Part 15
--Ici, naturellement. Ah! il faut que je vous aime bien, Cady!... Car, je déteste la musique, et vous allez me donner d'affreuses migraines!...
Cady se balançait dans son lit comme un jeune ours.
--Un piano ici, pour moi? répéta-t-elle incrédule. Et je pourrai étudier quand je voudrai?... C'est papa qui vous a dit cela?
L'institutrice hocha la tête triomphalement, tâtant, pour la dixième fois depuis cinq minutes, au fond de sa poche, le petit carnet de cuir fauve qui contenait le billet de cinq cents francs que le député lui avait remis la nuit précédente.
--Oui, votre père lui même... Ah! il est généreux quand il s'y met!...
Elle délirait, entrevoyant un avenir doré, échafaudant des projets, des rêves sans nombre.
Gagnée à présent d'une fébrilité, Cady s'habilla rapidement.
--Et où est-il le piano?
Mlle Armande éclata de rire.
--Chez le marchand, pardi!...
--Et quand l'aurai-je?
--Ah! je ne sais pas!... Bientôt.
Et, elle reprit vivement:
--N'allez pas en parler à votre père. Je ne suis pas censée le savoir.
Cady fronça les sourcils, froissée à vif par un enchaînement de pensées. D'ailleurs, ce malaise s'effaça vite. Elle questionna:
--C'est vous qui lui avez demandé ce piano pour moi?
--C'est-à-dire que, je ne sais à propos de quoi, j'ai dit à votre père combien vous aviez du talent pour votre âge, et quel chagrin c'était pour vous de ne pouvoir travailler que chez votre professeur, puisque votre maman ne vous permet pas de jouer sur le piano du salon. Alors, comme probablement il était très content à ce moment-là, il s'est écrié: «Eh bien! je vais lui en payer un, à ma petite fille, elle l'aura chez elle, et tapera dessus à sa fantaisie!»
Jetant alors les yeux sur la physionomie ambiguë de Cady, l'institutrice ajouta, d'un accent dépité:
--Vous pourriez me dire merci!
La fillette tressaillit et prononça du bout des lèvres!
--Je vous remercie.
--Quel ton!... Quelle enfant désagréable vous faites!... Si j'avais su, je vous réponds que je n'aurais pas pris cette peine!
Un éclair de colère étincela dans le regard de Cady. Elle fit un grand geste et cria d'une voix stridente:
--Faut-il aussi que je vous remercie parce que vous couchez avec papa?
Mlle Armande, cramoisie, furibonde, s'élança vers elle, menaçante.
--Petit monstre!... Petite grossière!... Petite menteuse!...
La porte du cabinet de toilette se ferma à un doigt de son nez et l'on entendit Cady se verrouiller sauvagement à l'intérieur.
Mlle Armande revint se jeter dans le fauteuil, toute haletante.
--Ah Dieu! faut-il en supporter! gémit-elle, en frappant furieusement ses talons sur le sol.
Après le dîner tout intime, où assistaient seulement Listonnet et Malifer, les deux secrétaires politiques du député, le peintre Jacques Laumière, et Maurice Deber, le fonctionnaire colonial à la veille de son départ pour l'Indo-Chine, Cyprien Darquet arrêta sa fille au moment où elle disparaissait discrètement, accompagnée de son institutrice.
--Reste, Cady.
Le cœur tressautant, car elle devinait qu'il serait question du piano, la fillette s'immobilisa. Mlle Armande hésita sur le seuil; puis, comme aucune invitation pour elle ne suivait, elle acheva de sortir, rouge et vexée.
Le député attira sa fille qui approchait à petits pas, les yeux brillants et interrogateurs.
--Dis-moi, tu étudies toujours le piano?
--Oui, papa.
--Cela t'amuse?
--Oh! oui, s'écria l'enfant ardemment.
--Cela te ferait plaisir d'avoir un instrument chez toi?
La réalisation de son rêve, de l'espoir qui l'avait bouleversée pendant toute la journée suffoqua la fillette, qui ne répondit que par un balbutiement inintelligible.
Mme Darquet abandonna sa conversation avec Laumière pour jeter d'un air alarmé:
--Vous êtes fou, Cyprien?... Vous savez bien que je ne puis supporter les études de piano!
--Aussi, répliqua M. Darquet, s'agit-il de placer un piano chez Cady. Son appartement est suffisamment séparé des nôtres pour que le bruit ne vous gêne pas.
Mme Darquet insista, contrariée.
