La petite Jeanne; ou, Le devoir
Chapter 5
Le jeune colporteur resta levé une bonne partie de la journée; il voyait tout le monde si heureux dans la maison, qu'il enviait leur sort, quoiqu'ils travaillassent beaucoup: car, si maître Tixier traitait bien ses domestiques, il exigeait qu'ils fussent laborieux. Tous les soirs, on faisait la prière tout haut, en commun; puis chacun allait se coucher et dormait tranquillement jusqu'au lendemain matin. Le petit marchand les trouvait bien heureux de n'être pas poursuivis par la peur des gendarmes, car lui ne dormait jamais que d'un oeil, tant il craignait que l'on ne devinât son genre de commerce: le pain qu'il mangeait ne lui profitait point. Tout cela lui donnait à réfléchir. M. le curé, étant venu le voir, le trouva tout triste.
«Est-ce que vous souffrez davantage aujourd'hui? lui demanda-t-il.
--Non, monsieur; mais j'ai bien pensé à tout ce que vous m'avez dit, et, en voyant ces braves gens si heureux, j'ai encore plus de honte du métier que je fais. Que je voudrais donc pouvoir gagner ma vie honnêtement comme eux!
--Et qui vous en empêche, mon garçon?
--C'est que je n'ai rien au monde que ce qui est dans ma boîte, et il faut bien que je le vende pour avoir de quoi acheter autre chose.
--Pour combien y a-t-il de marchandises?
--Pour cinquante francs, prix d'achat.
--Eh bien, mon ami, je vous trouverai cinquante francs; je ne suis pas assez riche pour les prendre dans ma bourse, mais j'irai quêter dans le village, et je vous réponds de les trouver. Je commencerai par vous donner dix francs; mais il faut auparavant que vous brûliez toute votre marchandise.
--Comme vous le voudrez, monsieur le curé; d'ailleurs, vous m'ôterez un grand poids de dessus le coeur: je ne rêve que prison toutes les nuits. Quand j'ai quitté mon père, il m'a bien recommandé de ne pas m'y faire mettre, parce qu'on en sort toujours plus mauvais sujet qu'on n'y est entré: aussi j'en ai une peur terrible.»
M. le curé brûle les livres du colporteur.
L'après-midi, M. le curé tira tous les livres et les images de la boîte du marchand; grand Louis en fit un tas au milieu de la route; les petits pâtres le couvrirent de chaume et de menu bois, et l'on y mit le feu, qui flamba pendant près de quatre heures. Le jeune garçon était tout triste en voyant brûler ses livres; M. le curé lui dit:
«Est-ce que vous vous repentez de votre bonne résolution?
--Non, monsieur, je ne m'en repens pas; mais c'était là tout mon bien!
--Je vous ai promis que vous auriez vos cinquante francs.
--Et si vous ne les trouvez pas, monsieur le curé?
--Soyez tranquille, mon enfant; si je ne les trouve pas, je vendrai mon grand gobelet et mon couvert d'argent pour compléter la somme.»
Le colporteur le regarda avec de grands yeux, puis il se mit à fondre en larmes; il n'avait pas cru qu'il y eût des gens aussi bons que cela au monde.
«Que le bon Dieu vous bénisse, dit-il en joignant les mains, pour avoir eu pitié d'un pauvre garçon qui ne le méritait guère!»
Tous les gens du bourg s'étant rassemblés autour du feu de joie, M. le curé leur dit:
«Voyez-vous, mes amis, je brûle les livres et les images de ce brave garçon, qui me laisse faire, parce que je lui ai dit que c'était offenser Dieu que de vendre des choses pareilles; et pourtant c'est là tout son avoir.»
M. le curé va quêter avec le colporteur.
Deux jours après, le petit marchand, étant assez fort pour sortir, pria Jeanne de le mener à la messe. Quand elle fut finie, M. le curé lui demanda s'il pourrait venir avec lui quêter dans le village; le marchand lui dit qu'il croyait bien en avoir la force; il retourna déjeuner au Grand-Bail, et à midi M. le curé vint l'y prendre.
