La petite Jeanne; ou, Le devoir
Chapter 10
«Maître Tixier, il faut garder cet argent-là; je vous compléterai les cent francs à l'époque du battage.
--Est-ce que tu comptes me payer dans une année comme celle-ci, où tu n'as pas serré dix gerbes de blé pour ton hiver?
--J'aime l'exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne vous avais pas payé; et puis j'avais quelque avance.
--En es-tu bien sûr? Tu as acheté un bout de terre l'an passé, et je ne crois pas qu'il te soit resté grand argent.
--Ne vous en inquiétez pas; je ne vous remercie pas moins de votre complaisance.
--Grand Louis, prends garde! si tu me trompes, je ne te le pardonnerai pas.»
L'hiver fut dur pour Jeanne; elle n'ôta que le gros son de sa farine et elle fit du pain bien grossier; souvent elle n'acheta que de l'orge. Elle vendit une petite génisse d'un an, qu'elle comptait garder, et cet argent servit pour acheter de la semence. On but de l'eau dans la maison, car on n'avait même pas fait de vendange; enfin, il y eut des jours où le pain manqua; et, comme Jeanne ne voulait pas s'endetter, on mangeait alors des pommes de terre cuites à l'eau. Paul, ne comprenant pas la gêne de sa mère, la tourmentait sans pitié; Nannette se privait de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le curé, qui avait bien deviné la détresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu'elle mettait à la cacher, ne lui en avait jamais parlé par discrétion: cette détresse était si bien dissimulée qu'aucune autre personne ne s'en douta, pas même le père Tixier, qui était pourtant bien fin.
Jeanne, n'ayant pas récolté de chanvre, n'avait rien à faire. Elle prit de l'ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait acheté sa toile. Il ne la payait qu'en marchandise, comme c'est la coutume; mais enfin elle gagna dans son hiver de quoi vêtir son mari et ses enfants.
Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne.
Un jour du printemps, maître Tixier entra chez Jeanne, avec M. le curé, à l'instant où elle coupait sa soupe.
«Quel pain coupes-tu donc là, Jeanne? il y a moitié son dedans.»
Jeanne rougit et ne répondit pas.
«Ah! c'est comme ça que grand Louis m'a trompé! Monsieur le curé, jugez-en! J'ai voulu lui payer ses journées; et lui, par orgueil, m'a dit qu'il avait de l'avance, et que je pouvais bien garder son gain pour me rembourser. Est-ce bien, voyons?
--Maître Tixier, dit Jeanne, il n'y a pas d'orgueil là dedans. Vous avez été si bon pour nous, que c'était notre devoir de nous gêner pour vous rendre votre argent; vous aviez bien vos peines, vous aussi!
--Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-là. Voilà donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine à tous! Paul, dis-moi ce que tu as mangé cet hiver?
--Du pain d'orge bien souvent, et bien souvent rien du tout; on mangeait des pommes de terre cuites à l'eau, absolument comme vos porcs.
--Voyez-vous, monsieur le curé! Je vous dis que c'est de l'orgueil, moi!
--Quoique j'admire votre courage, Jeanne, je m'étonne que vous n'ayez pas voulu être assistée par votre ancien maître, ou par Mme Dumont, dit le curé.
--Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres à nourrir, et qui étaient plus malheureux que nous; nous devions encore cent francs à notre maître, qui nous a aidés de si bon coeur à bâtir notre maison. On ne sait ni qui vit ni qui meurt; si grand Louis venait à manquer, comment ferais-je pour payer? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu'en justice, et notre petit bien serait mangé en frais. Enfin, le mauvais temps est passé, les journées de mon mari vont nous suffire à présent. L'herbe pousse, et ma vache, qui ne m'a presque rien rapporté cet hiver, faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque semaine.
--C'est égal, Jeanne, je ne suis pas content, et, si ton mari s'avise de vouloir me payer le labourage de ses champs, je ne le regarderai de ma vie.
--Et comme il y a un peu d'orgueil au fond de tout cela, dit M. le curé, je vais en rendre compte aux dames Dumont.»
Mme Isaure fait des reproches à Jeanne.
Une demi-heure après, Mme Isaure entra.
