La petite Jeanne; ou, Le devoir
Chapter 12
--Oh! non, madame, il n'y serait pas heureux! Vous ne sauriez croire combien cet enfant a besoin d'être aimé; il est tout coeur. Tant que j'aurai une bouchée de pain, je la partagerai avec lui; et si je n'en avais plus, j'irais en demander pour lui en donner. Je l'aime pour tout le monde; j'en suis occupée la nuit comme le jour; il n'a pas pu prendre d'heures réglées pour ses repas; il demande du pain quand il est couché comme s'il était levé. J'entends souvent dire que Dieu me ferait une grande grâce s'il me le reprenait; rien ne me fait plus de peine qu'un propos semblable; et comme on se trompe! J'ai mis tout mon bonheur en lui; il sent quand je souffre, et alors il devient triste. Je n'ai pas besoin de lui conter mes chagrins; on dirait que ma tristesse coule dans son coeur «tant il me fait d'amitiés» s'il me sent de la peine; il me manquerait encore plus que mes autres enfants, qui peuvent se passer de moi. Tout son esprit est dans son coeur. Enfin, que voulez-vous que je vous dise, ma chère dame? c'est tout le portrait de son père.
--Qu'en comptes-tu donc faire alors?
--Il travaille un peu au jardin; il est très-fort, et peut-être un jour pourra-t-il labourer. Je suis si habituée à le voir tel qu'il est, que je n'en suis plus chagrinée; quelquefois il passe des heures devant ses rosiers, car il aime beaucoup les fleurs, et surtout les roses. On dirait qu'il les regarde pousser. Je serais heureuse avec lui si je ne craignais pas qu'il ne mît le feu sans le vouloir; c'est pourquoi je ne le laisse jamais seul à la maison.»
Pendant que sa mère parlait, Louis était rentré et s'était approché du piano. Comme il touchait à tout, il avait posé un doigt sur une touche, qui rendit un son. Il fut ravi et poussa un petit cri de joie; il recommença, et les touches lui répondaient toujours.
«Est-ce qu'il aime la musique? dit sa marraine.
--Oh! beaucoup, madame; du plus loin qu'il entend une cornemuse, il prête l'oreille; il est d'abord joyeux comme tout à l'heure, puis il finit toujours par pleurer.»
Mme Isaure se mit au piano et joua un air bien doux et un peu triste. Louis la regardait avec des yeux brillants, puis il se mit à genoux comme s'il priait Dieu. Quand elle eut fini, il se coucha à ses pieds et pleura. Sa marraine lui joua aussitôt un air plus gai pour le remettre un peu; mais il se leva subitement, et, lui arrêtant le bras, il s'écria:
«Non! pas ça, marraine, pas ça, l'autre!»
On l'emmena dans le jardin pour le distraire, car Jeanne avait peur qu'il ne se rendît malade; elle ne l'avait jamais vu dans un pareil état.
Solange demande Nannette pour son garçon
A quelque temps de là, Solange, des Ormeaux, vint trouver Jeanne et lui dit:
«Veux-tu donner ta fille à mon Jean? Depuis qu'il est revenu de l'armée, il ne pense qu'à elle; il dit qu'il n'y a pas une fille pareille; que, si elle le refuse, il ne se mariera pas.
--Ma Solange, il faut d'abord savoir ce qu'en dira Nannette.
--Peut-être ne se souciera-t-elle pas de demeurer à la campagne, maintenant qu'elle a tâté de la ville?
--Tu te trompes, Solange; je sais qu'elle ne sera heureuse que quand elle vivra auprès de moi; la pauvre enfant me donne plus de la moitié de ses gages pour payer les façons de mes champs; car moi je ne peux plus rien gagner à présent, et je crois bien qu'elle n'a pas de grandes épargnes.
--Ce n'est pas pour son argent que mon garçon la veut; tu sais qu'il était le filleul du père Jusserand, qui lui a acheté un remplaçant au bout de quatre ans de service, parce qu'il voulait le voir avant de mourir; il lui a légué en mourant quinze cents francs d'argent, et, avec les champs que nous lui donnerons en mariage, il aura de quoi vivre en travaillant.