«Monsieur le curé, c'est moi qui veux étrenner votre bourse, dit maître Tixier.
--Ce n'est pas juste, s'écria le colporteur, ce serait bien plutôt à moi de vous donner de l'argent.
--Apprends, jeune homme, que nous n'avons jamais fait payer les gens qui mangent à notre table, et qu'il y a chez nous du pain pour tous ceux qui en demandent. Voilà ma pièce de deux francs.»
Les trois filles de Tixier donnèrent chacune une pièce de cinquante centimes, et Jeanne, ainsi que grand Louis, une d'un franc.
«Mon Dieu! que vous êtes donc tous généreux!» dit le colporteur.
M. le curé emmena le jeune marchand dans le bourg. En entrant dans chaque maison, il disait:
«Voilà un garçon dont j'ai brûlé toute la marchandise; il y en avait pour cinquante francs, et je ne suis pas assez riche pour les lui rendre; je ne puis lui en donner que dix. Aidez-moi, mes braves gens, à finir la somme; quelque peu que vous me donniez, je vous en saurai bon gré. Le mérite de l'aumône ne se mesure pas à son importance, mais au bon coeur qui la fait.»
Et chacun donnait selon son pouvoir. M. le curé remerciait ceux qui donnaient peu comme ceux qui donnaient beaucoup, car il savait bien que chacun avait fait tout ce qu'il pouvait. Ils finirent leur tournée par la maison de Mme Dumont. Cette dame avait su par Jeanne l'accident arrivé au colporteur, et lui avait envoyé du bouillon et du vin vieux pendant sa maladie. Chacun dans la maison lui donna cinq francs, et, comme ils étaient cinq, cela fit vingt-cinq francs.
Le colporteur compte ce qu'il a reçu.
A leur retour au Grand-Bail, M. le curé vida la bourse sur un coffre, et dit au jeune homme de compter ce qu'on leur avait donné; il trouva, tant en sous qu'en petites pièces, trente-deux francs soixante-quinze centimes, ce qui, avec les vingt-cinq francs de Mme Dumont, faisait cinquante-sept francs soixante-quinze centimes.
«Vous voilà riche, mon enfant, dit joyeusement le curé en mettant ses dix francs sur le tas d'argent; je vous l'avais bien dit, que mes paroissiens ne me laisseraient pas dans l'embarras!
--Monsieur, j'ai plus que ne valaient tous mes livres: il ne faut pas me donner en outre vos dix francs.
--Si, mon ami, vous les aurez; car je vous les ai promis.
--C'est vrai, monsieur; mais vous avez bien d'autres pauvres qui en ont plus besoin que moi.
--Je ne veux pas vous ôter le mérite de votre désintéressement; mais ce n'est pas moi qui donnerai cette petite somme, ce sera vous. Sortons ensemble, nous la porterons à un pauvre homme, simple d'esprit, et qui est hors d'état de gagner son pain; cela l'aidera à payer son loyer.
--Ma foi, monsieur le curé, dit le père Tixier, ce petit marchand est au fond très-honnête; c'eût été bien dommage qu'il se perdît.»
Le lendemain le colporteur alla encore à la messe; quand elle fut finie, M. le curé lui demanda comment il allait employer son argent.
«Je vais acheter de la mercerie et des mouchoirs; je courrai les foires et les assemblées, et je ferai mes affaires, j'en suis bien certain. Je reviendrai vous voir quelque jour, et vous n'aurez pas à vous repentir de toutes vos bontés pour moi.»
Le colporteur renouvelle sa première communion.
«Mon ami, dit M. le curé, qui avait ramené le jeune marchand au Grand-Bail, il faut demain, avant de partir, entendre la messe d'actions de grâce que je dirai pour remercier Dieu d'avoir eu pitié de vous; je suis bien sûr que tout le monde ici voudra y assister.
--Pas encore, monsieur le curé! je voudrais renouveler ma première communion à cette messe-là. On est si content ici en servant Dieu, que je veux le servir aussi; mais je ne suis pas préparé pour cela.
