La petite comtesse

Chapter 3

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-- Monsieur, me dit-il, je vous ai parlé de mes deux cuisiniers rivaux; voici le moment de me prouver que vous méritez la réputation de haut discernement dont je vous ai gratifié auprès de ces virtuoses... Hélas! je vais perdre le plus ancien, et sans contredit le plus savant de ces maîtres, -- l'illustre Jean Rostain. C'est lui, monsieur, qui, m'arrivant de Paris, il y a deux ans, me dit cette belle parole: "Un homme de goût, monsieur le marquis, ne peut plus habiter Paris; on y fait maintenant une certaine cuisine... romantique qui nous mènera loin!" Bref, monsieur, Rostain est classique; cet homme rare a une opinion! Eh bien, vous venez de goûter successivement à deux plats d'entremets dont la crème forme la base essentielle: suivant moi, ces deux plats sont réussis l'un et l'autre; mais l'oeuvre de Rostain m'a paru d'une supériorité prononcée... Ah! ah! monsieur, je suis curieux de savoir si vous pourrez de vous-même, et sur cette seule indication, assigner à chaque arbre son fruit, et rendre à César ce qui est à César... Ah! ah! voyons cela.

Je jetai un coup d'oeil à la dérobée sur les restes des deux plats que me signalait le marquis, et je n'hésitai pas à qualifier de classique celui que couronnait un temple de l'amour, avec une image de ce dieu en pâte polychrome.

-- Touché! s'écria le marquis. Bravo! Rostain le saura, et son coeur en sera réjoui. Ah! monsieur, que n'ai-je eu l'honneur de vous recevoir chez moi quelques jours plus tôt! J'aurais peut-être gardé Rostain, ou, pour mieux dire, Rostain m'eût peut-être gardé, car je ne puis vous cacher, messieurs les chasseurs, que vous n'êtes point dans les bonnes grâces du vieux chef, et je ne suis pas loin d'attribuer son départ, de quelques prétextes qu'il le colore, aux dégoûts dont l'abreuve votre indifférence. Je crus lui être agréable en lui annonçant, il y a quelques semaines, que nos réunions de chasse allaient lui assurer un concours d'appréciateurs digne de ses talents. "Monsieur le marquis m'excusera, me répondit Rostain avec un sourire mélancolique, si je ne partage point ses illusions: en premier lieu, un chasseur dévore et ne mange point; il apporte à table un estomac de naufragé, _iratum ventrem_, comme dit Horace, et engloutit sans choix et sans réflexion, _guloe parens_, les productions les plus sérieuses d'un artiste; en second lieu, l'exercice violent de la chasse a développé chez le convive une soif désordonnée qui s'assouvit généralement sans modération. Or, M. le marquis n'ignore pas le sentiment des anciens sur l'usage excessif du vin pendant le repas: il émousse le goût -- _exurdant vina palatum!_ -- Néanmoins, M. le marquis peut être assuré que je travaillerai pour ses invités avec ma conscience habituelle, quoique avec la douloureuse certitude de n'être point compris." En achevant ces mots, Rostain se drapa dans sa toge, adressa au ciel le regard du génie méconnu, et sortit de mon cabinet.

-- J'aurais cru, dis-je au marquis, qu'aucun sacrifice ne vous eût coûté pour retenir ce grand homme.