--Mais, Solange, Nannette ne voudra qu'un homme qui vive dans notre maison et cultive nos terres.
--Justement, c'est le désir de Jean.
--Il faut te dire aussi que je voudrais bien ne pas faire encore mes partages, à cause de mes deux mineurs, parce que les frais nous ruineraient.
--Ne t'inquiète pas de ça, Jeanne; tout le monde sait comment tu as gouverné ton bien depuis la mort de ton pauvre homme. Vous resterez tous ensemble, et, quand tu auras un bon ouvrier dans ta maison, tu seras enfin à ton aise.
--Ce n'est pas tout encore, Solange: j'ai mon petit Louis, qui pourrait bien ennuyer ton garçon. Nannette l'aime comme moi, et si Jean ne pouvait l'endurer à la maison, elle serait malheureuse, et moi j'en sortirais; car, pour rien au monde, je ne voudrais me séparer de mon pauvre simple.
--Ton petit Louis, qui est fort comme quatre, plaît beaucoup à Jean; il dit que les enfants simples sont plus près du bon Dieu que les autres. Il en parlait encore ce matin et disait qu'il se chargeait de lui apprendre à labourer, et qu'il était bien sûr d'y réussir. Ainsi, sois tranquille de ce côté.
--Eh bien! puisque nous sommes d'accord sur tout, il faut que tu ailles chez Mme Dumont, dire à Nannette que j'ai besoin de lui parler, et nous saurons tout de suite ce qu'elle en pense.»
Quand Nannette fut venue, sa mère lui dit:
«Ma fille, la maîtresse Jusserand vient te demander pour son garçon.
--Oui, ma petite Nannette, dit Solange, voudras-tu bien prendre un paysan, maintenant que tu es quasi une demoiselle?
--Ma mère, je ne me marierai que pour demeurer avec vous.
--Ma fille, Jean Jusserand veut bien vivre dans notre maison et cultiver notre bien: mais il ne faut pas penser à moi dans une affaire si importante; je veux que tu me dises, comme devant Dieu, s'il te convient.
--Oui, ma mère, dit Nannette en rougissant; Jean est plus doux et bien mieux appris que les autres garçons du bourg; mais je n'oserai jamais dire à madame, qui est si bonne pour moi et que j'aime tant, que je vais la quitter.
--J'irai te reconduire.
--Embrasse-moi, ma Nannette, dit Solange; tu ne sais pas comme je serai contente de t'avoir pour bru, moi qui dois tout ce que je vaux à ta mère!»
Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure.
Jeanne s'habilla et donna aussi ses beaux habits à Louis, qui n'en était pas trop content.
«Mon enfant, c'est pour aller voir ta marraine.»
Il se laissa faire sans rien dire, parce qu'il se sentait heureux auprès de sa marraine. En passant dans son jardin, il cueillit ses plus belles roses et il les donna à Mme Isaure, puis il vint se coucher à ses pieds et ferma les yeux comme s'il dormait.
«Excusez-le, madame: le pauvre petit comprend que vous êtes bonne pour lui, et il ne se gêne pas plus qu'avec moi.
--Laisse-le donc faire, Jeanne. Mais comme tu es belle! Qu'as-tu donc à me dire?
--Madame, il m'en coûte un peu de vous parler de ce qui se passe, quoique pourtant je sois sûre que vous ne vous en fâcherez pas. Il se présente un bon parti pour Nannette, qui est en âge de se marier, et je crois qu'elle aurait tort de le refuser.
--Comment, Jeanne, tu veux m'ôter Nannette, qui m'est si utile pour ma fille que je lui confie avec la plus grande sécurité!
--Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean Jusserand, de votre métairie des Ormeaux. Il est riche, il est d'un bon naturel, il est mieux élevé que ne le sont d'ordinaire les paysans; enfin il a tout pour lui! puis, il veut bien demeurer avec nous et cultiver nos terres, et je suis sûre qu'il ne brutalisera jamais la pauvre créature qui dort à vos pieds. Vous comprenez, madame, que c'est une grande chose que celle-là, pour moi qui ne suis occupée que de ce pauvre enfant!
