser chez vous; ce sera un peu de peine pour grand Louis qui portera le sac, et voilà tout.
--Je ne veux point de ça; tu vas te commander un joli moulin pareil aux autres meubles; je n'entends pas qu'il manque quelque chose à ton ménage.»
Ils choisirent six chaises en noyer, et le père Tixier acheta un petit fauteuil semblable, en disant que ce serait pour son filleul quand il pourrait s'en servir. On alla ensuite chez le marchand d'étoffes pour prendre les rideaux du lit.
«J'aurais bien désiré qu'ils fussent en serge verte, dit Jeanne à Louise, c'est plus cossu; mais je n'ai pas assez d'argent.»
Elles choisirent donc une belle cotonnade rouge à raies; Louise força Jeanne à prendre une jolie indienne à fleurs bleues sur un fond blanc pour faire l'intérieur du lit et la courte-pointe, et enfin une bonne couverture de laine. Puis elles achetèrent aussi tous les menus ustensiles nécessaires dans un ménage.
«Vois donc, ma Louise! j'avais apporté deux cents francs, et il ne m'en reste plus que dix. Que ça coûte donc de se mettre à son ménage!
--Que veux-tu, ma pauvre Jeanne? on ne s'y met qu'une fois dans la vie. Mais tu es si propre, si ménagère, que tout ton mobilier aura toujours l'air neuf.»
Jeanne chargea une habile ouvrière de faire ses rideaux ainsi que la garniture de son lit, et demanda qu'on les lui rendît le plus tôt possible.
«Pourquoi donc tant te presser, Jeanne! tu as bien le temps de te mettre à ton ménage.
--Non, je n'ai que le temps bien juste; avec mes deux enfants je ne fais plus rien chez vous, c'est à peine si je gagne le pain que je mange; il faut que ça ait une fin et que j'aille dans ma maison entre la moisson et les vendanges, au temps où grand Louis n'est pas occupé.»
Jeanne déménage peu à peu.
Quand le mobilier fut rendu et mis en place, grand Louis dit à son maître:
«Votre maison est trop pleine, et cette autre là-bas s'ennuie d'être vide.
--C'est-à-dire que tu as grande envie d'y aller: c'est tout naturel, mes enfants, arrangez ça ensemble; mais je te préviens que j'ai besoin de toi jusqu'après les vendanges.
--Est-ce que je ne serai pas toujours prêt pour vous servir, là-bas comme ici?
--Petite Jeanne, je te préviens aussi que je veux planter la crémaillère le jour où tu feras bénir ta maison, et je ferai les frais du souper; tu m'entends!»
Jeanne emportait son linge et ses habits peu à peu, et elle les rangeait au fur et à mesure; Louise l'aidait quand elle le pouvait, et bientôt il n'y eut plus que son lit à transporter, car grand Louis avait déjà conduit le coffre et l'armoire de la mère Nannette. Il fut convenu que le dimanche au matin on démonterait le lit, M. le curé devant bénir la maison le soir.
Le colporteur revient au Grand-Bail.
Le samedi, pendant le dîner, l'on vit venir une voiture attelée d'un petit cheval qui paraissait fort vigoureux; elle s'arrêta à la porte, et il en descendit un beau jeune homme qui sauta d'un bond dans la maison. Chacun le regarda avec étonnement; quand il vit que personne ne le reconnaissait, il ôta son chapeau, et maître Tixier s'écria:
«Tiens! c'est le colporteur!»
Et il n'était pas difficile de le reconnaître à la cicatrice qui lui traversait le front.
«Ma foi, mon garçon, j'ai bien cru que tu nous avais oubliés; nous parlions de toi quelquefois avec M. le curé, qui disait toujours que nous te reverrions tôt ou tard.
--Il avait raison, le saint homme! Je n'oublie point ceux qui m'ont obligé: parlez-moi de lui et dites-moi s'il va toujours bien.
--Oui, Dieu merci, et j'espère qu'il vivra longtemps encore; mais, puisque tu nous trouves à table, mets-toi à ton ancienne place, sans cérémonie, tout comme autrefois.
--De grand coeur, maître Tixier; mais auparavant je vais dételer mon cheval qui a grand chaud.
--C'est juste; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service; mais ne te dérange pas; on va mettre ton cheval à l'abri et lui donner ce qu'il lui faut.»
Le colporteur se mit à table, et on lui apprit que Jeanne était mariée à grand Louis, et qu'ils devaient se mettre à leur ménage le lendemain.
«Je ne vois pas votre fille aînée, ni cette écervelée de Marguerite, ni le bouvier Claude!
