La petite Jeanne; ou, Le devoir

Chapter 7

Chapter 74,144 wordsPublic domain

--Non, petite Jeanne; mais il m'est venu des boutons à la jambe; il y a un mois que ça va et que ça vient, et depuis deux jours j'en souffre tout à fait.

--Il faut soigner ce mal-là. Je vais aller chez M. le curé, qui a des remèdes pour tout; il trouvera bien ce qu'il faut pour vous guérir.

--Laisse donc! ça n'en vaut pas la peine.

--Si fait, notre maître, c'en vaut la peine; j'ai toujours entendu dire à ma chère défunte, qu'un mal pris à temps n'était rien, mais qu'un mal négligé c'était une ruine.

--C'est bon! tu iras dimanche; ce n'est pas quelques jours de plus ou de moins qui y feront grand'chose.»

Le samedi, quand le meunier vint chercher la fournée, tous les hommes étaient au travail; maître Tixier monta au grenier et mesura le blé pour le donner à moudre. En descendant, son pied glissa le long de l'échelle, comme il était presque en bas; sa jambe malade frotta et fut écorchée; il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise.

«Mon Dieu, notre maître, comme vous êtes pâle! Qu'est-ce qui vient donc de vous arriver?»

Maître Tixier, sans répondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit une écorchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa dans l'eau fraîche et l'appliqua sur la plaie; puis elle envoya Louise chez M. le curé.

«Dis-lui que ton père s'est blessé sur un mal qu'il avait déjà; il apportera ce qu'il faut.»

M. le curé ne tarda pas à venir; il apportait une petite bouteille de teinture d'arnica, dont il mit quelques gouttes dans l'eau, et il mouilla une compresse; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il laissa une petite éponge à Jeanne en lui recommandant de s'en servir pour mouiller le linge sans l'ôter, quand il serait sec; il dit au père Tixier que, s'il voulait guérir, il fallait rester au lit sept ou huit jours.

«C'est bien difficile, monsieur le curé; il y a tant à faire ici!

--Il faut pourtant rester tranquille; vous n'êtes plus jeune, mon ami, et les plaies aux jambes ne guérissent pas facilement à votre âge. Si vous ne voulez pas être infirme pour le reste de vos jours, restez en repos comme je vous le dis.

--Et comment donc faire?

--Ne vous tourmentez pas, notre maître, dit Jeanne; est-ce que grand Louis n'est pas là pour faire ce que vous commanderez? Soyez tranquille, restez au lit une bonne huitaine, et rien n'en souffrira dans la maison.»

Il vient un officier en remonte marchander les juments de maître Tixier.

Un matin, maître Tixier, qui ne marchait pas encore, était assis dans son fauteuil auprès de la porte; il vit venir à lui un grand officier de cuirassiers, suivi de son maréchal des logis.

«Tiens! s'écrie-t-il en voyant le maréchal des logis, c'est Étienne Durand, de la Tréchauderie! Comment se fait-il que tu sois dans le pays, mon garçon?

--Parce que j'y suis venu avec mon capitaine, que voilà. Nous achetons des chevaux pour le régiment, et je me suis souvenu que votre écurie était toujours bien montée.

--Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur! Monsieur l'officier, vous allez boire un coup.

--Merci, mon brave homme, je suis très-pressé. Faites donc sortir vos chevaux de l'écurie, s'il vous plaît.»

Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte.

«Voilà de belles bêtes, dit le capitaine, je n'en ai pas vu de semblables dans tout le pays.»

Et il se mit à les examiner, à les faire trotter, galoper; il rentra pour en faire compliment à maître Tixier et lui demanda combien il voulait les vendre.

«Ma foi, monsieur l'officier, je ne me soucie pas de m'en défaire; ce sont de braves bêtes sans défauts, et je ne les remplacerai jamais; et puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous: on ne donne pas des chevaux de ce prix-là aux soldats.

--Vous voulez donc les vendre bien cher?

--On m'a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des trois autres ensemble.

