Part 3
--Non, je ne veux pas!... Ni vous, ni lui...
Maria s'esclaffa.
--Regardez-moi cette petite furie! Ça en a des idées, les enfants des riches! Ma parole, ça se croit d'une autre pâte!...
A la porte, elle goguenarda:
--Eh bien, ma fille, quand tu viendras après le dîner rafler les desserts, c'est moi qui te dénoncerai, tu peux y compter.
Cady se démenait, exaspérée.
--Elle ment!... Ce n'est pas vrai!... Jamais je n'ai volé de dessert!...
Et soudain, elle éclata en sanglots, remuée jusqu'au fond de l'âme par cette injustice qui poursuit si souvent l'enfance et l'indigne d'autant mieux que ses instincts sont plus droits et plus délicats.
Mlle Armande s'égayait. Les pleurs des petits sont une secrète revanche pour les cœurs adultes qui ont pareillement souffert autrefois.
--Calmez-vous, ça n'en vaut pas la peine!
Un quart d'heure plus tard, Mlle Armande, longeant le corridor, se heurta presque à un gros homme demi nu qui sortait de la salle de bains.
Au coup d'œil allumé et autoritaire qu'il lui jeta, elle devina le maître du logis.
--Pardon, monsieur! fit-elle, baissant les yeux avec une hypocrite pudeur.
Les pieds nus en des sandales de rafia, le caleçon tombant du ventre volumineux, M. Cyprien Darquet ramenait vaguement son peignoir de bain sur son torse gras, au sillon velu.
Son crâne était entièrement chauve, en contraste avec sa barbe brune épaisse. L'œil luisait, vif et jouisseur.
--C'est vous, la petite Poitrinaud? demanda-t-il en inspectant la jeune fille avec satisfaction.
Elle minauda.
--Mme Darquet m'a dit que l'on m'appellerait Lavernière... du nom de ma mère.
Le député rit.
--Ah! bon! Eh bien, on se reverra, mon enfant!...
Et, sans plus insister, il gagna sa chambre. Mais, en passant devant Armande, il l'écrasa presque d'un lourd frôlement voulu.
II
Six heures et demie venaient à peine de sonner, lorsque Maria, entre-bâillant la porte de la chambre, annonça:
--Ces demoiselles sont servies!
Cady, plongée dans un tiroir de commode où elle rangeait le linge de son institutrice, grogna:
--Déjà?...
La femme de chambre jeta, en s'éloignant:
--Pour sûr!... On aura assez d'aria tout à l'heure!... Autant se débarrasser de vous tout de suite!...
L'après-midi s'était passé à aller chercher la malle de Mlle Armande et à faire des rangements dans leur chambre.
Avec l'ingratitude humaine et la versatilité sentimentale que l'on attribue à tort seulement à l'enfance, Cady, tout en regrettant sa vieille nourrice, éprouvait un vif plaisir de son départ, qui lui permettait de tout bouleverser dans la chambre, où elle devinait que la paresse de Mlle Armande la laisserait désormais maîtresse.
--Je mets les mouchoirs ici et les chemises de l'autre côté? Vous voulez bien, mademoiselle?
Respirant avec plaisir l'odeur des sachets parfumant le petit trousseau de l'institutrice, elle s'apercevait que le gros linge de Mathurine avait laissé au meuble une âcreté de torchon lessivé.
Mlle Armande souriait, affalée dans l'unique fauteuil de la pièce.
--Arrangez tout comme vous l'entendrez, ma chérie...
Cependant, la fillette ne tarda pas à l'entraîner.
--Allons dîner.
Mlle Armande fit la grimace devant les pâtes trop cuites et visqueuses nageant dans du bouillon clair et refroidi.
--Voilà un potage qui rivalise avec ceux de l'Ecole!...
Et, s'asseyant sans enthousiasme, elle eut un regard désapprobateur aux appareils d'hygiène qui les entouraient.
--Ça me fait un drôle d'effet de manger ici... Vous ne prenez donc pas vos repas avec vos parents?
--Mais si, répondit l'enfant. Seulement, ils sortent beaucoup et reçoivent souvent. Je ne sais pas qui dîne à la maison, ce soir, je n'ai pas eu le temps de le demander à Maria.
Insidieusement, Armande glissa:
--A Maria... Pourquoi pas à votre mère?
--Maman? D'abord, je ne l'ai pas vue, aujourd'hui... et, du reste, je ne lui aurais pas parlé de cela.
--Vous n'êtes pas très libre vis-à-vis de votre mère?
