La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 9
Une courte jaquette gros bleu, un étroit pantalon de même couleur, orné d'une bande écarlate, ont fait donner à cette collection de héros, d'ailleurs très fière de ce titre, le nom d'armée _farangui_ (européenne). La coiffure est toute persane: c'est le kolah d'astrakan. Un pompon et une plaque de cuivre ornée du lion et du soleil maintiennent une petite queue de crins rouges qui vient passer derrière l'oreille du soldat et se mêler avec les trois ou quatre mèches de cheveux réservées de chaque côté du crâne. En dehors des exercices, la mauvaise tenue des troupes d'élite dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Les officiers indigènes ne portent pas même de chaussettes, et leur uniforme est d'un débraillé et d'une saleté à défier toute comparaison.
Le système de ravitaillement est un grand élément de désordre dans l'armée persane; le service de l'intendance étant inconnu, la solde, très minime, est payée de la manière la plus irrégulière, bien que les fonds sortent exactement de la caisse royale. Le militaire, habitué à vivre sans argent, ne s'en rapporte qu'à lui-même du soin de son entretien et se nourrit à son gré aux dépens du pays où il passe. La charge d'approvisionner les troupes, mal répartie sur les provinces, devient ainsi très onéreuse et fait considérer comme un malheur public le passage d'un corps d'armée. Réglée avec aussi peu de justice que le service des subsistances, la conscription pèse sur les paysans, à l'exception des citadins, exemptés de plein droit. Cet immense avantage fait aux grandes cités contribue au dépeuplement des campagnes, les prive de l'élément le plus vivant de la nation, et amène dans les villes des gens sans état, sans moyen régulier d'existence, qui végètent misérablement jusqu'au jour où leur âge les met à l'abri d'un appel sous les drapeaux.
Chaque village doit fournir un contingent proportionnel à sa population, mais le ketkhoda chargé du recrutement exempte du service tout paysan assez riche pour lui faire un beau présent.
Les hommes sont placés sous les ordres d'un _sultan_ (capitaine), chef de la compagnie et de l'unité militaire persane. Tous les ordres sont donnés à ce dernier, exclusivement responsable de sa troupe; il la dirige comme bon lui semble, sans qu'on puisse, à moins de motifs très graves, le changer ou le renvoyer. Entre le capitaine et le général il y a bien les commandants, les lieutenants-colonels et les colonels, mais leur autorité est nominale.
Les punitions infligées au soldat ne s'appliquent pas à sa personne seule; en cas de désertion, par exemple, elles atteignent ses parents eux-mêmes. Sur des ordres envoyés au ketkhoda, le magistrat municipal fait mettre en prison, après un délai fixé, la femme et les enfants du fugitif, vendre son bétail, incendier sa maison. Il est bien rare que le coupable, instruit de la situation faite à sa famille, ne rentre pas au plus vite au régiment, où, en fait de punition, on lui administre la bastonnade.
Les troupes campées à Zendjan sont dirigées sur les frontières du Kurdistan, où se prépare, à l'instigation des Turcs, le soulèvement de plusieurs tribus.
C'est au moins le but avoué de l'expédition; mais, comme le sultan envoie à son bon frère de Perse un ambassadeur extraordinaire porteur de ses sentiments affectueux, le chah, j'imagine, a donné l'ordre de masser l'armée sur la route du pacha afin de l'intimider par ce déploiement de forces. En fait de diplomatie il est malaisé de savoir à qui l'on doit, des Arméniens, des Turcs et des Persans, décerner la palme de l'habileté, bien que ces derniers proclament leur supériorité avec un orgueil et une naïveté dépourvus d'artifice. Dans tous les cas, les communications entre les chancelleries de Téhéran et de Stamboul doivent être de curieux modèles de duplicité. Mais, j'y pense, diplomatie et duplicité ne sont-ils pas des variations linguistiques exécutées sur le mot: «double»?
