La petite Jeanne; ou, Le devoir
Chapter 6
--Ce n'est pas mon idée à moi, c'est celle de la petite Jeanne, qui a dit que, s'il y avait un bon cailloutage devant la porte de la maison, elle serait plus saine et plus propre.
--Mon garçon, tu as bien raison de faire ce que la petite Jeanne te commande.
--Notre maître, dit Jeanne toute rouge, je ne lui ai rien commandé; il l'a fait de sa bonne volonté.
--C'est encore mieux, ma fille.»
Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis.
«Mes amis, dit maître Tixier, vous ne savez pas ce que le père Colis vient de me dire? Il se trouve trop cassé pour continuer à cultiver ses terres; c'est trop fort pour lui maintenant; il ne veut garder que son jardin, afin de s'occuper un peu. Comme il a perdu tous les siens et qu'il est seul au monde, il veut vendre son bien en viager. Ma Jeanne, j'ai pensé à toi pour cette bonne pièce de terre où il avait ses avoines cette année: il en veut trente écus par an; c'est bien un peu lourd, et pourtant ce serait dommage de manquer une si bonne occasion. Écoute: tu me l'affermeras quarante-cinq francs; il t'en restera autant à donner sur tes gages, juste la moitié de ce que tu gagnes, et l'autre moitié suffira pour tes dépenses. Qu'en dis-tu?
--Notre maître, si vous croyez que c'est pour mon avantage, il faut m'acheter ce champ. Faites donc _comme pour vous_.
--Moi, dit grand Louis, je m'arrangerais bien de son demi-arpent de vigne dans les Pierres-Folles, et aussi de sa pièce de seigle.
--Va donc le trouver demain matin. Il veut vendre sans que ça s'ébruite, et, comme il fait grand cas de toi, tu auras de lui ce que tu voudras.»
Le jeudi suivant, maître Tixier mena Jeanne et grand Louis chez le notaire pour signer les actes.
Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.
Vers le commencement des vendanges, Jeanne était seule à la maison avec la maîtresse, qui ne quittait plus guère le lit depuis que les chaleurs étaient passées. Elle vit entrer Marguerite, l'ancienne bergère; elle était si changée que Jeanne eut de la peine à la reconnaître.
«Tiens! te voilà ici, toi! lui dit-elle.
--Mon Dieu, oui, ma Jeanne, et je suis bien dans la peine.
--Est-ce que tu n'es plus en place?
--Non; j'ai eu la fièvre à la fin de la moisson, et ceux de la Périnnerie, où j'étais, m'ont renvoyée. Je me suis retirée dans le bourg, chez la mère Feuillet; la pauvre femme m'a bien soignée, mais le peu d'argent que j'avais y a passé, et il m'a fallu vendre ma robe de cotonnade violette et mon tablier noir. Si je ne trouve pas une place tout de suite, je serai obligée d'aller demander mon pain.
--Eh bien! Marguerite, je te l'avais bien dit!
--Ah oui! tu avais bien raison! j'y ai souvent songé, pendant que j'étais au lit avec la fièvre et que je voyais mon pauvre argent s'en aller.»
La maîtresse, qui ne dormait pas, écarta son rideau et dit durement à Marguerite:
«Que viens-tu faire ici, toi?
--Maîtresse, si vous vouliez me reprendre, vous me feriez une grande charité.
--Tu sais bien ce que le maître t'a dit; tu le connais, il ne revient jamais sur sa parole.»
M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.
M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la mère Tixier.
«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?
--Oui, monsieur le curé.
--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.
--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.
--Elle a donc été malade?
--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!
--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches inutiles, dit la maîtresse.
--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la petite Jeanne me dira.
--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne voudrait pas te reprendre.
--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!
--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.
--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas, toi!»
Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra avec lui, il lui disait:
M. le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite.
M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la mère Tixier.
«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?
--Oui, monsieur le curé.
--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.
--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.
--Elle a donc été malade?
--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!
--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches inutiles, dit la maîtresse.
--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la petite Jeanne me dira.
--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne voudrait pas te reprendre.
--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!
--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.
--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas, toi!»
Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra avec lui, il lui disait:
--Vous voyez qu'elle en a été bien punie, et la voilà à l'aumône comme Jeanne y a été; seulement Jeanne n'était pas en âge de travailler, ce qui est bien différent.
--Moi, je n'offense personne, monsieur le curé, et je ne veux pas qu'on m'offense; aussi, quand on me fait une injure, je ne l'oublie jamais.