--C'était bien payé; mais ce n'est pas seulement pour mes hommes que j'achète des chevaux; je suis quelquefois chargé par mes camarades de leur trouver quelque belle bête, et justement mon colonel m'a demandé un beau cheval de bataille; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le voulez.

--Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n'ai pas envie de vendre mes juments.

--Pourquoi donc, mon ami? Avec la moitié du prix que je vous en donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront parfaitement votre service et qui deviendront à leur tour de beaux chevaux entre les mains de votre homme, qui s'entend si bien à les soigner.

--Monsieur l'officier, il faut dîner avec nous! nous traiterons cette affaire-là le verre à la main. Ce n'est que le dîner d'un paysan, mais le coeur y est.

--Pas pour aujourd'hui, mon ami; j'ai un rendez-vous à la ville avec le maquignon; mais je viendrai après-demain, et, si vous voulez que nous fassions marché, je me prie à dîner sans cérémonie.

--C'est dit, monsieur l'officier; et toi, Étienne, tu n'y manqueras pas: il faut renouveler connaissance.

--Merci, père Tixier; je viendrai, soyez-en sûr,» dit-il en regardant Joséphine.

Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner à l'officier.

«Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants; nous allons bien régaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dîners du Berry quand il sera retourné à son corps.»

Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Le dîner était prêt. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller; on donna le fauteuil de la maîtresse à l'officier, qui dit en se mettant à table:

«Eh bien? maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions?

--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garçon; tu chercheras derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter sans les remuer et Jeanne les dépotera.

--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe.

--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul; je trouve la coutume bonne et je la conserve.

--Vous avez là une belle famille, ma foi! je vous en fais mon compliment.

--Tout n'est pas là, monsieur: j'ai une fille mariée dans le voisinage; mais cette grande brune n'est pas à moi: c'est notre servante, la femme du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empêche pas que je l'aime autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme infirme, là, dans son lit, j'aurais le coeur léger et l'esprit tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.»

Étienne Durand demande Joséphine à son père.

«Maître Tixier, dit l'officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir donné d'aussi bons domestiques, car on n'en rencontre pas souvent de semblables. Savez-vous qu'on fait très-bonne chère chez vous? je n'ai jamais rien mangé de meilleur que cette étuvée et cette fricassée noire.

--Oh! c'est que la petite Jeanne est une fine cuisinière.»

Quand on servit une belle dinde rôtie à point, l'officier s'écria:

«Comment! ce n'est donc pas fini?

--Et ce pâté, et les écrevisses, et la galette, et puis les friandises! C'est que Jeanne veut que rien n'y manque.

--C'est vraiment beaucoup trop! Que faites-vous donc, maître Tixier, quand vous mariez vos filles, si vous donnez un repas comme celui-ci à deux personnes?

--Je n'en fais pas davantage, monsieur l'officier; seulement, au lieu d'un pâté il y en a quarante; au lieu d'une dinde j'en mets quinze, et ainsi de tout; puis l'on défonce deux pièces de vin pour qu'il soit plus tôt tiré.

--Hé! hé! comme vous y allez dans votre pays! Et quand marierez-vous cette jolie blonde qui me donne une assiette?

--Si maître Tixier veut m'écouter, dit Étienne Durand, le maréchal des logis chef, et que Joséphine n'ait pas oublié son ancien ami Tiennaud, qui s'amusait à la faire sauter quand elle était petite, ça ne tardera pas. Si tu veux m'attendre, Joséphine, tu ne t'en repentiras pas; tu seras bien heureuse avec moi.

--Ça n'est pas de refus, Étienne, dit le père Tixier: vous êtes de braves gens et ça me va; mais il me faut un gendre qui demeure avec moi, je t'en avertis.

--Justement, il y a trop de monde chez nous pour que j'y trouve place. Voyons, Joséphine, est-ce que je te fais peur, que tu détournes la tête?»

