La petite Jeanne; ou, Le devoir
Chapter 3
La pauvre enfant était bien triste; elle pleurait toujours en pensant à sa mère; ses yeux étaient rouges et gonflés; elle ne disait rien et ne mangeait presque pas. On la trouvait souvent à genoux, priant Dieu. La mère Nannette craignait qu'elle ne tombât malade; mais, comme elle n'avait que huit ans bien juste, elle finit par oublier un peu. Elle continua d'aller chez Mme Dumont, et elle apprenait très-vite tout ce qu'on lui montrait. Les deux jeunes demoiselles, en la trouvant si docile et si travailleuse, s'attachèrent à elle de plus en plus. M. le curé, qui la voyait toujours sage à l'église, lui donnait de temps en temps de belles images. Quand elle sut bien lire, il lui fit cadeau d'un petit livre d'heures, ce qui la rendit fort contente.
A l'âge de douze ans, elle lisait et écrivait bien; elle faisait toutes sortes d'ouvrages avec beaucoup d'adresse. La mère Nannette lui avait appris à filer; et déjà son fil était plus fin que celui des autres fileuses du bourg, parce qu'elle était bien attentive à ce qu'elle faisait.
La petite Jeanne fait sa première communion.
Il y avait déjà un an que Jeanne allait à l'instruction de la paroisse avec les autres enfants, quand M. le curé lui donna un Catéchisme et une Histoire sainte pour qu'elle les apprît par coeur. Mme Dumont, qui lui en faisait réciter un chapitre tous les jours, était charmée de son intelligence et de sa mémoire. Jeanne écoutait très-attentivement toutes les explications: aussi était-elle, avec Isaure, celle qui répondait le mieux au catéchisme; et M. le curé les citait toutes les deux comme un exemple à suivre, tant elles avaient bonne tenue à l'église. On ne les voyait jamais ni causer ni tourner la tête au moindre bruit, comme plusieurs autres enfants: elles priaient Dieu de si bon coeur, que ceux qui les voyaient en étaient émerveillés.
Quand M. le curé admit les enfants à faire leur première communion, il mit Jeanne et Isaure à la tête des autres petites filles, parce qu'elles étaient les plus instruites et les plus sages: elles n'en furent pas pour cela moins modestes et moins humbles.
Enfin le grand jour arriva. Dès la veille, Mme Dumont avait retenu Jeanne, et elle l'avait même fait coucher au château, pour qu'elle eût moins de distractions que dans le bourg. Le matin, Sophie lui apporta une robe blanche et le reste de la toilette entièrement neuf, afin que, dans ce beau jour, elle n'eût rien de vieux sur elle; elle lui dit que sa mère voulait la récompenser ainsi de sa bonne conduite.
Pendant la cérémonie, qui fut très-longue, Jeanne et Isaure montrèrent tant de piété que tout le monde en était édifié.
Après la messe, M. le curé, qui avait invité toute la famille Dumont à déjeuner, voulut que Jeanne se mît aussi à table; il disait qu'il ne pouvait pas faire trop d'honneur à une petite fille aussi pieuse.
La mère Nannette était dans un coin de l'église, où elle pleurait de contentement; il l'envoya chercher pour dîner avec sa gouvernante.
La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.
Jeanne, après sa première communion, ne cessa pas d'aller chez Mme Dumont. Le dimanche, on la faisait écrire, lire et compter, pour qu'elle n'oubliât pas ce qu'elle savait. Si l'on faisait la lessive, elle aidait à savonner le linge, à le mettre au bleu, à l'étendre et à le plier; elle repassait les draps et les serviettes, et raccommodait ce qui était déchiré: elle finit même par apprendre à repasser le linge fin. Quand il y avait quelqu'un à dîner, Jeanne aidait à la cuisinière et au domestique qui mettait le couvert, ce qui lui apprenait un peu le service; on lui payait toujours sa journée quand elle la passait au château. Comme elle cousait très-bien, la mère Nannette, qui connaissait assez de monde en ville, lui rapportait de temps en temps quelque ouvrage à faire, soit des chemises ou des draps, ce qui lui faisait un petit profit.