--Et vous avez grand tort, car il faut toujours pardonner. Si Dieu nous retirait son soleil chaque fois que nous l'offensons, nous n'aurions guère d'épis mûrs pour la moisson.
--Il me semble pourtant que, quand on a la conscience bien nette, on peut sans pécher en vouloir à ceux de qui on a reçu quelque injure.
--C'est de l'orgueil, cela, maître Tixier. Personne ne peut dire qu'il ne péchera pas ni qu'il n'a pas offensé Dieu; c'est pourquoi il faut toujours faire miséricorde à notre prochain. Le pardon profite à tout le monde: il soulage le coeur qui pardonne; il ramène au bien celui qui a commis la faute.
--Qu'elle vienne donc à la Toussaint, monsieur le curé, puisque vous le voulez.
--Mais d'ici là, que voulez-vous qu'elle devienne, cette pauvre fille? Père Tixier, il ne faut jamais faire le bien à demi.
--D'ailleurs, dit la maîtresse, je lui ferai broyer le chanvre pendant qu'il y a encore un peu de soleil, car ta bergère n'est plus bonne à rien depuis qu'elle a le mariage en tête.
--Qu'il en soit donc fait à votre volonté, monsieur le curé. Allons, va chercher tes effets, Marguerite; et toi, Jeanne, je te charge de veiller sur elle; si tu n'en es pas contente, tu la mettras à la porte.»
Marguerite remercie Jeanne.
Marguerite courut au bourg chercher son paquet, et elle revint pour le souper; avant de se coucher, elle alla trouver Jeanne à la boulangerie.
«Ma Jeanne, lui dit-elle, oublie ce que je t'ai dit, et demande-moi tout ce que tu voudras, je le ferai; tu n'auras jamais de reproches à mon sujet, et je t'aiderai à faire ton ouvrage.
--Marguerite, je n'ai pas besoin que l'on m'aide, je fais bien mon ouvrage toute seule; sois pieuse et n'aie plus de paresse, c'est tout ce que je te demande.
--Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. le curé.
--Tu peux bien y aller sans moi.
--Est-ce que je l'oserais! je n'ai pas mis le pied à l'église depuis que je suis sortie d'ici; il ne voudrait pas seulement me voir.
--Pourtant, c'est lui qui est cause qu'on t'a reprise.
--C'est égal, je te dis qu'il ne me laisserait pas entrer chez lui.
--On voit bien que tu ne le connais guère: n'aie pas peur, il te recevra bien, quoique tu aies des torts; il dit que ce ne sont pas les bons qui ont besoin de lui.»
Tout le monde aime Jeanne.
Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu'elle était avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les autres.
Quand de petits enfants demandaient à la porte, elle les faisait entrer, les débarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n'avait rien à mettre sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu'ils pussent le tremper; ou bien, s'il y avait de _la beurrée_[4], elle la leur donnait à boire. L'hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre pour réchauffer l'estomac de ces pauvres petits. Si des femmes âgées venaient demander l'aumône, elle les faisait asseoir au coin du feu; elle ôtait elle-même leur capote et la posait sur un lit, puis elle bassinait leurs sabots, et il était bien rare qu'elle n'eût pas quelque reste de soupe à leur donner. Quand elles s'étaient bien reposées, elles les reconduisait jusqu'au chemin, pour qu'elles ne se heurtassent pas contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d'une ferme.
Après la Toussaint, l'on cassa les noix à la veillée; Jeanne, qui allait souvent chez Mme Dumont, en avait rapporté le _Livre de morale pratique_. C'est un livre bien instructif et bien amusant, et elle en lisait tout haut de beaux passages à la veillée du dimanche.
[Note 4: Dans quelques pays on dit _batture_; c'est ce qui reste de la crème, lorsqu'elle a été convertie en beurre.]
Elle lisait fort bien. Quand les autres ne comprenaient pas, elle leur faisait des explications parfaitement claires, avec toute la patience et la complaisance possibles. Quelquefois, dans la semaine, les filles de maître Tixier voulaient la forcer à lire; mais elle s'y refusait, en disant qu'il fallait qu'elle cassât des noix comme tout le monde. Comme, depuis que la mère Tixier était tout à fait arrêtée, on restait dans la maison pour la désennuyer un peu, au lieu d'aller veiller dans la bergerie, la bonne fermière disait à Jeanne:
«Lis donc, les autres feront ta part d'ouvrage et veilleront un peu plus tard.