Je suis le front de bandière; chaque soldat prépare sa soupe dans les récipients les plus hétérogènes. Nous demandons à visiter le parc d'artillerie; l'entrée en est interdite: il est défendu de montrer les pièces à qui que ce soit; pour plus de sûreté, on les a emmaillotées dans des housses de coutil, destinées à les cacher à tous les yeux comme de jolies femmes persanes. Le cuisinier de Sa Majesté a probablement inventé un nouveau modèle de canon: l'usine Krupp n'a qu'à se bien tenir.
Après avoir parcouru le camp, nous reprenons notre route et voyageons pendant plusieurs heures dans une plaine sauvage qui s'élève progressivement jusqu'au plateau connu sous le nom de Kongoroland (Pâturage des aigles). En continuant à avancer vers l'est, j'aperçois à l'horizon une tache lumineuse, puis, au-dessous de ce point brillant, une bande longue et étroite. Quand les formes de cet ensemble de constructions, que leur éloignement rend confuses, acquièrent de la netteté, je distingue une coupole aux contours majestueux, écrasant de toute sa masse et de tout l'éclat de son revêtement de faïence bleu turquoise le pauvre village étendu à ses pieds. Ce sont les derniers vestiges de la ville de Sultanieh, fondée vers la fin du treizième siècle par Arghoun khan, le troisième souverain de la dynastie des Djenjiskhanides, et agrandie sous le règne d'Oljaïtou Khoda Bendeh, qui transféra en ce lieu le siège de son gouvernement et fit élever pour lui servir de mausolée le seul édifice attestant encore aujourd'hui la grandeur de la ville impériale. Après la mort de chah Khoda Bendeh, Sultanieh, malgré son titre pompeux, ne tarda pas à perdre sa prospérité factice. Prise d'assaut par Timourlang en 1381, elle fut saccagée et abandonnée; le caractère sacré du monument d'Oljaïtou lui a permis de survivre seul à ce désastre.
La nuit tombe quand, transis et grelottants, nous entrons dans le tchaparkhanè. Le climat du plateau de Kongoroland passe à bon droit pour un des plus froids de la Perse. Le tchaparchy--Dieu ait un jour son âme!--nous introduit heureusement dans une chambre bien close, garnie d'épais tapis de feutre posés sur des nattes; un bon feu vient réchauffer nos pieds gelés; enfin, surcroît de bonheur, je vois bientôt tourner sur de longues baguettes un magnifique rôti de perdreaux.
2 mai.--Notre première visite est due au tombeau royal. La porte est close et la clef déposée chez le mollah. Celui-ci a été soi-disant faire un tour dans ses champs, espérant par ce subterfuge adroit empêcher notre «impureté» de pénétrer dans le sanctuaire.
Entourés de paysans très malveillants, nous nous rendons chez le ketkhoda, munis d'une lettre du gouverneur de Tauris. L'«image de Dieu» regarde nos papiers en tous sens, feint d'abord de ne point reconnaître le cachet apposé en guise de signature au bas de la pièce, mais ordonne cependant de fort mauvaise grâce de nous introduire dans l'intérieur du tombeau. Cette autorisation soulève de bruyantes protestations contre la violation des prétendus droits des vrais musulmans.
«Les ordres du gouverneur sont formels, dit en s'excusant le ketkhoda. Il m'est prescrit de donner aide et protection à ces étrangers, et de m'efforcer de leur être agréable.
--Le gouverneur est donc un infidèle?» murmure la foule mécontente.
On retrouve le mollah, et la porte s'ouvre enfin, malgré les gestes désespérés de tous les dévots.
L'édifice est encore bien conservé. S'il n'avait été restauré par un des premiers princes Séfévis, qui fit, au commencement du seizième siècle, cacher la décoration intérieure sous une épaisse couche de stuc et ajouter au monument primitif une annexe inutile, il aurait traversé victorieusement les siècles écoulés depuis la mort de son fondateur. Les modifications apportées au mausolée royal ont eu pour résultat d'accumuler autour de lui des ruines nombreuses et de dénaturer l'aspect extérieur. Aussi bien est-il nécessaire, quand on désire embrasser d'un seul regard l'ordonnance simple et majestueuse du tombeau, de franchir la porte d'entrée et de pénétrer sous la coupole. L'effet est alors saisissant. On est en présence d'une grande œuvre harmonieuse dans son ensemble et ses détails. Cette première impression ne s'analyse pas, elle se décrit plus difficilement encore.