-- Vous me jugea bien, monsieur, reprit M. de Malouet; mais vous allez voir qu'il me conduisit jusqu'aux limites de l'impossible. Il y a précisément huit jours, M. Rostain, m'ayant demandé une audience particulière, m'annonça qu'il se voyait dans la pénible nécessité de quitter mon service. "Ciel! monsieur Rostain, quitter mon service! Et où irez-vous? -- A Paris. -- Comment! à Paris? Mais vous aviez secoué sur la grande Babylone la poudre de vos sandales! La décadence du goût, l'essor de plus en plus marqué de la cuisine romantique, ce sont vos propres paroles, Rostain..." Il soupira: "Sans doute, monsieur le marquis; mais la vie de province a des amertumes que je n'avais point pressenties." Je lui proposai des gages fabuleux, il refusa. "Voyons, qu'y a-t-il donc, mon ami? Ah! je sais! vous n'aimez point la fille de cuisine; elle trouble vos méditations par ses chants grossiers? Soit, je la congédie!... Cela ne suffit pas? C'est donc Antoine qui vous déplaît? Je le renvoie! Est-ce mon cocher? Je le chasse!" Bref, je lui offris, messieurs, toute ma maison en holocauste. A ces prodigieuses concessions, le vieux chef secouait la tête avec indifférence. "Mais enfin, m'écriai-je, au nom du ciel, monsieur Rostain, expliquez-vous! -- Mon Dieu! monsieur le marquis, me dit alors Jean Rostain, je vous avouerai qu'il m'est impossible de vivre dans un endroit où je ne trouve personne pour faire ma partie de billard!... -- Ma foi! c'était trop fort! ajouta le marquis avec une bonhomie plaisante; je ne pouvais pourtant pas faire moi-même sa partie de billard! J'ai dû me résigner: j'ai écrit aussitôt à Paris, et il m'est arrivé hier soir un jeune cuisinier à moustaches, qui m'a déclaré se nommer Jacquemart (des Deux-Sèvres). Le classique Rostain, par un sublime mouvement de gloire, a voulu seconder M. Jacquemart (des Deux-Sèvres) dans son premier travail, et voilà comment j'ai pu vous servir aujourd'hui, messieurs, ce grand repas éclectique, dont, je le crains, nous aurons seuls apprécié, monsieur et moi, les mystérieuses beautés.

M. de Malouet se leva de table en achevant l'épopée de Rostain. Après le café, je suivis les fumeurs dans la cour. La soirée était magnifique. Le marquis m'entraîna dans l'avenue, dont le sable fin étincelait aux rayons de la lune, entre les ombres épaisses des grands marronniers. Tout en causant avec une négligence apparente, il me fit subir une sorte d'examen sur beaucoup de matières, comme pour s'assurer que j'étais digne de l'intérêt qu'il m'avait témoigné si gratuitement jusque-là. Nous fûmes loin de nous accorder sur tous les points; mais, doués l'un et l'autre de bonne foi et de bienveillance, nous trouvâmes presque autant de plaisir à discuter qu'à nous entendre. Cet épicurien est un penseur; sa pensée, toujours généreuse, a pris dans la solitude où elle s'exerce un tour bizarre et paradoxal.

Je voudrais t'en donner une idée, il m'embarrassa un peu en me disant tout à coup:

-- Quel est votre sentiment, monsieur, sur la noblesse, considérée comme institution dans notre temps et dans notre France?

Il vit que j'hésitais.

-- Parlez franchement, que diantre! Vous voyez que je suis un homme franc!

-- Ma foi! monsieur, dis-je, j'ai pour la noblesse les sentiments d'un artiste: je la regarde... comme un monument national..., comme une belle ruine historique, que j'aime, que je respecte, quand elle daigne ne pas m'écraser.

-- Oh! oh! reprit-il en riant, nous avons du chemin à faire pour nous entendre sur ce point-là! Je ne conviendrai jamais que je sois une ruine, même historique! Je vous étonnerais beaucoup, n'est-ce pas, si je vous disais que, suivant ma manière de voir, il n'y a pas de France possible sans noblesse?

-- Vous m'étonneriez positivement, dis-je.

-- C'est pourtant ma pensée, et je la crois sérieuse. Je ne conçois pas plus une nation sans une aristocratie classée, sans une noblesse, que je ne concevrais une armée sans état-major. La noblesse est l'état-major intellectuel et moral d'un pays.

-- Est-elle cela chez nous?