Les filles de Mme Dumont traitaient Jeanne en véritable amie, parce qu'elle était aussi réservée dans son langage que sage dans sa conduite. Elle les aimait tant, qu'elle se serait jetée au feu pour leur rendre service. Elle allait très-souvent chez M. le curé, qui lui donnait de bons conseils et lui faisait remarquer combien Dieu avait eu pitié d'elle, pauvre enfant sans famille.
Jeanne donnait à la mère Nannette tout ce qu'elle gagnait, car elle n'avait besoin de rien acheter pour elle-même; Mme Dumont fournissait tout ce qui était nécessaire pour l'habiller, comme elle l'avait promis à la mère Nannette, après la mort de Catherine; Jeanne usait si peu de chose que Mme Dumont lui disait quelquefois:
«Comment fais-tu, Jeanne, pour que tes robes durent aussi longtemps?
--Madame, je plie tous mes effets le soir et je les mets sur mon coffre. Quand il y a trop de boue à mes jupons, j'en lave le bas, ce qui l'use bien moins que de le décrotter, et puis je le repasse. Je visite mes habits tous les matins, et, aussitôt que j'y vois le moindre trou, je le raccommode.
--C'est très-bien, Jeanne; tu as pris là une bonne habitude.
--C'est bien le moins que je soigne mes habits, madame, puisque c'est vous qui me les donnez!»
Jeanne a grand soin de la mère Nannette.
A seize ans, Jeanne était grande et forte: elle soignait toute seule le bétail de la mère Nannette, qui se faisait vieille; elle pétrissait le pain et chauffait le four; elle faisait le beurre et l'allait vendre à la ville, car elle ne voulait pas que la mère Nannette eût la moindre fatigue; et comme Jeanne savait bien prendre son temps, elle trouvait encore le moyen de faire quelque ouvrage pour gagner un peu d'argent.
«Ma chère mère, disait-elle quand la mère Nannette la grondait de ce qu'elle voulait tout faire, vous avez eu pitié de moi quand j'étais petite; vous m'avez soignée comme si j'eusse été votre propre enfant: il est bien juste que j'aie toute la peine, à présent que je suis plus forte que vous.»
Plusieurs des personnes à qui Jeanne vendait son beurre lui avaient offert de bons gages si elle voulait servir en ville; mais elle répondait toujours qu'elle ne se résoudrait jamais à quitter la mère Nannette. Quand elle lui racontait cela, cette excellente femme lui disait:
«Ma fille si tu es jamais obligée d'aller chez les autres, crois-moi, ne te place pas en ville; on y gagne plus d'argent, c'est vrai; mais aussi on y dépense davantage, et les jeunes filles y ont bien du désagrément.»
La mère Nannette dépérissait peu à peu, et Jeanne en avait beaucoup de chagrin. Elle conta sa peine à M. le curé, en qui elle avait grande confiance.
«La croyez-vous en danger de mort? lui dit-il; en ce cas il faudrait voir le médecin.
--Oui, monsieur, elle est en grand danger, mais elle ne s'en doute pas. J'ai fait entrer l'autre jour, comme par hasard, le médecin qui était venu saigner le maréchal; il a causé avec elle et l'a bien examinée; quand il est sorti, je l'ai suivi sans rien dire; il m'a assuré qu'il n'y avait rien à faire à la mère Nannette, parce que c'est un corps usé: il dit qu'elle pourra traîner encore longtemps, et qu'elle s'éteindra sans souffrir.
--J'irai la voir.
--Oh! oui, monsieur le curé, il faut y venir bien souvent; vos visites la soulageront plus que celles d'un médecin; vous lui parlerez du bon Dieu, et elle sera toute prête quand il lui plaira de l'appeler à lui.»
La mère Nannette devient dangereusement malade.
Au bout de dix-huit mois, la mère Nannette était devenue si faible qu'elle ne sortait plus de la maison. Comme elle ne se plaignait de rien, Jeanne ne lui disait pas combien elle la trouvait malade, de peur de l'effrayer; mais, quand elle allait voir Mme Dumont, elle pleurait à chaudes larmes, en disant qu'elle voyait bien que sa chère mère Nannette ne passerait pas l'hiver.
«Ne te désole pas trop, ma petite Jeanne; nous ne t'abandonnerons pas, lui disait Isaure.