«Comment, Jeanne, tu as souffert tout l'hiver, et tu ne m'en as rien dit! et, quand je te demandais pourquoi tu étais si maigre, tu me répondais que c'était le froid qui te faisait mal! Toi, mon amie, la nourrice de ma fille, tu as manqué de pain, et je n'en ai rien su!
--Ma chère dame, vous aviez bien assez de tous vos autres pauvres; il n'y a pas eu grand mal, comme vous voyez, car nous sommes tous bien portants.
--Que tu aies eu le courage de souffrir, ainsi que ton mari, je le conçois; mais je ne t'aurais pas crue capable de voir souffrir tes enfants.
--Madame, ne valait-il pas mieux qu'ils pâtissent un peu que de leur donner l'habitude de demander et de compter toujours sur les autres? S'ils ont été mal nourris, ils n'ont pas souffert de la faim, je vous l'assure; ils n'ont pas trop mauvaise mine, et, si grand Louis et moi sommes maigris, c'est plutôt par l'inquiétude que par le manque de nourriture.
--Jeanne, je t'en veux beaucoup de m'avoir caché ta position, surtout quand je t'en ai parlé la première. Je t'en prie, dis-moi sincèrement si tu as besoin de quelque chose.
--Eh bien! ma chère dame, puisque vous êtes assez bonne pour vous occuper de ce qui nous manque, je vous dirai que nous avons vendu notre dernière pièce de vin pour payer l'impôt. Je me désole en pensant que grand Louis va boire de l'eau pendant les chaleurs. Si vous pouviez nous donner de la piquette, vous nous rendriez grand service.
--Je ne veux pas que ton mari boive de la piquette; cet homme a grand besoin de se restaurer et de reprendre des forces pour les travaux de la saison; ce soir je t'enverrai une pièce de vin, tu peux y compter.»
Grand Louis fait une terrible chute.
Il y eut trois années de fertilité; grand Louis avait retiré ses deux billets des mains du père Colis, qui était mort peu de temps après. Jeanne, n'ayant plus rien à payer, vit l'aisance revenir chez elle et put faire des économies. Nannette avait quatorze ans; elle savait parfaitement lire, écrire et compter, et tenait la maison aussi bien que sa mère, qui pouvait alors travailler pour les autres tous les jours. Sylvain ne quittait plus M. le curé; Paul allait à l'école et apprenait bien ce qu'on lui enseignait; mais son caractère ne s'améliorait pas. Il faisait la désolation de sa famille, pour laquelle il ne semblait pas avoir la moindre affection.
Un jour que Jeanne fanait du sainfoin pour le père Tixier, elle entendit un grand bruit du côté de la ferme; chacun courait et criait. Se doutant bien qu'il était arrivé quelque malheur, elle courut ainsi que les autres femmes. En arrivant auprès de la maison, elle vit tout le monde rassemblé, et elle s'avança pour voir aussi. On était si occupé que personne ne fit attention à elle. Tout à coup elle poussa un grand cri: c'est qu'elle venait de voir son mari étendu par terre, sans connaissance et la tête toute fracassée. Elle se jeta sur lui sans pouvoir dire un mot. On était allé avertir M. le curé, qui vit tout de suite qu'il n'y avait pas de remède; il dit pourtant qu'on allât promptement chercher un médecin. On raconta comment le malheur était arrivé: grand Louis était monté sur l'échafaud de la grange pour ranger ce qui restait de l'ancien fourrage et faire de la place au sainfoin nouveau; une planche ayant basculé, il était tombé sur la roue d'une charrette qu'on avait remisée là, et il s'était crevé la tête.
On posa le pauvre blessé sur une civière où l'on avait étendu un lit de plumes, et on le porta chez lui. Sa femme le suivait suffoquée par les larmes. M. le curé lava la plaie et la banda en attendant le médecin. On fit respirer du vinaigre à grand Louis, il ouvrit les yeux et rencontra ceux de Jeanne qui le regardait en pleurant.
«Ma pauvre femme, lui dit-il, c'est fini, je le sens bien. J'ai le corps brisé. Il ne faut pas trop te désoler; dans ton malheur, le bon Dieu a eu pitié de toi en me faisant mourir tout d'un coup au lieu de me tenir au lit pendant longtemps; tu aurais tout dépensé pour me soigner et tu serais restée dans la gêne.»
