La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 7

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Les kadjavehs des _khanoums_ (dames) sont entourés des plus vieux serviteurs et des maris jaloux. L'un de ces derniers s'est offert au moins huit femmes à surveiller, et il paraît s'acquitter de ces délicates fonctions avec une conscience sans égale. Si j'en juge d'après le nombre de ses domestiques et le luxe de ses équipages, ce doit être un grand personnage. Le cheval portant la favorite et sa progéniture est conduit par un jeune garçon dont le teint rose et les yeux intelligents attirent mon regard; sa tête rasée est recouverte d'un bonnet rond, doublé d'une fourrure de peau de mouton noir; il est vêtu d'une koledja rembourrée de coton, soigneusement piquée et serrée à la taille par une ceinture accentuant des lignes arrondies. Ce bel enfant paraît dans la plus grande intimité avec les femmes, auxquelles personne n'adresse la parole; il va et vient, toujours gai et souriant, fait des commissions d'un kadjaveh à l'autre, excite de la voix les chevaux retardataires, allume les kalyans... et les fume, prend les enfants en pleurs, à moitié étouffés au milieu des voiles maternels, porte ces pauvres petits sur son épaule pour les consoler, et fait presque toute la route à pied comme les tcharvadars les plus vigoureux.

Je laisse défiler la caravane et retrouve nos serviteurs à l'arrière-garde.

«Quel est donc le jeune garçon qui conduit le premier kadjaveh? dis-je à l'un d'eux.

--C'est un _pichkhedmet_ (valet de chambre), me répond-il; l'_aga_ (le maître), jugeant, dans sa sagesse, que les servantes de ses femmes ne peuvent, sans inconvénient, faire à chaque étape le service extérieur, a choisi une vigoureuse et vaillante paysanne kurde, lui a fait raser la tête et revêtir un costume masculin afin de lui permettre de sortir sans scandale à visage découvert. Ali--c'est le nom qu'on lui a donné--fait tout le service des khanoums, dont aucun homme n'oserait approcher.»

J'ai tenté d'apercevoir au passage les traits de ces beautés si bien gardées. Peine perdue: au-dessus de grandes draperies bleues, des têtes couvertes d'un voile de calicot blanc agrafé derrière le crâne se balançaient désagréablement, secouées à chaque mouvement du cheval; devant les yeux, l'étoffe, bien qu'amincie par un jour à l'aiguille, dissimulait encore la forme des paupières et de l'arcade sourcilière.

23 avril.--Avant d'atteindre le village de Turkmenchaï, nous avons traversé des plaines irriguées et bien cultivées; partout nous avons vu les paysans occupés à faire leurs semences de printemps. La terre, labourée déjà deux fois, est retournée maintenant sur la graine, lancée à pleine main par un semeur marchant à pas cadencés. La charrue persane est des plus primitives: elle se compose d'un simple soc de bois dur emmanché sur un timon, que tient à sa partie supérieure la main du bouvier. La traction se fait au moyen d'un collier formé de deux pièces de bois réunies à leur extrémité, et passé autour du cou des bœufs; les animaux, au lieu de tirer la charrue par le joug lié à leurs cornes, ont la tête libre et reconnaissent cette faveur en se montrant très indociles. Quand ils reculent, le laboureur serait impuissant à les diriger si un enfant, assis sur le milieu du collier, le dos tourné au chemin à parcourir, ne les guidait en les piquant avec un aiguillon, ou ne les excitait en leur jetant de droite et de gauche une grêle de petits cailloux rassemblés dans un coin de sa blouse. Dans la campagne les femmes aident leur mari et prennent part aux travaux agricoles. Par conséquent elles ne sont pas voilées, mais à l'approche d'un étranger elles s'éloignent au plus vite si elles sont jeunes; les plus vieilles se contentent de tourner le dos en maugréant lorsque le sentier de caravane se rapproche des champs où elles travaillent.

La richesse, ou du moins l'aisance des villageois de Turkmenchaï se trahit par le soin apporté à la construction des maisons, dont les murs sont bien dressés et les portes ornées d'élégantes décorations de plâtre.