--Il me semble, Jeanne, qu'à ta place j'aurais voulu mieux que cela pour Nannette, qui ne me paraît pas faite pour vivre à la campagne, je pensais que quelque jour elle se marierait à un bon ouvrier de la ville.
--Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons où je puisse vivre: la vôtre et celle de ma mère. Si je n'avais pas trouvé un homme qui voulût demeurer avec elle, je n'aurais pas quitté votre service.
--Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l'on est plus heureux en cultivant ses terres qu'en travaillant pour des pratiques qui peuvent vous quitter et vous mettre dans la gêne; au lieu que le cultivateur, n'ayant affaire qu'à Dieu, ne murmure jamais.
--Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux; mais j'aurai besoin de toi souvent encore.
--Madame, demeurant avec ma mère, qui soignera la maison, j'aurai la facilité de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les fois que madame voudra bien m'employer.»
Mme Isaure chante pour réveiller Louis.
«Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour réveiller Louis. L'effet que produit sur lui la musique est bien singulier! Il n'est donc pas tout à fait idiot?
--Non, madame; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le donne juste, quoiqu'il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me déchirent l'âme.
--Qu'a-t-il donc? Quel est ce genre d'infirmité?
--Je n'en sais rien, madame: c'est comme s'il ne gouvernait pas sa volonté. Quand je ne suis pas avec lui, il n'est bon à rien. Pour le faire parler un peu raisonnablement, je suis obligée de le tenir par la main pendant tout le temps qu'il parle. Il est comme les tout petits enfants, il aime tout ce qui brille. Je l'ai mené en ville: il avait envie de tout ce qu'il voyait chez les orfèvres et chez les marchands de cristaux; il n'a aucune idée du danger; enfin, si je le laissais faire, il donnerait tout ce qu'il y a chez nous.»
Mme Isaure chanta avec sa fille un air très doux. Louis se leva, pleura, et demanda un autre air quand celui-là fut fini; on le contenta, et, en partant, il mit les mains de sa marraine sur ses yeux trempés de larmes. Elle lui donna une timbale d'argent bien claire, ce qui lui fit oublier la tristesse que lui causait toujours la musique.
«Tu boiras tous les jours dans ce gobelet, Louis, afin de penser toujours à moi.
--Oui, marraine, je penserai à vous qui chantez comme les anges.»
Mariage de Nannette
Quand Jeanne fut rentrée dans la maison, elle s'occupa d'écrire à Sylvain et à Paul pour leur annoncer le mariage de leur soeur. Sylvain répondit tout de suite qu'il était fort heureux de voir sa soeur entrer dans une honnête famille et devenir la femme d'un aussi brave garçon que Jean Jusserand. Il ajoutait qu'il se faisait une grande fête de venir aux noces et de s'y retrouver au milieu de tous leurs amis. On n'avait aucune nouvelle de Paul, et Jeanne commençait à s'en inquiéter sérieusement, quand elle reçut, par occasion, une lettre du maréchal chez lequel il travaillait, à Issoudun: cette lettre renfermait celle que Jeanne avait écrite à son fils et une pièce de quarante francs.
Le maréchal lui annonçait le départ de Paul, qui l'avait quitté depuis plus d'un mois, à la suite d'une contestation qu'ils avaient eue ensemble. Le malheureux garçon faisait le maître dans la boutique et brusquait les ouvriers; il était même allé jusqu'à manquer de respect au patron, qui l'avait tancé vertement. Le lendemain matin, Paul n'ayant pas paru, l'on monta dans sa chambre, et l'on reconnut qu'il était parti dans la nuit, sans même régler son compte avec le maréchal, qui se trouvait lui devoir les quarante francs qu'il envoyait à Jeanne. Du reste, cet homme rendait le meilleur témoignage sur la probité et le travail de Paul.
Jeanne fut très-affligée en voyant que son fils ne se corrigeait pas, et surtout en ne sachant plus où le prendre.
