La petite Jeanne; ou, Le devoir

Chapter 2

Chapter 24,023 wordsPublic domain

Deux jours après, la mère Nannette dit qu'elle allait faire la lessive. Catherine lui proposa de l'entasser pendant qu'elle mènerait ses bêtes aux champs. La petite Jeanne alla toute seule aux portes: elle eut bien de la peine à s'y décider; mais quand sa mère lui eut fait comprendre que, si elle ne l'accompagnait pas, c'était pour rendre service à la mère Nannette, la petite partit sans rien dire. Elle rentra le soir bien joyeuse, parce qu'elle rapportait beaucoup de pain et une paire de sabots presque neufs qu'une femme lui avait donnée; elle les avait mis tout de suite à ses pieds, car les siens étaient tout percés.

En passant auprès de l'abreuvoir, elle s'était arrêtée pour regarder un homme qui lavait des radis et en faisait de petits paquets. Il lui avait dit:

«En veux-tu, petite, que tu les regardes si bien?»

Jeanne baissa la tête et ne dit rien, car elle n'était pas hardie.

«Allons, lui dit l'homme, tends ton tablier.»

Et il lui en jeta une bonne poignée. La petite Jeanne le remercia et fut bien contente. La mère Nannette lui donna du sel pour manger ses radis, et elle fit un bon souper, ainsi que sa mère.

Catherine dit à la mère Nannette:

«Je chaufferai votre lessive demain et je vous aiderai à la laver après-demain. On a beaucoup donné à Jeanne: elle ira à l'herbe et conduira les oisons aux champs; cela vous fera gagner du temps, et vous pourrez travailler un peu.»

La petite Jeanne va chez Mme Dumont.

Le vendredi, Jeanne, en s'éveillant, dit à sa mère:

«C'est aujourd'hui que nous devons aller chez la dame chercher les cinquante centimes; nous irons, n'est-ce pas, maman?

--Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j'aide la mère Nannette à laver son linge. Tu vas même y aller ce matin, afin de mener les oisons et la chèvre aux champs quand tu seras revenue.

--Maman, jamais je n'oserai entrer toute seule dans cette belle maison.

--Pourquoi donc, ma Jeanne? Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas craindre de lui parler. Je vais t'habiller le plus proprement que je le pourrai. Trouveras-tu bien la maison?

--Oh! oui: je suivrai le ruisseau jusqu'au moulin, et j'y arriverai tout droit.»

En partant, Jeanne prit un bâton pour se défendre contre les chiens qu'elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et vit sous un berceau de chèvrefeuille M. et Mme Dumont qui déjeunaient avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux blonds, qui vit Jeanne la première:

«Maman, voici la jolie petite fille qui a rapporté le bracelet.»

Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille; mais son frère Auguste, qui avait déjà treize ans, courut plus vite qu'elle et fit entrer Jeanne.

«Tu viens chercher les cinquante centimes?» dit Isaure, qui n'était pas plus grande que Jeanne.

Puis, avec la permission de sa mère, elle prit un gros morceau d'une tarte aux prunes qui était sur la table, et le lui mit dans la main:

«Mange, petite; c'est bien bon.»

Jeanne prit la tarte, mais elle n'y toucha pas.

«Tu n'as donc pas faim?

--Si fait, mademoiselle, je n'ai pas encore déjeuné.

--Tu n'aimes peut-être pas la tarte?

--Je ne sais pas, je n'en ai jamais mangé; mais elle sent bien bon! je crois que c'est encore meilleur que la galette.

--Eh bien, pourquoi n'en manges-tu pas?»

Jeanne ne répondit rien.

Mme Dumont demanda aussi à Jeanne pourquoi elle ne touchait pas à sa portion de tarte. Elle lui répondit en baissant la tête:

«C'est que je voudrais l'emporter pour le goûter de maman et de la mère Nannette.

--Mon enfant, il n'y a pas de mal à cela, au contraire; tu fais bien de partager ce que tu as de bon avec la mère Nannette, qui vient au secours de votre grande misère; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas manger là, devant moi.»

Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et d'eau, et on lui donna une pièce de cinquante centimes toute neuve.

La petite Jeanne sauve la cane de la meunière.