--Mon ami, dit M. le curé en l'embrassant, rien au monde ne pouvait me causer plus de joie que cette bonne résolution. Venez passer le reste de la semaine chez moi; nous ne sommes qu'au mardi, et quatre jours d'instruction et de retraite suffiront à un garçon de votre âge qui a bonne volonté; je serai tranquille sur vous maintenant; Dieu vous a touché, vous ne quitterez plus le sentier du bien.
--Reste donc ici, dit maître Tixier, tu ne nous gênes pas; le bien qu'on fait aux pauvres gens, c'est la bénédiction d'une maison.
--Puisque M. le curé veut bien me prendre, j'irai chez lui, parce qu'ici j'aurais trop de distractions. Ça ne m'empêche pas, maître Tixier, de vous remercier beaucoup pour ne pas vous être lassé de moi.
Le dimanche suivant, le colporteur communia à la grand'messe, ainsi que plusieurs autres personnes, entre autres Jeanne et Solange. Le jeune homme, qui était encore bien pâle et avait le front bandé, édifia tout le monde par sa piété.
Après avoir déjeuné avec M. le curé, le jeune marchand lui dit adieu et lui demanda la permission de l'embrasser. Quand il passa au Grand-Bail pour y faire ses adieux, tout le monde était à dîner.
«Je ne vous oublierai jamais, ni vos bontés non plus, mes braves gens; quelque loin que j'aille, je penserai toujours que vous êtes la cause de mon bonheur, car c'est pour être resté une semaine en votre compagnie que j'ai voulu devenir honnête comme vous.
--Tu as raison, mon garçon, de vouloir être honnête homme; crois-moi, on n'est heureux qu'avec une conscience bien nette,» dit maître Tixier.
Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.
On approchait de la Saint-Jean; maître Tixier dit un soir à ses domestiques:
«Ah çà, vous autres, je n'aime pas à me trouver dans l'embarras: qui veut quitter? qui veut rester?»
Et comme personne ne parlait, il dit à grand Louis: «Voyons, toi qui es le plus vieux, restes-tu?
--Notre maître, si vous n'êtes pas las de moi, je ne suis pas las de vous: ainsi je reste, si vous me gardez.
--Te garder! je crois bien, grand Louis; il n'y a pas ton pareil pour le labour à quatre lieues à la ronde; si tu es content, moi aussi je le suis. Et toi, Claude?
--Notre maître, si vous voulez me laisser aller m'amuser toute la journée à la Saint-Jean et à la Saint-Pierre, je resterai.
--La jeunesse est toujours la jeunesse! Claude, je t'accorde ces deux jours, et tu auras une pièce de trois francs pour faire la fête; le père Bonnet viendra soigner tes boeufs.»
Le vacher et le porcher restèrent aussi; mais Marguerite, la bergère, dit qu'elle voulait aller à la _louée_.
«Notre maître, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des autres.
--Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite? dit la maîtresse.
--Si fait, maîtresse, mais je veux aller à la _louée_ pour avoir un _denier à Dieu_. D'ailleurs on m'a dit que les bergères gagnaient vingt-cinq écus, et vous ne m'en donnez que vingt.
--Tu crois ces bêtises-là, toi, Marguerite?
--Dame! c'est Marie, de la ferme du Chétif-Bail, qui me l'a dit.
--Eh bien, va-t'en si tu le veux; nous ne ferons pas une grande perte: je n'ai pas oublié ce que tu as dit à la petite Jeanne.
--Qu'elle fasse comme elle voudra, dit le maître; mais je t'avertis, Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien dehors, et que je ne te reprendrais pas, même pour rien. Tu me connais, et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis rien?
--Moi, notre maître! que voulez-vous que je dise? Est-ce qu'il y a pour moi une autre maison que la vôtre? Je n'en sortirai que quand vous me renverrez, je vous l'ai déjà dit. Je vous aime comme mon propre père, et il me semble que vos filles sont mes soeurs: qu'est-ce qu'il me faut donc de plus?
--Si c'est comme ça, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitôt; mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu'à la Saint-Jean, il faut dire ce que tu veux gagner l'an prochain.