Le mariage de Nannette se fit en son temps. Sylvain vint aux noces de sa soeur, comme il l'avait promis; c'était tout à fait un monsieur, mais il ne s'en montrait pas plus fier, et il était facile de voir qu'il éprouvait un véritable plaisir à se retrouver au milieu de sa famille et de ses bons voisins. Il causait avec ses camarades d'enfance tout comme s'il n'eût jamais quitté le village. Tout cela ne consolait pas Jeanne, qui eût préféré le voir cultivateur.
«Es-tu réellement heureux à la ville, mon cher enfant? lui disait-elle.
--Ah! ma mère, il y a bien quelque chose à dire! Quand, par un beau soleil, il faut que je reste assis toute la journée devant une table, j'envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs; mais j'éloigne ces idées-là. D'ailleurs, j'ai l'avantage de n'être jamais exposé au froid ni à la pluie, et c'est quelque chose; vraiment, si je pouvais vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille, ma chère mère, je n'ai pas d'ambition; aussitôt que j'aurai gagné une honnête aisance, je viendrai bâtir une petite maison auprès de la vôtre, et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.»
Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait à Paul.
Jeanne veut céder son bien à ses enfants.
«Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous.
--Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain; je ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent pour leurs enfants; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d'avis (car, la dernière fois que j'en ai causé avec lui, nous étions d'accord sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre père; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé; et, comme l'enfant ne pourra jamais gérer son bien, c'est à ma soeur que nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit à notre mère d'abord, et à Louis ensuite.
--Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour cela qu'en vous cédant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas à craindre, comme tant d'autres, d'avoir à m'en repentir.
--D'abord, ma mère, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient dans la dépendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos petits-enfants; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de céder son bien, de n'être plus maître chez soi, où l'on doit être respecté jusqu'à son dernier jour. On s'imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux éprouvent un malheur, n'est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne pouvoir les secourir, et même d'être obligés de les tourmenter pour avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grâce à Dieu, nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean après la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous arrangerons cela; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine de lui.»
Paul revient pour tirer.
Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars, Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de l'autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n'avait pas eu de nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant qu'elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère; elle pensait aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées, qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les yeux à un mouvement qui se fit auprès d'elle, elle vit un grand garçon à ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil, tant il était devenu beau garçon.
«Méchant enfant, lui dit-elle en l'embrassant encore, me laisser des années entières sans nouvelles! et si j'étais morte?
--Ah! ma mère, ne me parlez pas de cela; j'y ai pensé plus d'une fois, et cette idée ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines.
--Et pourquoi ne pas nous écrire?
--Je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d'être devenu digne de vous.»
L'heure de goûter étant arrivée, toute la famille se trouva réunie, et chacun fêta le voyageur. Louis tournait autour de son frère, et il ne consentit à l'embrasser que quand il se fut bien assuré qu'il ressemblait à sa mère. Nannette prépara un repas meilleur qu'à l'ordinaire, Jean tira du bon vin, et l'on se mit à table.
«Ç'a été une triste noce que la nôtre, dit Nannette à son frère: l'inquiétude où nous laissait ton sort a gâté tout notre bonheur, et personne n'avait le coeur gai en voyant le visage désolé de notre pauvre mère.
--Et qu'es-tu donc devenu pendant tout ce temps? dit Jeanne.
--Ah! mère, c'est une triste histoire.»
Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.
«Après m'être querellé, à Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je montai à ma chambre, où je ne tardai pas à reconnaître mes torts; mais j'étais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la nuit, quand tout le monde était endormi.
--Et pourquoi n'es-tu pas revenu ici?
--Parce que j'étais honteux de la sottise que je venais de faire. Je commençais à comprendre que j'avais mille fois abusé de votre infatigable bonté, et je ne voulais pas recommencer.
«J'allai, à Bourges, me présenter chez un maréchal, qui me demanda mon livret. Comme il n'était pas signé de mon dernier maître, il refusa de m'employer. Je commençai à réfléchir sur ma conduite inconsidérée, et, quand j'eus mangé les quelques francs que j'avais apportés, je me trouvai dans une si grande détresse, que je me décidai à casser les pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J'avais beau faire double tâche et vivre seulement de pain et d'eau, je ne pouvais parvenir à amasser la somme nécessaire pour chercher fortune ailleurs.