Cependant, en étudiant avec soin le mausolée d'Oljaïtou, on reconnaît qu'il faut attribuer sa beauté et son élégance robuste au talent d'un constructeur très versé dans la connaissance de son art et fidèle observateur de formules rythmiques connues en Perse dès la plus haute antiquité.
Nous mesurons à plusieurs reprises la hauteur et la largeur de l'édifice; la coupole s'élève à cinquante et un mètres au-dessus du dallage du parvis; son ouverture atteint vingt-cinq mètres cinquante.
Je cite ces deux chiffres, car ils permettent d'apprécier l'importance du monument.
Une heure s'est à peine écoulée que la mosquée, où nous avions été à peu près seuls jusque-là, se remplit d'une foule nombreuse. Un parlementaire s'avance.
«Nous avons déféré à l'ordre du gouverneur, dit-il; vous êtes entrés, au mépris de nos prescriptions religieuses, dans un tombeau vénéré, vous y êtes restés déjà trop longtemps: sortez, ou donnez dix tomans (cent francs) pour chacune des heures que vous y passerez.»
Mon mari, pâle de colère, répond qu'il ne sortira pas, et que, n'ayant point d'argent sur lui, il ne donnera pas un _chaï_ (sou).
«C'est votre dernier mot? répond le parlementaire.
--Absolument.»
Alors la foule se resserre sur nous, tout en faisant entendre des éclats de rire endiablés; cinq ou six gaillards nous saisissent aux bras et aux épaules et nous entraînent de force hors du monument, dont ils referment la porte avec soin. Par bonheur j'ai eu le temps, avant la bagarre, d'expédier l'appareil photographique au tchaparkhanè, où il est à l'abri de tout accident.
Le ketkhoda est encore notre seul appui. Escortés des femmes qui se sont jointes à leurs maris et débitent avec volubilité un vocabulaire d'injures dont je démêle mal la signification, mais dont je devine sans peine le sens, suivis d'une nuée de gamins qui lancent de petites pierres dans nos jambes, nous arrivons enfin chez le chef du village.
Attiré par un bruit inusité dans sa commune, il sort de sa maison, et devant la foule assemblée Marcel lui pose, avec l'assurance qui peut seule nous tirer d'affaire, l'ultimatum suivant: «Si la porte du tombeau de chah Khoda Bendeh n'est pas ouverte sans délai, je retourne à Zendjan, où le gouverneur, sur ma demande, me donnera des porte-respect armés de sabres et de fusils. Toi, ketkhoda, qui laisses maltraiter des Faranguis, tu perdras ta place; quant à tes administrés, ils devront nourrir et loger les soldats d'escorte, dont ils connaissent les exigences, ayant eu, ces derniers jours, le plaisir de recevoir l'armée.»
Cette argumentation _ad hominem_ fait réfléchir les plus intéressés; les protestations et les cris se calment subitement. Le ketkhoda, prenant alors son courage à deux mains, fait mettre l'instigateur de notre expulsion en prison, et donne l'ordre de nous laisser agir comme nous l'entendrons, sous peine de bastonnade.
Tout est bien qui finit bien, puisque Marcel a conquis le droit d'étudier à loisir les détails du monument. L'édifice est construit en briques carrées; celles de l'intérieur sont couleur crème. Les habitants du pays, frappés eux-mêmes de leur beauté, prétendent, pour expliquer la blancheur et la finesse de la pâte, que la terre a été pétrie avec du lait de gazelle. Les lambris des chapelles et les faces des piliers sont recouverts de panneaux de mosaïques, dont les dessins, composés d'étoiles gravées serties d'émaux bleu de ciel, se détachent sur un fond de briques blanches. A l'extérieur, la coupole est revêtue de faïence bleu turquoise. Ce sont également des faïences de même couleur, mélangées avec des émaux blancs et gros bleu, qui composent les parements des minarets, des piliers et de la corniche extérieure.