--Notre maître, vous êtes un homme raisonnable; je prendrai ce que vous me donnerez, ainsi n'en parlons plus.
--Non pas, petite Jeanne, non pas! Il ne faut point que tu sois dupe. Iras-tu à l'assemblée?
--Non, notre maître, je n'ai pas le coeur à la joie; je pense toujours à ma chère défunte, et je resterai. Je garderai toutes les bêtes pendant que vos filles iront s'amuser.
--Puisque tu ne veux pas aller à la fête, je sais bien ce que je ferai: je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le plus fort gage de la _louée_ car on n'y trouvera pas ta pareille.
--Merci, notre maître, vous êtes trop bon.»
Jeanne conseille à Marguerite de rester.
Le lendemain, Jeanne, qui n'aidait plus aussi souvent à Marguerite depuis qu'elle l'avait tant choquée, alla la trouver dans la bergerie. Tout en soignant avec elle les moutons, elle lui dit:
«Quel profit auras-tu donc, Marguerite, à quitter de si bons maîtres pour aller chez tu ne sais pas qui? S'il est vrai qu'il y ait des bergères à vingt-cinq écus, crois-tu que c'est toi qui les gagneras? Es-tu assez habile pour soigner tes bêtes toute seule, et travailles-tu jamais aux champs?
--J'en vaux bien une autre, petite Jeanne! Ils pourront bien en prendre une qui les volera, au lieu que moi je suis une honnête fille.
--Écoute donc, Marguerite: il est bien vrai que tu ne prendrais pas une fusée de fil à la maîtresse, ni un brin de laine non plus; mais quel emploi fais-tu du temps qu'elle te paye; car enfin, il est à elle, et le temps vaut de l'argent, puisque c'est avec le temps qu'on fait tout. Quand tu ne travailles pas, n'est-ce pas comme si tu la volais? A quoi t'occupes-tu en gardant tes bêtes, au lieu de filer ou de tricoter? Ne faut-il pas que la maîtresse paye pour faire faire l'ouvrage que tu n'as pas fait? Eh bien, c'est comme si tu lui prenais cet argent-là dans sa poche. As-tu pensé quelquefois à cela?
--Est-ce que je pense à quelque chose, moi?
--Et tu n'en fais pas mieux. Et du pain, donc! en gaspilles-tu avec ta chienne et tes moutons! Je devrais le dire à la maîtresse, moi qui suis chargée du ménage; mais je n'ai pas voulu te faire renvoyer, parce que je suis bien sûre qu'on ne voudra pas te souffrir ailleurs.
--A savoir, petite Jeanne.
--Tu ne trouveras toujours pas facilement une autre ferme où, comme ici, l'on ne crie jamais après les domestiques, et où on les soigne quand ils sont malades. Aie le malheur d'avoir seulement les fièvres, et l'on t'enverra bien vite te faire soigner ailleurs, sans s'inquiéter si tu as de l'argent ou non! Et puis, vois-tu, ma pauvre Marguerite, on n'amasse jamais rien quand on change si souvent de condition: on a beau gagner de bons gages, je ne sais comment cela se fait, mais l'argent coule comme l'eau; au lieu qu'en restant toujours chez les mêmes maîtres, les gages se mettent les uns sur les autres; et quand on se marie, on trouve une bonne somme ronde pour acheter un lit et une armoire.»
Remontrances de Jeanne à Marguerite.
«Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas rester longtemps dans la même place. Qu'est-ce qui te pousse à toujours changer?
--Veux-tu que je te le dise? c'est que mes maîtres ne m'ont jamais aimée.
--Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes maîtres? Tu n'aimes seulement pas le bon Dieu! Est-ce que je ne te vois pas le soir agacer Claude pour le faire rire pendant la prière, au lieu d'écouter notre maître? A l'église, tu parles, tu ris, tu fais la belle; tu n'entends pas un mot de ce que dit M. le curé, et tu ne vas jamais à confesse. Sais-tu que c'est bien vilain tout ça?