Comme Jeanne, en s'en retournant, passait auprès du moulin, elle vit un jeune chien qui tenait une cane par la tête; il la secouait si fort qu'il n'aurait pas tardé à lui arracher le cou, si la petite Jeanne, qui était courageuse, n'eût frappé sur lui de toutes ses forces. Il lâcha la cane qui resta comme morte, étendue par terre. Elle la ramassa et la mit dans son tablier pour la porter à la meunière. On fit prendre quelques gorgées de vin à la pauvre bête, et on la mit dans une corbeille pleine de plumes. Cette cane avait dix-huit canetons qui étaient restés au bord de l'eau; la meunière alla les chercher et en donna deux à Jeanne en lui disant:

«Tiens, ma petite, voilà deux canetons que je te donne, parce que tu as sauvé la vie à ma cane. Si tu les soignes bien, ils deviendront beaux, et tu pourras les vendre pour avoir un fichu et un tablier. Je vais aller te chercher deux oeufs pour ton souper.»

La petite Jeanne mit les oeufs et les canetons dans son tablier, et rentra tout de suite. Elle commença par montrer à sa mère les deux petits canards, et elle raconta comment la meunière les lui avait donnés. Elle posa les oeufs sur la table, et tira de sa poche la pièce de cinquante centimes et le morceau de tarte aux prunes, qu'on avait enveloppé dans une feuille de papier. Elle répéta aussi tout ce qu'on lui avait dit chez Mme Dumont.

«Je vais acheter du beurre et du sel pour notre semaine avec ces cinquante centimes-là, dit Catherine.

--Pas encore, répondit la mère de Nannette; vous travaillez aujourd'hui pour moi, il est bien juste que je trempe votre soupe en même temps que la mienne; et j'ai là un fromage mou qui va bien régaler la petite Jeanne.

--Pourtant, mère Nannette, puisque vous me logez pour rien, je vous dois mes services.

--Si je ne vous récompensais pas quand vous travaillez pour moi, Catherine, ce serait comme si je vous faisais payer votre loyer. Je n'entends pas ça.»

Isaure va voir la petite Jeanne.

Quelques jours après, Isaure dit:

«Maman, si nous allions voir la petite Jeanne et cette bonne mère Nannette?

--Je le veux bien,» dit Mme Dumont.

Et elle se mit en route avec ses deux filles et son fils. En entrant chez la mère Nannette, elles trouvèrent la veuve Catherine occupée à battre le beurre. Mme Dumont lui demanda où était sa petite fille.

«Elle est au lit, madame.

--Est-ce qu'elle est malade? dit vivement Isaure en se tournant du côté du lit, où l'on voyait la jolie tête de Jeanne sur le traversin.

--Dieu merci, non, ma chère demoiselle; mais j'ai nettoyé ses habits ce matin, et, comme elle n'a que ceux-là, il faut bien qu'elle reste au lit pendant qu'ils sèchent.

--Où est donc la mère Nannette?

--Elle garde ses bêtes, mais elle ne tardera pas à rentrer. Madame, si vous voulez vous asseoir en l'attendant, vous vous reposerez. Nous n'avons que trois chaises, mais le jeune monsieur se mettra bien sur un coffre.»

En entrant, Mme Dumont avait vu du premier coup d'oeil que la maison et les meubles étaient de la plus grande propreté; elle s'assit donc sans crainte.

Isaure cause avec la petite Jeanne.

Pendant que sa mère parlait, Isaure était montée sur une chaise auprès du lit de Jeanne, et causait avec elle.

«Tu t'ennuies bien au lit, n'est-ce pas, petite Jeanne?

--Oui, mademoiselle, j'aimerais mieux être levée et garder les oisons de la mère Nannette; mais il faut bien que maman nettoie mes habits; elle dit que c'est bien assez d'être pauvre, et qu'il ne faut pas causer de répugnance aux gens qui nous soulagent.

--Tu vas donc tous les jours chercher ton pain?

--Oh! non, mademoiselle: quand on nous en donne beaucoup, nous restons à la maison aussi longtemps qu'il y en a; c'est si pénible d'aller aux portes!