Jeanne l'embrassa sans pouvoir lui répondre.
Mort de grand Louis.
Le médecin arriva, et, après avoir déshabillé le malade, il déclara qu'il avait quelque chose de rompu entièrement et qu'il ne pourrait en revenir; il pansa pourtant sa plaie qui était affreuse, et dit en partant à M. le curé que grand Louis ne passerait pas la nuit.
Le digne prêtre ne voulut pas quitter Jeanne, à qui il ne cacha pas ce qu'avait dit le médecin; ils restèrent auprès du malade, qui était toujours assoupi. M. le curé récita tout haut les prières des agonisants, et Jeanne alluma un cierge à côté du lit. Vers deux heures du matin, grand Louis ouvrit les yeux et appela sa femme:
«Amène-moi les enfants, que je les embrasse pour la dernière fois!»
Ensuite il pria M. le curé d'entendre sa confession. Pendant ce temps-là, Jeanne était à genoux au pied du lit, étouffant ses cris dans les couvertures. Après avoir fini, grand Louis dit:
«Monsieur le curé, je vous recommande ma femme et mes enfants; il y en a un qui lui donnera bien du mal; soutenez-la, je vous en prie, pour l'amour de Dieu.
--Soyez tranquille, mon ami. Je suis fort attaché à Jeanne, qui a été élevée sous mes yeux; elle est honnête et courageuse, et elle saura bien se soutenir.»
Grand Louis voulut répondre, mais il eut une convulsion et mourut.
Jeanne se jeta sur lui et poussa des cris déchirants, auxquels se joignirent ceux des enfants; ce fut une scène de désolation. Jeanne fut prise d'une violente convulsion; quand elle fut revenue à elle, le curé lui dit:
«Jeanne, ce grand chagrin-là n'est pas d'une chrétienne; c'est une révolte contre la volonté de Dieu.
--Monsieur le curé, vous ne savez pas tout mon malheur! Je vais avoir un autre enfant, un pauvre petit qui ne verra jamais son père!»
Et elle recommença ses cris.
«C'est une raison de plus pour vous calmer, Jeanne. Vous êtes plus occupée de vous dans cette grande désolation que vous ne le croyez. Votre mari reçoit en ce moment la récompense de sa vie honnête, et il n'est plus à plaindre; le malheur tout entier est pour vous et pour vos enfants, qui vont souffrir si vous ne vous occupez que de votre chagrin. Dieu ne veut pas que l'on néglige les vivants pour les morts: c'est là un grand péché, et je ne pense pas que vous veuillez offenser Dieu.»
On enterre grand Louis.
Jeanne fut frappée de ce que lui avait dit M. le curé; elle se calma et fit de grands efforts pour retenir ses cris. Elle fit mettre ses enfants à genoux devant le lit de leur père pour prier Dieu. Paul finit par se rendormir, et elle le reporta sur son lit. M. le curé fit une lecture pieuse, et il s'en alla au jour. En passant devant le Grand-Bail, il annonça la mort de grand Louis au père Tixier, et lui dit qu'il fallait s'occuper de l'enterrement, parce que Jeanne était incapable de prendre ce soin.
Maître Tixier eut un grand chagrin de la mort de grand Louis, surtout en pensant qu'il s'était tué en travaillant pour lui. Le pauvre homme était vieux et infirme, et depuis la mort de sa femme, qu'il avait perdue au commencement de l'année, il baissait tous les jours. Il alla pourtant voir Jeanne.
«Ma chère fille, dit-il en entrant, voilà un grand malheur! Qui m'eût dit, à moi qui suis si vieux, que j'enterrerais mon pauvre grand Louis? Mais tu n'as pas tout perdu, ma Jeanne, puisque je suis encore là. Je ne te ruinerai pas pour la façon de tes terres, soit tranquille!
--Je sais bien que vous serez toujours bon, maître Tixier; mais qui me rendra mon pauvre homme que j'aimais tant? Nous ne nous sommes jamais disputés, nous étions toujours de bon accord; c'était un vrai petit paradis que notre ménage.
--Ma fille, comme c'est la volonté de Dieu que vous soyez séparés, il faut bien s'y soumettre.»