Turkmenchaï a joué un rôle important dans l'histoire de la diplomatie iranienne. En 1828 y fut signé le traité qui termina la guerre entre la Russie et la Perse. La première de ces puissances s'attribua la Géorgie, l'Arménie persane et la ville d'Érivan, place frontière importante, dont le siège avait illustré le général Paskéwitch, surnommé depuis l'Érivansky.

Des clauses secondaires relatives aux réceptions des ambassadeurs ou aux questions de préséance, difficiles à régler dans un pays où le peuple est si chatouilleux sur l'étiquette, trouvèrent place dans ce traité. Désormais les plénipotentiaires furent autorisés à se présenter devant le souverain sans avoir revêtu au préalable les grands bas de drap rouge montant jusqu'à mi-cuisse, que chaussèrent encore au commencement du siècle les ambassadeurs extraordinaires envoyés à Fattaly chah par la France et l'Angleterre. Cette singulière prétention de régenter le costume des ministres des puissances étrangères n'était pas seulement dans les traditions persanes: on peut voir encore à Constantinople, au musée des Janissaires, où sont réunis en grande quantité des mannequins revêtus des anciens costumes du pays, l'étonnant Mamamouchi inscrit dans le catalogue sous le nom de premier drogman de l'ambassade de France, et le non moins grotesque interprète de la fière Albion. Les Turcs du _Bourgeois Gentilhomme_ sont insipides à leurs côtés.

25 avril.--Hier, à quatre heures du soir, après avoir parcouru un pays désert, nous avons fait notre entrée solennelle à Mianeh, petite ville d'origine fort ancienne.

Mianeh est le pays originaire d'énormes punaises, dont la piqûre donne la fièvre pendant deux ou trois jours, et tue quelquefois des enfants en bas âge: les plaies consécutives à la morsure de ces insectes, très facilement envenimées par la fatigue de longues étapes, ont souvent amené des maladies très graves chez les étrangers descendus, sans se douter du péril, dans les caravansérails.

L'hospitalité des habitants ne nous a pas paru rassurante, aussi avons-nous préféré aller demander asile, pour cause de punaises, à la station du télégraphe anglais, placée sous la direction de deux jeunes gens arméniens.

A peine les bagages sont-ils déballés, qu'on nous annonce la visite du _ketkhoda_ (image de Dieu), fonctionnaire à tout faire, chargé de rendre la justice, de percevoir les impôts et d'envoyer aux gouverneurs de province le contingent annuel de l'armée royale. Il entre dans la cour, entouré, selon l'habitude, d'un nombreux personnel de serviteurs porteurs de kalyans tout allumés.

Nous l'invitons à s'asseoir sur un tapis étendu à son intention, et toute l'assistance s'accroupit à ses côtés, chacun d'après le rang qu'il occupe dans la hiérarchie sociale.

«Le salut soit sur vous! La santé de Votre Honneur est-elle bonne? dit le ketkhoda en posant la main sur son cœur.

--Grâces soient rendues à Dieu, elle est bonne, répond mon mari.

--La santé de Votre Honneur est-elle très bonne?

--Par votre puissance, elle est très bonne. Et la santé de Votre Honneur est-elle bonne?

--Depuis la venue de Votre Honneur dans ce pays, elle est excellente. Il y a longtemps que votre esclave aspirait à présenter ses hommages à Votre Honneur.

--Dieu soit loué, c'est votre serviteur qui aurait dû se rendre chez vous.

--Je remercie infiniment Votre Honneur: votre esclave est toujours prêt à le devancer.»

Ces salutations, interrompues par de légères pauses, étant terminées, le ketkhoda s'informe de notre nationalité, du but de notre voyage, et se retire en priant Dieu de veiller sur nos précieuses existences.

Le vêtement du magistrat municipal se compose d'un pantalon de coton blanc, d'une redingote de même étoffe, plissée tout autour de la taille et garnie de boutons dorés, sur lesquels se détache le lion surmonté du soleil des armes royales. La petitesse du kolah indique chez ce personnage une tendance à suivre les modes de la cour, tandis que les habitants du village sont encore coiffés du papach arrondi des Turcomans.