--Te donne-t-on toujours, quand tu demandes?

--Mademoiselle, je ne demande rien; je reste à la porte jusqu'à ce qu'on me donne. Quelquefois il n'y a personne dans les maisons, pendant la moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-là, je ne trouve pas grand'chose.

--Et quand on ne te donne rien?

--Nous nous couchons sans souper; ça nous est arrivé plus d'une fois avant d'être chez la mère Nannette; mais elle ne veut pas que nous souffrions la faim, et, quand nous n'avons point de pain, elle nous en prête.

--Vas-tu t'amuser quelquefois sur la place de l'église avec les petites du bourg?

--Oh! mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi!

--Tiens! pourquoi?

--C'est que je cherche ma vie.

--Sais-tu que c'est bien mal cela!»

La mère Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charité envers la pauvre veuve et son enfant.

Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne.

«Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au château, j'ai tant de robes qui ne me servent plus! ne pourrais-tu pas en donner une à la petite Jeanne? J'avais le coeur gros en la voyant au lit faute de vêtements.

--Ma fille, tes robes seraient d'un mauvais usage pour cette enfant; elles resteraient accrochées aux épines des buissons auprès desquels il faut qu'elle passe, et la boue des mauvais chemins où elle est obligée de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les décrotter.

--Comment faire alors, chère maman, pour lui donner une robe?

--N'as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant?

--Oh si! oh si! dit vivement la petite fille; je vais lui en acheter une; de quelle étoffe, maman?

--Il faut prendre le jupon en droguet bleu; c'est fort solide, et le corsage en bonne cotonnade doublée.

--Moi, dit Sophie, la soeur d'Isaure, qui avait quatorze ans, je donnerai une jupe de dessous en flanelle rayée blanc et noir, et un corset de nankin.

--Et moi, que donnerai-je donc? dit Auguste.

--Mon frère, tu as une cravate noire qui est tranchée au milieu, dont les bouts sont tout neufs; ma bonne en fera un bonnet à Jeanne, et tu achèteras de la dentelle noire pour le garnir.

--Il ne me reste plus à donner que la chemise, le fichu et le tablier,» dit en souriant Mme Dumont.

Quand ils furent arrivés à la maison, les enfants racontèrent à leur père ce qu'ils voulaient faire pour Jeanne.

«Tout cela est très-bien, dit M. Dumont; mais je vois que personne n'a pensé aux souliers. Vous habillez complètement cette petite, et vous la laissez nu-pieds!

--C'est pourtant vrai! dirent les enfants. Papa, il faut que vous donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.»

On s'occupa le jour même d'acheter et de couper les vêtements de la petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant; il n'y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps. Isaure fit les ourlets, pendant que sa mère, sa soeur et la bonne faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit:

«Mesdemoiselles, vous croyez avoir pensé à tout; il me restera pourtant quelque chose à donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux prendre part à la bonne action que vous faites. Vous avez oublié le mouchoir et le serre-tête! j'en donnerai des miens.»

Isaure habille la petite Jeanne.

Le vendredi, Isaure s'éveilla plus tôt qu'à l'ordinaire; le coeur lui battait bien fort en pensant au plaisir qu'elle allait faire à la petite Jeanne. Longtemps avant le déjeuner, elle était à la grille, que son frère lui avait ouverte, et à chaque instant elle allait sur le chemin pour voir si Jeanne arrivait. Enfin, elle parut au bout de l'avenue: Isaure alla au-devant d'elle et la prit par la main; elle l'amena toujours courant dans le jardin, puis dans la maison, puis dans sa chambre. Quand elles y furent entrées, Sophie et la bonne déshabillèrent l'enfant et lui mirent sa chemise neuve et le reste de ses habits. On la coiffa; mais, quand il fallut lui mettre ses souliers, on s'aperçut qu'il manquait des bas.

«C'est un petit malheur, dit la bonne; mesdemoiselles, il faudra lui en tricoter; comme il fait grand chaud, elle s'en passera bien d'ici à ce que vous lui en ayez fait. D'ailleurs, je crois bien que la pauvre petite n'en porte pas souvent.