Mais, de toutes les parties du monument, les plus soignées et les plus artistiques à mon goût sont les voûtes des galeries supérieures. Les dessins exécutés en relief sont recouverts de peintures à la détrempe dont les tons varient du gris au rouge vineux. Rien ne saurait donner une idée de la richesse de cette simple polychromie rappelant dans son ensemble les harmonieuses couleurs des vieux châles des Indes, et de la valeur que prennent, par leur juxtaposition, les faïences ensoleillées de la corniche à alvéoles et les broderies mates et sombres des voûtes extérieures.
A quelque distance du village s'élève un autre mausolée, bâti dans des proportions plus modestes que celui d'Oljaïtou, mais orné cependant avec goût. Il est de forme octogonale et recouvert d'une coupole; chacune de ses faces est décorée d'une jolie mosaïque monochrome; de superbes briques en forme d'étoile à douze pointes, fouillées comme une dentelle, indiquent le centre des tympans. A côté de ce tombeau s'étendent les derniers vestiges d'une mosquée, et tout autour de ces édifices les lourdes solitudes des nécropoles abandonnées.
4 mai.--La caravane est arrivée. Le hadji, fort contrarié du mauvais accueil fait par les habitants du village à ses voyageurs, veut encore une fois les faire entrer dans le tombeau en sa compagnie et prouver à ses coreligionnaires tout le respect qu'on doit leur porter. En récompense de cette bonne pensée, et en souvenir de son passage à Sultanieh avec des Faranguis, nous lui offrons son portrait. Enchantée de faire d'une pierre deux coups, je le prie de laver à grande eau un élégant panneau de mosaïque entièrement caché sous une épaisse couche de poussière; bientôt les tons bleu turquoise et ladjverdi apparaissent, et je découvre mon objectif.
Le hadji et ses serviteurs portent le costume des tcharvadars dans l'exercice de leur profession. Ils sont vêtus d'un large pantalon taillé comme un jupon de femme, d'une koledja d'indienne, serrée à la taille par une ceinture à laquelle vient s'accrocher la trousse des instruments nécessaires à la réparation des bâts et des licous. Pendant la saison froide, une jaquette de peau de mouton dont la laine est tournée à l'intérieur tandis que le cuir paraît au dehors, remplace la koledja. Une calotte de feutre marron, semblable à un chapeau boule sans ailes, couvre leur tête. Le chef de la caravane entoure cette calotte d'un ample foulard rouge. Cette sorte de turban est le seul indice de son autorité. L'usage de ces coiffures doit être bien ancien en Perse, car Hérodote en parle dans un chapitre où il met en parallèle la dureté du crâne des Égyptiens, habitués à vivre nu-tête, et la mollesse de celui des Perses, toujours couvert d'un épais bonnet de feutre. Les trois tcharvadars ont mis aujourd'hui des _guivehs_ (chaussures de guenilles), destinées à laisser reposer leurs pieds fatigués; mais, lorsqu'ils sont en marche, ils chaussent des espadrilles faites d'un seul morceau de cuir, et entourent leurs jambes avec des guêtres attachées par de minces lanières tournant en spirale jusqu'aux genoux. Leurs rotules restent à découvert quand ils relèvent un pan de leurs larges pantalons dans la ceinture afin de marcher plus librement.
_Khoremdereh_, 6 mai.--A deux étapes de Sultanieh se trouve le plus joli village que nous ayons encore rencontré sur notre route depuis Tauris. De nombreux kanots arrosent la plaine au milieu de laquelle il s'élève. Dans les champs, le blé alterne avec de grandes plantations de peupliers et de coton. La végétation luxuriante des jardins et les murs de clôture recouverts de chèvrefeuille sauvage dissimulent les maisons basses du village; la seule habitation qu'on aperçoive au bout du chemin est celle du barbier de l'endroit.