--Cela n'est pas sûr!... Les domestiques sont si négligents... Les portes de communication ne sont que trop souvent ouvertes. D'ailleurs, Cady est une élève déplorable et des leçons au dehors, constamment surveillées, lui sont infiniment plus profitables.
Malgré l'indignation, la révolte et la douleur bouillonnant en elle, Cady se taisait, sans une objection. Mais son regard ému et suppliant s'attachait avec une telle éloquence sur son père que celui-ci sourit, caressant la fillette de sa grosse main lourde qui faisait plier le corps frêle sous son poids amical.
--Rassure-toi, Cady, tu l'auras, ton instrument... Ah! si, toutefois, tu peux me jouer quelque chose de passable... Allons! mets-toi au piano et barbotte...
Cady se sentit défaillir. Une sueur froide humectait ses tempes et ses paumes.
Jouer!... Jouer devant «du monde»!... Jouer pour cet auditoire froid, indifférent, incompréhensif!...
--Jouer quoi?... balbutia-t-elle, éperdue.
--N'importe!... une bêtise quelconque. Tu sais bien quelque chose par cœur?
--Non, non! rien par cœur, je joue toujours avec la musique! dit Cady précipitamment.
Mme Darquet intervint encore, avec mécontentement:
--Voilà qui est absurde!... Je dirai à Mlle Lavernière qu'elle veille à ce que tu exécutes tous tes morceaux de mémoire... C'est indispensable. Te vois-tu, plus tard, dans le monde, apportant ta musique, comme une artiste, ou alors incapable de jouer!... A quoi bon travailler, si l'on ne peut pas se produire?...
La tête basse, Cady retenait les paroles passionnées qui faisaient frémir ses lèvres.
Jouer, mon Dieu?... Mais l'on jouait d'abord et surtout pour soi!...
Cependant, comme M. Darquet faisait mine de se fâcher, elle rassembla tout son courage et courut au casier de musique, avec le rappel de certain cahier...
Elle annonça, un peu rassérénée, plaçant le volume sur le pupitre:
--Papa, si tu veux, je te jouerai une _Romance sans paroles_, de Mendelssohn?
Maurice Deber, qui écoutait en buvant son café, sourit:
--Rien que cela, miss Cady!... Vous avez de l'ambition!...
Mme Darquet se leva avec ennui.
--Si nous faisions un bridge dans votre cabinet, mon ami?
Cyprien acquiesça avec empressement.
--Excellente idée!... Venez-vous, Deber?
Le jeune homme se récusa:
--Je vous avoue que je n'y entends rien... Et, si vous le permettez, je resterai à écouter Mlle Cady.
Quant à Laumière, il eut un geste d'effroi simulé:
--Un bridge!... Le cauchemar des salons!... Vous ne voulez pas ma mort, chère madame?... D'ailleurs, vous voyez comme je suis agréablement occupé.
Dînant chaque quinzaine chez les Darquet, le jeune peintre, très curieux de littérature et de publications nouvelles, fouillait en toute liberté dans le tas de volumes, de revues, de brochures que le député recevait, sans jamais y jeter un coup d'œil. Laumière passait sa soirée à parcourir ce butin et faisait son choix, qu'il emportait ensuite.
C'était chose convenue; aussi n'insista-t-on point pour le distraire; et la partie s'organisa entre les maîtres de la maison et les deux secrétaires.
Soulagée par la fuite de son auditoire, Cady ouvrit le piano et l'essaya en sourdine.
--Quel sabot, fit-elle avec une grimace.
Deber s'était installé près d'elle, dans un fauteuil.
--Allons, miss Cady, décidez-vous, fit-il en souriant avec indulgence. Je suppose que je ne vous intimide pas?
--Oh! mon Dieu, non! répondit-elle en riant.
Et elle attaqua très doucement le morceau choisi.
C'était une pièce d'une sentimentalité passablement vulgaire, mais Cady la jouait avec une simplicité, une discrétion, qui en faisaient une chose vraiment charmante.
Deber écoutait, surpris et séduit, les yeux attachés sur le visage de la pianiste qui, dans l'immobilité et l'application, reprenait toute la juvénilité fuyant parfois cette physionomie de petite Parisienne précoce.
Quand elle s'arrêta et se détourna lentement, il dit malgré lui:
--Qui vous a appris à jouer ce morceau de cette façon?
Elle secoua la tête.
--Personne.
Il l'examinait curieusement.
--Comment, à votre âge, savez-vous lui donner cette expression?
Le rire de Cady fusa.