--Ce ne sera toujours pas grand Louis, dit la petite Louise; il reste là la bouche ouverte, avec ses gros yeux fixés sur la petite Jeanne, comme s'il voulait la manger.»
C'est qu'en effet il était bien changé, grand Louis! Au lieu de brusquer tout le monde, il était doux et complaisant, surtout pour Jeanne; il n'allait plus aux têtes des villages, et on le trouvait souvent tout songeur, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains.
Grand Louis demande Jeanne en mariage.
On était en carnaval. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie, où Jeanne était occupée à pétrir le pain.
«Écoute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j'ai quelque chose à te dire; mais le courage m'a toujours manqué. Je suis tout triste, je n'ai de coeur à rien; il faut pourtant que ça finisse: veux-tu être ma femme? Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas malheureuse avec moi; j'ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour nous mettre en ménage; nous avons chacun un morceau de terre et une vigne; d'ailleurs je ne crains pas de travailler. Hein! qu'en dis-tu?
--Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier.
--C'est ça! je m'en doutais! tu es trop demoiselle pour prendre un paysan comme moi! Et pourtant, mon Dieu! tu n'en trouveras pas un en ville qui t'aimera autant.
--Vous avez tort de vous fâcher, grand Louis. Si je voulais me marier, je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la maîtresse est dans son lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n'a aucun espoir de guérir; Solange ne tardera pas à être demandée en mariage et à quitter la maison; Joséphine n'a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour soigner sa mère et tout: je ne peux donc pas quitter nos maîtres, que j'aime tant; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je le faisais, ce serait mal.
--Qu'à cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici; on ne demandera pas mieux que de nous y garder.
--Peut-être bien, grand Louis; mais les enfants viendront, et, quand on a des enfants, il faut être à son ménage. On a déjà bien de la peine à vivre toujours d'accord avec ses proches parents; c'est bien pis chez des étrangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si vous voulez m'attendre, je vous promets de ne pas me marier à un autre; je n'ai que vingt ans, vous n'en avez pas encore vingt-six, nous avons du temps devant nous.
--Comme tu voudras, Jeanne, quoique j'eusse mieux aimé nous marier tout du suite.»
Maître Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle était fort rouge, il dit à son laboureur:
«Pourquoi la brusques-tu encore? Qu'est-ce qu'elle n'a pas bien fait?
--Notre maître, il ne faut pas vous fâcher contre lui; il ne me brusquait pas, au contraire.
--Oui, maître Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec moi, et elle dit que nous avons bien le temps.
--Et elle a raison; vous avez bien le temps de vous mettre dans la peine; mais tu n'es pas dégouté, dis donc! de vouloir prendre Jeanne pour ta femme!
--Vous voulez vous moquer, notre maître, répliqua Jeanne; grand Louis peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas refusé.
--Et pourquoi le refuses-tu donc?
--Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous mettrons un peu d'argent de côté d'ici à quelques années, et après, nous verrons.
--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.»
Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange.
Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaçait sa mère à la maison, où elle aidait à Jeanne. C'était elle qui vendait au marché le beurre et la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le ménage; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de métayer qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait vivement l'épouser; mais il n'avait pas encore tiré à la conscription, et il n'osait faire connaître ses intentions, parce qu'il savait bien que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et sa mère, pour demander Solange en mariage.
«Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier.
--Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants quand je serai vieux.
--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.»
Elle, qui s'était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu, s'était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et un joli fichu; quand son père l'appela, elle entra en baissant les yeux, et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s'assit au bout du banc.
«Sais-tu bien ce que Guillaume demande?» lui dit son père.
Solange ne répondit pas, mais elle baissa la tête et devint rouge comme une cerise.
«Ha! ha! il paraît que tu t'en doutes. Qu'en dis-tu? veux-tu te marier?
--A votre volonté, mon père.
--A ma volonté, à ma volonté! mais je ne veux pas te contraindre. Guillaume est un brave garçon à qui l'ouvrage ne fait pas peur; maître Jusserand est un digne et honnête homme; enfin vous aurez quelque chose tous les deux: mais encore faut-il que cela te convienne!
--Si ça vous convient, mon père, ça me convient aussi.
--Allons! allons! c'est bon. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais bien le dire. Eh bien! maître Jusserand, puisque c'est ainsi, nous irons dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.»