--Je le sais bien, mademoiselle, et je vous en remercie de tout mon coeur; mais ce n'est pas parce que je vais me trouver toute seule que je pleure; grâce à Dieu, je suis forte, et, grâce à vous aussi, je saurai bien gagner ma vie; je me désole parce que j'aime la mère Nannette de toute mon âme; et puis, qui donc m'aimera jamais comme elle, qui m'a prise toute petite et m'a accoutumée au travail, puis m'a appris à aimer Dieu, et de qui j'ai toujours reçu de si bons exemples?»
Jeanne soignait sa malade avec une extrême tendresse; elle trouvait le moyen de lui faire venir un petit pain blanc tous les deux jours; quand elle allait à la ville vendre son beurre, elle en rapportait de la viande et quelque friandise. Quelquefois elle achetait un poulet ou bien un canard dans le bourg, et elle les accommodait comme elle avait vu faire à la cuisinière de Mme Dumont. Elle allait aussi au moulin chercher un peu de poisson; d'autres fois, elle lui donnait une petite crème, et, quand elle chauffait le four, elle lui faisait toujours cuire quelque bonne pâtisserie; enfin, elle ne lui laissait boire que du bon vin qu'elle sucrait un peu.
La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop.
La mère Nannette la laissait faire; pourtant elle lui disait quelquefois:
«Tu me gâtes, petite Jeanne; tu dépenses trop d'argent, ma fille: cela n'est pas raisonnable.
--Hé bien donc, répondait Jeanne, n'avez-vous pas assez travaillé quand vous étiez jeune, et n'est-il pas juste que vous jouissiez à présent de quelques douceurs?
--Mais écoute donc, petite, si tu dépenses tout, tu te feras tort; car c'est toi qui hériteras de ce que je laisserai, entends-tu!
--C'est bon, c'est bon, ma chère mère; ne vous inquiétez pas de cela! laissez-moi faire; j'en aurai toujours bien assez. N'ai-je pas de bons bras pour travailler? Et d'ailleurs, ne faut-il pas que vous engraissiez un peu pour aller faire la veillée cet hiver avec les voisines?
--Eh bien, ma fille, j'entends que tu manges de toutes les bonnes fricassées que tu me fais.
--Merci, mère Nannette; ne serait-il pas honteux qu'il fallût des fricassées à une grande fille comme moi!»
M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette.
M. le curé ne manquait pas de venir chaque jour voir la mère Nannette; comme c'était une femme de grand sens, il parlait avec elle de la bonté et de la miséricorde de Dieu, et la préparait à mourir sans qu'elle s'en doutât. Il la confessait souvent et lui apportait la sainte communion, afin qu'elle fût toujours en état de grâce; il lui faisait entendre aussi que l'église était trop froide pour elle et qu'il ne voulait pas qu'elle y entrât avant Pâques.
On était à la fin de l'automne: la mère Nannette baissait de plus en plus, et bientôt elle ne quitta plus le lit. Jeanne la mettait chaque matin dans le sien propre, afin de faire prendre l'air à l'autre, qu'elle exposait dehors si le temps le permettait. Le lit de Jeanne était encore meilleur que celui de la mère Nannette, qui, pendant huit ans, n'avait pas vendu la plume de ses oies, pour amasser le lit complet de sa fille adoptive. La malade retrouvait le soir son coucher tout frais, et elle dormait mieux la nuit.
La mère Nannette s'éteint tout à fait.
Un jour du mois de décembre, le soleil ayant percé les nuages, Jeanne mena le bétail à l'abreuvoir. En revenant, elle fit le grand tour par la pelouse; ses bêtes, qui ne sortaient pas depuis longtemps, étaient bien contentes de se trouver dehors, et Jeanne se pressait d'autant moins de les ramener à l'étable que la mère Nannette semblait mieux ce jour-là. En rentrant, elle alla tout droit au lit de la malade qu'elle trouva endormie et encore plus pâle que de coutume. Elle ralluma le feu tout doucement pour lui faire chauffer un bouillon. Quand il fut chaud, elle le mit dans un gobelet et le porta à sa chère mère; mais en lui soulevant la tête pour la faire boire, elle la sentit toute froide. Elle courut à la porte appeler du secours. Deux voisines entrèrent et virent bien que tout était fini pour la mère Nannette. Elles voulurent emmener Jeanne, en disant qu'elles se chargeraient de faire la veillée; mais elle leur dit en pleurant à chaudes larmes qu'elle ne voulait pas quitter sa chère mère Nannette avant qu'on l'eût portée en terre. L'une des voisines alla faire la déclaration, pendant que l'autre aidait Jeanne et lui tenait compagnie auprès du lit de la morte.