A la nuit, le hadji, après avoir tant bien que mal logé ses pèlerins, est venu nous prévenir que la lassitude des femmes, et surtout la fatigue des chevaux, occasionnée par la boue du chemin, l'obligeaient à demeurer un jour à Mianeh.

«Tant mieux, je prendrai les devants afin de m'arrêter plus longtemps au Dokhtarè-pol, a répondu mon mari.

--C'est impossible, _Çaheb_ (maître), le pays n'est pas sûr: on vous volerait mes chevaux.

--Hadji, dis-je à mon tour, je remarque avec chagrin que dans tous tes discours tes bêtes prennent toujours le pas sur tes voyageurs: cependant les uns et les autres devraient avoir une égale part à ta sollicitude. Envoie-nous demain, à l'aube, trois chevaux; si on les vole, nous te les payerons.

--Dieu est grand!» murmure en s'en allant le brave homme.

26 avril.--A la pointe du jour nous quittons Mianeh, suivis d'un seul serviteur arménien, dont la mine s'est singulièrement allongée depuis la veille; les couvertures sont en paquetage, les sacoches contiennent les appareils photographiques et deux jours de vivres; nos fusils, posés en travers sur l'arçon de la selle, sont chargés à balles, ainsi que deux paires de revolvers attachés à notre ceinture. Ce déploiement d'artillerie effrayera, je l'espère, les voleurs assez téméraires pour convoiter les chevaux du hadji.

Sur la gauche du sentier s'élèvent les murs ruinés d'une antique _kalè_ (forteresse); des vautours au col déplumé sont campés immobiles sur les pans délabrés de la maçonnerie de terre. A droite s'étendent des jardins plantés d'arbres fruitiers en pleine floraison. Dans de grands peupliers s'ébattent avec mille cris des oiseaux au plumage coloré; les uns ont la tête, la queue et l'extrémité des ailes d'un noir de jais, le dos et le ventre jaune d'or; les autres, connus dans le pays sous le nom de _geais bleus_, ont les ailes azurées, le corps et les pattes rose de Chine.

Un marécage dans lequel les chevaux enfoncent jusqu'aux genoux s'étend jusqu'au pont de Mianeh. Après avoir remercié de leur bonne volonté cinq ou six hommes à mauvaise mine qui s'offrent à nous escorter, nous commençons à gravir le Kaflankou (montagne du Tigre), accompagnés d'un honnête derviche, dont il est impossible de se débarrasser. Le chemin, assez soigneusement tracé, paraît avoir été ouvert de main d'homme; il s'élève par des pentes très raides côtoyant des gorges escarpées au fond desquelles coulent de petits torrents; la montagne devient de plus en plus sauvage; enfin, après quatre heures d'ascension, on atteint un col si difficile à franchir en hiver, que, pour faciliter le passage de leurs troupes, les Turcs, pendant le temps où ils furent maîtres du pays, firent paver sur une longueur d'un kilomètre une chaussée de dix mètres de large. Nos bêtes s'arrêtent, soufflent, et je puis pendant ce temps-là jouir d'un point de vue magnifique.

Au-dessous du Kaflankou, limite de l'Azerbeïdjan et de l'Irak, s'étend la plaine verdoyante de Mianeh, dominée par les cimes neigeuses de l'Elbrouz.

Un beau soleil de printemps, remplaçant les frimas laissés de l'autre côté du col, projette ses rayons sur les blancheurs éblouissantes des sommets et sur les roches calcinées des derniers contreforts de la montagne. A moitié chemin de la descente apparaît, dans la vallée de Kisilousou, un pic isolé, couronné par une plate-forme étroite servant de base à un édifice connu dans le pays sous le nom de château de la Pucelle (Dokhtarè-kalè).

La construction de cette sauvage demeure remonte à une antiquité très reculée; elle fut, dit-on, élevée sous le règne d'Artakhchathra Ier, l'Ardechir Derazdast des auteurs pehlvis, l'Artaxerxès Longue-Main des Grecs, et servit de prison à une princesse rebelle.

