La petite Jeanne; ou, Le devoir
Chapter 4
«Jeanne, tu ne me laisses rien à faire. Je vais devenir fainéante. Je ne sais pas vraiment comment tu t'arranges; mais tu as du temps pour tout, et il t'en reste encore pour faire l'ouvrage des autres. Est-ce que tu crois que je ne te vois pas tous les soirs aider à cette grande sotte de bergère, qui n'en a jamais fini? J'entends que tu profites de ton temps pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t'a donnée; tu te charges toujours de l'ouvrage de mes filles, et ce n'est pas juste. J'ai mis avec toi Solange, parce que c'est la moins raisonnable, quoique l'aînée; tâche donc de me la rendre bonne et laborieuse comme toi.»
Grand Louis se met en colère.
Grand Louis le laboureur, qui n'était pas mauvais au fond, avait l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles à leur dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite Jeanne; mais elle ne lui répondait jamais.
Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller à l'assemblée[2] de Meunet-sur-Vatan[3]; il venait de mettre un pantalon neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre son carton à chapeau, qui était sur une planche de l'écurie à côté de son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dressée le long du mur; mais le pied lui manqua à l'instant même où il venait d'atteindre le carton, qui lui échappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu'on l'entendait jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le raconter aux filles qui étaient devant la porte.
[Note 2: Une assemblée est plus qu'une simple fête. On y vient de loin. En Bretagne, cette fête s'appelle _pardon, kermesse_ en Flandre, _ducasse_ ailleurs, etc.]
[Note 3: Célèbre par le pèlerinage que les enfants y font pour invoquer saint Loup.]
«C'est bien fait pour lui, dit Solange; il est si butor, que ce n'est pas dommage qu'il lui arrive quelque chose.
--Sais-tu que c'est bien vilain ce que tu dis là, Solange! dit Jeanne; grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l'argent, et c'est malheureux pour lui s'il ne peut plus s'en servir.»
Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se moquaient de lui; ils le pressaient d'en finir pour venir avec eux, car on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était grand et fort; et puis il avait plus d'esprit qu'eux tous.
«Allons, allons, j'y vas!» dit-il en se dépêchant de se rhabiller; et il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre comme à l'ordinaire.
Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n'allait pas à cette fête, parce qu'elle était en deuil de la mère Nannette, fut chercher à l'écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n'était pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui permettre de les raccommoder; et, comme Jeanne était habile à tout faire, elle les arrangea si bien qu'on n'y reconnaissait aucune trace de l'accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis.
«En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les effets de ce grand bourru qui ne t'épargne pas plus que les autres!
--Que voulez-vous donc, maîtresse! c'est son naturel qui est comme ça; mais il n'est pas plus méchant qu'un autre. Il jure bien quelquefois après ses juments: c'est mal; mais voyez s'il les bat jamais! Y a-t-il des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes? Et puis il n'a pas son pareil à l'ouvrage. Le maître sait bien ce qu'il vaut, lui! aussi il ne s'en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant; mais il est comme moi: il a perdu ses parents, et c'est un grand malheur.»
La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur.
Un jour que grand Louis avait dételé plus tôt qu'à l'ordinaire, la soupe n'était pas encore trempée quand il rentra.
«Il n'y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se dépêchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis le matin!»
Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit:
«Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas! Regarde un peu: y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus propre? Vois s'il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une seule toile d'araignée aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair à se mirer dedans? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n'est la petite Jeanne? L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vînt remplacer Marie, je me tuais, et jamais rien n'était fini; à présent je ne prends plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommodé ta blouse et ton pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l'autre jour, hein? ce n'est pas moi, bien sûrement.»
Jeanne rentra; les laboureurs se mirent à table; grand Louis dîna sans mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et leur coupa du pain.
Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne.
Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient ensemble, il lui dit:
«Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend le bien de sa défunte tante la mère Nannette; tu sais qu'elle avait un joli quartier de vigne dans les _Hautes-Roches_, tout contre la mienne; si tu veux m'en croire, je te l'achèterai.
--Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette; mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les façons et du fumier pour les provins.
--Qu'est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne? Est-ce qu'en bêchant mon arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier? est-ce qu'en menant du fumier à ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne tout net: ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que d'avoir un bout de bien au soleil!
--Notre maître, vous êtes trop bon pour moi: je ne suis pas pressée de me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais.
--Te renvoyer, ma Jeanne! dit la maîtresse; ah! si tu ne quittes la maison que quand je t'en mettrai dehors, tu es bien sûre d'y mourir.