Joséphine rougit et ne répondit rien; mais Jeanne dit:

«Étienne, revenez après avoir fini votre temps de service, et ne vous occupez pas du reste.»

L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux.

«Vous m'avez l'air d'être fort heureux, maître Tixier, dit le capitaine; je connais bien des gens plus riches que vous et qui n'ont pas le bon esprit de savoir se contenter de leur sort.

--Ma foi, monsieur l'officier, quand tout mon monde se porte bien et est à l'ouvrage, que les blés sont bien venants et les bergeries en bon état, je ne vois pas trop ce qui pourrait me manquer.

--Mais la grêle, les maladies?

--Que voulez-vous, monsieur! Dieu a bien fait ce qu'il a fait; nous savons ça mieux que les autres, nous qui travaillons à la terre et qui soignons le bétail. La grêle et les autres fléaux sont des épreuves que Dieu nous envoie, et il ne faut pas en murmurer. Les maladies nous avertissent que notre corps ne peut pas toujours durer, ou bien que nous le gouvernons mal.

--Ne trouvez-vous donc pas qu'il aurait mieux valu mourir sans souffrir?

--Oh! que non; le mal que l'on endure fait penser à Dieu, qu'on n'est déjà que trop porté à oublier. Si le corps ne ressentait aucun mal, on ne saurait pas quand on abuse de ses forces. Et si, quand on se heurte quelque part, la douleur ne nous avertissait pas du danger, on se briserait comme verre sans s'en douter.

--Savez-vous bien, maître Tixier, que vous parlez là comme un livre.

--Je ne sais pourtant pas lire, malheureusement pour moi! mais je fais attention à tout ce que j'entends, et je parle souvent avec notre curé, qui est un savant homme; puis je rumine tout ça la nuit, car à mon âge on ne dort plus guère, et j'ai reconnu que Dieu a fait tout pour le mieux dans ce monde.

--Moi, je ne suis pas tout à fait de cet avis-là; je me demande pourquoi nous ne sommes pas nés avec une bonne toison sur le dos pour nous préserver du froid qui nous fait tant souffrir; et aussi pourquoi nous n'avons pas d'armes naturelles, comme les boeufs, par exemple, pour nous défendre contre nos ennemis. Il me semble que Dieu ne nous a pas favorisés.

--Et cette tête, et cet esprit qui n'est jamais en repos, répondit Tixier, les comptez-vous donc pour rien! Tenez, il y a des gens qui se mettent de drôles idées dans la tête; ils feraient bien mieux de remercier le bon Dieu qui les a créés que de critiquer son ouvrage. Moi, je n'en cherche pas si long pour le bénir: il me suffit de regarder les animaux qui sont autour de moi pour comprendre que je suis mieux partagé qu'eux. Voyons, mon capitaine, avez-vous jamais vu des chevaux (et pourtant cet animal n'est pas bête) semer de l'avoine, la récolter et la mettre à l'abri pour l'hiver? Ont-ils jamais eu l'idée d'atteler les hommes à la charrue et de les faire travailler pour eux? Et, ces boeufs qui vous semblent si bien armés, un enfant les conduit avec une baguette, et je crois bien que vous ne changeriez pas votre grand sabre contre leurs cornes.

--Mais il me semble que vous travaillez pour vos chevaux pendant une bonne partie de l'année?

--Écoutez donc! c'est trop juste. Je les prive de leur liberté à mon profit; il faut bien qu'ils aient chez moi leur nourriture, puisqu'ils ne peuvent pas aller la chercher à leur fantaisie; et mieux je les nourris, plus ils travaillent: c'est donc dans mon intérêt que je tâche de récolter beaucoup de trèfle et d'avoine. Mais, pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure, qu'importe que l'homme n'ait ni plumes ni toison, s'il a l'esprit de filer le chanvre et la laine? Qu'importe qu'il naisse sans armes, s'il sait s'en faire avec tout? Tenez, monsieur l'officier, c'est être ingrat et offenser Dieu que de penser qu'il nous a moins bien traités que les animaux privés de raison, nous qui le connaissons et savons le prier.»