--Oui! oui! dit Isaure, je vais commencer dès demain à lui en faire une paire; le voulez-vous, dites, maman? ajouta-t-elle en s'adressant à Mme Dumont, qui venait d'entrer dans la chambre.

--Certainement, mon enfant; si tu emploies bien ton temps, tu les auras finis dans quinze jours.»

La petite Jeanne remercia ces dames de tout son coeur. Isaure la ramena sous le berceau pour la faire voir à son père et à Auguste; on la fit déjeuner, et, après avoir mis la pièce de cinquante centimes dans la poche de son tablier neuf, on fit un paquet de ses vieux habits. Elle le prit et s'en alla.

Jeanne ne resta pas longtemps en chemin, tant elle était pressée de faire voir ses beaux habits. La mère Nannette et Catherine travaillaient à la porte de la maison.

«Regardez donc, mère Nannette, dit la veuve, ne dirait-on pas que c'est Jeanne qui court là-bas? Je le croirais presque, si cette petite fille n'était pas si bien habillée.

--Et vous n'auriez pas tort, répondit la mère Nannette après avoir regardé un moment avec attention; c'est bien elle qui vient à nous toujours courant. Elle est si belle qu'on la prendrait pour la fille de maître Tixier, le fermier du Grand-Bail.»

Quand Jeanne fut à portée de se faire entendre, elle cria:

«Maman! mère Nannette!

--Oh! mon Dieu! ma fille! où as-tu donc pris ces beaux habits-là?

--Ce sont les dames Dumont qui les ont faits exprès pour moi, parce que Mlle Isaure a eu du chagrin de me voir au lit le jour que vous avez lavé ma robe; elles m'ont dit qu'il fallait mettre mes habits neufs le dimanche pour aller à la messe, et quand vous nettoieriez les vieux.

--Et tu les mettras aussi le vendredi pour aller chez ces dames, ma fille.»

Catherine laissa la petite Jeanne dans sa toilette jusqu'au soir, en lui recommandant bien de ne pas se salir, et l'enfant s'occupa tout de suite de donner à manger aux canards, qui venaient très-bien.

Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.

La veille du marché, Jeanne, tout en gardant ses oisons, remarqua de belles fleurs dans la haie du grand pré et au bord du ruisseau qui traversait le bois. Elle eut l'idée d'en faire des bouquets; elle les entremêla avec les épis de toutes sortes d'herbes des prés, et quand ils furent faits, elle les posa pour la nuit sur une grosse touffe de gazon; puis elle vint demander à la mère Nannette si elle voulait bien l'emmener en ville avec elle pour vendre ses bouquets. La mère Nannette dit que oui, et le lendemain Catherine mit à Jeanne ses beaux habits. L'enfant trouva ses fleurs aussi fraîches que si elle venait de les cueillir.

Aussitôt que la mère Nannette fut arrivée sur la place, tout le monde lui demanda où elle avait pris cette jolie petite fille.

«C'est une pauvre enfant qui demande son pain, répondit-elle.

--Elle est bien belle, pour demander l'aumône!

--C'est que des dames charitables ont eu pitié d'elle et l'ont habillée comme ça.»

En regardant la petite Jeanne, on regardait ses bouquets et on les lui marchandait.

«Payez-les-moi ce que vous voudrez; c'est pour maman qui est malade.»

On lui en donnait dix centimes; quelques dames qui étaient venues au marché les lui payèrent quinze ou vingt, tant elles la trouvaient jolie et modeste. Elle vendit tous ses bouquets, et rapporta un franc à sa mère. Depuis elle ne manqua pas, quand il faisait beau, de faire des bouquets pour aller les vendre. On ne les lui payait pas toujours aussi cher; mais elle aimait mieux cela que d'aller aux portes.

La petite Jeanne apprend à tricoter.

Le vendredi suivant, Jeanne alla comme à l'ordinaire chercher les cinquante centimes chez Mme Dumont. Sophie lui fit voir les bas qu'elle lui tricotait et qui étaient presque finis.

«Moi, je ne suis pas aussi avancée, dit Isaure; je n'en suis encore qu'au premier bas: c'est que je ne travaille pas aussi vite que ma soeur, parce que je suis plus petite qu'elle.