Désintéressement de Jeanne.
Le maire entra et demanda à Jeanne si la défunte avait fait un testament pour lui donner son bien; car elle avait toujours dit que sa fille adoptive serait son héritière.
«Non, monsieur le maire, dit Jeanne; si elle avait fait quelque chose pour moi, elle me l'aurait bien dit....
--Mais elle ne se croyait peut-être pas si près de sa fin; vous ne lui avez donc pas rappelé ce qu'elle devait faire pour vous?
--Non vraiment, monsieur le maire, j'en aurais été bien fâchée! Si la pauvre femme s'était crue en danger, cette idée l'aurait peut-être fait mourir plus tôt. Elle n'a pas eu un seul instant la pensée que tout serait bientôt fini pour elle, et pour tout l'or du monde je ne le lui aurais pas dit. D'ailleurs, je suis jeune et je peux travailler: il est juste que son neveu hérite; il faudra l'avertir.
--Je vais lui envoyer un exprès,» dit le maire. Et il sortit.
Jeanne se mit à genoux au pied du lit et lut les prières des morts; de temps en temps elle se levait pour embrasser la défunte, puis elle continuait ses prières en pleurant. Elle fit la veillée du corps en compagnie des deux bonnes voisines qui ne voulurent pas la quitter.
On enterre la mère Nannette.
Comme la mère Nannette avait été une honnête femme, bien obligeante, tout le monde du bourg, jusqu'aux petits enfants, vint, le lendemain matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d'herbes fortes. Quoique Jeanne pleurât toujours, elle présentait le buis à tous ceux qui voulaient jeter de l'eau bénite sur le corps. Vers midi, le charpentier apporta la bière, et Jeanne, aidée de ses deux voisines, y plaça le corps après l'avoir embrassé une dernière fois. Pendant qu'on clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On mit la bière devant la porte; alors le maire entra avec maître Gerbaud, neveu et héritier de la défunte, et la maison s'emplit de monde. Jeanne, la tête enfoncée dans sa capote, pleurait dans un coin. M. le curé vint avec la croix, et l'on partit pour l'église. La pauvre fille n'aurait pas pu suivre l'enterrement si les voisines ne l'eussent soutenue.
Après la cérémonie, on la ramena dans la maison, où le maire et Gerbaud étaient déjà rendus. M. le curé ne tarda pas à les y rejoindre.
«Maître Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le monde le sait; vous les lui laisserez bien emporter?
--Elle a aussi huit draps tout neufs dans l'armoire de la défunte, dit une des voisines; je les lui ai vu faire et marquer à son nom.
--La mère Nannette avait l'argent de Jeanne, ajoute M. le curé. La pauvre femme m'a souvent dit qu'elle la ferait son héritière; mais, comme elle n'a pas laissé de testament, vous usez de votre droit: c'est juste.
--Monsieur le curé, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre à cette fille: qu'elle me dise combien d'argent elle a remis à ma tante, et je le lui rendrai tout de suite avec ses draps.
--Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confiée à la mère Nannette?
--Monsieur, je serais bien en peine de le dire; à mesure que je gagnais quelque chose, je le donnais à ma chère mère, et je ne lui ai pas demandé de compte, bien sûrement. Maître Gerbaud, vous pouvez tout garder; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je réclame encore quelque chose; d'ailleurs, j'ai la force de travailler, et je ne crains pas l'ouvrage.»
Maître Gerbaud se pique de générosité.
M. le curé dit que Jeanne agissait et parlait en honnête fille, et que Gerbaud ne voudrait certainement pas qu'elle fût dupe de sa probité.