L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier de cette façon-là.

«Mais où avez-vous pris tout ce que vous venez de me dire, maître Tixier, puisque vous ne savez pas lire?

--Je vous l'ai dit, mon capitaine; je fais attention à tout ce que j'entends, et la nuit je le repasse dans ma tête.»

Puis il ôta son chapeau, et, regardant le ciel, il continua:

«Je lève souvent les yeux pour penser à celui qui est là-haut, et je les abaisse sur la terre pour le bénir. Quand je vois le ciel avec son beau soleil et ses étoiles, je dis que celui qui a fait tout ça s'y entend mieux que nous, et qu'il n'y a rien à redire à son ouvrage. Le soleil réchauffe les méchants comme les bons; la pluie fait pousser le blé de tout le monde, sans préférence pour personne: c'est pour nous faire comprendre qu'il faut être bon comme Dieu pour lui plaire.

--Mais à ce compte-là, maître Tixier, les méchants seraient aussi bien traités que les bons.

--Le Seigneur est mort pour eux aussi, mon officier; mais on n'est pas heureux en faisant le mal, demandez à notre curé! Il vous dira qu'il n'y a point de repos pour les méchants, et que le mal qu'ils font les tourmente plus qu'il ne nuit aux autres. D'ailleurs, est-ce que nous n'avons pas les récompenses et les peines de l'autre vie pour nous rassurer là-dessus? Laissons faire à la bonté de Dieu, et confions-nous dans sa justice.

--Maître Tixier, vous êtes un digne homme, et je vous offre mon amitié en échange de la vôtre. Si vous l'acceptez, je m'en tiendrai fort honoré.

--Mon capitaine, tout l'honneur sera pour moi. Touchez là, et si jamais vous avez besoin de Sylvain Tixier, venez le trouver sans crainte; la nuit comme le jour, il sera prêt à vous servir. Parlons affaires, maintenant. Jeanne, va chercher ton mari.»

Maître Tixier vend ses juments.

«Voyons, grand Louis, mets-toi là; tu vas boire un coup et manger des gâteaux de ta femme. Louise, donne-lui un verre. Voilà monsieur l'officier qui a grande envie de la Grise: faut-il la lui vendre?

--Notre maître, à votre volonté; mais je vous avertis que, si vous la vendez, la Blanche dépérira. Vous savez bien qu'elles ne peuvent pas se passer l'une de l'autre; quand vous emmenez l'une des deux pour aller seulement à la ville, l'autre ne travaille pas la moitié autant qu'à l'ordinaire, et elle ne mange pas un seul brin de foin tant que vous n'êtes pas revenu.

--C'est une raison, ça; je n'y avais pas pensé.

--Mon capitaine, dit Étienne Durand, le colonel a besoin de chevaux de voiture: si l'on prenait la Grise et la Blanche, sauf meilleur avis?

--Vous avez raison, Durand; voyons, maître Tixier, quel prix en voulez-vous?

--Vous savez, monsieur l'officier, que j'en ai refusé deux mille deux cents francs, et je vous ai dit la vérité; mais, comme je ne veux pas faire marchander un homme comme vous, donnez-moi deux mille francs nets et je serai content.

--C'est un peu cher, maître Tixier.

--Je n'en peux rien rabattre, et je vous demanderai encore une pièce de vingt francs par jument pour les épingles de grand Louis. Qu'en dis-tu, toi?

--Notre maître, répondit grand Louis, je dis que c'est leur prix; mais, si monsieur l'officier sépare les pauvres bêtes, elles dépériront, je l'en avertis, car elles ne se sont jamais quittées.

--Allons, puisqu'il faut en passer par là, va donc pour deux mille francs et les épingles. Vous, mon garçon, soyez tranquille; je vous promets que vos juments vivront dans la même écurie et qu'elles seront attelées à la même voiture. Maître Tixier, je ne peux pas prendre vos bêtes tout de suite; vous me les amènerez à la foire de Vatan dans cinq jours. Je n'achète pas comme un particulier, moi; il faut que mon marché soit signé des autorités. Je vais laisser les épingles à votre homme, pour qu'il soigne bien mes juments. Adieu, maître Tixier; merci de votre bon accueil.»