Jeanne, aidée de Marguerite, ensevelit son mari avec beaucoup de courage. Le père Tixier avait tâché de l'emmener chez lui; elle avait répondu que son devoir était de rester auprès du corps tant qu'il ne serait pas en terre, et que son chagrin ne devait compter pour rien. Mais, quand elle vit emporter la bière, elle eut encore une terrible convulsion, qui la laissa comme morte. Le chant des prêtres la fit revenir à elle, et rien ne put l'empêcher de suivre l'enterrement jusqu'au cimetière. Elle prit ses deux garçons par la main, et Louise conduisait Nannette. Tout le village les suivait, car grand Louis jouissait d'une grande estime dans tout le pays.
QUATRIÈME PARTIE.
JEANNE VEUVE.
On fait l'inventaire.
Quelques jours après, maître Tixier vint voir Jeanne et lui dit:
«Ma fille, comme tu as des mineurs, il faut faire ton inventaire. Je t'y engage, dans ton intérêt et dans celui de tes enfants, pour t'épargner toute espèce de désagréments par la suite.
--Mais ça va me coûter bien cher!
--C'est égal, il faut le faire; quand on suit la loi, on est sûr qu'il n'arrive rien de fâcheux.
--Voyez donc, père Tixier! si nous ne vous avions pas payé l'année de la grêle, je serais grandement embarrassée à cette heure.
--Crois-tu donc que je t'aurais tourmentée?
--Non, mais c'est moi qui me serais tourmentée, me voyant dans l'impossibilité de m'acquitter. Je n'aurais pas eu un seul moment de repos en me sentant des dettes.»
M. le curé fait une remontrance à Jeanne.
«Jeanne, dit un jour M. le curé, je vous trouve bien mauvaise mine; seriez-vous malade?
--Pas précisément, monsieur le curé; mais depuis que j'ai vu mon cher défunt baigné dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille; toutes les nuits je le vois là, étendu devant moi, et je me réveille en criant; puis je m'agite dans mon lit pendant plus d'une heure sans pouvoir m'en retenir.
--Ce n'est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c'est votre esprit, qui ne peut se soumettre à la volonté de Dieu. Vous oubliez les souffrances que son Fils a endurées pour nous. Si vous y regardiez de bien près, vous verriez que vous êtes encore mieux partagée que les trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et dites-moi qui a reçu plus de grâce du ciel. De pauvre orpheline sans parents et sans pain que vous étiez, vous voilà mère de famille, logée dans la maison que vous avez fait bâtir, ayant de quoi vivre en travaillant; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur votre chemin que d'honnêtes gens qui vous ont tous protégée.
--Vous avez raison, monsieur le curé; quand vous avez passé quelques moments auprès de moi, je suis toujours plus forte pour supporter mon malheur; mais quand je suis seule avec les enfants, il me revient tout de suite dans l'esprit, et je ne peux pas sécher mes larmes.
--Je vais aller à l'église demander à Dieu qu'il vous donne des forces; il faut, de votre côté, le prier aussitôt que vous sentez votre chagrin prendre le dessus. Priez, soit chez vous, soit en travaillant chez les autres; la prière est bonne partout, et, quand on appelle Dieu à son aide, il ne se fait pas attendre.»
Jeanne eut un petit garçon, dont Mme Isaure voulut être la marraine, et qu'on appela Louis comme son père. Au bout d'un mois, elle le porta voir à maître Tixier, qui le trouva plus beau et plus fort que les autres.
«Cela doit te consoler un peu, ma Jeanne.
--Ah! père Tixier, il ne faut pas se presser de se réjouir; il ne marche pas encore et il peut lui arriver plus d'un malheur avant qu'il soit en état de travailler.
--N'as-tu donc pas assez de tes chagrins, ma Jeanne? faut-il donc que tu t'en fasses encore d'autres?»
Le petit Louis tombe en langueur.