--Mais si, affirma la fillette avec réserve.
L'institutrice hocha la tête, sa conviction était faite.
--Et votre père?
Cady eut un élan.
--Oh! papa, c'est un amour!... Malheureusement, il est si occupé!... Quelquefois, le dimanche, il m'emmène au théâtre ou au cirque. Oh! il ne faut pas le dire, maman ne le permettrait pas! Ou bien, nous nous promenons en voiture...
--Votre sœur vous accompagne?
--Baby? Oh bien, non!... Vous comprenez, ces jours-là, je suis la petite femme de papa, et alors, Baby serait comme notre enfant... et nous trouverions cela très ennuyeux... Vous ne voyez jamais un mari et une femme emmener leur petit enfant pour se promener avec eux, n'est-ce pas?...
Mlle Armande rit.
--En effet!... Dans le monde, du moins.
Cady s'impatienta soudain.
--Eh bien! quoi, on nous oublie!... Vont-ils nous donner à manger?...
Et, jetant sa serviette, elle courut à la porte. Mais elle ne demeura pas longtemps absente. Elle revint, les yeux brillants; et mystérieuse:
--Venez voir!... Vite!... Chut!
Multipliant les signes recommandant le silence et la prudence, elle attira Mlle Armande au bout du corridor.
Là, désignant du doigt la fente d'une draperie masquant la porte ouverte de la salle à manger:
--Regardez! souffla-t-elle imperceptiblement.
Mlle Armande retint une exclamation, à grand'peine.
A l'extrémité de la pièce faiblement éclairée par une seule lampe électrique, appuyé contre la longue table richement servie et décorée de fleurs, le valet de chambre tenait étroitement collée à lui la fleuriste qui venait de disposer le surtout.
C'était une fille au museau maigre et ardent. Ses lèvres attachées à celles du jeune homme, elle se pâmait, secouée de frissons.
Un éclat de rire aigu échappé des lèvres de Cady fit se séparer le couple en désordre.
--Sauvons-nous! jeta la fillette en entraînant sa compagne.
Elles galopèrent jusqu'à la salle de bains, où elles tombèrent en riant sur leurs chaises.
--Oh! ce Valentin, croyez-vous! s'exclama Cady, tout enfiévrée.
Subitement, l'institutrice se rappela ses devoirs; et, les lèvres pincées, étouffant son hilarité:
--Mademoiselle Cady!... Ce n'est pas convenable pour une jeune fille de s'occuper de choses pareilles...
La fillette ne l'écoutait pas.
--C'est Maria qui serait furieuse si elle savait cela!...
Puis, elle s'aperçut qu'en leur absence, on leur avait servi de la viande.
--Encore de la friture!... Oh! cette Clémence, elle ne nous fait manger que les restes!... Quelquefois, il y a du poisson et de la viande mêlés ensemble!...
Puis soudain consolée.
--Bah! ce soir, on servira des glaces!... et nous en aurons, car je vais dire à Valentin que s'il ne s'arrange pas pour nous en apporter un gros morceau, je le dénoncerai à Maria!...
La curiosité de Mlle Armande lui fit oublier les souvenances.
--Alors, Valentin et Maria?...
--Oh! ils sont dégoûtants, mademoiselle! Ils se tripotent et s'embrassent devant tout le monde à la cuisine!... Ils pourraient réserver cela pour le soir, quand ils se retrouvent au sixième!...
Armande l'observait avec un vif intérêt, se demandant ce que cette imagination d'enfant pouvait deviner des réalités triviales de cette liaison dont elle parlait si hardiment.
--Ah! vous croyez qu'ils se retrouvent? fit-elle avec une fausse candeur.
--Pardi! répliqua Cady. Leurs chambres se touchent!...
Précisément, le jeune valet de chambre entrait, portant une assiette de fruits.
--Voilà votre dessert, mesdemoiselles.
L'œil pétillant, Cady examinait les mandarines, le raisin, la belle poire.
--Où as-tu chipé cela, Valentin?... Ce n'était sûrement pas pour nous! s'écria-t-elle, oubliant sa récente résolution de se faire respecter et reprenant son habituel tutoiement.
Le valet, les paumes sur la table, cligna de l'œil aimablement.
--Bah! il y en aura toujours assez pour eux autres!...
Espiègle et hardie, Cady tendit la main vers l'entre-bâillure de la chemise du jeune homme, au plastron de laquelle il manquait un bouton.
--Tiens, on voit ton gilet de flanelle!