Étienne Durand demanda la permission de causer un instant avec Joséphine, et partit plein d'espoir avec son officier.

Maître Tixier est content de son marché.

Maître Tixier dit à Jeanne qu'il fallait régaler tout le monde de la maison avec les restes du dîner, afin que chacun eût sa part de plaisir. A souper, grand Louis dit:

«Notre maître, le coeur me saigne de perdre ma pauvre Grise et la Blanche, que j'ai élevées et soignées depuis quatre ans.

--Moi je ne me repens pas de mon marché. C'est une bêtise à un paysan d'avoir de si beaux chevaux dans son écurie: s'il leur arrive un accident, c'est une rude perte pour lui et dont il se ressent longtemps. J'aurai pour huit cents francs deux beaux poulains, et le reste de mon argent servira pour marier Joséphine. Enfants, les juments ne sont plus à nous; ainsi ne vous avisez pas de les faire travailler; il faut me les soigner mieux que si leur nouveau maître était là: entendez-vous?»

La veille de la foire, Étienne Durand vint voir les chevaux; mais il s'en occupa moins que de Joséphine; il avait vu son père, qui trouvait bon qu'il épousât la fille de Tixier; il dit qu'il reviendrait dans huit mois, et Joséphine, qui le trouvait à sa convenance, promit de l'attendre.

Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.

Jeanne eut une petite fille: elle n'en cacha pas sa joie, quoique grand Louis, qui désirait un garçon, fit un peu la grimace; mais quand il eut embrassé la petite Nannette (car Jeanne voulut donner à sa fille le nom de l'excellente femme qui avait été pour elle une seconde mère), il fut si aise, qu'il ne pensa plus au garçon. On baptisa l'enfant, dont Louise fut marraine avec Guillaume, son beau-frère.

La petite Nannette était si douce, si tranquille, qu'on ne l'entendait jamais crier. Quand elle avait tout ce qu'il lui fallait, on la posait sur le lit de la maîtresse, à côté d'elle, et on ne la tenait jamais sur les bras.

«Eh bien! disait maître Tixier, cette enfant qui devait me casser la tête, je ne l'ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme une souche: si elle était méchante, vous seriez toutes après; et parce qu'elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C'est toujours comme ça.

--C'est bien vrai, mon père, dit Louise; mais Jeanne ne veut jamais que je la prenne.

--Ne l'écoute pas, ma fille; moi, je te commande de la promener.

--Notre maître, elle en prendra l'habitude, puis elle ne voudra plus rester au lit.

--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! vous êtes six femmes ici, et vous ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres! Si c'était aussi bien l'enfant de Joséphine, tu ne le laisserais pas comme ça!

--Mais, notre maître, ce n'est pas la même chose.

--Et moi je dis que si, entends-tu?»

Étienne Durand revient du régiment pour épouser Joséphine.

Étienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l'avait promis. Il passa au Grand-Bail avant d'aller chez son père, tant il était impatient de savoir par lui-même si Joséphine l'avait attendu. On fut bien content de le revoir, et, un mois après son retour, on fit la noce chez ses parents, dont la ferme n'était qu'à un quart de lieue du Grand-Bail.

«Qu'est devenu ton capitaine? dit maître Tixier en ramenant sa fille chez lui.

--Il a eu de l'avancement, et on l'a envoyé en Afrique.»

Un jour que le père Tixier dînait à sa petite table, comme à son ordinaire, son gendre lui dit:

«Quel profit trouvez-vous donc, mon père, à manger du pain d'orge? C'est une mauvaise nourriture: il en faut une très-grande quantité, et il n'y a pas de pain qui se pétrisse plus mal ni qui soit plus difficile à conserver.