--Eh bien, c'est entendu, dit maître Tixier. On fait la criée d'aujourd'hui en huit; j'irai, et je t'achèterai le quartier des Hautes-Roches.»
Le dimanche suivant, il dit à Jeanne: «Ma fille, c'est fini; jeudi, en allant au marché, je te conduirai chez le notaire pour signer l'acte, puisque tu sais écrire; j'ai eu bien de la peine à l'avoir, ce quartier-là; il faisait envie à beaucoup de monde. Je l'ai emporté; mais aussi il te coûte deux cent dix bons francs, le contrat à la main. Es-tu contente?
--Notre maître, ce que vous faites est bien fait,» répondit Jeanne.
Jeanne reproche à Solange sa négligence.
Un matin, en se levant, Jeanne dit à Solange, qui couchait avec elle:
«Tes cheveux sont bien mêlés: tu ne les peignes donc jamais? je ne te vois pas non plus laver ni tes bras ni ton cou.
--A quoi ça sert-il, puisqu'on ne les voit pas?
--D'abord, ça sert à être propre, ce qui est déjà un grand avantage. Tu te tourmentes au lit, tu dors mal, parce que la tête te démange; tu n'es, ma foi, pas aussi raisonnable que les oisons que tu mènes tous les matins à l'abreuvoir. Tu n'as donc pas vu comme ils se baignent, comme ils relèvent leurs plumes pour que l'eau touche à leur peau; ils plongent leur tête et s'en servent après comme d'une vergette pour se nettoyer et se lisser. Il n'y a pas jusqu'à la chatte, que tu aimes tant, qui ne fasse sa toilette. Et tes mains! tu t'imagines qu'elles sont propres parce que tu les a trempées dans l'eau; mais des filles comme nous, qui touchent à tout, ont besoin de frotter ferme pour nettoyer leurs mains; l'eau toute seule n'y fait rien; il faut les dégraisser dans le son que l'on fait bouillir pour la volaille; ou bien, si tu écrases une des pommes de terre que l'on met cuire pour les porcs et que tu t'en frottes bien les mains, tu verras comme elles deviendront nettes et douces.
--Est-ce que je songe à tout cela, moi!
--Je t'y ferai songer, sois tranquille, ainsi qu'à changer de chemise tous les soirs. Crois-tu qu'il soit bien sain de garder sa chemise pour coucher, quand on a eu bien chaud toute la journée? Et le matin, si tu te lèves toute en moiteur, es-tu bien à ton aise quand ta chemise sèche sur ton corps! Et la prière du matin, tu ne la fais pas souvent! Pourquoi ne vas-tu jamais voir M. le curé?
--Je n'oserais jamais y aller toute seule.
--Viens-y avec moi; j'y vais toujours en sortant de vêpres ou de la messe; tu verras comme on a le coeur content et l'esprit tranquille en sortant de chez lui!»
Depuis ce temps-là, Jeanne ne manquait pas de faire rester Solange pour la prière du matin; elle parvint enfin à la rendre propre à force de lui répéter ses bons conseils.
Solange devint plus endurante à mesure qu'elle était plus contente d'elle-même: elle profitait des avis de Jeanne, et elle commença à se montrer bienveillante, à aimer tout le monde de la maison.
La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange.
Les premiers jours de mars, la maîtresse dit à Jeanne:
«Voilà le temps au beau, j'ai envie de faire la lessive.
--Vous ferez bien, maîtresse; il faut dire à Solange de donner ses agneaux à la bergère pour les mener aux champs avec les moutons; elle viendra nous aider.
--Ah bien oui! Solange va grogner comme à l'ordinaire.
--Peut-être que non, maîtresse; appelez-la donc, et vous verrez!»
La mère Tixier appela sa fille, et lui dit de donner ses agneaux à la bergère pour venir aider à la lessive. Solange fit sans répliquer ce que sa mère lui commandait.
«Comment donc as-tu fait pour changer ainsi le caractère de Solange? elle est toujours de bonne humeur à présent. En vérité, la bénédiction du bon Dieu est entrée chez nous avec toi; il n'y a pas jusqu'à ce bourru de grand Louis qui ne soit devenu doux comme un mouton.»