Valentin se redressa, orgueilleux.
--Par exemple!... Jamais je n'ai porté de flanelle!
Et, écartant la fine toile de sa chemise, il fit voir un élégant maillot de soie mauve.
Cady pouffa.
--Oh! là! là!... Ce sont tes conquêtes qui te payent de si belles choses?...
--Dame, ça se pourrait!
Mlle Armande protesta.
--En vérité, Cady, vous avez de ces conversations!...
Valentin haussa les épaules avec indulgence.
--C'est une enfant, faut bien qu'elle s'amuse...
La fillette le menaça du doigt.
--Vous, on voit bien que vous avez quelque chose sur la conscience!... Ça vous rend tout miel!...
Le jeune homme la regarda avec inquiétude.
--Ecoutez, Cady, si vous alliez cancaner aux oreilles de Maria, ce ne serait pas gentil!...
Le rire de la fillette fusa.
--Hein, mademoiselle, a-t-il peur, est-il lâche?...
L'institutrice affecta un air sévère.
--Ce n'est pas à vous de vous mêler de ce qui se passe entre M. Valentin et sa fiancée.
Cady jeta promptement:
--Maria n'est pas sa fiancée, c'est sa bonne amie!
Armande et le domestique ne purent garder leur sérieux.
--Elle est impayable! déclara Valentin.
Puis il eut un brusque rappel.
--Mais j'ai mon ouvrage, là-bas, qui ne se fera pas tout seul!
Cady s'élança derrière lui comme il filait.
--Je serai muette comme une carpe si tu nous apportes de la glace!... Un gros morceau du milieu!... pas du fondu, et pas du bas qui a goût de serviette!...
Dans leur chambre, où l'institutrice et son élève rentrèrent, un quart d'heure plus tard, un parfum écœurant de fins coulis et de truffes saturait l'air.
Cady bondit jusqu'à la croisée, qu'elle ouvrit d'une secousse.
--Bon Dieu! que ça pue, ici...
L'appartement était intelligemment distribué par un architecte initié aux mœurs mondaines. Les chambres exiguës de la nursery, donnant sur une étroite cour intérieure, formaient avec la cuisine et l'office un département distinct, totalement séparé des pièces spacieuses du devant occupées par M. et Mme Darquet.
Aucun bruit, aucune odeur désagréable ne s'échappaient du domaine commun où les enfants et la domesticité vivaient à part, pour ainsi dire étrangers à l'autre existence que menaient les époux.
Heureusement pour Cady que l'appartement se trouvant à l'avant-dernier étage, un peu de clarté et d'air respirable descendait jusqu'à sa fenêtre.
Ce soir d'hiver, la nuit était superbe, et la fillette, se penchant, aperçut dans le carré de ciel visible une étoile qui brillait:
--Voyez, mademoiselle, comme elle est belle! s'écria-telle en extase.
Mlle Armande, prise entre la chaleur suffocante venant de la cuisine et le courant d'air du dehors, frissonna.
--Fermez, Cady, vous allez vous rendre malade!
La fillette ne l'écoutait pas, cherchant d'autres étoiles, s'irritant de ne pouvoir découvrir qu'un si infime fragment de la voûte céleste.
--A la campagne, je m'échappais la nuit et j'allais sur la grande pelouse... Autour de moi, le ciel tombait, tout rond, et des milliers et des milliers de petites étoiles flambaient...
Armande se récria:
--Vous n'aviez pas peur dans l'obscurité?
--Non... On ne peut pas avoir peur sous un beau ciel plein d'étoiles.
--Vous vous plaisiez à la campagne?
Les aisselles appuyées à la barre du balcon, les bras allongés, Cady, suspendue ainsi qu'une poupée de guignol, appuyait sa joue sur son épaule, étudiant toujours les étoiles.
--Oui, murmura-t-elle rêveuse. J'y ai pleuré bien souvent... Mais, j'aime mieux pleurer là-bas que rire ici.
--Vous aimiez votre grand'mère?
La voix de Cady s'éleva, douce et nette.
--Non.
--En vérité!... Pourquoi?
La fillette resta assez longtemps silencieuse, remuant en son cerveau une masse confuse de pensées et d'images.
La silhouette maussade de l'aïeule bigote, ses sèches réprimandes, le frein rigide qu'elle opposait à la nature exubérante de Cady, sa froideur glaçant les élans de celle-ci, voilà ce que le nom de sa grand'mère évoquait en elle, avec mille petites blessures cruelles.