-- Elle a été, en d'autres temps, monsieur, tout ce qu'elle devait être dans la mesure de la civilisation de ces temps-là; elle a été la tête, le coeur et le bras de la nation. Elle a méconnu depuis, je l'avoue, et jamais plus cruellement qu'au siècle dernier, le rôle nouveau que lui imposait une ère nouvelle. Aujourd'hui, sans le méconnaître, elle semble généralement l'oublier. Si le ciel m'eût donné un fils... ah! je touche là une corde toujours douloureuse dans mon coeur!... je me serais fait un cas de conscience, pour moi, de l'arracher à cette oisiveté boudeuse et découragée où les restes de notre vieille phalange vivent et meurent dans un vain regret du passé. Sans cesser d'être le premier par le courage, -- vertu ancienne qui n'a pas cessé, comme on voit, d'être utile au pays, -- j'aurais pris soin qu'il fût encore le premier, un des premiers du moins, par les lumières, par la science, par le goût, par toutes les expressions de cette noble activité d'esprit qui nous assure aujourd'hui notre place sous le soleil! Ah! dites-moi qu'une aristocratie doit surveiller attentivement la marche de la civilisation de son temps et de son pays, et non-seulement la suivre, mais la guider toujours! Dites-moi encore, si vous voulez, qu'elle ne doit jamais fermer ses cadres à demeure, qu'elle a parfois besoin de recrues et de sang nouveau; qu'elle doit s'approprier avec choix tout mérite éminent et toute vertu éclatante, je vous l'accorde de grand coeur: c'est mon opinion; mais ne me dites pas qu'une nation peut se passer d'une aristocratie, ou, permettez-moi, en ce cas, de vous demander ce que vous pensez de la civilisation américaine: c'est la seule, en effet, qui soit complétement dégagée de toute influence immédiate ou lointaine d'une aristocratie présente ou passée.

-- Mais il me semble, lui dis-je, évitant de répondre directement à sa question, il me semble qu'en France du moins, nous avons cet état-major intellectuel que vous demandez: c'est l'aristocratie naturelle et légitime du travail et du mérite. J'espère que celle-là ne nous manquera jamais. Je crois que la classer, c'est vouloir l'entraver et la restreindre. A quoi bon créer une institution, quand il y a là un fait éternel de sa nature, qui se renouvelle et se perpétue de lui-même à chaque génération?

-- Ta ta ta! s'écria le marquis en s'échauffant, voilà du fruit nouveau! Croyez-vous de bonne foi qu'une nation, un génie national, une civilisation nationale, puissent naître, se développer et se conserver par le seul fait des individualités plus ou moins brillantes que chaque génération met au jour? Interrogez l'histoire, ou plutôt regardez l'Amérique encore une fois: les Etats-Unis ont, comme tous les autres Etats, je suppose, leur contingent naturel d'hommes de talent et de vertu, ont-ils ce qu'on peut appeler un génie national? quel est-il? Faites-moi l'honneur de m'en décrire un seul trait. Bah! ils n'ont pas de capitale seulement! Je les défie d'en avoir une! Une capitale n'est que le siége d'une aristocratie. Non, monsieur, non, le fait ne suffit pas, il y a une loi qu'on ne peut méconnaître: rien de fort, rien de grand, rien de durable sous le ciel sans l'autorité, sans l'unité, sans la tradition. Ces trois conditions de grandeur et de durée, vous ne les trouverez que dans une institution permanente. Il faut une tribu sainte à la garde du feu sacré. Il nous faut un corps d'élite qui se fasse un devoir et un honneur héréditaires de concentrer dans son sein le culte du génie de la patrie, de maintenir, de pratiquer ou d'encourager les vertus, l'urbanité, les sciences, les arts, les industries qui composent ce que le monde entier salue sous le nom de civilisation française! Figurez-vous enfin une noblesse régénérée dans cet esprit-là, comprenant son métier, ni exclusive ni banale, appuyant toujours sa suprématie officielle sur une véritable et évident supériorité, notre société, notre civilisation, notre patrie vivront et grandiront. Sinon, non. Paris, vrai symbole aristocratique, vous maintiendra encore quelque temps. Voilà tout... Ah! ah! qu'est-ce que vous répondrez à cela?

-- Je vous répondrai par une question, si vous me le permettez : Comment vous comportez-vous de votre personne dans ce petit coin de la France où vous résidez?

-- Mais, monsieur, je m'y comporte fort bien, et suivant mes principes: j'y suis autant qu'il est en moi, l'expression la plus élevée de mon temps et de mon pays. J'y importe le bon sens, le bon goût et le drainage. Je daigne être le maire de ma commune. Je bâtis à mes paysans des écoles, des salles d'asile et une église, -- le tout à mes frais, bien entendu.

-- Et vos paysans, dis-je, qu'est-ce qu'ils font?

-- Parbleu! ils me détestent!