Le jour où on lavait la lessive, Solange et Joséphine, les deux plus grandes filles de maître Tixier, lavaient avec la bergère, pendant que Jeanne savonnait les coiffes et les mettait au bleu, ainsi que le col des chemises d'homme; puis elle étendait le linge à mesure qu'il était lavé. La maîtresse, suivie de sa petite Louise, qui n'avait guère que huit ans, allait et venait, et elle écoutait ce que disaient les jeunes filles en travaillant.
«Mon Dieu, que les riches sont heureux! disait la bergère. Que je voudrais donc être comme la maîtresse, qui se promène là-bas sans rien faire, pendant que nous nous fatiguons à taper ce linge!
--Tu crois donc qu'elle n'a rien fait dans sa jeunesse, répondit Solange, et que ce qu'elle a amassé est venu tout seul?
--Moi, continua Marguerite (c'était le nom de la bergère), je voudrais avoir des maisons, des vignes, des terres et ne rien faire du tout.
--Tu n'en aurais pas pour longtemps, dit Jeanne, car ce n'est pas tout que d'avoir du bien; il s'en va vite, si on ne le soigne pas; et tu ne t'en occuperais guère, toi qui ne soignes seulement pas tes habits.
--C'est bien vrai, dit Solange, tu es toujours sale et déchirée, et pourtant tout ton gage passe sur ton corps; regarde donc la petite Jeanne, qui n'achète jamais rien, comme elle est bien ajustée! On dirait qu'elle a toujours ses habits des dimanches.
--Peut-être bien; mais je n'ai pas été élevée par charité, moi.»
Jeanne essuya une larme.
«Voilà une méchanceté que je n'oublierai pas, dit la maîtresse qui s'était approchée; Marguerite, tu auras affaire à moi. N'aie pas de chagrin, ma Jeanne; quoique tu aies été demander ton pain, on ne t'en estime pas moins.
--Ça ne nous empêche pas de t'aimer comme notre soeur, ajouta la petite Louise en l'embrassant.
--Il est pourtant bien dur de s'entendre reprocher sa misère, dit tristement Jeanne.
--Ne dis rien, ma Jeanne, reprit la maîtresse; tu la verras un jour! la paresse la mènera aux portes, comme ton malheur t'y avait conduite. D'ailleurs, est-ce que le contentement se mesure à la richesse? Elle aurait bien toutes les terres du monde qu'elle ne serait pas heureuse, parce qu'elle n'a pas le coeur sain.»
Jeanne raccommode le linge de grand Louis.
Quand la lessive fut sèche, Jeanne apprit à Solange à bien étirer le linge et à le plier de façon qu'il eût l'air d'avoir été repassé; elle s'était aperçue que la maîtresse marchait difficilement depuis quelque temps, et qu'elle avait de la peine à se servir de son bras gauche; elle ne voulut donc pas que la mère Tixier prît la moindre fatigue à ranger le linge; elle veilla un peu plus tard chaque jour pour finir de le raccommoder. Comme elle savait bien se servir de son aiguille, elle apprêtait toujours l'ouvrage des autres filles et leur apprenait à le faire.
En pliant les chemises de grand Louis, elle les trouva en bien mauvais état.
«Voyez donc, maîtresse, comme les chemises de grand Louis sont déchirées! Si vous le vouliez, je veillerais pour les raccommoder, et je couperais les plus mauvaises pour avoir des pièces.
--Fais, petite Jeanne, fais comme tu l'entendras, quoique pourtant grand Louis ne le mérite guère.
--Ne dites donc pas ça, maîtresse; grand Louis prend mieux vos intérêts que vos propres enfants; je le vois bien, moi, et c'est pour ça que je veux soigner son linge.»
Grand Louis veut payer Jeanne.
Quand Jeanne eut fini de raccommoder les chemises de grand Louis, elle choisit l'heure où elle ne le croyait pas à l'écurie pour les porter sur son lit; mais grand Louis était un finaud, et, se doutant bien que c'était Jeanne qui avait soin de ses effets, il la guettait depuis plusieurs jours. Il se tapit derrière la porte quand il la vit venir les bras chargés de linge, et, pendant qu'elle le posait sur le lit, il sauta tout à coup auprès d'elle.
«Mon Dieu! que vous m'avez donc fait peur! dit-elle toute honteuse.
--Ha! ha! c'est donc toi, petite Jeanne, qui soignes mes effets? Je t'en remercie; mais, comme il n'est pas juste que tu travailles pour rien, je veux te payer.
--Non, grand Louis, vous ne me devez rien; mon temps est à la maîtresse, et c'est elle qui m'a laissé travailler à vos chemises.