--Je ne sais pas, dit-elle enfin, renonçant à préciser les fantômes et les ressouvenirs se pressant en elle.
Mlle Armande bâilla.
--En somme, vous m'avez l'air de n'avoir guère de cœur, ma petite!...
Cady ne répondit point. Sa tête s'inclina davantage; elle demeura immobile, figée, comme morte.
Cependant Mlle Armande secoua son assoupissement.
--Ah! on gèle!... Rentrez vite que je ferme!
Et sa main effleurant les cheveux de la fillette, elle les trouva tout humides.
--Il ne pleut pas, pourtant!... Est-ce que vous avez pleuré?
Cady se sauva au fond de la chambre obscure.
--Non, non, mademoiselle!
Et brusquement, elle fit jaillir l'électricité.
Mlle Armande clignota, éblouie, tandis que le rire moqueur de Cady fusait.
--Oh! s'il est permis!... Je n'y vois plus! Quelle enfant insupportable!...
Mais, soudain, des cris déchirants s'élevèrent, suivis d'un tumulte de voix inquiètes ou maussades.
Cady courut à la porte.
--C'est Baby!... Que lui est-il encore arrivé?
III
Les hurlements de l'enfant guidèrent Cady et Mlle Armande jusqu'à la cuisine.
L'institutrice eut un cri d'effroi.
--Ah! mon Dieu!
Sous l'éclairage violent du gaz, dans la chaleur torride de la pièce peinte en rose-chair, au dallage en damier rouge et blanc, la cuisinière, assise à terre, tenait sur ses genoux le petit corps renversé, tordu de convulsions d'une blondine décolletée, vêtue de blanc. La femme bandait solidement avec un torchon, le bras de l'enfant d'où s'échappait du sang abondamment. De larges gouttes maculaient le carreau.
Tombée sur une chaise, Maria se lamentait, tandis que Valentin et les autres domestiques couraient fermer toutes les portes, afin que les cris stridents de Baby ne parvinssent pas jusqu'à la salle à manger.
La cuisinière hurla, menaçante.
--Allez-vous vous taire, petite bougresse!
L'enfant effrayée ne sonna plus mot. Ses yeux clairs errèrent égarés autour d'elle; des sanglots convulsifs secouaient sa petite poitrine.
La cuisinière se releva et l'assit rudement sur une chaise.
--On dirait qu'on a saigné un cochon dans ma cuisine! bougonna-t-elle.
Maria, qui avait repris ses sens, se rapprocha.
--La bigre de mâtine! s'écria-t-elle aigrement. Elle avait bien nécessité de nous donner ce tintouin, aujourd'hui!
--Comment cela lui est-il arrivé? demanda Mlle Armande toute bouleversée.
La femme de chambre expliqua.
--Elle était là à nous embarrasser... Elle jouait avec un couteau à défaire et elle est tombée dessus... C'est miracle qu'elle ne se soit pas embrochée!
Et comme l'enfant étourdie glissait de sa chaise, la bonne la bourra.
--Tenez-vous, petite sotte!...
Mlle Armande s'étonna:
--Où est donc la personne chargée de cette petite?
Valentin, qui débouchait du bourgogne dans l'office, ricana.
--L'Anglaise?... Elle a filé comme ça lui arrive souvent!... Elle rentrera saoule comme une bourrique!
--Couchez donc cette enfant, conseilla en passant le maître d'hôtel, un vieux efflanqué sous son habit trop large.
Maria répliqua impatiemment:
--On ne peut pas, sans quoi il y a longtemps qu'elle serait collée au pieu!... Madame a ordonné qu'on la tienne éveillée pour l'amener au salon quand ces dames seront seules!...
Mlle Armande se récria.
--Jamais vous ne pourrez la montrer!
Mais Maria hocha la tête avec décision.
--Si, si, elle ira! Dans cinq minutes le sang ne coulera plus, je mettrai du diachylum, puis je lui fourrerai des mitaines et on n'y verra rien.
--Elle n'aura pas la force...
La femme de chambre se pencha, menaçante, sur l'enfant hébétée, pâle comme une petite morte...
--Elle ira!... et elle ne se plaindra pas! Sans quoi, elle sait que je reprendrais le couteau et que je lui ouvrirais le ventre. Hein, tu entends, Baby?
Une lueur épouvantée passa dans les yeux de Jeanne. Elle balbutia des paroles inintelligibles. Valentin accourait:
--On sort de table et madame demande la gosse!...