Le derviche, notre nouveau compagnon de route, homme à la face épanouie, mais au caractère sentimental, me conte une autre légende:

«Un roi avait une fille de belle figure, d'un caractère aimable; elle avait une taille de cyprès, des joues de lune, des lèvres de rubis, un cou d'argent, la démarche d'un faisan, la voix d'un rossignol. Sa beauté exhalait une odeur de musc, ravissait les yeux, augmentait la vie et séduisait le cœur. L'horreur de l'humanité détermina la princesse à fuir le monde et à venir cacher ses charmes dans cette profonde solitude. Nul chemin, nul sentier ne permettait de s'élever jusqu'au nid d'aigle où elle avait fait construire son château. Quel mortel eût été assez audacieux pour tenter de gravir ces roches inaccessibles? Un jour cependant, un jeune pâtre, beau comme Joseph, ayant aperçu la vierge, osa s'aventurer à la suite de ses chèvres sur les flancs escarpés de la montagne, et il chanta:

«Un ange du ciel s'est présenté à mes regards; sur la terre ne saurait être splendeur comparable à la sienne; sa figure est devenue la Kèbla (direction de la Mecque) de mes yeux. Je n'exhalerai pas mes plaintes devant les heureux de ce monde, mais je dirai ma peine à ceux qui partagent mes tourments; si les fauves colombes entendaient mes soupirs, elles pleureraient avec moi; toi seule es insensible. N'auras-tu pas pitié de ma douleur?»

«Le pâtre revint souvent au pied de la forteresse; la princesse, d'abord cruelle, sentit son cœur s'attendrir en écoutant la voix du chanteur, suave comme celle de David.

«Le raisin nouvellement produit est acerbe de goût.

«Prends patience deux ou trois jours, il deviendra agréable.

«Veux-tu ne donner ton cœur à personne? ferme les yeux.»

«Quand les eaux du torrent grossirent et empêchèrent le pâtre de venir chanter aux pieds de sa belle, la jeune fille fit construire le pont que l'on voit au milieu de la vallée et qui porte encore le nom de Dokhtarè-pol (pont de la Pucelle).

«Quelle séparation peut-il exister entre l'amoureux et l'amante? La muraille même élevée par Alexandre ne saurait leur opposer ni obstacles ni entraves.

--Dans quel monde enchanteur, derviche, as-tu envoyé le «plongeur de ton imagination»? dis-je au conteur. Le parfum des roses du Gulistan s'exhale de tes lèvres, tu parles comme tes patrons Saadi et Hafiz.»

Le château de la Pucelle ne jouit pas dans le pays d'une bonne réputation; il fut longtemps un des repaires de la célèbre tribu des Assassins. Pour expulser définitivement ces brigands, Abbas le Grand fut forcé de démanteler ses hautes murailles; au temps du voyage de Chardin, en 1672, il était déjà fort délabré. Les descendants des anciens propriétaires du castel vivent aujourd'hui en bons paysans dans l'Irak Adjémi et paraissent avoir renoncé à la noble profession de leurs ancêtres. Tout irait donc au mieux dans la meilleure des Perse si les Assassins n'avaient eu de successeurs. Ce n'est pas sans raison que M. Bernay nous a recommandé de redoubler de prudence en traversant le Kaflankou; un officier anglais, trois courriers du roi, quelques négociants persans ont été assassinés dans ces deux dernières années entre les ponts du Mianeh et de la Pucelle.

Afin d'éviter un sort aussi misérable, nous déballons les appareils de photographie et examinons l'ouvrage nos armes à la main.

Une grande arche ogivale de vingt-quatre mètres de portée, flanquée symétriquement de deux arches latérales de dix-sept mètres, livre passage aux eaux de la rivière, fort profonde et infranchissable à gué pendant six mois de l'année. L'arche centrale est ornée sur la tête amont d'une inscription tracée en lettres d'or, se détachant en relief sur un fond d'émail bleu foncé. Cette brillante décoration s'harmonise merveilleusement avec les teintes des vieilles briques du pont et donne à tout l'ensemble un caractère de grandeur encore rehaussé par le cadre de montagnes sauvages sur lesquelles il se détache.