--Te l'a-t-elle commandé?
--Je ne dis pas ça, grand Louis; mais, si elle me l'avait défendu, je ne l'aurais pas fait.
--Et ma blouse, et mon pantalon! Je te dis, moi, petite Jeanne, qu'il ne faut pas tant faire la fière, et que je veux te donner quelque chose.
--Non, grand Louis, vous ne me donnerez rien. Je ne toucherai plus à vos effets si vous me payez, parce que vous croiriez que c'est par intérêt; mais, pour vous prouver que ce n'est pas la fierté qui m'empêche d'accepter votre argent, écoutez: Je suis une pauvre fille qui n'ai de support de personne sur la terre; si je me trouve jamais dans la peine, je n'irai pas à un autre qu'à vous.
--C'est dit; tape là, petite Jeanne!»
Et il lui tendit une main large comme un battoir. Jeanne frappa dedans, et grand Louis, retenant un instant sa main dans la sienne, ajouta:
«Je suis bien sûr que tu me tiendras parole!»
Jeanne retira sa main et s'en retourna à la maison.
Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne.
Après les semailles de mars, maître Tixier dit un soir:
«Mes enfants, il faut conduire du fumier aux vignes demain matin, et puis nous irons les piocher.»
Le lendemain, quand ils furent dans les Hautes-Roches, grand Louis se mit tout de suite à la vigne de Jeanne, pendant que les autres travaillaient à celle du maître, et il n'y épargna pas le fumier. Vers midi, Jeanne apporta le goûter, et maître Tixier, qui était avec elle, dit en voyant l'ouvrage de grand Louis:
«Ho! ho! comme tu y vas! c'est travaillé comme dans un jardin, et la terre est si bien égrenée qu'on dirait qu'elle a été passée au crible; mais n'aie pas peur, ce n'est pas un blâme que je te donne: la petite Jeanne mérite bien ça.»
Jeanne remercia grand Louis par un regard si doux, qu'il se sentit le coeur tout joyeux.
Il arrive un colporteur au Grand-Bail.
Un dimanche, pendant les vêpres, Jeanne était seule auprès de la mère Tixier, qui ne bougeait plus guère de son fauteuil; elle vit entrer un jeune colporteur qui lui offrit des images et des livres:
«Achetez-moi donc quelque chose, s'il vous plaît, dit-il; voilà le grand saint Martin, le grand Napoléon! voyons, ma jolie brune, voulez-vous des almanachs de l'année?
--J'en prendrai peut-être un s'ils ne sont pas trop barbouillés; car ordinairement ils sont si mal imprimés qu'il est impossible de les lire.»
Le marchand en présenta un à Jeanne; il lui convint, et elle l'acheta. Pendant qu'elle le feuilletait, il ouvrit sa boîte, et en tira de vilaines images qu'il se disposait à lui faire voir, quand on entendit tout le monde revenir.
«Ah! dit Jeanne, voilà le garde champêtre qui vient avec maître Tixier.»
En entendant cela, le petit colporteur referma bien vite sa boîte, après y avoir remis les images.
«Pourquoi donc tant vous presser? lui dit Jeanne; les autres vous achèteront peut-être quelque chose.»
Il ne l'entendit pas, et sortit en courant; mais il s'embarrassa le pied dans un morceau de bois qui était auprès de la porte, et il tomba de toute sa hauteur. Sa tête porta sur une grosse pierre carrée qui servait de banc, et il se la fendit si dangereusement qu'on le crut mort sur le coup. Grand Louis l'enleva dans ses bras et le porta sur un lit dans la maison; toutes les filles se mirent à pleurer, pendant que Jeanne lavait la plaie et faisait respirer du vinaigre au blessé.
Jeanne envoie chercher M. le curé.
«Grand Louis, dit Jeanne, courez vite chez M. le curé; il s'entend à toutes sortes de maux, et soulagera ce pauvre garçon, s'il est possible.
--Il faut appliquer une compresse de persil trempé dans du vin vieux, dit le garde, ça empêchera le sang de couler.
--Non, du tout, répondit Jeanne; il faut toujours laisser saigner une plaie avant de la panser. Tenez, voilà qu'il n'est déjà plus si pâle; il faut lui faire un peu d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger.»
Joséphine prit la clef dans la poche de sa mère, et donna ce que Jeanne demandait.