--Oh! ça, je ne sais pas!... Je fais les notes, voilà tout!...
Il l'étudiait intensément, de plus en plus intéressé.
--Non, non, murmura-t-il. La musique ce n'est pas simplement «faire les notes».
Et, presque durement:
--A quoi songez-vous quand vous jouez?
La fillette lui lança un regard énigmatique.
--Moi?... A rien... Je vis dans la musique, c'est bien assez.
Il répéta, frappé:
--«Je vis dans la musique.» Savez-vous que c'est très profond ce que vous venez de dire là, petite fille!...
Mais Cady, préoccupée, ne l'écoutait plus.
--Papa, est-ce bien?
La voix indifférente de Cyprien traversa le salon.
--Très bien, mignonne... Tu auras ton joujou. Dès demain, tu viendras le choisir avec moi.
A ces mots consacrant définitivement une joie dont elle avait toujours douté, Cady fauchée par l'émotion s'abattit sur le clavier, la figure cachée dans ses mains, en poussant une série de petits cris inarticulés.
--Vous êtes contente? demanda Deber.
Elle releva un visage radieux.
--Vous voyez bien!... Quand je fais le petit cochon joyeux, c'est que je ne sais plus exprimer combien je suis heureuse.
Les yeux du jeune homme ne la quittaient pas.
--Quelle nature curieuse et attachante! laissa-t-il tomber involontairement.
Elle lui jeta un regard vif.
--Je croyais que vous me trouviez insupportable? Vous m'avez appelée «jeune monstre sans aucun intérêt».
Il rit.
--Vous vous souvenez de cela?
--On se souvient toujours des choses désagréables.
Il fit un geste.
--Bah! que vous importe le jugement d'un individu qui part dans trois jours pour six ans! Quand je reviendrai, je serai pour de bon un «vieux monsieur grognon», ajouta-t-il en citant les paroles que Cady avait eues pour lui naguère.
Elle l'examinait avec attention.
--Non, vous n'avez pas l'air vieux... Et, ce soir, vous n'êtes point grognon.
Il salua.
--Enchanté de votre nouvelle appréciation! Alors, nous nous séparerons avec, mutuellement, une meilleure impression que lors de notre première entrevue?
Elle demanda, coquettement:
--Vous penserez à moi, là-bas?
Son ton déplut au jeune homme, qui fronça les sourcils et répondit sèchement:
--Ma foi, il est probable que j'aurai d'autres occupations!...
Puis, il se radoucit et prit la main de la fillette amicalement.
--Savez-vous ce que je vous souhaite pendant ces six ans?
--Non.
--Eh bien, de rajeunir... Afin que je retrouve non pas une petite poupée truquée comme à présent, mais une vraie jeune fille.
Elle questionna, avec un rappel soudain.
--Quand vous reviendrez, voudrez-vous m'apporter un diamant dans sa gangue comme celui de papa?
Il la regarda fixement et dit avec lenteur:
--Oui... Je vous apporterai un diamant... Mais un diamant débarrassé de sa vilaine enveloppe... Et je vous promets qu'il sera à vous... si, vous aussi, vous avez rejeté votre gangue.
Elle fit un geste d'impatience.
--Vous parlez déjà chinois, monsieur Deber.
Il sourit.
--Tant mieux si vous ne me comprenez pas... C'est signe que vous êtes heureusement plus enfant que vous n'en avez l'air.
Jacques Laumière, ayant achevé son choix de livres, approcha.
--Que jabotez-vous tous deux? Vous êtes donc réconciliés?
--Oui, répondit Maurice.
Cady fit la moue.
--On verra cela dans six ans.
--Diable! pourquoi ce long terme?
--Lorsqu'il reviendra d'Indo-Chine.
Laumière fit un grand geste.
--Six ans! Que serons-nous devenus, grand Dieu, dans six ans! Toi, Cady, tu seras mariée.
La fillette se rebiffa.
--Jamais de la vie, par exemple!
Deber déclara légèrement:
--Du tout, elle m'attendra. Si elle est devenue un ange, je l'épouserai.
Laumière rit.
--Je ne vois pas Cady en femme mariée! D'ailleurs, j'ai un droit de priorité que je réclame.
Cady lança impétueusement:
--Oh! c'est toi, Jacques, que je ne vois pas marié, et surtout avec moi! Tu seras mon amant, si tu veux, mais pas mon mari, je t'en réponds!
--Patatras! s'écria Laumière. Il y avait trop longtemps que Cady était sage! Il lui fallait bien commettre une incongruité!