--Ne voilà-t-il pas un grand mal! Je ne fais de tort à personne.
--Mais c'est à toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le mauvais exemple. Est-ce que l'église n'est pas la maison du bon Dieu? Prends-tu ces airs-là quand la maîtresse t'envoie porter quelque chose chez Mme Dumont? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles chambres?
--Ma Jeanne, je n'ose seulement pas lever les yeux!
--Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n'est pas plus que Mme Dumont? As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent à l'église, où elles restent à genoux les trois quarts du temps? Je vais te dire la vérité, moi: on ne t'aime pas parce que tu n'aimes personne et que tu ne sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton coeur, si tu aimais ceux qui t'entourent, tu verrais comme tu serais heureuse! D'ailleurs, c'est la volonté du bon Dieu que l'on s'aime les uns les autres, puisque l'on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien ça, moi, qui aimais tant ma chère mère Nannette: quand je l'ai perdue, c'était comme si j'eusse été seule sur la terre, et, si je ne m'étais pas attachée a nos maîtres, j'aurais fini par mourir de chagrin de n'avoir personne à aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres, aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente!»
Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail.
Jeanne est menacée d'une plainte en contravention.
Le jour de la Saint-Jean, chacun mit ses plus beaux habits pour aller à la fête, et prit à peine le temps de déjeuner. La maîtresse resta toute seule avec Jeanne et le porcher, qui pleurait dans un coin.
«Maîtresse, laissez-le donc aller avec les autres, ce pauvre petit! je soignerai ses bêtes, et elles ne mourront pas pour rester au tect toute la journée.
--Allons, porcher, dit la maîtresse, va donc, puisque la petite Jeanne le veut. Tiens, voilà cinquante centimes pour t'amuser.»
L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, et il courut s'habiller.
A trois heures, Jeanne fit sortir toutes les bêtes à laine pour les promener un peu, et elle les mena dans un champ tout près de la maison. Il n'y avait pas longtemps qu'elle était là, quand elle vit passer un chien avec la tête basse et la queue serrée: ses trois chiennes se mirent à sa poursuite en jappant. Jeanne, qui voyait bien que c'était un chien malade, criait et courait après les siens pour les faire revenir. Enfin elle en vint à bout; mais, pendant ce temps-là, les moutons étaient entrés dans une pièce d'avoine qui ne dépendait pas de la ferme, et le propriétaire se trouvait là en ce moment avec deux personnes.
«Ha! ha! je t'y prends, petite Jeanne. Ton maître, qui ne fait grâce à personne quand on va sur ses terres, aura donc son procès-verbal à son tour! Il était si fier de n'avoir jamais été pris: il faudra bien qu'il aille devant le juge de paix comme les autres.
--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne ferez pas cet affront à mon maître: ce n'est pas sa faute si je n'ai pas veillé sur ses bêtes; mais, voyez-vous, je n'étais occupée que de ce chien enragé, et j'avais peur qu'il ne mordît mes chiennes qui valent leur pesant d'or; si elles avaient été mordues, il en serait arrivé du malheur dans le pays. Estimez vous-même le dommage que vous ont fait mes moutons, et je vous le payerai aussitôt que je serai rentrée à la maison.
--Du tout, petite, du tout; je veux que le père Tixier ait sa condamnation tout comme un autre, pour lui apprendre à avoir un peu plus d'indulgence pour les pauvres gens qui sont pris sur ses terres. Je vais aller en ville tout exprès. Tu vois que j'ai deux bons témoins.»
Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis.
«Mon Dieu! que j'ai donc de chagrin!» se dit Jeanne quand elle fut seule.
Tout à coup elle pensa que grand Louis était l'ami du père Colis, et elle espéra qu'il la tirerait de là. Elle fit rentrer bien vite ses bêtes et dit à la maîtresse:
«J'ai bien envie d'aller un instant à la ville voir l'assemblée. Si vous le voulez, je vais faire le souper, et j'irai au bourg chercher la mère Feuillet pour vous tenir compagnie: il n'est guère que cinq heures, et ce soir il fera clair de lune.
--Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t'inquiète pas du souper, je le ferai faire par la mère Feuillet; d'ailleurs, ils n'auront pas grand'faim tous en revenant. Allons, fais-toi bien brave.»
Jeanne s'ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n'eut pas de peine à reconnaître grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna tout en colère; mais aussitôt qu'il vit la petite Jeanne, il se mit à rire d'aise et lui dit:
«Je ne m'attendais guère à te voir ici!
--Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc là-bas; j'ai quelque chose à vous dire, et je suis venue si vite que j'en suis tout essoufflée.»
Quand ils furent assis, Jeanne dit à grand Louis:
«J'ai promis de m'adresser à vous si jamais je me trouvais dans la peine, et m'y voilà; il n'y a que vous, grand Louis, qui puissiez m'en tirer.»
Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé avec le père Colis, et comment il n'avait voulu entendre à rien.
«Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c'est que notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font mal, va être humilié et que j'en serai la cause. Vous qui êtes ami avec le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand Louis: il est là sur cette place; promettez-lui de ma part tout ce qu'il vous demandera: rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre maître qui est si bon pour moi.
--Ne t'inquiète pas, petite Jeanne; je vais le chercher, et je l'entortillerai si bien qu'il ne sera plus question de rien; il faudra qu'il ait la tête bien dure s'il ne fait pas ce que je veux. Tiens, Solange est là-bas avec Joséphine; va-t'en auprès d'elles: il faudra nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux autres.»
Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa soeur. En se promenant, elles trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire toute espèce d'ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne:
«Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte; il m'a même bien promis que personne ne saurait qu'il t'avait prise dans son avoine.
--Merci, grand Louis, vous m'avez tirée d'une grande peine.»
Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction à ses maîtres.
M. le curé venait souvent voir la maîtresse, qui était paralysée et ne pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu'elle le voyait, elle lui disait:
«Que je vous ai d'obligations, monsieur le curé, d'avoir pensé à nous donner la petite Jeanne! c'est un vrai trésor pour notre maison. Qu'est-ce que je deviendrais donc dans l'état où je suis, et avec des filles si jeunes, si j'avais une servante comme il y en a tant?»
De son côté, Jeanne remerciait aussi le curé de l'avoir placée chez des maîtres qui l'avaient adoptée comme leur enfant, et chez qui elle n'avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s'échappait de temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait tout ce qui pouvait faire plaisir à la maîtresse, elle avait demandé à Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner à lire et à écrire à la petite Louise.
Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.
Les foins et la moisson se passèrent sans accidents. Jeanne faisait de si bonne soupe aux moissonneurs, et son pain avait si bon goût, qu'ils disaient n'avoir jamais été mieux régalés. Dès le matin, elle tirait de l'eau et la jetait à pleins seaux dans la maison; puis elle balayait pour ôter la boue et le fumier que chacun apportait aux pieds. Si grand Louis la voyait faire, il allait lui chercher l'eau. Un jour il lui dit:
«Petite Jeanne, ça m'ennuie de te voir te fatiguer, et pour rien encore! tu as beau nettoyer le matin, à midi il y en a autant.
--C'est bien vrai, grand Louis; mais, si je n'ôtais pas les ordures à fond tous les jours, nous serions, sans comparaison, comme les bestiaux dans l'étable. S'il y avait seulement un bon cailloutage devant notre porte, la boue des sabots y resterait, et la maison ne serait pas si sale.»
Le lendemain, comme il avait beaucoup plu le matin, et que les gerbes étaient trop mouillées pour être rentrées, grand Louis, après avoir aidé à les mettre debout afin qu'elles pussent sécher, revint vers trois heures, et, comme il n'avait rien à faire, il attela son tombereau et fit plusieurs voyages à la carrière voisine; il en rapporta des pierrailles et fit devant la maison un bon cailloutage.
«Tu as fait là un fameux ouvrage, dit maître Tixier en soupant; c'était bien nécessaire, et je ne sais pas pourquoi je n'y ai jamais pensé. Comment l'idée t'en est-elle donc venue?