M. le curé arriva au moment où le petit marchand ouvrait les yeux: il trempa une compresse dans de l'eau fraîche, où il mit trois ou quatre gouttes de teinture d'arnica, et il banda le front du blessé, qui se l'était fendu depuis le sourcil gauche jusque dans les cheveux du côté droit. On lui fit boire de l'eau sucrée, et on lui demanda comment il se trouvait.
«Il me semble que tout tourne devant moi, dit-il; et il retomba dans sa faiblesse.
--Maître Tixier, dit M. le curé, il faut garder ce pauvre garçon chez vous jusqu'à ce qu'il puisse continuer sa route; je crains bien qu'il n'ait de la fièvre demain; je viendrai le voir dès le matin.»
Le lendemain, trouvant un peu de fièvre au colporteur, M. le curé ne lui permit pas de se lever de toute la journée. Il lui demanda son âge et de quel pays il était.
«J'ai seize ans et je suis de Paris, monsieur.
--Dites-moi donc comment vous avez fait pour tomber; car rien n'embarrassait la porte, et vous pouviez bien passer au milieu sans heurter ce morceau de bois.
--Monsieur, c'est que je me pressais trop de sortir.
--Et pourquoi donc tant vous presser, quand, au contraire, vous eussiez mieux fait d'attendre, puisque vous aviez l'occasion de vendre votre marchandise?»
Le jeune homme ne répondit pas et rougit beaucoup, ce que le curé vit bien; mais il ne lui adressa aucune observation à ce sujet.
Le colporteur ne sait plus sa prière.
Au bout de deux jours, M. le curé permit au colporteur de se lever, et lui dit de remercier Dieu, qui l'avait sauvé d'une mort presque certaine.
«Vous savez bien votre prière, n'est-ce pas, mon enfant?»
Le pauvre garçon baissa la tête sans mot dire.
«Monsieur, quand j'étais tout petit, ma mère ne manquait jamais de me faire prier matin et soir; mais je l'ai perdue à huit ans, et depuis ce temps-là personne ne s'est occupé de moi.
--Alors, vous n'avez pas fait votre première communion?
--Si, monsieur; je l'ai faite à onze ans avec les autres enfants de ma paroisse; mais depuis je n'ai plus pensé à tout cela.
--Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.»
Et le saint homme pria Dieu de toute son âme; sa voix était si douce que le malade en fut tout remué. Quand la prière fut finie, M. le curé lui dit:
«Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres?
--Oui, monsieur, j'ai été aux écoles de charité.
--Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prières dans les livres que vous vendez?»
Le colporteur rougit encore sans répondre.
«Voyons-les donc, ces livres! Si j'en trouve quelques-uns qui me conviennent, je vous les achèterai.»
Il prit la boîte et l'apporta au jeune homme.
«Ah! monsieur le curé, s'écria-t-il, ne l'ouvrez pas, je vous en prie.
--Pourquoi donc, mon garçon?
--C'est que.... c'est que....»
Il n'en put pas dire davantage.
«Allons, donnez-moi votre clef.»
M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte du colporteur.
Le colporteur n'osa pas refuser sa clef à M. le curé; mais en la lui donnant il se mit à ses genoux.
«Ah! monsieur, dit le pauvre garçon, ne me perdez pas; ayez pitié de moi, ne me faites pas mettre en prison.
--Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami?
--C'est que ma boîte est pleine de vilaines images et de livres mauvais, et que l'on met en prison ceux qui en vendent.»
En disant cela il fut encore pris d'une faiblesse. Quand on l'eut fait revenir, M. le curé lui dit:
«Comment, mon enfant, avez-vous pu, à votre âge, vous décider à faire un tel commerce?
--C'est qu'on m'avait dit qu'on y gagnait beaucoup d'argent, et je voulais acheter un petit fonds d'étoffes aussitôt que j'aurais seulement une centaine de francs.
--Eh bien, vous a-t-on dit la vérité? Avez-vous gagné plus qu'en vendant de bons livres?
--Mon Dieu non: je ne suis pas assez hardi pour faire ce métier-là; j'ai toujours peur d'être pris, et je ne vends presque rien.
--Je suis sûr que c'est précisément pour cela que vous êtes sorti si vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vêpres.
--Oui, monsieur, parce que j'avais vu le garde champêtre avec eux.
--Voyez un peu! votre détestable commerce a failli vous coûter la vie. Mon garçon, il n'y a jamais d'avantage à faire le mal; et vous en faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres, que si vous leur eussiez volé leur argent: car leur argent était perdu comme si vous l'aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur apprenaient à se mal conduire.»
Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.