Deber haussa les épaules et se leva, visiblement contrarié.
--C'est une pauvre enfant déplorablement élevée! dit-il en s'éloignant.
Cady salua son dos avec une révérence comique.
--Va donc! vieux barbant!
Et, revenant à Jacques, elle entrelaça ses doigts à ceux du peintre, le regardant dans les yeux.
--Tu veux de moi, demain, pour poser? dit-elle bas, ardemment.
Il l'étudia, un rien troublé, comprenant qu'elle ne parlait point du portrait officiel presque terminé et dont le peintre faisait traîner volontairement les dernières séances; mais bien du tableau pour lequel, une seule fois, elle avait livré son corps nu, audacieusement.
--Oui, je veux de toi, répondit-il bas aussi, les yeux attachés sur la grâce de cette fillette, dont il se rappelait la beauté avec un mystérieux frisson intime.
XXII
--Vous vous couchez, Cady? demanda Mlle Armande avec un bâillement, en se retournant dans son lit.
--Oui, mademoiselle, tout de suite, répondit la fillette avec une exemplaire docilité.
Pourtant, malgré cette promesse, elle se garda de quitter sa lecture et demeura immobile, patiemment, guettant le prompt sommeil qui vint tomber sur son institutrice.
Quand la respiration régulière et un peu sifflante de celle-ci lui apprit que Mlle Armande était profondément assoupie, elle se leva et sortit doucement de la chambre.
Les domestiques étaient partis de bonne heure, les patrons dînant en ville. Cady s'assura que Baby et sa gouvernante dormaient dans leur appartement, et elle se dirigea vers la porte de service, qu'elle ouvrit avec le passe-partout qui demeurait pendu dans l'office.
Elle traversa le palier et vint gratter à la porte en face avec précaution.
Au second signal, le battant s'ouvrit sans bruit, et le petit Georges parut, tirant la porte derrière lui.
--Tu es seule? demanda-t-il d'une voix mesurée.
--Oui, viens!
Les deux enfants rentrèrent dans l'appartement à pas de loup, retenant leur souffle, un peu émus par le mystère de l'obscurité et du silence.
--Veux-tu que j'allume l'électricité? proposa Cady.
Georges se récria.
--Tu es pas maboul?... Pour faire venir du monde!
--On va se cogner, objecta la fillette qui se sentait mal à l'aise dans ces ténèbres.
--Pas de danger!... Et puis, on peut tout de même un peu éclairer... Tiens, regarde...
Le garçonnet tira de sa poche une minuscule lampe électrique, dont la lueur dissipa faiblement la nuit qui les enveloppait.
--On se dirait dans du brouillard! admira Cady.
--Où sommes-nous?
--Dans la salle à manger.
Il questionna avec vivacité.
--Il reste du dessert?
--Je pense... Il y avait des gens à déjeuner; alors c'était chic.
--Où le met-on?
--Ici, dans le meuble d'encoignure.
Le petit garçon découvrit avec une vive satisfaction des amandes fraîches, des cerises déguisées, des biscuits.
--Donne ta robe... On va emporter une provision et nous la mangerons à notre aise. Où sera-t-on bien?
Cady réfléchit.
--Dans le cabinet de papa... Passe par là, moi je vais à l'office voir s'il reste du champagne.
Lorsque Cady revint, Georges était blotti parmi les coussins du divan; et, son délicieux visage blanc et blond penché sous la petite lueur électrique, il s'occupait de grouper coquettement les friandises grappillées.
--Tu as du champagne?
--Une bouteille entière. Tu sauras la déboucher?
--Tu parles! C'est Paul qui m'a montré.
--Qu'est-ce qu'il devient, Paul?
Le garçonnet hocha la tête.
--Il fout des coups à maman.
--Vraiment? s'écria Cady intéressée. Et pourquoi cela?
Georges fit un geste soucieux.
--A cause du pognon.
--Quel pognon?
--Ben, celui de maman... ça ne va pas fort de ce moment, on est dans la purée, et alors, tu comprends, ça embête Paul.
Accroupie à la turque sur le divan, Cady croqua l'amande épluchée que Georges lui mettait dans la bouche.
--En somme, remarqua-t-elle posément, Paul, c'est son souteneur, à ta mère?
--Mais non, voyons, tu ne sais pas comment tu parles! Les souteneurs, c'est ceux des pierreuses... Maman est une femme comme il faut... Paul, c'est son ami.