Le métier de _dallak_ (barbier) n'est pas une sinécure; non seulement cet artiste rase la barbe des jeunes gens, mais encore la tête de tous les hommes, à l'exception de deux mèches de cheveux réservées comme ornement derrière les oreilles. Là ne s'arrête pas toute sa science: un bon barbier arrache les dents, pratique la circoncision et sait enfin purger et saigner selon la formule.
Le Figaro de Khoremdereh est en grande réputation dans le pays; le hadji, qui a eu recours à nos talents médicaux pendant le voyage et s'est bien trouvé d'avoir suivi nos ordonnances, est allé lui annoncer l'arrivée de deux célèbres confrères. La nouvelle s'est rapidement propagée dans le village, et, quand nous rentrons au logis après avoir abattu dans les jardins un nombre respectable de geais bleus et de tourterelles, nous trouvons notre chambre transformée en cabinet de consultation.
Les uns ont apporté leurs enfants ou amené leurs vieux parents; d'autres, les plus égoïstes, nous conduisent leur propre personne. La phtisie, les rhumatismes et l'ophtalmie sont les maladies dominantes. Joignons-y la saleté repoussante des femmes et des enfants, et j'aurai terminé cette triste énumération. Nos conseils sont aussi sages que prudents: vêtements de laine aux phtisiques, frictions aux rhumatisants, l'eau pure et le savon pour tout le monde.
Nous voici en plein délit d'exercice illégal de la médecine, mais notre conscience est en repos, car, si nous ne faisons pas de mal à l'exemple de nos confrères diplômés (ceux de France exceptés), nous n'acceptons aucune rémunération de nos peines, pas même les douze œufs ou la poule offerts d'habitude comme honoraires aux plus célèbres praticiens.
Remèdes et conseils, tout est gratuit; notre succès est étourdissant. Après avoir donné en public une vingtaine de consultations peu variées, nous sommes forcés de fermer notre... cabinet: nous avons besoin de repos avant de prendre le chemin de Kazbin.
7 mai.--Au sortir du charmant village de Khoremdereh, le sentier de caravane côtoie de longs marais vaseux formés par des accumulations d'eaux fluviales. Un chemin établi en remblai au-dessus du sol traverse ces bas-fonds, toujours noyés pendant l'hiver; la terre s'étant écroulée en certains points, la voie se trouve réduite à un passage étroit, dangereux à traverser à cheval. Le mollah et l'aga, absorbés par une intéressante dissertation sur les miracles de l'imam Rezza de Mechhed,--la bénédiction d'Allah soit sur lui!--au point d'oublier le mauvais état de la route, se sont lancés ensemble sur la chaussée; les charges se sont accrochées, la monture de l'aga a glissé, et ce digne personnage est allé se piquer dans les vases du marécage, à la satisfaction de la caravane tout entière.
Ali lui-même, en voyant son maître sain et sauf, mais en tout semblable à une grosse grenouille verte, n'a pu retenir un éclat de rire bruyant et argentin; l'aga s'est retourné et, heureux d'avoir un motif plausible de se fâcher, a appliqué sur la joue de son pichkhedmet la gifle la plus sonore que j'aie jamais entendue.
L'enfant n'est pas habituée à de semblables traitements et, bien qu'elle se reconnaisse coupable et ne dénie pas à l'aga le droit de la châtier, elle pousse des cris déchirants et vient en courant s'accrocher à l'arçon de ma selle, où elle se croit à l'abri de nouvelles représailles.
Elle est bien changée, la pauvre petite, depuis notre départ de Tauris. Ses belles joues roses ont pris une teinte grise, ses formes arrondies ont disparu, les lèvres ne sourient plus, excepté cependant quand son maître tombe de cheval; ces seize jours de marche l'ont fatiguée au point que, renonçant à conduire le kadjaveh de ses maîtresses, elle a dû monter sur un de ces petits ânes hauts comme de gros chiens, qu'enjambent les muletiers quand ils sont las et sur lesquels ils s'endorment en étreignant de leurs bras le cou de l'animal.
«_Peder Soukhta!_ (Fils de père qui brûle aux enfers), tu m'as frappée! murmure Ali; eh bien, je vais raconter aux Faranguis de quelle manière l'imam Rezza--que la bénédiction de Dieu soit sur lui!--a exaucé tes prières.