Le père Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne; mais, comme elle avait à payer les façons de ses vignes, l'impôt, la moisson, il lui restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d'école ainsi que les livres de Paul. Cet enfant continuait d'être dur pour sa mère et pour sa soeur. Hors de la maison, il était fort gentil; mais là, il tyrannisait ceux qui l'aimaient le plus. Quelquefois Nannette en pleurait; sa mère lui disait:
«Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu'il ne tourne pas au mal! Avec un esprit comme le sien, il eût été impossible de le ramener dans le bon chemin. Il est honnête garçon, Dieu merci! il n'y a que nous qui souffrions de son mauvais caractère; aussi m'a-t-il enlevé le peu de bonheur que Dieu m'avait laissé.»
Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul; elle le trouva bien chétif.
«Jeanne, si tu étais raisonnable, tu sèvrerais Louis; tu lui donnes de mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de mal à cet enfant.
--Mais, ma chère dame, il n'a pas une seule dent, malgré ses dix mois.
--C'est égal; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui: crois-moi, sèvre-le tout de suite.»
Jeanne suivit son conseil: l'enfant se remit d'abord; mais il tomba bientôt en langueur. Marguerite dit à Jeanne:
«Si j'étais à ta place, j'emmènerais Louis à Sainte-Solange pour le faire guérir: on lui dirait un évangile, et il serait tout de suite remis.
--Maman, dit Nannette, les évangiles de M. le curé de Sainte-Solange valent donc mieux que ceux du nôtre? Pourtant on peut bien dire que notre curé n'a pas son pareil sur la terre.
--Entends-tu ce qu'elle te dit, Marguerite? Elle a bien raison; les prières de notre curé, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que celles des autres; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien ici qu'à Solange?
--Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage?
--Veux-tu que je te le dise? c'est pour courir, pour s'amuser; et puis, quand vous êtes allés là avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus: il faut que le bon Dieu les guérisse tout seul; vous trouvez ça plus commode. Pourtant, s'il nous a donné l'instinct de nous soigner quand nous sommes malades, c'est qu'il veut qu'on prenne la peine de le faire. Tiens, voilà monsieur le curé qui vient, demande-lui ce qu'il en pense.»
M le curé dit que la prière est bonne partout.
«Monsieur le curé, cria Marguerite, est-ce qu'il y a du mal à faire le voyage de Sainte-Solange?
--Non, certainement. Si, en quittant votre maison pendant plusieurs jours, vous n'y laissez rien en souffrance, et que votre mari et vos enfants soient bien soignés pendant que vous n'y serez pas, vous ferez bien d'aller prier au tombeau de la sainte.
--Qu'est-ce que je te disais, Marguerite? dit Jeanne; as-tu besoin de laisser tout à l'abandon pour aller au loin prier Dieu, quand il y a une église et un bon prêtre auprès de toi? Est-ce que Dieu n'est pas partout et ne nous entend pas toujours?
--Oui, sans doute; mais il guérit mieux à Sainte-Solange qu'ici; c'est bien sûr.
--Tu crois que quand tu auras traîné ton petit malade à neuf lieues, par le froid de la nuit et la chaleur du jour, il sera mieux disposé à guérir que si tu le soignais dans ta maison?
--Vous avez raison, Jeanne, dit M. le curé; Dieu veille partout aux besoins de ses créatures. Le plus petit insecte trouve à sa portée la proie dont il se nourrit; la moindre fleur a sa goutte de rosée. Écoutez, Marguerite, je suis loin de blâmer ceux qui vont à Sainte-Solange. Il n'y a pas de mal à faire un pèlerinage, bien au contraire; mais si quelque chose en souffre chez vous, vous désobéissez à Dieu, qui veut que la femme s'occupe de sa maison et de ses enfants.
--Ma foi, c'est un grand ennui que les enfants: j'en ai cinq, c'est bien trois de trop.
--Peux-tu dire des choses comme celles-là, Marguerite! c'est comme si tu souhaitais la mort de ces pauvres petits. Que dirais-tu si l'on te proposait de te débarrasser de ceux qui sont de trop? lesquels choisirais-tu?
--Tu me fais peur, Jeanne; je les aime tous de même, quoiqu'ils m'ennuient bien souvent.»
M. le curé reproche à Marguerite d'être paresseuse.
«Conviens, Marguerite, dit Jeanne, que tu as autant d'envie de courir que de prier au tombeau de sainte-Solange.
--Dame! petite Jeanne, c'est bien amusant de voir tout ce monde!