Pendant ce temps-là, Jeanne avait demandé la clef de l'armoire à la maîtresse, qui la gardait toujours sous son oreiller: elle en avait tiré une nappe bien blanche et l'avait mise sur la table; puis elle avait pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours après les repas. Comme elle avait chauffé le four le matin même, elle servit une bonne galette au fromage; elle la faisait si bien qu'on n'en mangeait pas de meilleure chez les pâtissiers de la ville. La compagnie but un coup, et l'on convint que le mariage se ferait bientôt.
On fait une belle noce à Solange
On fit la noce au Grand-Bail; maître Tixier, qui était un peu vaniteux, invita plus de cent personnes. Il fallait faire à manger pour tout ce monde-là, et ce n'était pas une petite affaire. On prit des femmes de journée que la maîtresse commandait de son lit; car, quoiqu'elle fût infirme, rien ne se faisait dans la maison sans son avis. Jeanne préparait les viandes et faisait la pâtisserie; Solange veillait à ce qu'il n'y eût pas de gaspillage. La noce se faisait par moitié entre les deux familles, comme c'est la coutume; les Jusserand avaient envoyé leur part de farine, de vin, de beurre, de viande et de volailles, ainsi que de l'huile pour les salades. La noce devait durer trois jours; tout fut prêt à temps, et les cornemuses arrivèrent pour mener la mariée à l'église.
Tout était bien ordonné; on avait mis une table dans la belle chambre pour M. le curé, la famille Dumont, le père et la mère du marié et les parrains et marraines. Maître Tixier la gouvernait, et l'on avait levé la maîtresse, qui était à un bout, dans son grand fauteuil, entourée d'oreillers. La mariée servait avec le marié, et de temps en temps elle allait visiter les autres tables.
«Mon Dieu, mère Tixier, dit la mère Jusserand, on dirait que tu es fâchée d'avoir mon Guillaume pour garçon? C'est pourtant un bon enfant, je t'assure.
--Ce n'est pas cela qui me peine, ma chère; mais tu vas emmener Solange et j'en ai un grand chagrin.
--Laisse donc! elle ne sera pas si loin de toi.
--C'est vrai, mais je ne la verrai plus à tout moment, comme j'en ai la coutume.
--Ma femme, dit maître Tixier, sois donc plus raisonnable; est-ce qu'on a des enfants pour soi? Ne faut-il pas que leur contentement passe avant le nôtre? Voyons, fais-nous donc un meilleur visage! Tiens! voilà nos maîtres qui viennent: ne vas-tu pas leur faire la mine?»
La famille Dumont entra et se mit à table. Les demoiselles avaient apporté une belle couverture de laine blanche à Solange et un gobelet d'argent pour le marié.
Jeanne veille à tout.
Jeanne veillait à ce que rien ne manquât sur les tables dressées dans la grange et sur celles de la maison. Quand un plat était fini, elle en servait promptement un autre tout semblable. Elle faisait la part des pauvres, qui s'étaient rangés le long des murs de la bergerie pour recevoir ce qu'on leur donnerait; elle leur apportait de tout ce qu'il y avait à la noce, et une chopine de bon vin à chacun. Les uns s'asseyaient sur le chaume pour manger leur part, d'autres l'emportaient à leurs enfants. Jeanne qui les connaissait tous, avantageait en cachette ceux qui avaient beaucoup de famille; elle venait de temps en temps voir s'il ne manquait rien à la table du maître, qui disait à sa compagnie:
«Vous voyez bien Jeanne! elle songe à tout. Je ne m'inquiète pas plus de la noce que si ce n'était pas chez nous qu'elle se fît. Je suis sûr que personne ne manquera de rien, pas plus les pauvres que les autres.»
Après la noce, l'on prit une autre bergère, et Joséphine put rester à la maison pour remplacer sa soeur. La maîtresse avait bien du chagrin du départ de sa fille aînée; mais elle se consola quand Jeanne eut dressé sa soeur. Louise grandissait à vue d'oeil et savait joliment lire, écrire et compter; elle était fort adroite, et faisait de ses doigts ce qu'elle voulait. Sa mère, qui la gâtait un peu, n'avait pas voulu qu'elle allât aux champs comme les autres. Cette enfant ne pouvait pas vivre sans sa Jeanne, et elle avait demandé à coucher dans la boulangerie à la place de Solange. Tout allait bien à la maison, sauf la maîtresse, qui gardait presque toujours le lit.