--Que je voudrais donc bien en faire autant! dit Jeanne.

--Veux-tu que je t'apprenne à tricoter?

--Je le veux bien, mademoiselle.

--Eh bien, dit Mme Dumont, tu viendras tous les lundis, les mercredis et les vendredis à deux heures.

--Oui, madame: ces jours-là je ne fais point de tournée, parce que maman dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens qui nous assistent. Elle ne peut presque plus marcher, car ses jambes sont enflées, et je vais demander toute seule.

--Et comment fais-tu pour avoir un peu de bois? car il faut du feu pour faire de la soupe?

--La mère Nannette nous laisse mettre notre pot devant son feu; elle est si bonne!»

Jeanne ne manqua pas de venir apprendre à tricoter, et Isaure lui commença une jarretière; rien n'était plus charmant à voir que ces deux petites têtes si près l'une de l'autre et ces petites mains entrelacées. Jeanne était assise sur un tabouret; Isaure, à genoux derrière elle, tenait une des mains de son écolière dans chacune des siennes, pour lui apprendre à se servir de ses aiguilles; elle passait sa tête par-dessus l'épaule de Jeanne, afin de voir comment elle s'y prenait.

Mme Dumont interroge la petite Jeanne.

«As-tu les mains propres? lui demanda Mme Dumont.

--Oui, madame, je me les suis frottées dans le son que la mère Nannette a mis bouillir pour ses oisons. Maman se sert d'un petit bout de bois bien pointu pour nettoyer mes ongles.

--Elle est donc bien propre, ta maman?

--Oui, madame; tous les matins elle peigne ses cheveux dans l'étable, et les miens aussi; et quand elle allait chercher son pain avec moi, nous nous arrêtions toujours au bord du ruisseau pour nous laver les pieds.

--Fais-tu habituellement ta prière, petite Jeanne?

--Oui, madame, je la fais tous les soirs et tous les matins. Quand le temps est beau, nous la faisons dehors, et, quand nous passons devant l'église, nous entrons toujours pour prier l'enfant Jésus.

--Et que lui demandes-tu dans ta prière?

--Je le prie de me faire devenir bien grande et bien forte pour gagner notre vie, afin de ne plus demander à ceux qui ne nous doivent rien.

--Tu seras donc bien contente quand tu pourras travailler?

--Oh! oui, madame, je vous l'assure.

--Et que feras-tu de l'argent que tu gagneras, quand tu seras grande?

--Je donnerai du pain et une robe à maman; puis je donnerai aussi quelque chose à la mère Nannette, qui est si charitable pour nous.

--Mais elle me semble fort à l'aise, la mère Nannette.

--Madame, elle n'est pas riche, et, si elle n'épargnait pas autant, elle aurait bien de la peine à vivre.»

Au bout de quinze jours, Jeanne sut assez bien tricoter pour faire un bas. Sophie lui en commença un, et Jeanne fut très-joyeuse de faire voir à sa maman et à la mère Nannette comment elle travaillait. Quand elle gardait les oies et les deux petits canards, elle avait toujours son bas à la main; elle ne le quittait pas non plus pour aller aux portes. Les gens qui la voyaient si travailleuse lui donnaient souvent quelque chose avec son pain, ou bien des légumes pour mettre dans le pot; et quand on faisait de la galette dans les métairies, l'on gardait toujours la part de la petite Jeanne.

Catherine garde le lit.

Jeanne continua d'aller trois fois par semaine chez Mme Dumont. Les deux demoiselles avaient entrepris de lui enseigner à lire et à compter; elles continuaient de lui apprendra à tricoter, et chaque vendredi elle avait ses cinquante centimes.

Elle fut toute une semaine sans venir.

«Je crains bien que Jeanne ne soit malade, dit Mme Dumont; elle, qui est si exacte, n'a pas paru depuis huit jours.

--Maman, allons la voir! J'aime beaucoup la petite Jeanne; si elle était malade, il faudrait venir à son secours: elle est trop pauvre pour se procurer ce dont elle a besoin.»

Et en disant cela Isaure courut appeler sa soeur et mettre son chapeau.