--Ma Solange est mariée et demeure dans une métairie tout près d'ici, qui appartient aussi à M. Dumont; Claude a épousé Marguerite et s'en est allé dans le bourg. C'est un triste mariage qu'il a fait là; quoiqu'il n'ait guère d'esprit, c'est un brave garçon et bien courageux.
--Et cette jeune fille-là, dit le marchand en désignant Louise, est-ce que c'est ce petit lutin qui sautait toute la journée autour de Jeanne?
--Oui, mon ami; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es grandi et changé? c'est à peine si je t'ai reconnu.»
Après dîner, le marchand s'en alla chez M. le curé, et il n'en revint que pour souper. Avant de se mettre à table, il entra dans la grange où l'on avait rangé sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton, deux cravates noires et un très-beau foulard. Il offrit une couverture à chacune des filles mariées, l'autre à Jeanne et le foulard à Louise; puis il prit les cravates noires et voulut en donner une à Etienne Durand et l'autre au maître.
«Mon garçon, dit celui-ci, je n'entends pas que tu te ruines pour nous. Je veux bien t'acheter quelque chose, mais je n'accepterai rien, absolument rien.
--Maître Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on impose des obligations à ceux à qui l'on rend service, on en contracte aussi envers eux; il ne faut pas refuser aux gens à qui l'on fait du bien le plaisir de se montrer reconnaissants.
--Tu as raison: je n'ai plus rien à dire; donne, mon garçon, et grand merci.»
Et chacun prit ce que lui avait apporté le marchand.
Le colporteur vend à tout le village.
Le lendemain, après la messe, que le colporteur entendit bien dévotement, il étala sa boutique sur la place de l'église, et il annonça à haute voix qu'il vendrait ses marchandises au prix coûtant, en reconnaissance du service qu'on lui avait rendu autrefois dans le pays. Chacun s'approcha et acheta ce qui lui convenait. Il dîna chez M. le curé. Pendant que les femmes de la ferme s'occupaient à préparer le souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui était nécessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment.
Après les vêpres, M. le curé vint bénir la maison et ensuite l'on se mit à table. Toute la famille du Grand-Bail était là, excepté la maîtresse, qui ne se levait plus. Solange était venue aussi avec son mari.
«Te voilà donc dans ta maison, ma Jeanne, dit maître Tixier; vas-tu être heureuse! mais nous nous apercevrons bien que tu n'es plus avec nous.
--Il fallait bien, dit M. le curé, que ces braves gens finissent par se mettre à leur ménage. J'ai béni la maison de bon coeur, car je suis bien sûr qu'il ne s'y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront bien élevés.
--Elle s'y prendra de bonne heure, monsieur le curé; ne fait-elle pas déjà compter sa petite Nannette! y a-t-il du bon sens?
--Notre maître, est-ce que vous ne serez pas content quand, à la veillée, la petite vous lira de jolies histoires?
--Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitôt à lire, ça ne la dégoûtera pas de travailler?
--Soyez tranquille, notre maître! ce qui entre dans la tête ne gâte pas les doigts; et ceux qui l'ont pleine de toutes sortes de bonnes choses travaillent aussi bien que les autres, s'ils ont du courage; n'est-ce pas, monsieur le curé?»
M. le curé donne raison à Jeanne.
«Jeanne a raison, dit le curé: ne vaut-il pas mieux, le dimanche, passer son temps à faire une lecture, ou bien à enseigner à lire aux autres, que de se disputer ou de faire des commérages au dépens du prochain? J'ai toujours vu que les hommes qui savent quelque chose sont plus faciles à vivre que les autres; et les femmes qui ont appris à lire, à écrire, et qui savent se servir de l'aiguille, sont plus assidues dans leur maison et la tiennent plus proprement.
--Voyez donc grand Louis, pourtant! il ne sait pas seulement signer son nom.
--Aussi, notre maître, s'écria celui-ci, avant que d'avoir trouvé Jeanne, je ne valais pas grand'chose; je brutalisais tout le monde.
--Est-ce qu'elle aurait tant d'idée, Jeanne, dit Joséphine, est-ce qu'elle serait si bonne si les dames Dumont ne lui avaient appris tant de choses?
--Tu as bien raison, ma Joséphine. J'aurais fait comme tant d'autres qui ne pensent à rien du tout. Aussi, après le bon Dieu qui m'a donné une âme, et ma pauvre mère, qui m'a mise au monde, après la mère Nannette, qui m'a tirée de la misère, je dois tout à ces dames: car vous ne m'auriez pas tant protégée, maître Tixier, si elles n'avaient pas pris soin de moi. Aussi je serai reconnaissante envers elles jusqu'au dernier jour de ma vie.