-- Vous voyez, lui dis-je en riant, que l'esprit moderne ne souffle pas directement dans le sens de vos théories, puisqu'il suffit de votre qualité de noble pour fermer les yeux et le coeur de ces messieurs à vos vertus et à vos bienfaits.

-- Ah! l'esprit moderne! l'esprit moderne! s'écria le marquis: eh bien, quand il souffle de travers, il faut le redresser! Ah! jeune homme, c'est de la faiblesse, cela! Je vous dirai comme Rostain: "Si vous obéissez servilement à ce que vous appelez l'esprit moderne, vous nous ferez une cuisine romantique qui nous mènera loin!..." Or çà, mon jeune ami, allons retrouver ces dames et faire notre whist.

En nous rapprochant du château, nous entendîmes un grand bruit de voix et de rires, et nous aperçûmes au bas du perron une dizaine de jeunes gens sautant et bondissant, comme pour atteindre, sans l'intermédiaire des degrés, la plate-forme qui couronne le double escalier. Nous pûmes pressentir l'explication de cette gymnastique passionnée aussitôt que la clarté de la lune nous eut permis de distinguer une robe blanche sur la plate-forme. C'était évidemment un tournoi dont la robe blanche devait nommer le vainqueur. La jeune femme (si elle n'eût pas été jeune, ils n'auraient pas sauté si haut) était appuyée sur la balustrade, exposant hardiment à la rosée d'un soir d'automne et aux baisers de Diane sa tête jonchée de fleurs et ses épaules nues; elle se penchait légèrement, et tendait aux lutteurs un objet assez difficile à discerner de loin: c'était une fine cigarette, délicat travail de sa main blanche et de ses ongles roses. Bien que ce spectacle n'eût rien que de charmant, M. de Malouet y trouva apparemment quelque chose qui ne lui plut pas, car son accent de bonne humeur se nuança d'une teinte assez sensible d'impatience lorsqu'il murmura:

-- Allons! j'en étais sur! c'est la _petite comtesse!_

Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'avais reconnu dans la _petite comtesse_ mon amazone aux plumes bleues, qui, avec ou sans plumes, paraît avoir le même tempérament. Elle me reconnut très-bien de son côté, comme tu vas le voir. Au moment où nous achevions, M. de Malouet et moi, de monter le perron, laissant les prétendants rivaux se débattre et s'élancer avec une ardeur croissante, la petite comtesse, intimidée peut-être par la présence du marquis, voulut en finir et me mit brusquement sa cigarette dans la main en me disant:

-- Tenez! c'est pour vous!... Au fait, c'est vous qui sautez le mieux.

Et elle disparut sur ce beau trait, qui avait le double avantage de désobliger à la fois les vaincus et le vainqueur.

Ce fut, en ce qui me concerne, le dernier épisode remarquable de la soirée. Après le whist, je prétextai un peu de fatigue, et M. de Malouet eut l'obligeance de m'installer lui-même dans une jolie chambre tendue de perse et contiguë à la bibliothèque. J'y fus incommodé une partie de la nuit par le bruit monotone du piano et par le roulement des voitures, indices de civilisation qui me firent regretter plus amèrement que jamais ma pauvre thébaïde.

V

26 septembre.

J'ai eu la satisfaction de trouver dans la bibliothèque du marquis les documents historiques qui me manquaient. Ils proviennent effectivement de l'ancien chartrier de l'abbaye, et offrent à la famille de Malouet, un intérêt particulier. Ce fut un Guillaume Malouet, très-noble homme et chevalier, qui, au milieu du XIIe siècle, du consentement de messieurs ses fils, Hugues, Foulques, Jean et Thomas, restaura l'église et fonda l'abbaye en faveur de l'ordre des bénédictins, pour le salut de son âme et des âmes de ses pères, concédant à la congrégation, entre autres jouissances et redevances, la nue propriété des hommes de l'abbaye, la dîme de tous ses revenus, la moitié de la laine de ses troupeaux, trois charges de cire à toucher chaque année au Mont-Saint-Michel en mer, puis la rivière, les landes, les bois et le moulin, -- _et molendinum in eodem situ_. J'ai eu du plaisir à suivre, dans le mauvais latin du temps, la description de ce paysage familier. Il n'a point changé.