En arrivant chez la mère Nannette, ces dames virent la petite Jeanne qui pleurait à la porte de la maison. Isaure courut à elle:

«Tu pleures, petite Jeanne? qu'as-tu? qui t'a fait du chagrin?

--Mademoiselle, c'est que maman est bien malade.»

Mme Dumont laissa ses filles avec Jeanne, et entra dans la maison. Catherine était au lit, si pâle qu'on l'aurait crue morte déjà.

«Pourquoi ne m'avoir pas fait dire que vous étiez malade, ma pauvre femme? Ce n'est pas bien cela; il fallait envoyer votre petite fille nous avertir.

--Merci, ma chère dame; mais vous êtes si généreuse pour elle, que je n'ai pas voulu abuser de votre bonté. D'ailleurs, je n'aurai bientôt plus besoin de rien, je le sens; j'ai trop pâti depuis que j'ai perdu mon mari, et j'ai eu trop de chagrin. Le bon Dieu a pitié de moi; il me rappelle à lui, et je vais rejoindre mon pauvre Jacques. Tout ce qui m'afflige, c'est de laisser ma petite Jeanne seule au monde.

--Il ne faut pas perdre courage, Catherine; vous êtes jeune, et à votre âge il y a toujours de la ressource.

--Non, madame, il n'y a plus de ressource, parce que le chagrin et la misère me minent depuis trop longtemps.

--Avez-vous vu M. le curé?

--Oui, madame, il vient me voir tous les jours et a la bonté de m'envoyer un peu de bouillon. Il me console en me faisant voir la miséricorde de Dieu, qui a mis sur mon chemin une aussi digne femme que la mère Nannette, ainsi que vous, madame, qui avez tant de bontés pour ma fille. La mère Nannette promet de la garder quand je ne serai plus, et cela me tranquillise un peu.

--Catherine, je n'abandonnerai pas Jeanne non plus, vous pouvez être tranquille. Mais où est donc la mère Nannette?

--Elle est allée mener son bétail à l'abreuvoir. La pauvre chère femme me quitte le moins qu'elle le peut; elle me soigne comme si j'étais sa fille et ne me laisse manquer de rien.

--Adieu, Catherine, prenez courage; je reviendrai vous voir après-demain.»

En disant cela, Mme Dumont lui donna une pièce de cinq francs.

Catherine meurt.

Le surlendemain, ces dames retournèrent voir Catherine. En entrant, elles remarquèrent que les rideaux de son lit étaient fermés; dans un coin de la chambre, la mère Nannette tenait la petite Jeanne qui s'était endormie sur ses genoux.

Mme Dumont s'approcha.

«C'est fini, ma chère dame: la pauvre âme est allée au bon Dieu; elle est morte comme une sainte. M. le curé, qui ne l'a pas quittée, assure qu'il y a bien longtemps qu'il n'a vu une mort pareille.

--Et qu'allez-vous faire de cette enfant?

--Je vais la garder avec moi, madame; comme je le disais hier à M. le curé, c'est le bon Dieu qui me l'a envoyée; elle prendra soin de ma vieillesse comme je vais prendre soin de son enfance.

--L'enverrez-vous encore mendier?

--Oh! non, madame. Je ne suis pas riche, mais il y aura bien assez de pain ici pour nous deux. D'ailleurs, la voilà en âge de me rendre des services qui me payeront sa nourriture.

--Mère Nannette, il faut continuer d'envoyer Jeanne à la maison; mes filles lui apprendront à écrire et à faire toutes sortes d'ouvrages. Je me charge de son entretien; ainsi vous n'aurez rien à dépenser pour elle.

--Que le bon Dieu vous conserve, ma chère dame! En apprenant à Jeanne à travailler, vous ferez plus que moi pour elle: vous lui mettrez le pain à la main pour toute sa vie.

--Mère Nannette, voici quinze francs pour faire enterrer cette pauvre femme; il ne faut pas que ces frais-là retombent à votre charge.»

Docilité et intelligence de la petite Jeanne.

Quelques jours après la mort de sa mère, Jeanne alla chez Mme Dumont; on lui mit des bas et un fichu noirs pour qu'elle portât le deuil. Le dimanche suivant, Sophie l'habilla tout en noir.