Le colporteur parle de ses affaires.
«Monsieur le curé, dit Louise, vous aviez une bien belle nappe d'autel, ce matin, à la messe. Je parie que c'est ce jeune marchand qui vous l'a apportée!
--Oui, ma fille; il a voulu faire ce cadeau à ma pauvre église; c'est un brave coeur qui n'a oublié aucun de ceux qui l'ont obligé.
--Tu as donc fait de bonnes affaires, toi, dit maître Tixier en s'adressant au colporteur; je vois que tu as un cheval et une voiture, sans compter ce qu'il y a dedans.
--Mais oui; mes petites affaires ne vont pas trop mal.
--C'est la récompense de votre bonne conduite, dit le curé.
--Pour vous dire toute la vérité, j'ai eu bien de la peine à prendre des habitudes régulières. J'ai souvent rencontré d'anciens camarades qui se moquaient de moi, et j'ai été plus d'une fois sur le point de céder à leurs railleries et de les imiter. Mais quand mes yeux rencontraient un miroir et que je voyais ma cicatrice, je pensais à vous tout de suite, monsieur le curé, et aussi à la maison du père Tixier, et je redevenais fort contre la tentation. Il est si difficile de rompre avec les mauvaises habitudes!
--Vous dites là une grande vérité, mon ami; c'est pourquoi l'on ne saurait veiller de trop près à s'en préserver.
--Enfin, j'ai contracté celle de la bonne conduite et du travail; je me suis donné bien du mal; j'ai parcouru toute la France, marchant la nuit et vendant le jour, faisant souvent beaucoup de chemin en vue d'un petit bénéfice, et vivant de peu. J'arrive de Paris, où j'ai retrouvé mon père, que je n'avais pas vu depuis huit ans. Jugez si j'ai été heureux d'être en état de le tirer de la carrière où il travaillait, ce qui était un métier trop dur pour son âge! J'ai pu lui acheter le fonds d'un de ces petits commerces des rues, qui, à Paris, suffisent à nourrir leur homme. Me voici le coeur content en pensant que mon pauvre père n'aura plus à souffrir, et je compte bien l'aller voir de temps en temps.
--Nous sommes tous bien heureux, dit grand Louis, de vous voir en si bon chemin.»
Maître Tixier vend de la plume à Jeanne.
Après le souper, maître Tixier visita les deux chambres de Jeanne, et lui dit:
«Je te vois bien deux châlits, ma fille, mais il y en a un vide, et ça me choque.
--Maître Tixier, j'ai acheté de la toile pour faire une paillasse; je vais la coudre dès demain, et vous me donnerez bien de la paille fraîche pour la remplir; quand mon mari battra votre avoine, il me vannera de la bâle sur laquelle il couchera au besoin.
--Et tu crois, toi, que je souffrirai que ton homme couche sur la bâle quand il sera bien harassé? Il ne manque pas de plume à la maison; tu en auras demain ce qu'il te faudra pour faire un lit; tu me payeras en journées; grand Louis n'a pas besoin de se mêler de cela.
--J'ai une belle pièce de coutil, dit le marchand, et je vous vendrai à bon marché ce qui vous sera nécessaire; j'ai aussi remarqué qu'il manque des rideaux à votre fenêtre; je me souviens d'avoir quelque part, dans mes ballots, un reste d'indienne à raies blanches et rouges, qui ira bien avec le lit. Je vous le donnerai en bon souvenir de notre souper d'aujourd'hui et du plaisir que j'ai à vous retrouver tous.
--Mais, monsieur le marchand, ma fenêtre se passera bien de rideaux; c'est trop beau pour des gens comme nous.
--Jeanne, quand vous me pansiez le front, je n'ai pas refusé vos soins, et je n'ai pas craint de vous donner de la peine: pourquoi ne voudriez-vous pas accepter ce que je vous offre?
--Jeanne, il faut que personne ne sorte mécontent de chez vous aujourd'hui, fit observer le curé.
--Eh bien! merci de votre générosité, dit Jeanne au marchand; et, pour tout dire, je ne serai pas fâchée d'avoir des rideaux.»
Le colporteur dit au père Tixier, comme ils rentraient au Grand Bail:
«En passant par la ville, j'ai vu un petit marchand tailleur qui m'a cédé son fonds; je suis convenu de lui prendre l'année prochaine; mais il me faudra une femme dans cette boutique.
--Eh bien?