Le plan de l'ouvrage est des plus réguliers et les abords sont heureusement raccordés avec la route. Mais, de toutes les dispositions adoptées dans le Dokhtarè-pol, la plus ingénieuse et la plus pratique est celle qui a été imaginée pour supporter les voûtes d'évidement: elles sont appuyées sur une nervure formant une sorte d'arc-doubleau supérieur, dont la fonction est de proportionner en chaque point de la voûte la résistance aux efforts supportés, et de soumettre par conséquent tous les matériaux à des pressions à peu près uniformes.

Les inscriptions ornant ce pont pourraient fournir des renseignements précis sur la date de sa construction; mais, la rivière étant grosse, il est impossible de se rapprocher de l'ouvrage et de lire le texte persan, même à l'aide d'une bonne lorgnette. A défaut de ce document, on peut, en comparant le Dokhtarè-pol à des monuments similaires, faire remonter son origine à la moitié du douzième siècle.

La nuit nous chasse et nous oblige à gagner un misérable bourg situé à un farsakh du pont. Les caravanes ne s'arrêtent jamais dans ce village; aussi ne possède-t-il aucun caravansérail habitable, et avons-nous beaucoup de peine à trouver un asile chez de pauvres paysans, les gens aisés ne se souciant pas de loger des «impurs». La famille vit pêle-mêle avec ses poules et ses pigeons. Il serait outrecuidant de réclamer une autre place que celle occupée par ces intéressants volatiles; nous avons à choisir entre ce taudis et l'auberge de la belle étoile; le froid est trop vif en cette saison, après le coucher du soleil surtout, pour qu'il soit permis d'hésiter.

28 avril.--Les deux dernières étapes ont été très rudes; aujourd'hui la caravane est restée treize heures en marche, mais elle sera demain à Zendjan. Malgré la fatigue, l'idée d'arriver bientôt dans une grande ville répand un air de béatitude sur les visages les plus moroses. Les tcharvadars se réjouissent de toucher la seconde partie du prix de la location de leurs chevaux; les voyageurs, de leur côté, vont pouvoir se reposer une journée entière et s'approvisionner dans de beaux bazars.

CHAPITRE V

Arrivée à Zendjan.--Les Babys.--Le camp de Tébersy.--Révolte religieuse.--Siège de Zendjan.--Supplice des révoltés.--Une famille baby.--L'armée persane.--Sultanieh.--Tombeau de chah Khoda Bendeh.--Les tcharvadars.--Exercice illégal de la médecine.

29 avril.--Zendjan, capitale de la province de Khamseh, est situé sur un plateau dominant une belle plaine qu'arrose un affluent du Kisilousou, et doit à son altitude élevée une température très agréable en été, mais par cela même rigoureuse en hiver. Cette ville, qui se glorifie, peut-être à tort, d'avoir donné naissance à Ardechir-Babegan, le premier prince de la dynastie sassanide, fut en partie détruite par Tamerlan, peu après la ruine de Sultanieh, et perdit pendant cette période un de ses monuments les plus remarquables, le tombeau du cheikh Abou Féridje. Des désastres plus récents, conséquence de la révolte des _Babys_, ont fait oublier l'invasion tartare, mais ont illustré à jamais la vaillante population de la cité.

En 1843 arrivait à Chiraz un homme d'une grande valeur intellectuelle, Mirza Ali Mohammed; le nouveau venu prétendait descendre du Prophète par Houssein, fils d'Ali, bien qu'il n'appartînt pas aux quatre grandes familles qui, seules, peuvent se targuer, sur des preuves même discutables, d'une si sainte origine. Il revenait dans sa ville natale, après avoir accompli le pèlerinage de la Mecque et visité la mosquée de Koufa, «où le diable l'avait tenté et où il s'était détaché de la loi orthodoxe». Il se mit immédiatement à parler en public; comme tous les réformateurs, il s'éleva avec violence contre la dépravation générale, le relâchement des mœurs, la rapacité des fonctionnaires, l'ignorance des mollahs, et montra dans ses premiers discours une tendance à ramener la Perse à une morale empruntée aux religions guèbre, juive et chrétienne. Dès le début de son apostolat, Mirza Ali Mohammed abandonna son nom pour adopter le titre de _Bab_ («porte» par laquelle on arrive à la connaissance de Dieu) et fut bientôt entouré de prosélytes nombreux, les _Babys_, qu'enthousiasmait sa chaude éloquence. Le nouveau prophète accordait à ses disciples une liberté d'action et une indépendance inconnues aux musulmans: «Il n'avait pas reçu mission, disait-il, de modifier la science de la nature divine, mais il était envoyé afin de donner à la loi de Mahomet un développement semblable à celui que ce dernier avait déjà apporté à la loi du Christ.»