Grand Louis déclare à son maître qu'il veut se marier.
Il y avait déjà deux ans que Solange était mariée; on approchait de la Saint-Jean. Grand Louis dit à Jeanne:
«Tu as fait ton devoir, petite Jeanne; tu as bien soigné la maîtresse et la maison aussi; à présent que Joséphine est capable de gouverner tout le monde, veux-tu nous marier?
--Grand Louis, si vous avez toujours votre idée sur moi, ce sera quand vous voudrez; mais il faut en parler à maître Tixier.
--C'est trop juste, ma Jeanne; je vais lui en dire un mot, et pas plus tard que ce soir.»
Au lieu d'aller à l'écurie se coucher en même temps que les autres, grand Louis resta et, s'approchant de maître Tixier, il lui dit:
«Notre maître, Jeanne et moi nous voulons nous marier, et nous vous demandons votre avis.
--Qu'est-ce que tu me dis là, grand Louis? Vous marier! me quitter! mais tu veux donc ma ruine? Que veux-tu que devienne ma maison, quand vous n'y serez plus? Qui donc aura soin de ma pauvre femme qui ne bouge plus du lit? Joséphine est encore trop jeune pour gouverner le ménage; Simon, qui n'a pas tiré à la conscription, n'est pas capable de tenir la charrue toute la journée dans les terres fortes; et si je tombais malade aussi, qui donc surveillerait les autres domestiques? Est-ce que tu veux perdre ma maison? Qu'est-ce que je t'ai fait, pour que tu me mettes dans une si grande peine?
--Notre maître, il ne faut pas vous échauffer comme ça, il faut écouter la raison. Vous savez bien qu'il y a trois ans j'ai demandé Jeanne, et qu'elle a refusé de se marier parce qu'elle voyait que la maîtresse ne pouvait se passer d'elle: la pauvre fille vous aimait trop pour vouloir vous laisser dans l'embarras. Mais à présent que Joséphine peut remplacer sa mère, nous voulons nous marier. C'est assez avoir attendu; car enfin la jeunesse se passe, voyez-vous, notre maître!»
La maîtresse dit qu'il faut les laisser marier.
«C'est donc bien vrai que tu veux nous quitter, petite Jeanne? dit la maîtresse, qui ne dormait pas et qui avait tout entendu.
--Ma chère maîtresse, je n'ai point de parents; si j'avais le malheur de vous perdre tous les deux, je ne pourrais me faire à d'autres maîtres, et je ne trouverai jamais un autre homme comme grand Louis, que j'aime depuis longtemps.»
Maître Tixier avait la tête dans ses mains et restait sans mot dire.
«Elle a raison, notre homme; il faut les laisser marier, mais à la condition qu'ils ne nous quitteront pas.
--Oui, dit le maître; promettez-moi de rester tant que Joséphine ne sera pas mariée.
--Puisque vous le voulez, nous resterons avec vous, n'est-ce pas, petite Jeanne?
--Mais, dit-elle, quand les enfants viendront, je ne pourrai plus faire autant d'ouvrage; ils crieront et ça vous ennuiera.
--Ne t'en inquiète pas, dit Louise; c'est moi qui les soignerai, tu n'en auras pas l'embarras.
--Est-ce que mes enfants n'ont pas crié? dit le maître; est-ce que ceux qu'auront Joséphine et Simon, quand ils seront mariés, ne crieront pas? et n'es-tu pas notre enfant aussi bien qu'eux?
--Que vous êtes donc bons, tous! dit Jeanne.
--Ainsi, c'est entendu, vous ne nous quitterez pas?»
Jeanne et grand Louis promirent de rester. Un mois après ils se marièrent sans noce et sans bruit. M. le curé, qui aimait beaucoup Jeanne, lui donna un déjeuner après la messe du mariage; il y invita les témoins, à la tête desquels se trouvait le père Tixier. Le soir, au Grand-Bail, on donna du bon vin à tout le monde pour boire à la santé des mariés.
TROISIÈME PARTIE.
JEANNE ÉPOUSE ET MÈRE.
Il vient mal à la jambe de maître Tixier.
Jeanne était mariée depuis six mois, Joséphine gouvernait bien la maison, et Louise continuait d'apprendre tout ce qu'elle voulait. Un jour, maître Tixier rentra en traînant la jambe.
«Qu'avez-vous donc, notre maître? est-ce que vous vous êtes fait mal?