--Mon pauvre garçon! dit Jeanne, as-tu donc été aussi malheureux que cela?
--Ne me plaignez pas, ma mère; c'est à cette misère que j'ai dû de comprendre tout ce que vous avez été pour moi. J'ai fait bien des réflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon coeur, aussi dur qu'eux, s'est amolli par le souvenir de la façon indigne dont j'avais reconnu la bonté de Dieu, qui m'avait donné une mère telle que vous pour le remplacer sur terre auprès de moi.
«J'appris qu'on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce côté. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l'on s'inquiétât beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d'un travail assidu, je fus remarqué par mon chef de brigade, qui m'employa à la surveillance, et j'eus une meilleure paye. Après la campagne, ayant quelque argent à ma disposition, je résolus de reprendre mon tour de France, et l'on me délivra un livret et un certificat de bonne conduite.
«Mon naturel peu endurant essaya plus d'une fois de se montrer; alors je pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur qu'elle cessa de reparaître. Puis, en allant de boutique en boutique, j'ai bien observé toutes les différentes familles, et j'y ai rarement rencontré une femme comme vous, ma chère mère, et peu d'enfants qui valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j'avais été au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de rougeur.
«J'ai promis à Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune peine; ainsi, ma mère, ne craignez pas que je trouble à présent la paix de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime d'un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j'irai travailler dans la ville où demeure Sylvain, et je m'y établirai un peu plus tard; car j'apporte quelques épargnes.
--Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frère, pour mettre quelque chose de côté? d'ordinaire, les compagnons ne sont guère économes, et d'ailleurs l'on n'a pas toujours de l'ouvrage.
--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma conscience, j'ai voulu m'imposer une pénitence pour me réconcilier avec moi-même. J'ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de vivre durement. J'ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n'ai pas bu de vin depuis plus de trois ans.
--Et tu t'es tenu cette parole?
--Oui, je n'y ai jamais manqué, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la confiance en Dieu, on surmonte tout.»
Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention, le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit:
«Mère, bénissez Paul.»
Jeanne retrouve un peu de bonheur.
Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans accomplis. Sa mère lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain, l'intention d'abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu'il ne demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient à leur soeur tout leur héritage, dont leur mère aurait l'usufruit, et Louis après elle.
«Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me garder, car il aime le pauvre simple comme s'il était son enfant.
--C'est bien dit, ça, mon Louis! s'écria Jean; viens, mon garçon, que je t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur!
--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer; et tu ne seras pas fâché qu'après toi la famille de Jean en profite.»
Jeanne retrouva un peu de tranquillité; sa fille, qui la laissait maîtresse à la maison, prenait l'ouvrage qu'elle trouvait à faire, et était employée la moitié de l'année chez Mme Dumont. Jean était un véritable fils pour sa belle-mère, et se montrait plein d'attentions. Il avait pris Louis en grande affection, et disait qu'il serait un jour, comme son père, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garçon, qui n'était guère guidé que par ses instincts, chérissait son beau-frère et lui était fort soumis; car il sentait bien qu'il en était véritablement aimé. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait à ses genoux; et, quoique la musique le fît toujours pleurer, il s'en retournait tout heureux chez sa mère, et pendant deux ou trois jours il semblait avoir l'esprit plus ouvert.
Paul s'établit à la ville, où, après quelques années, il prit une boutique et épousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants dans l'aisance, et surtout en grande estime dans le pays; elle disait quelquefois:
«Ah! si mon pauvre grand Louis était là, serait-il heureux de vous voir, mes enfants, si bien établis!
--Ma mère, répondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille qu'il vous a laissée; car en d'autres mains que les vôtres j'aurais mal tourné. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants; non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s'endurcissent, au contraire, par les mauvais traitements.»
Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un âge fort avancé, regrettée de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui ne l'oublièrent jamais.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
PREMIÈRE PARTIE. ENFANCE DE JEANNE.