Il n'engageait point les fidèles à se lancer dans la recherche stérile de la vérité, et leur conseillait d'aimer Dieu, de lui obéir, sans s'inquiéter de rien autre au monde. Afin de compléter l'effet de ses premières prédications, le Bab publia bientôt deux livres célèbres écrits en langue arabe: le _Journal du pèlerinage à la Mecque_, et un _Commentaire de la sourat du Koran intitulée: Joseph_. Ces ouvrages se faisaient remarquer par la hardiesse de l'interprétation des textes sacrés et la beauté du style.

Cependant les attaques violentes dirigées par le Bab contre les vices du clergé ne tardèrent pas à ameuter contre lui tous les prêtres du Fars. Ceux-ci se plaignirent amèrement au roi et, entre-temps, engagèrent une discussion avec un adversaire qui les eut bientôt réduits au silence.

Mohammed chah montra peu d'émotion en apprenant les événements survenus dans le Fars. Doué d'un caractère mou et d'un esprit sceptique, il vivait en outre sous la tutelle d'un premier ministre plus porté à approuver en secret les attaques dirigées contre le clergé qu'à augmenter l'autorité des prêtres en prenant chaudement leur défense. Le roi se contenta d'interdire aux deux parties de disputer en public sur les nouvelles doctrines, et ordonna au Bab de s'enfermer dans sa demeure et de n'en jamais sortir.

Cette tolérance inattendue enhardit les Babys: ils s'assemblèrent dans la maison de leur chef et assistèrent en nombre toujours croissant à ses prédications. Celui-ci leur déclara alors qu'il n'était point le Bab, c'est-à-dire la «porte de la connaissance de Dieu», comme on l'avait cru jusqu'alors, comme il l'avait supposé lui-même, mais une sorte de précurseur, un envoyé d'Allah. En conséquence, il prit le titre d'«Altesse Sublime» et transmit celui de «Bab» à un de ses disciples les plus fervents, Mollah Houssein, qui devint, à partir de ce moment, le grand missionnaire de la foi nouvelle.

Muni des œuvres de son maître, le _Journal du pèlerinage à la Mecque_ et le _Commentaire sur la sourat du Koran_, ouvrages qui résumaient alors les théories religieuses du réformateur, le nouveau Bab partit pour Ispahan et annonça au peuple enthousiasmé que l'Altesse Sublime était le douzième imam, l'imam _Meddy_. Après avoir réussi, au delà de toute espérance, à convertir non seulement les gens du peuple, mais même un grand nombre de mollahs et d'étudiants des médressès célèbres de la capitale de l'Irak, il se dirigea sur Téhéran, demanda une audience à Mohammed chah, et fut autorisé à lui soumettre ses doctrines et à lui présenter les livres babys. C'était un triomphe moral d'une portée considérable.

Pendant que le Bab prêchait dans la capitale et déterminait de très nombreux adeptes à s'enrôler sous sa bannière, l'agitation gagnait les andérouns. Dès son apparition, la nouvelle religion avait su intéresser à son succès les femmes, si annihilées par le Koran, en leur promettant l'abolition de la polygamie, considérée à juste titre par l'Altesse Sublime comme une source de vice et d'immoralité, en les engageant à rejeter le voile, et en leur attribuant auprès de leur mari la place honorée et respectée que l'épouse et la mère doivent occuper dans la famille. Toutes les Persanes intelligentes apprécièrent les incontestables avantages de cette révolution sociale, embrassèrent avec ardeur les croyances du réformateur et se chargèrent de propager le babysme dans les andérouns, inaccessibles aux hommes.