La charte de fondation est de 1145. Des chartes postérieures prouvent que l'abbaye du Rozel était en possession, au XIIIe siècle, d'une sorte de patriarcat sur tous les instituts de l'ordre de saint Benoît qui existaient alors dans la province de Normandie. Il s'y tenait chaque année un chapitre général de l'ordre, présidé par l'abbé du Rozel, et où une dizaine d'autres couvents étaient représentés par leurs plus hauts dignitaires. La discipline, les travaux, le régime temporel et spirituel de tous les bénédictins de la province y étaient contrôlés et réformés avec une sévérité que les procès-verbaux de ces petits conciles attestent dans le plus noble langage. Ces scènes pleines de dignité se passaient dans cette salle capitulaire aujourd'hui honteusement profanée.

Mon abbaye était donc, dans cette grande province, la première d'un ordre illustre, dont le nom seul rappelle ce que le travail a de plus noble et de plus austère. C'est un beau titre, qui explique la magnificence de l'église, et qui doit en préserver les restes. J'ai désormais sous la main les éléments d'un travail intéressant et complet; mais je m'oublie trop souvent dans la lecture de ces anciennes chartes remplies de petits faits caractéristiques, d'incidents et de coutumes empruntés à la vie de chaque jour, et qui me transportent dans le coeur et dans la réalité même des âges écoulés: ces âges vraisemblablement ne valaient pas le nôtre, mais du moins ils en diffèrent, et nous n'en prenons d'ailleurs que ce qui nous plaît. Peut-être aussi, quand nous aimons à nous approprier par l'étude les idées, les émotions, les habitudes même des hommes qui nous ont précédés sur la terre, sentons-nous la douceur d'étendre dans le passé notre vie personnelle, que borne un si court avenir, de remuer dans notre coeur, pendant notre passage d'un jour, les sensations de plusieurs siècles.

A part les archives, cette bibliothèque est fort riche, et cela me détourne. De plus, le tourbillon mondain qui sévit dans le château ne laisse pas de porter quelques atteintes à mon indépendance. Enfin, mes excellents hôtes me reprennent souvent d'une main la liberté qu'ils me donnent de l'autre: comme la plupart des gens du monde, ils ne se font pas une idée très-nette de l'occupation suivie qui mérite le nom de travail, et une heure ou deux de lecture leur paraissent le dernier terme du labeur qu'un homme peut supporter dans sa journée.

-- Soyez libre! montez à votre ermitage! travaillez à votre aise! me dit chaque matin M. de Malouet; une heure après, il est à ma porte.

-- Eh bien, travaillons-nous?

-- Mais oui, je commence.

-- Comment! diantre! il y a plus de deux heures que vous y êtes! Vous vous tuez, mon ami. Au surplus, soyez libre!... Ah çà! ma femme est au salon... Quand vous aurez fini, vous irez lui tenir compagnie, n'est-ce pas?

-- Oui, certainement.

-- Mais seulement quand vous aurez fini, bien entendu!

Et il part pour la chasse ou pour une promenade au bord de la mer. Quant à moi, préoccupé de l'idée que je suis attendu, et voyant que je ne ferai plus rien qui vaille, je me décide bientôt à aller rejoindre madame de Malouet, que je trouve en grande conversation avec son curé ou avec Jacquemart (des Deux-Sèvres): elle me dérange, je la gêne, et nous nous sourions agréablement.

Voilà comment se passe en général le milieu du jour. -- Le matin, je me promène à cheval avec le marquis, qui veut bien m'épargner la cohue des grands carrousels. Le soir, je joue le whist, puis je cause avec les dames, et j'essaye de me défaire à leurs pieds de ma réputation et de ma peau d'ours, car aucune originalité ne me plaît en moi, et celle-là moins qu'une autre. Il y a dans le caractère sérieux, poussé jusqu'à la raideur et jusqu'à la mauvaise grâce vis-à-vis des femmes, quelque chose de cuistre qui messied aux plus grands talents et qui ridiculise les petits. Je me retire ensuite, et je travaille assez tard dans la bibliothèque. C'est un bon moment.