«Non, monsieur le curé, elle ne sera pas dupe avec moi: ils disent tous qu'elle a soigné ma pauvre tante aussi bien que si c'eût été sa propre fille; et, pour lui prouver que je lui en sais bon gré, nous partagerons par moitié l'argent qui se trouvera. Qu'en dites-vous? est-ce bien comme ça?
--Oui, Gerbaud, c'est bien.»
On ouvrit l'armoire, et l'on en tira d'abord les huit draps de Jeanne, qui étaient marqués à son nom. En bouleversant tout, on trouva, derrière un paquet de vieux linge, cent pièces de cinq francs, dans un bas bleu qui servait de bourse à la mère Nannette.
«Je crois, dit Gerbaud, qu'il y a longtemps que le premier écu a été mis au fond de cette bourse; car ma tante avait bien juste de quoi vivre.
--Mais elle était si ménagère, dit une voisine, et elle travaillait tant!»
Gerbaud prit deux cent cinquante francs, qu'il donna à Jeanne.
«Non, maître Gerbaud, pas tant que ça; je n'ai pas pu gagner une si grosse somme.
--Petite, j'ai dit que tu aurais la moitié de l'argent, et je n'ai qu'une parole: ainsi, tu vas prendre cette somme; et, comme c'est toi qui as filé cette pièce de toile qui n'est pas encore entamée, tu en auras aussi la moitié pour ta peine; tu t'en feras des chemises.
--Vous êtes trop bon, dit Jeanne, pour une pauvre fille que vous ne connaissez seulement pas.
--Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, quoique ma tante m'ait gardé rancune, parce qu'autrefois j'ai eu noise avec son mari.
--Et où vas-tu donc mettre tout ça? dit une voisine; ton coffre est trop petit; puis il est si vieux qu'il pourrait bien se défoncer.
--Allons! je vais aussi lui donner l'armoire, et je n'en serai pas plus pauvre.
--Au contraire, Gerbaud, dit M. le curé, vous faites là une bonne action qui vous donnera plus de contentement que vous n'en auriez eu en gardant tout ce que vous cédez si généreusement à Jeanne.»
Tout le monde dit que Gerbaud était un brave homme et qu'il se comportait bien.
«Écoute, Jeanne, dit-il avant de partir, je n'affermerai pas la maison avant Noël; tu peux y rester jusque-là si ça t'arrange. Je te laisse tout le ménage avec la chèvre et les oisons; je vais emmener la vache seulement. Je viendrai après-demain avec ma femme, qui choisira ce qu'elle veut garder, et nous vendrons le reste.»
Après avoir dit cela, il mit dans sa poche l'argent qui lui appartenait, et alla chercher la vache à l'étable. Tout le monde sortit en même temps que lui, à l'exception de M. le curé, qui resta avec Jeanne.
M. le curé trouve une place à Jeanne.
«Qu'allez-vous faire maintenant, Jeanne? dit M. le curé.
--Je vais tâcher de me placer au plus vite; car, si je restais longtemps seule dans cette maison, je sens bien que le chagrin me rendrait malade.
--Voyons, Jeanne, il faut être raisonnable: la mère Nannette est plus heureuse que nous maintenant; elle veillera sur vous. Dieu ne veut pas qu'on s'abandonne ainsi à son chagrin. Si vous voulez vous placer en ville, Mmes Dumont vous trouveront une bonne maison où vous aurez de forts gages.
--Monsieur le curé, je ne me placerai pas en ville; ma chère défunte me l'a défendu, et, quoiqu'elle ne soit plus de ce monde, je veux toujours lui obéir.
--Puisque vous voulez rester à la campagne, j'irai voir la fermière du Grand-Bail; sa servante se marie dans trois semaines: si elle n'a personne encore, je vous y mènerai demain.
--Grand merci, monsieur le curé; ce sont de braves gens, et je serai bien contente d'être chez eux.»
Quand Jeanne fut toute seule, elle soigna la chèvre et les oies comme à l'ordinaire; elle remit dans l'armoire tout ce qu'on en avait tiré, puis elle courut chez Mmes Dumont: elle leur dit tout en pleurant qu'on devait parler pour elle à la mère Tixier, fermière du Grand-Bail.