«L'aga vient d'être bien injuste à mon égard; je lui ai cependant rendu de grands services au cours de son premier pèlerinage à Mechhed. Il ne m'a point récompensée de mes peines, cela va de soi, mais il ne se souvient même plus de mon dévouement. Ah! le vilain avaricieux. Si le soleil était sur la nappe à la place de son pain, personne dans le monde n'y verrait clair jusqu'au jour de la résurrection.
--Comment oses-tu parler avec aussi peu de respect de cet homme pieux qui entreprend avec sa nombreuse smala le long pèlerinage de Mechhed?
--Il ferait beau voir qu'il se dispensât d'aller remercier l'imam auquel il doit les nombreux petits _batchas_ (enfants) que vous voyez dans les kadjavehs des khanoums!
«Mon maître possède un gros village dans les environs d'Ourmiah, c'est là que nous habitons. De nombreux kanots fertilisaient une terre produisant en abondance du blé et du coton, les troupeaux se multipliaient, les vœux de cet homme étaient comblés, et l'ingrat, qui eût dû consacrer sa vie à chanter un éternel cantique de remerciements, n'était point heureux. Marié depuis l'âge de seize ans, il avait vu passer de nombreuses épouses dans son andéroun sans que les maigres pas plus que les grasses, les grandes pas plus que les petites, aient pu parvenir à le rendre père.
«Arrivé à l'âge de quarante-six ans, il commençait à désespérer de la bonté divine, quand une ancienne esclave, aujourd'hui sa favorite, lui persuada de se rendre en pèlerinage au tombeau de l'imam Rezza, où s'accomplissaient, disait-elle, les plus étonnants miracles. Nous partîmes en caravane et, après un voyage de plus de cinquante jours, nous arrivâmes enfin dans la capitale du Khorassan. L'aga loua une belle maison, et bientôt ses femmes nouèrent des relations très intimes avec de charmantes amies d'un commerce fort agréable, il faut le croire, car elles passaient ensemble des journées entières.
«Pendant les nombreuses visites que faisaient à l'andéroun les nouvelles connaissances des khanoums, et que des babouches déposées à la porte interdisaient à mon maître lui-même l'entrée de sa maison, le digne homme trouvait parfois les heures bien longues; mais il redoublait de ferveur et ne s'éloignait du tombeau de l'imam que pour aller fumer le kalyan ou boire du thé avec de vieux mollahs qui, d'un accord unanime, lui promettaient une nombreuse postérité en récompense de sa dévotion. En revanche, les jeunes prêtres goûtaient peu sa compagnie et s'éclipsaient à son approche, après l'avoir assuré néanmoins de la ferveur des prières que du matin au soir ils adressaient aux cieux à son intention.
«Bientôt l'aga n'eut plus à douter de son bonheur, et les grâces de l'imam furent tellement surabondantes que, non seulement mes maîtresses, mais encore toutes les servantes, lui annoncèrent bientôt l'heureux succès du pèlerinage.
«Aussi, après avoir remercié Allah, offert des présents considérables au tombeau de l'imam, et récompensé les pieux services de ses amis les mollahs, mon maître se décida, au grand désespoir de ses femmes, à reprendre le chemin de l'Azerbeïdjan. Sept mois après notre départ de Mechhed, il eut enfin le bonheur de devenir huit fois père.
«Son orgueil et sa joie étaient sans pareils lorsque les khanoums, et en particulier la favorite, lui représentèrent qu'il devait, en témoignage du miracle, conduire à Mechhed sa nombreuse progéniture. Ce désir et ce conseil partaient d'un sentiment trop pieux pour n'être pas écoutés; aussi sommes-nous repartis après avoir pendant plusieurs mois fait nos préparatifs. Cette fois, je l'espère, nous compterons les naissances par couples de jumeaux.
--Douterais-tu de la puissance de l'imam Rezza? dis-je à Ali: ce serait mal à toi, le témoin de ses bienfaits.