--Tout de même, elle lui donne de l'argent.
--Bien sûr, mais c'est parce qu'elle l'aime et qu'il est bien gentil pour elle... et, des fois, si rigolo!...
Cady balança la tête.
--Il l'aime, et il la cogne!
--Ça n'empêche pas!... Et puis, tu sais bien, il est très endurant, et ce n'est que quand elle fait trop la vache qu'elle prend quelque chose.
Se rapprochant de Georges dont elle caressait doucement les boucles soyeuses, Cady demanda, pensive:
--Qu'est-ce que tu appelles faire la vache?
--Eh bien, elle dit qu'elle est fatiguée, que ça la barbe, et elle refuse carrément les occasions.
--Quelles occasions?
Georges s'impatienta.
--Ah! tu es trop gourde, on ne peut pas causer avec toi!... Tu ne comprends rien!... Alors, qu'est-ce qu'on t'apprend?
Cady se rebiffa, piquée.
--Tiens, je peux bien te demander, peut-être!... Ma mère à moi n'est pas une cocotte!...
Il riposta promptement:
--Ça ne l'empêche pas d'être une...!
Cady ne broncha pas devant le mot grossier qui lui était connu, faisant partie du vocabulaire usuel de l'office.
--Et puis après? dit-elle tranquillement. Ce n'est tout de même pas la même chose que ta mère. Elle a un mari, et elle ne demande pas d'argent aux hommes, ni elle n'en donne non plus.
Georges cracha trois noyaux de cerises et déclara avec conviction:
--Alors, c'est qu'elle est une sale bête sans cœur, et qu'elle est trop vieille ou trop moche pour savoir travailler... sans quoi, elle ferait comme les autres femmes.
Cady se scandalisa.
--Georges! petit sale!... ne crache pas tes noyaux sur le tapis... Demain, on les verra, et c'est moi qui écoperai!...
--Où faut-il les envoyer?
--Dans le fond du divan... Y a pas de danger que Valentin les découvre, il ne brosse jamais les meubles... Donne, je sais comment fourrer la main.
Georges lui passa des débris divers: coques d'amandes, papier plissé, noyaux, miettes.
--Tiens!...
Quand la fillette se redressa, il l'enlaça tendrement et l'embrassa longuement dans le cou.
--Si tu veux, quand nous serons grands, je serai ton Paul... Tu voudras? dis... Mais, dis donc!...
Cady rit, caressant de ses lèvres le visage du petit garçon...
--Merci!... je ne donnerai pas d'argent aux hommes, moi, je t'en réponds, c'est trop bête!
Il répondit naïvement:
--Tu n'en donneras pas aux autres, bien sûr... Mais à moi, si tu m'aimes beaucoup, ça te fera plaisir. Du reste, tu sais, j'en aurai de l'argent à moi.
--Comment cela?
--J'en gagnerai comme Paul.
--Il gagne de l'argent, Paul?
--Certainement.
--En faisant quoi?
--D'abord, il joue aux courses.
Cady haussa les épaules et prononça d'un air entendu:
--Les courses!... On s'y fait enfiler plus souvent qu'on n'y rafle du pognon...
--Des fois, on a la veine. Et puis, Paul joue aussi dans les cercles... Et là, il gagne toujours.
--Il triche, alors?
--Pour sûr!... Tu ne voudrais pas qu'il soit assez poire pour laisser faire le coup aux autres!...
--Comment est-ce qu'il triche?
--Oh! il y a bien des façons. Ça dépend du jeu, et puis des pontes, et puis de l'endroit... Des fois, il triche à la mise, ou à la retourne, ou c'est la carte filée, ou bien il fait la séquence, mais, pour cela, il faut des copains, et puis surtout une boîte où on ne soit pas sur l'œil.
Cady hocha la tête en riant.
--Tu as l'air bien calé, toi!... Il te montre les coups?
--Oh! je suis déjà adroit! Tu n'as pas de cartons?
--Si, dans la table de bridge.
Le garçonnet sauta sur ses pieds, s'empara d'un jeu de cartes, le battit, l'étala et expliqua:
--Je suppose que nous jouons à l'écarté. C'est l'autre qui fait... Tu laisses courir la chance, si elle est pour toi, tant mieux; si elle est contre toi, tant pis, c'est pas mortel... La main te vient ensuite, et tu es sûr de te remonter... Quand tu ramasses les cartes, une supposition que tu voies un roi... Tu le saques et puis, tu fais courir derrière toute sa couleur... Au moment où tu présentes à la coupe, c'est ton affaire que ton tas y se trouve dessus... En relevant, tu détruis comme de juste la coupe, à l'invisible; mais, comme il ne faudrait pas que tu n'aies que de l'atout et que tu ne dois pas non plus en envoyer à ton adversaire, tu distribues en faisant glisser le dessous pour le ponte et le dessus pour toi, à l'excepte d'une ou deux cartes que tu t'envoies au hasard.