La société habituelle du château se compose des hôtes du marquis, qui sont toujours nombreux dans cette saison, et de quelques personnes des environs. Ce grand train de maison a surtout pour objet de fêter la fille unique de M. de Malouet, qui vient chaque année passer l'automne dans sa famille. C'est une personne d'une beauté sculpturale, qui s'amuse avec une dignité de reine, et qui communique avec les mortels par des monosyllabes dédaigneux, prononcés d'une voix de basse profonde. Elle a épousé, il y a une douzaine d'années, un Anglais attaché au corps diplomatique, lord A..., personnage également beau et également impassible. Il adresse par intervalles à sa femme un monosyllabe anglais auquel elle répond imperturbablement par un monosyllabe français. Cependant, trois petits lords, dignes du pinceau de Lawrence, rôdent majestueusement autour de ce couple olympien, attestant entre les deux nations une secrète intelligence qui se dérobe au vulgaire.

Un couple à peine moins remarquable nous arrive chaque jour d'un château voisin. Le mari est un M. de Breuilly, ancien garde du corps et ami de coeur du marquis. C'est un vieillard fort vif, encore beau cavalier et qui porte un chapeau trop petit sur des cheveux gris coupés en brosse. Il a le travers peut-être naturel, de scander ses mots, et de parler avec une lenteur qui semble affectée. Il serait d'ailleurs fort aimable, s'il n'avait l'esprit constamment torturé par une ardente jalousie, et par un crainte non moins ardente de laisser voir sa faiblesse, qui toutefois crève les yeux de tout le monde. On s'explique mal comment, avec de pareilles dispositions et beaucoup de bon sens, il a commis la faute d'épouser à cinquante-cinq ans une femme jeune, jolie, et créole, je crois, par-dessus la marché.

-- M. de Breuilly! dit le marquis, lorsqu'il me présenta au pointilleux gentilhomme, -- mon meilleur ami, qui sera infailliblement le vôtre, et qui, tout aussi infailliblement, vous coupera la gorge si vous faites la cour à sa femme.

-- Mon dieu! mon ami, répondit M. de Breuilly avec un ricanement des moins joyeux, et en accentuant chaque mot à sa manière, pourquoi me donner à monsieur comme l'Othello bas normand? Monsieur peut assurément,... monsieur est parfaitement libre... Il connaît d'ailleurs et il sait observer la limite des choses... Au surplus, monsieur, voici madame de Breuilly, soufrez que je la recommande moi-même à vos attentions.

Un peu surpris de ce langage, j'eus la bonhomie ou l'innocente malice de l'interpréter littéralement. Je m'assis carrément à côté de madame de Breuilly, et je me mis à lui faire ma cour, en observant la limite des choses. Cependant, M. de Breuilly nous surveillait de loin avec une mine extraordinaire; je voyais étinceler sa prunelle grise, comme une cendre incandescente; il riait aux éclats, grimaçait, piétinait, et se désossait les doigts avec des craquements sinistres. M. de Malouet vint à moi brusquement, m'offrit une carte de whist, et, me tirant à l'écart:

-- Qu'est-ce qui vous prend? me dit-il.

-- Moi? rien.

-- Ne vous ai-je pas averti? C'est fort sérieux. Voyez Breuilly! C'est la seule faiblesse de ce galant homme; chacun la respecte ici. Faites de même, je vous en prie.

De la faiblesse de ce galant homme, il résulte que sa femme est vouée dans le monde à une quarantaine perpétuelle. Le caractère belliqueux d'un mari n'est souvent qu'un attrait de plus pour la foudre; mais on hésite à risquer sa vie sans l'apparence d'une compensation possible, et nous avons ici un homme qui vous menace tout au moins d'un éclat public, non-seulement avant moisson, comme on dit, mais même avant les semailles. Cela décourage visiblement les plus entreprenants, et il est fort rare que madame de Breuilly n'ait pas à sa droite et à sa gauche deux places vides, malgré sa grâce nonchalante, malgré ses grands yeux de créole, et en dépit de ses regards plaintifs et suppliants qui semblent toujours dire : "Mon Dieu! personne ne m'induira donc en tentation!"

Tu croirais que l'abandon où vit manifestement la pauvre femme doit être pour son mari un motif de sécurité. Point. Son ingénieuse manie sait y découvrir une cause nouvelle de perplexités.