--Et que veux-tu que je fasse de mon orge, Étienne?

--Il n'en faut pas récolter du tout, ou du moins n'en récolter que bien peu. Dans un pays à froment comme celui-ci, c'est une duperie que de semer de l'orge.

--Mais je ne peux pas toujours faire du froment; la troisième année, il faut bien occuper les terres.

--D'abord, mon père, vous en labourez trop; si vous en faisiez un tiers de moins, elles seraient mieux fumées, elles vous coûteraient moins de façon et vous récolteriez autant.

--C'est pourtant vrai, ce que tu dis là, Étienne! mais il faut cependant que mes terres soient occupées.

--Eh bien! vous sèmerez deux fois plus de trèfle et de sainfoin; vous élèverez du bétail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez fumer davantage vos terres et les améliorer. C'est comme vos foins: vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu'ils sont déjà durs. Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au moins. Coupez votre foin alors; vous en aurez davantage, il aura plus de goût, et vos bêtes le mangeront sans en gaspiller; et puis vos regains seront plus précoces, vous les serrerez avant les pluies d'automne, qui les gâtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette année? J'ai bien observé ce que j'ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux faire qu'on ne fait ici. C'est comme les moutons, à qui vous ne faites de litière que tous les mois, et dont la bergerie n'est nettoyée que deux fois par an; croyez-vous y trouver du profit? Mettez donc souvent de la litière, et qu'on ôte le fumier tous les mois; le chaume ne manque pas ici, et vous verrez vos bêtes!»

Le père Tixier, qui n'était pas têtu, fit ce que voulait son gendre. Il cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains légers, et il s'en trouva bien.

Simon tire au sort et amène un mauvais numéro.

Le jour du tirage approchait: maître Tixier consulta son gendre pour savoir s'il valait mieux mettre à l'assurance pour Simon que de courir la chance de tirer un bon numéro, quitte à chercher un homme si l'on en avait besoin.

«Moi, dit Étienne, je vous conseille de ne faire ni l'un ni l'autre. Si votre fils tire un mauvais numéro, laissez-le partir; rien ne fait plus de bien à un garçon que de voir un peu de pays: ça lui ouvre les idées. Je serais bien fâché d'être resté chez nous, au lieu d'aller au régiment. Je ne savais rien quand je suis parti, et maintenant je sais lire, écrire et parfaitement compter. J'ai oublié toutes les bêtises qu'on se met dans la tête quand on n'est jamais sorti de son endroit, et j'ai de reste les quinze cents francs qu'un homme m'aurait coûté. Est-ce que tu as peur de partir, Simon?

--Mais non, pas trop; j'aimerais bien à voir du pays.

--Tu as raison, mon frère; d'ailleurs, l'on apprend à obéir quand on est au corps; et quand on sait bien obéir, on sait bien commander.»

Le père Tixier suivit le conseil de son gendre; le sort tomba sur son fils, et il attendit patiemment qu'on l'appelât sous les drapeaux.

Jeanne veut se faire bâtir une maison.

Jeanne dit un jour à son mari:

«Grand Louis, Joséphine est mariée, nous avons un enfant, nous pouvons en avoir d'autres: il faut songer à nous retirer, mon homme; nous commençons à être de trop dans la maison.

--Je crois que tu as raison, ma femme; mais où aller demeurer?

--J'ai envie de bâtir une petite maison bien propre, bien commode, avec un jardin par devant. Qu'en dis-tu?

--Je dis que ça nous coûtera beaucoup; mais ce serait bien mieux. Et puis les gens qui sont logés chez eux font meilleure figure.

--Tiens, grand Louis, il faut la bâtir sur la pièce de terre que j'ai achetée du père Colis; c'est tout auprès du chemin, et la terre est excellente. Il ne faudra pas longtemps pour qu'elle fasse un bon jardin et une bonne chènevière. Parlons-en à notre maître.»

Tixier dit qu'ils n'avaient pas tort de vouloir être chez eux, mais qu'on avait bien le temps d'y penser.