--Ainsi, c'est pour voir du monde que tu fais faire à ton enfant neuf lieues pour aller et autant pour revenir, et que tu laisses les autres tout seuls avec leur père, qui ne pourra pas s'en occuper, forcé qu'il est de gagner ses journées; ils n'auront point de soupe à manger, ni les uns, ni les autres, et leurs lits ne seront pas faits; puis tu seras si lasse en revenant, que tu ne pourras rien faire le lendemain. Est-ce raisonnable, voyons?
--Écoutez bien ce que vous dit Jeanne, ajouta le curé; vous n'êtes pas travailleuse, et, si Claude était malade seulement pendant huit jours, il faudrait envoyer vos enfants mendier. Si vous étiez bien propre, bien courageuse; si, au lieu d'aller causer dès le matin avec vos voisines, vous faisiez votre ménage et que vous eussiez soin de tenir vos enfants propres, ils se porteraient bien et vous n'auriez pas la douleur de les voir dans un si triste état. Dieu bénit le travail, parce qu'il nous a tous faits pour travailler, et c'est une bonne manière de le prier que d'avoir du coeur à son ménage. Si vous désirez des neuvaines pour guérir votre enfant, je les ferai pour vous, moi!
--Vois donc, Marguerite, si tu mérites qu'on soit si bon pour toi! Allons, dis-nous la vérité: es-tu contente quand tu as couru toute la journée, un enfant sur les bras, au lieu de veiller à tes affaires?
--Non, ma Jeanne; c'est bien vrai que je ne suis pas contente; je sens au-dedans de moi quelque chose qui me gêne, qui me tourmente.
--Et quand tu as bien travaillé toute la journée, que tu es à souper avec ton homme et tes enfants, et que tu as ton gain dans ta poche, que ressens-tu?
--Jeanne, je suis légère comme l'oiseau; je vas, je viens, je chante, j'embrasse les petits.
--Marguerite, dit M. le curé, ce quelque chose qui n'est pas content au-dedans de vous quand vous ne faites pas votre devoir, et qui chante quand vous avez bien travaillé, c'est la conscience, c'est la voix de Dieu qui parle dans votre coeur. Si vous l'écoutiez, vous seriez toujours heureuse, et il y aurait plus d'aisance dans votre maison.
--Monsieur le curé, c'est que, quand il me prend envie de faire quelque chose, je le fais tout de suite sans en penser plus long. J'en suis fâchée après, mais c'est plus fort que moi; il faudrait que Jeanne fût toujours à mon côté.
--Comme elle ne peut quitter sa maison ni son ouvrage pour s'occuper de vous, ce sera moi qui irai tous les matins, avant de dire ma messe, voir si vous êtes en bonne disposition de travailler.
--Monsieur le curé, dit Jeanne, vous ferez là une grande charité; Marguerite n'est pas plus mauvaise qu'une autre; mais je le lui ai déjà dit, si elle continue, il lui arrivera malheur.»
M. le curé veut placer Sylvain en ville.
Jeanne dit un jour à M. le curé:
«Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bontés, vous en faites un monsieur; il serait bien temps qu'il s'occupât de cultiver nos terres; il en sait plus long qu'il ne lui en faut; qu'il apprenne donc à présent à manier la charrue.
--Jeanne, cet enfant est si doux et en même temps si délicat, que je ne puis m'habituer à penser qu'il passera sa vie à piocher la terre. N'y a-t-il pas mille autres manières de gagner son pain? Il est très-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son âge, car il a bien profité de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais le placer chez un notaire de mes amis, à qui j'en ai déjà parlé.
--Croyez-vous, monsieur le curé, qu'il puisse être heureux en ville, où il n'aura personne pour l'aimer?
--Laissez donc, Jeanne! les gens chez qui je le placerai lui serviront de famille; c'est une maison honnête, où il sera bien tenu et ils ne lui donneront que de bons exemples.
--Monsieur le curé, vous en savez plus long que moi là-dessus; mais j'aurais mieux aimé qu'il restât paysan comme son père; c'est encore l'état qui donne le plus de bonheur et où on est le moins exposé à mal faire.
Jeanne s'occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain; elle fit refaire à sa taille les plus beaux habits de son père, et M. le curé le mena chez son ami le notaire.