Maria enleva brusquement l'enfant.
--Au trot! Venez m'aider, mademoiselle Armande!...
Dans la chambre de Baby, elle arracha le pansement sans précaution. La petite poussa un cri de douleur. Cady s'élança indignée, les griffes en avant.
--Brute! tu lui fais mal!
Maria la bouscula.
--Ouste!... Ote-toi, tu me gênes! Et quoi? ça ne saigne plus, vous voyez bien!
Le diachylum collé sur la blessure, elle enfila les menottes de la fillette défaillante dans de longues mitaines blanches.
Puis, elle fit bouffer les cheveux blonds laborieusement bouclés de Baby, renoua le ruban qui soulevait drôlement une mèche au-dessus de son front, défripa la robe en mousseline blanche merveilleusement brodée.
--En route!... Tâchez de vous réveiller et de ne pas chialer, hein?... Ou je vous étripe!
Dix minutes plus tard, elle revenait, portant l'enfant demi-évanouie.
--Ouf! ça s'est bien passé, mais quelle souleur!... J'en ai mouillé ma chemise!...
--On ne s'est aperçu de rien? demanda Mlle Armande.
--Non! Elles étaient bien trop occupées de sa robe pour regarder à sa peau!...
Au galop, elle déshabillait la petite et la fourrait au lit.
--Maintenant, dormez, et plus vite que ça!...
L'enfant s'agita avec angoisse.
--Pas tout seule, j'ai peur!
Maria gronda.
--Ah! J'ai le temps de rester ici, en vérité!...
Cady se pencha sur le petit lit où sa sœur sanglotait désespérément.
--Eh bien, fit-elle, importante, j'endormirai Baby, moi!...
De la porte, Maria jeta, ironique:
--Tiens, qu'est-ce qu'il vous prend?... D'ordinaire, vous êtes si jalouse d'elle?...
Restée seule avec la petite, Cady prit la menotte blessée et la posa doucement sur l'oreiller. Puis, courbée, sérieuse, pressant l'autre main fragile, elle contempla le visage convulsé et baigné de larmes de Jeanne, emplie d'amers ressouvenirs personnels.
--Baby... pauvre Baby, murmura-t-elle doucement.
Les yeux des deux enfants se rencontrèrent, se prirent longuement avec tristesse et timidité... Car, vivant si près l'une de l'autre, elles étaient néanmoins presque étrangères, séparées par leurs bonnes et la préférence de Mme Darquet pour la cadette.
Cependant, une expression de confiance et de soulagement montait dans les prunelles claires de la petite Jeanne, alors que les regards de Cady se chargeaient de pitié et de tendresse.
--Baby, pauvre Baby! répéta-t-elle, la voix basse, mouillée.
Ni l'une ni l'autre ne connaissaient les câlineries, les chansons, les doux baisers de la mère qui, le soir, endorment les tout petits, dans l'ombre tiède des rideaux tirés. Toutes deux avaient un embarras pour offrir ou réclamer des caresses.
Néanmoins, leurs regards s'embrassaient et la voix attendrie de Cady était une musique inestimable pour la petite abandonnée.
Les minutes se passaient; les paupières frissonnantes de Baby s'étaient closes. La petite bouche entr'ouverte laissait passer un léger souffle, où sifflait parfois un rappel de sanglots. Deux taches roses piquaient les joues pâles. Baby dormait.
Cady détacha les petits doigts crispés aux siens et se leva, tout à coup oppressée, saisie d'un inexplicable effroi dans le silence de la pièce faiblement éclairée et devant le mystère du sommeil accablé de Baby.
Elle recula lentement; puis, subitement, prit la fuite.
IV
Comme Cady passait rapidement, le cœur soulevé, devant la cuisine, d'où soufflait une haleine nauséabonde de vaisselle grasse échaudée, de sueur humaine et de rinçures de vin, la cuisinière Clémence l'interpella:
--Dort-elle, la môme?
--Oui, répondit Cady, laconiquement.
--Le sang ne pisse plus?
--Non.
--Vous pourriez parler plus poliment!
La fillette passa sans daigner répondre.
Dans le couloir, Valentin lui barra le passage.
--Ecoutez, princesse, si ça vous dit, ce soir, d'aller au fumoir, les mâles y sont, à pomper de la liqueur, pendant que les femelles jaspinent au petit salon.
Les sourcils froncés, Cady secoua la tête.
--Je n'irai pas aujourd'hui.
Le valet de chambre rit, la serrant par le bras...
--Tiens! qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas?
--Rien.
--Alors, tu vas venir avec moi à l'office?... Je t'ai gardé du champagne.
Elle secouait son étreinte, impatiemment.
--Tu m'embêtes!
--Ecoutez donc!... Vous n'avez pas causé à Maria, toujours?
Elle répondit avec colère:
--Je me fiche bien de Maria et de vous, sale larbin!...
Il la laissa, piqué.
--Allez donc, boule de crin!
Et sifflotant, il regagna l'office, où il avait à expédier le nettoyage des couteaux d'argent.
Du reste, cet incident avait modifié les dispositions de Cady. Lorsqu'elle pénétra dans sa chambre, elle constata avec plaisir que l'institutrice était déjà couchée et à moitié endormie.
--Vous vous mettez au lit, Cady? balbutia Mlle Armande.
--Oui, mademoiselle, répondit la fillette avec calme.
Pourtant, sa robe jetée à travers la chambre, elle enfla prestement un fourreau de mousseline de soie gris pâle, qui seyait particulièrement à sa longue taille souple, et peigna ses cheveux avec soin.
Ensuite, elle tira du fond d'une cachette une boîte de poudre de riz et un bâton de noir. Et, devant la glace de son cabinet de toilette, elle fit son visage, déjà fort experte.
Reculant alors, elle se contempla, ravie; étrange et séduisante miniature de femme, à l'inquiétante flamme du regard à la fois innocent et averti; curieuse fleur précoce de civilisation, adorable et troublant petit monstre.
Elle glissa comme une ombre dans le corridor, gagnant les appartements de réception, le cœur battant de la crainte de rencontrer sa mère.
Elle souleva doucement la portière du fumoir et étudia la pièce avec une méfiance prudente avant de s'y hasarder.
Sept ou huit hommes qu'elle connaissait presque tous y étaient réunis, assis ou debout, par groupes sympathiques, leur tête émergeant vaguement de l'épais brouillard de fumée bleuâtre.
Cady respira avec délices cette atmosphère surchargée de tabacs divers et de liqueurs multiples qui l'enivrait tout de suite: complément nécessaire des jouissances obscures et aiguës qu'elle goûtait dans la compagnie d'hommes qui l'adoraient et la traitaient ainsi qu'un jouet vivant. Une tacite discrétion assurait l'impunité à la fillette pour ces visites ignorées de Mme Darquet.
Elle allait s'élancer vers son père, lorsqu'une main l'arrêta au passage, tandis qu'une grosse voix s'écriait gaiement:
--Voilà enfin notre petit démon! Tu as bien tardé, ce soir, Cady!... Que faisais-tu? Tu endormais ta poupée?
Coquette et souple, Cady se laissa asseoir sur les genoux du vieillard qui lui parlait et qui n'était autre que le sénateur Le Moël, dont les on-dit faisaient son grand-père.
Il portait gaillardement ses soixante-douze ans. Admirablement charpenté, avec un tempérament de bronze, il résistait depuis plus d'un demi-siècle à une noce et un labeur réunis qui eussent écrasé tout autre.
--Je ne joue pas à la poupée! déclara la fillette avec dédain.
--Alors, tu flirtes? railla Le Moël, la couvrant d'yeux attendris et égrillards.
Elle ne répondit que par le roucoulement d'un long rire; et, fuyant d'un geste rapide, elle vint s'abattre aux côtés de son père, qui causait avec Alexis Lénine, le colossal diplomate russe, tous deux demi-couchés sur un divan et soufflant d'énormes bouffées blanches.
--Papa, mon cher papa! murmura-t-elle caressante, s'allongeant près de M. Darquet, enlaçant son cou et y nichant des baisers passionnés.
Dans sa démonstration tendre, il y avait une part de sincérité indéniable; mais, aussi, la conscience nette, orgueilleuse du joli tableau qu'offrait aux regards des spectateurs son corps mince étendu, l'étoffe légère de sa robe collant à ses formes gracieuses, ses jambes nerveuses et fines découvertes en leur gaine transparente de soie noire.
Des exclamations admiratives vinrent immédiatement la chatouiller. Elle savourait, enfiévrée, les éloges presque brutaux de ces hommes aux instincts raffinés qu'émouvait en secret ce fruit vert et qui affectaient par convenance de la traiter ainsi qu'un simple animal gracieux.
Du reste, elle ne s'attarda pas en sa pose et se redressa, les mains dans celles de son père.
--Donne-moi une cigarette? supplia-t-elle.