Cady opina, admirative:
--Ça doit être joliment difficile!
--Ah! il ne faut pas avoir les doigts nickelés!... Tiens, je vais te montrer la conduite.
Et le petit garçon battit, tripota les cartes, fit couper, distribua et étala les deux mains retournées sur le tapis, faisant remarquer, triomphant:
--Tu vois... J'ai le roi d'atout, la dame, le dix et un sept... Toi, tu n'as que l'as seulement et des bûches. Tu n'as pas vu comment je faisais, hein? C'est richement exécuté, pas?
Cady sourit dédaigneusement.
--Pardi, il fait presque noir!...
Georges piqué, courut à l'électricité qu'il fit jaillir.
--Eh bien, recommençons!...
Cette fois, penchée et attentive, Cady l'arrêta avec un cri.
--Là, entre tes doigts!... J'ai vu que tu retenais une carte!...
--Tu as vu?
--Oui, j'ai vu.
--C'est pas vrai!
--Si, c'est vrai! C'était une dame de pique.
Dépité, le garçonnet jeta le paquet de cartes sur la table, grimaça piteusement et se mit à sangloter.
--C'est parce que j'ai la main trop petite! balbutia-t-il avec désolation. Mais Paul a dit que, plus tard, je serai encore plus adroit que lui!...
Cady l'attira sur sa poitrine.
--Petit idiot, fit-elle tendrement, ne pleure pas.
Et comme les larmes ne tarissaient pas dans les grands yeux bleus éplorés de l'enfant, pour le distraire, elle le mena devant le bureau, frappant du doigt sur un tiroir.
--Regarde, c'est là-dedans que se trouve le diamant dans sa gangue dont je t'ai parlé.
Les yeux de Georges flambèrent soudain séchés.
--Oh! le diamant? s'écria-t-il avec avidité. Fais voir!
Cady rit.
--Mais, je n'ai pas la clef du meuble, tu penses!
Georges se pencha pour étudier la serrure.
--Tu es bien sûre que c'est là?
--Très sûre.
Le petit garçon se redressa, avec un rire sournois.
--Toi aussi, Cady, tu voudrais le voir le diamant?
--Evidemment.
Georges fouilla dans sa poche, et en tira un petit outil de fer qu'il engagea dans la serrure, d'un geste prompt, avec un coup d'œil méfiant autour de lui.
--Que fais-tu? s'écria Cady, interloquée.
L'autre ne répondit pas, tournant, poussant son crochet; une ride profonde se creusait dans son front délicat, tandis que ses petites mains se crispaient sur l'instrument, pesant dessus de toutes leurs forces.
Enfin, il poussa un soupir de satisfaction, et ramena le tiroir ouvert.
--Ça y est, sans douleur! s'écria-t-il d'une voix à la fois enfantine et canaille, en brandissant son crochet avec triomphe.
Cady le considérait avec un mélange de stupeur, d'effroi et d'admiration.
Il ne s'occupait guère des impressions de son amie et la questionnait âprement:
--Où est-il, le diamant? Cherche, toi... Moi, je ne veux rien bousculer, ça se verrait.
A l'idée de toucher de nouveau la précieuse pierre, pour laquelle elle ressentait une si grande curiosité, toute circonspection, toute réflexion s'enfuit du cerveau de Cady. Elle se précipita, fébrile, les mains tremblantes, et se saisit de la pierre grisâtre.
--C'est seulement ça? s'écria le garçonnet déçu.
Cady expliqua:
--Tu vois bien que ce qui est laid, c'est une enveloppe... Le diamant est à l'intérieur... Il est très beau... Papa a dit à Maurice Deber que c'était un magnifique cadeau. Et, tu sais, papa y ne se frappe pas pour rien.
Georges reprenait de l'intérêt pour l'objet.
--Donne, fit-il.
Et il le tourna, le palpa, le gratta longuement.
--Tu vas l'user! plaisanta Cady.
Il fit le geste de le glisser dans sa poche. Et, penchant la tête coquettement, il demanda avec une supplication câline:
--Cady, donne-le-moi?