«Elle te prendra bien, ma bonne Jeanne, dit Sophie, qui était mariée depuis deux ans: elle nous a souvent entendues parler de toi, et elle sera bien heureuse de t'avoir dans sa maison, où tu seras comme de la famille. Console-toi donc un peu! est-ce que nous ne te restons pas?
--Sans vous, qu'est-ce que je deviendrais donc? aussi je vous serai reconnaissante toute ma vie.»
Le lendemain, M. le curé mena Jeanne au Grand-Bail, comme il l'avait promis. La maîtresse l'accepta tout de suite à cause de sa bonne renommée: elle lui offrit dix écus jusqu'à la Saint-Jean.
«Mère Tixier, vous ne pouvez pas donner moins de douze écus à cette fille; elle les gagnera bien, je vous le promets.
--Je ne vous contredirai pas, monsieur le curé, elle aura douze écus. Quand viendras-tu, petite Jeanne?
--Maître Gerbaud arrive demain matin pour vendre les effets de sa tante; je voudrais bien ne pas me trouver là, j'en aurais trop de chagrin. Si vous pouvez m'envoyer chercher avant midi, je serai bien contente. J'ai mon lit, mon coffre et l'armoire de la mère Nannette; pourrez-vous me les loger?
--Oui; il n'y a pas de lit dans la boulangerie; on y mettra le tien, et tu y seras toute seule, à moins pourtant que tu ne prennes avec toi l'une de mes trois filles, qui couchent dans un même lit et se disputent souvent.
--Je le veux bien, maîtresse; vous donnerez avec moi celle que vous voudrez.»
Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.
Dès le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole d'osier; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le blé, le vin et tout le reste. Alors on vida l'armoire, et la femme de Gerbaud mit de côté ce qu'elle voulait garder. On s'occupa de charger la grande voiture. Jeanne était sortie pendant qu'on déménageait, pour ne pas montrer son chagrin à des étrangers, ne pouvant supporter le séjour de cette maison depuis qu'elle n'y voyait plus la mère Nannette. Elle aperçut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets étaient faits d'avance, elle les apporta devant la porte: ses rideaux étaient démontés et pliés bien proprement. Le charretier, qui était grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu à maître Gerbaud et à sa femme, après les avoir bien remerciés; embrassa aussi ses voisines, qui s'étaient rassemblées devant la porte pour la voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le bourg et qu'elle vit disparaître au détour du chemin la maison de la mère Nannette, elle ne put s'empêcher de pleurer bien fort.
«Est-ce que tu es fâchée de venir chez nous, petite? dit le charretier.
--Mon Dieu non! ce n'est pas là ce qui me fait pleurer; c'est que je pense à la mère Nannette, qui m'aimait tant.
--Apaise-toi donc, va! la maîtresse est une bonne femme qui t'aimera bien aussi.»
Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les pâtres et les bergères étaient rangés devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le charretier, qu'on appelait grand Louis, déchargea les meubles à la porte de la boulangerie: on l'aida à monter le ciel du lit; puis, quand tout fut rangé, chacun s'en alla à son ouvrage, et Jeanne entra dans la maison, où elle trouva maître Tixier tout seul avec sa femme.
SECONDE PARTIE.
JEANNE EN SERVICE.
Jeanne donne son argent à garder à son maître.
«Notre maître, dit Jeanne en entrant, j'ai deux cent cinquante francs, que je ne voudrais pas garder dans mon coffre; si vous vouliez me les serrer avec votre argent, je vous serais bien obligée.»
Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de bourse à la mère Nannette, et le posa sur la table. Maître Tixier le vida et compta l'argent.
«Il y a bien cinquante bons écus de cinq francs, ma foi! dit-il; je vais te les garder, ma fille; mais d'où te vient donc tout cet argent-là?»
Jeanne raconta comment maître Gerbaud avait partagé avec elle l'argent de sa tante et la pièce de toile qu'on avait trouvée dans l'armoire, et comment il lui avait donné cette armoire pour mettre son linge.
«Je connais un peu ce Gerbaud pour m'être trouvé quelquefois en foire avec lui; je ne l'aurais pas cru si généreux; quand je le rencontrerai, je lui donnerai une poignée de main.»
Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage; et, comme elle était habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre après avoir fait le ménage. La maîtresse lui disait quelquefois: