La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 64
L'un d'eux, Ardéchyr Babégan, le premier des Sassanides, rêve de Cyrus, compose un arbre généalogique au sommet duquel se trouvait Achémènes, excite les passions des nomades du Fars, rappelle aux tribus leur glorieux passé, montre aux populations restées fidèles le magisme avili par les souverains commis à sa défense, et se déclare indépendant. Le nouveau roi éprouva moins de peine à vaincre son légitime souverain qu'à soumettre les membres de sa propre famille. Il battit ses parents dans la plaine de Firouzabad; l'atechgâ de Djour paraît être le monument commémoratif de sa victoire et de l'avènement au trône de l'une des dynasties les plus brillantes qui aient régné sur la Perse. La renommée d'Ardéchyr s'étend bientôt de tous côtés. Les petits États voisins de son empire se soumettent à sa puissance; sur le champ de bataille où il vient de défaire l'armée d'Arduan, il est salué du glorieux titre de _Chah in chah_ ou Roi des rois, nom que porteront désormais tous les souverains de la Perse; les princes de l'Orient recherchent son amitié et lui envoient des présents. Rassasié de succès et fatigué du pouvoir, il n'attend pas que la mort lui donne un successeur et abandonne la couronne de Djemchid à son fils Chapour.
Ardéchyr, pour monter sur le trône, s'était appuyé sur le magisme et s'était fait le champion des antiques croyances. Sa foi était peut-être sincère. Devançant Louis XIV de bien des siècles, il adresse, au moment d'abdiquer, ces grandes paroles à son héritier: «Sachez, ô mon fils, que la religion et la royauté sont deux sources qui ne peuvent exister l'une sans l'autre, car la religion est la base de la royauté, et la royauté la protectrice de la religion».
Il est peu de pays qui aient été plus riches et plus puissants que la Perse au temps des Sassanides. Ctésiphon a succédé à Suse et à Babylone, le magisme à un polythéisme plus grossier; une population compacte couvre des plaines bénies où l'eau semble disputer au soleil le droit de fertiliser la terre; les villes touchent les villes; les canaux s'étendent comme les mailles d'un gigantesque filet; les guerres entreprises contre les Romains se terminent par des victoires et la prise de l'empereur Valérien.
Aussitôt naît une architecture nouvelle. La Perse nous a habitués à ces soudaines explosions. En moins de quarante ans ne l'a-t-on pas vue créer à l'usage de ses premiers rois les palais de Mechhed Mourgab et de Persépolis? Les rois achéménides dominaient le peuple de si haut qu'ils n'avaient pas consenti à habiter des palais faits à l'image des demeures de leurs sujets. De même qu'ils conservaient derrière des portes de bronze leur trésor et quelques urnes pleines d'eau du Danube, du Nil et du Choaspe, emblèmes de l'immensité de l'empire, ils avaient confondu dans les palais persépolitains les symboles artistiques de l'Égypte, de la Grèce et de la Chaldée. Avec les premiers Sassanides les conditions d'existence se modifient. Les temples bâtis à la grecque sous les dynasties parthes et séleucides sont désertés en faveur de l'atechgâ. L'architecture nationale, dont l'élément constitutif est la brique employée en arceaux et en coupoles, redevient en honneur. Le grand palais de Ctésiphon élève sur les bords du Tigre sa masse colossale dégagée de toute influence étrangère. La construction d'ouvrages d'utilité publique, ponts, routes, barrages, canaux, devient la préoccupation de souverains dont les prédécesseurs avaient eu l'égoïste et unique pensée de faire bâtir des palais. Des relations s'établissent entre Ctésiphon et Byzance; d'une manière indirecte, Byzance emprunte à sa rivale la coupole de Sainte-Sophie et les procédés décoratifs recueillis par les Perses après le naufrage de la Susiane et de l'Assyrie. La sculpture est moins personnelle que l'architecture; elle semble avoir emprunté, suprême injure faite aux vaincus, le ciseau des artistes romains pour graver sur les rochers de Nakhchè Roustem le triomphe de Chapour sur Valérien, des combats de cavaliers ou des alliances royales, tout comme celle-ci avait mis à contribution les ingénieurs d'Occident pour construire des ponts et des barrages.
Pendant ce temps l'Avesta est traduit en langue pehlvie. Nouchirvan récompense généreusement le médecin Barzouyeh lorsqu'il rapporte des Indes avec le jeu d'échecs les contes populaires qui seront traduits en langue perse et exploités dès lors par les fabulistes de l'Occident. A la même époque viennent également des Indes le roman géographique de Sindbad le Marin, les apologues des Sept Vizirs, tandis que la vie aventureuse de Baharam Gour, la gloire et les revers de Perviz, thèmes favoris des trouvères, se perpétuent dans les récits en vers des Dihkans. La Chine elle-même s'ouvre peut-être pour la première fois à l'Orient et échange les œuvres de ses artistes contre les objets fabriqués par les sujets du Chah in chah.
Les siècles passent; une seconde période s'ouvre dans l'histoire de la Perse. Le dernier des Sassanides, Yeuzdijird, bien que plus énergique que Darius Codoman, prend la fuite devant les armées victorieuses du commandeur des croyants, et les hordes musulmanes parcourent la Perse, depuis les rives de l'Euphrate jusqu'à celles de l'Oxus, détruisant dans leur fureur religieuse tous les obstacles qui semblaient devoir arrêter leur extension.
On vit alors ces «mangeurs de lézards», ces Arabes qui demandaient de l'argent en échange de l'or, dont ils ne soupçonnaient pas la valeur, et troquaient contre du maïs les perles arrachées à l'étendard de Kaveh, renverser les autels du feu et imposer, le fer en main, leurs croyances aux vaincus.
La lutte fut vive, mais de peu de durée: Allah remplaça Aouramazda, les Perses retrouvèrent dans le Koran les idées sur la vie future, la fin du monde, le paradis, l'enfer, empruntées par Mahomet aux traditions juives ou chrétiennes, et transportèrent en masse leur mythologie, dives, djinns et génies, dans la religion nouvelle.
Pendant plus de deux siècles l'Iran est administré comme une province du vaste empire des califes. Son histoire fait nécessairement partie de celle du vainqueur et y tient même une place insignifiante. Elle prend quelque intérêt quand les gouverneurs, sentant trembler le trône de leurs maîtres, se révoltent, se déclarent indépendants et héréditaires, quittes à s'humilier plus tard devant le pouvoir, si leurs tentatives ont été prématurées.
En Perse, le pouvoir des califes, tout comme celui des gouverneurs indigènes nommés par leur soin, n'eut jamais ni éclat ni solidité. Cependant deux grandes créations sont à signaler: l'une est toute littéraire, l'autre religieuse. Déjà, sous le règne de Nasr le Samanide, était né un genre de poésie légère, le ghazel et le qasida, empruntés à la littérature arabe. Vienne Mahmoud le Guiznévide, qui profite des désordres de l'Iran pour le conquérir, et le fier sauvage de l'Afghanistan, vite apprivoisé au contact de ses nouveaux sujets, présidera à l'âge d'or de l'épopée iranienne. Il chargera Firdouzi de continuer en langue persane les récits empruntés à des documents pehlvis réunis sous ses prédécesseurs, et le _Chah Nameh_ ou Livre des Rois verra enfin le jour. C'est dans ce poème merveilleux, où la vérité côtoie trop souvent la fable, que les peuples asiatiques apprennent une histoire de la Perse embellie de fictions et de licences poétiques.
L'épopée était le produit d'une renaissance nationale, la tragédie devait naître de querelles religieuses. A la mort de Mahomet, Omar avait été déclaré commandeur des croyants au détriment d'Ali, considéré par les Persans comme légitime successeur du Prophète. Le neveu du fondateur de l'islamisme, contraint d'attendre successivement la fin d'Omar, d'Abou-Bekr et d'Othman, avant d'arriver au pouvoir suprême, n'avait pu assurer le trône à ses descendants.
Après lui ses fils, Hassan et Houssein, n'échappèrent pas à la vengeance des familles détrônées et périrent misérablement tous deux dans les plaines de Médine et de Kerbéla. De leur sang répandu naîtra le schisme chiite, de leurs querelles avec les califes un drame pieux, qui formera au dix-huitième siècle l'élément constitutif du théâtre dramatique. A partir de cette époque la scission est complète entre les Sunnites et les Chiites; la vénération de ces derniers pour Ali devient une sorte de culte; ses vertus, ses exploits, le massacre de ses fils sont les uniques objets de leur dévotion et de leur piété:
«Qui était plus empressé à la paix, plus riche en science, qui avait une famille, une postérité plus pure?
«Qui proclamait l'unité de Dieu, alors que le mensonge associait à Dieu des idoles et de vains simulacres?
«Qui tenait d'un pied ferme au combat quand la déroute était générale, et se prodiguait dans le danger quand chacun était avare de sa vie?
«Qui était plus juste dans ses arrêts, plus équitable dans sa mansuétude, plus sûr dans ses menaces et ses promesses?
«... Pleurez, mes yeux; que vos larmes se mêlent à mes soupirs; pleurez la famille du Prophète!»
Ruiné, vaincu, asservi par les Arabes, l'Iran était demeuré mort pour les arts, depuis la conquête musulmane jusqu'à l'avènement des Guiznévides. Des peuples malheureux, des princes sans cesse occupés à guerroyer, devaient laisser tomber en ruine les palais de Sassan et se contenter de mesquines demeures de terre. Mahmoud le Guiznévide reprend les traditions royales, mais il élève ses grands monuments à Delhi, sa capitale. Seuls le minaret de Véramine et les tombeaux dispersés dans le Khorassan peuvent nous donner l'idée d'un art sobre, élégant et majestueux.
Ce ne sont plus ces constructions hybrides des puissants Achéménides, ce ne sont pas les massifs palais des rois sassanides, mais des monuments en briques, qui empruntent tout leur mérite au soin extrême avec lequel ils sont exécutés, à la beauté de leurs formes, à une solidité capable de défier le temps, si ce n'est les envahisseurs. C'est vraiment le type du bel art persan; l'architecture ira se modifiant à chaque siècle et selon les pays où le conquérant la transportera, mais elle affirmera ses anciennes traditions jusque dans les charmants tombeaux de la plaine du Mokattam.
Le onzième siècle amène au trône la famille des Seljoucides. Elle était déjà forte et nombreuse sous le premier Guiznévide, cette tribu tartare, et Mahmoud put avoir de son vivant comme une vision de l'avenir.
«Quelles forces pourriez-vous amener à mon secours? demanda-t-il, avant d'entreprendre une campagne, à l'ambassadeur de Michel, le chef seljoucide.
--Envoyez-moi ce trait, dit celui-ci en présentant au prince une des deux flèches qu'il tenait à la main, et il paraîtra cinquante mille chevaux.
--Est-ce tout? demanda Mahmoud.
--Envoyez encore celle-ci, et vous aurez encore cent mille guerriers, ajouta-t-il en offrant une seconde flèche.
--Mais, reprit le monarque, en supposant que je fusse dans un extrême embarras et que j'eusse besoin de toutes vos forces?
--Alors, répliqua l'ambassadeur, envoyez-moi cet arc, et deux cent mille cavaliers seront à vos ordres.»
Alp Arselan (le Lion Conquérant) met le sceau à la gloire de la dynastie en écrasant l'armée byzantine dans l'Azerbeïdjan et en s'emparant de Romain-Diogène, l'époux de l'impératrice Eudoxie. Son fils Malik chah étend les limites de l'empire, et chaque jour on prononce son nom de la Mecque à Samarkand, de Bagdad à Kachgar. Jamais empire plus vaste ne jouit d'une paix plus complète. Le sort des paysans est amélioré par la création de nombreux canaux; d'intéressantes observations astronomiques amènent des modifications dans le calendrier; des mosquées, des collèges embellissent toutes les villes importantes. Il faut faire honneur à cette époque brillante du charmant tombeau à toiture pyramidale de Narchivan, de l'imamzaddè Yaya, de la première mosquée de Véramine, de l'admirable médressè de Kazbin et, peut-être aussi, du Khan Orthma et de la médressè de Bagdad, aujourd'hui transformée en douane.
La littérature ne le cède pas à l'architecture. Dès le onzième siècle fleurit la poésie lyrique. Khakany fait sa cour à sultan Mahmoud et nous laisse une peinture, écrite en termes obscurs, de la cour des Seljoucides. Nizami compose le poème encore si célèbre _Kosro et Chirîn_ et un ouvrage didactique, _l'Iskender Nameh_. L'homme de cour écrit des panégyriques exagérés, l'homme pieux se lance dans le mysticisme et atteint aux plus étranges conceptions du soufisme, vieille doctrine qui enseigne à attendre la suprême béatitude de l'abnégation de soi-même, du mépris absolu des biens d'ici-bas et de la constante contemplation des choses célestes.
Par un étrange contraste, Omar Kheyyam, le précurseur de Gœthe et de Henri Heine, publie ses immortels quatrains, singulier mélange de dénégation amère et d'ironie sceptique, et célèbre en termes réalistes le plaisir et les charmes de l'ivresse.
L'Envari Soheïli dépeint sous les plus vives couleurs la misère du Khorassan après le passage de la tribu de Ghus.
«En ces lieux où la désolation a fixé son trône, y a-t-il quelqu'un à qui sourie la fortune ou que la joie accompagne? Oui, c'est ce cadavre qu'on descend dans la tombe. Y a-t-il une femme intacte là où se commettent chaque jour d'odieuses violences? Oui; c'est cette enfant qui vient de sortir du sein de sa mère.»
«La mosquée ne reçoit plus notre peuple fidèle; il nous a fallu céder aux plus vils animaux les lieux saints. Convertis en étables, ils n'ont plus ni toits ni portiques. Notre barbare ennemi ne peut lui-même faire proclamer son règne à la prière; tous les crieurs du Khorassan ont été tués, et les chaires sont renversées.
«Une mère tendre aperçoit-elle tout à coup parmi les victimes de cette foule d'assassins un fils chéri, la consolation de ses yeux: depuis qu'ici la douleur manifeste est devenue un crime, la crainte sèche la larme prêle à couler; la terreur étouffe les gémissements, et la mère épouvantée n'ose demander comment est mort son enfant.»
Avec Toghal, second fils de Malik chah, finit la dynastie des Seljoucides de Perse (1193). Les Atabeks, petits seigneurs féodaux, profitant de la faiblesse de leurs maîtres, régentent les principales provinces de l'empire. L'un d'eux, un Atabek du Fars, bâtit la célèbre masdjed djouma de Chiraz sur l'emplacement d'un palais achéménide. Les vertus de son fils Abou Beker ben Sade ont pour chantre l'immortel Saadi, l'auteur du _Gulistan_ (la Roseraie) et du _Bostan_ (le Verger). Saadi est un soufi, mais un soufi dont la morale est pure et tolérante. Le douzième siècle s'enorgueillit encore de deux autres écrivains: l'un, Attar, compose un traité allégorique en cent mille vers, _le Colloque des Oiseaux_, et un traité de morale, le _Pend Nameh_, où il prêche l'humilité, la patience et la modération dans les désirs. Le second, Hafiz, le chantre enthousiaste du vin et de l'amour, confond volontiers la beauté plastique et la perfection idéale. Les luttes entre les Atabeks conduisent jusqu'à Djengis khan (1221). A en croire les auteurs persans, la horde conquérante laissa le pays en ruine. Des villes entières furent saccagées, les bibliothèques changées en écuries, les livres saints détruits et enfin, suprême sacrilège, les feuillets du Koran jetés en litière aux chevaux.
Djengis khan s'occupa néanmoins du bonheur de ses peuples. Il codifia les coutumes et les usages locaux et donna des institutions civiles et militaires, dont ne s'écartèrent guère ses successeurs.
Son petit-fils Houlagou (1258) prend Bagdad à l'instigation de son ministre Nasr ed-din. Ce parfait conseiller, doublé d'un astrologue accompli, avait lu dans les astres que la maison d'Abbas tomberait devant celle de Djengis.
Le règne du petit-fils d'Houlagou est brillant pour la Perse. Gazan khan est juste et sage, il fait revivre en les réformant les institutions de Djengis, rétablit un bon système de perception des revenus publics, impose des règlements aux auberges et aux caravansérails, réprime le vol et fixe la valeur des monnaies. Son influence s'étend même à l'extérieur de son royaume. Bien que, suivi de cent mille de ses soldats, il ait embrassé la religion musulmane, il lie des relations diplomatiques avec le pape Boniface VIII et, en haine des Turcs, engage le souverain pontife à lancer la chrétienté dans une nouvelle croisade.
Gazan khan était un constructeur habile; il ne reste malheureusement plus que des ruines informes de la mosquée élevée par ses ordres à Tauris. Au milieu des décombres on retrouve quelques carreaux estampés, des mosaïques de briques mêlées à des émaux turquoise ou bleu ladj verdi, couleurs introduites sous les Mogols dans la décoration monochrome inaugurée à l'époque de Mahmoud le Guiznévide et conservée par les architectes des rois seljoucides. C'est vers la même époque, sans doute, que fut construite cette belle mosquée de Narchivan dont la splendide tour permet à peine de soupçonner toute la magnificence.
Le frère de Gazan khan (1303) lègue à sa patrie la plus belle création architecturale de la Perse mogole: le tombeau de chah Khoda Bendè, qui domine encore de sa masse et de sa splendeur l'emplacement de Sultanieh. Si l'on croit les traditions, cette mosquée funéraire n'eût été que l'un des nombreux monuments de cette ville éphémère.
Les Mogols sont emportés dans la tourmente tartare, et, pour tout édifice, Tamerlan (1393) (Timourlang, Timour le Boiteux) élève sur son passage des pyramides de têtes humaines. «Un jour de combat, répétait-il à ses soldats, est un jour de danse. Les guerriers ont pour salle de fête un champ de bataille. L'appel aux armes et le son des trompettes sont leurs chants et leur musique, et le vin qu'ils boivent est le sang de leurs ennemis.» Que devint la Perse écrasée sous le talon du vainqueur? Les habitants de Kandahar, de Kaboul et d'Hérat, réduits à la mendicité, émigrent au loin; Sultanieh est prise et ruinée; les provinces soumises n'échappent pas au pillage et leurs habitants au massacre.
Les nombreux descendants de Tamerlan se disputent le pouvoir; puis la Perse est déchirée par les querelles des princes turcomans, appartenant aux dynasties des Moutons Blancs et des Moutons Noirs, ainsi nommés des béliers blancs ou noirs représentés sur leurs étendards. Entre deux combats, l'un de ces princes, Djehan chah (1404), élève cette merveilleuse mosquée de Tauris, le chef-d'œuvre de la décoration persane arrivée à son apogée. Non seulement les émaux turquoise et ladj verdi s'adjoignent, comme dans les édifices des Mogols, à la mosaïque de brique, mais les faïences découpées forment une véritable polychromie où les blancs, les noirs, les bleus sont relevés par un très léger appoint de vert et de jaune. Enfin les mosaïstes, au lieu de s'en tenir aux formes géométriques, composent de gracieux dessins et forment de véritables tableaux sertis dans un cadre de briques rosées. C'est de ce parfait modèle que s'inspireront les rois sofis lorsqu'ils élèveront les palais et les mosquées d'Ispahan.
Les productions littéraires des treizième, quatorzième et quinzième siècles sont nombreuses. Katibi, disciple de Nizami, compose une charmante fantaisie, _le Narcisse et la Rose_; Rachid ed-din écrit une histoire des Mogols; Moustofi de Kazbin établit une chronologie musulmane; Djami, soufi convaincu, donne le roman de _Yousef et Zouleïka_; Absal nous fait connaître l'état des esprits à la fin du Moyen Age dans son ouvrage _les Effluves de l'intimité et de la sainteté_.
Les guerres intestines des dynasties turcomanes ont bientôt lassé la Perse et préparent les voies à des rois paisibles qui semblent avoir pour unique souci le rétablissement de la paix intérieure. Les Sofis tiraient leur nom de celui de leur ancêtre Sofi ed-din (Pureté de la foi), qui vivait à Ardébil sous le règne de Tamerlan et jouissait dans tout l'Islam d'un immense renom de vertu.
«Que désires-tu? lui dit un jour le maître de l'Asie.
--Que vous mettiez en liberté les prisonniers amenés de Turquie», lui fut-il répondu.
Les fils de ceux que cheikh Sofi avait ainsi sauvés élevèrent plus tard au trône les descendants du vertueux Ardébilain.
Chah Ismaël (1502) tenait de son ancêtre une fervente piété et, comme lui, il était persuadé de la légitimité des droits d'Ali et de ses fils. A son instigation le chiisme devient une religion d'État et une forme nouvelle du patriotisme. Sous son successeur chah Tamasp, Pir Bodak khan, un Kadjar, est nommé gouverneur de la province de Kandahar; pour la première fois apparaît dans l'histoire le nom de cette tribu dont les descendants occupent le trône de Perse depuis près d'un siècle.
Avec chah Abbas le Grand (1585) s'ouvre la période la plus glorieuse de la Perse moderne. L'empire du roi sofi n'a pas l'étendue de celui de Darius, mais des guerres victorieuses assurent l'unité et la tranquillité du pays. La richesse et la prospérité se manifestent par la construction d'innombrables monuments; palais, mosquées, médressès, ponts, routes et caravansérails couvrent le royaume. Malgré les ruines, funeste et unique héritage de l'invasion afghane, on ne peut encore aujourd'hui demander à un tcharvadar le nom du fondateur d'un monument, qu'il ne vous réponde avec la plus parfaite assurance: «_Malè chah Abbas_» (C'est l'œuvre de chah Abbas).
Beaucoup construire ne veut pas dire bien construire; néanmoins les édifices élevés par le grand Sofi et ses successeurs seraient encore debout si la rage des envahisseurs ne s'était assouvie sur eux. Les palais d'Ispahan, sauf les Tcheel Soutoun, sont renversés et ruinés; heureusement leur destination pieuse a sauvé les mosquées et la médressè Maderè Chah. Quoique grands et magnifiques, les monuments de chah Abbas témoignent de la décadence de l'art. Combien sont plus beaux et plus purs de style le tombeau de chah Khoda Bendè à Sultanieh et la mosquée de Djehan chah à Tauris! Non seulement les édifices sofis sont moins bien bâtis que leurs devanciers, mais ils sont aussi décorés avec moins de soin. Le maître émailleur a dû renoncer aux belles mosaïques ajustées avec une précision qui rappelle les œuvres des Vénitiens et couvrir des surfaces immenses de carreaux de faïence appliqués les uns au-dessus des autres de façon à vêtir sans délai les nombreux squelettes préparés par les maçons royaux.
La décadence se fait aussi sentir dans l'agencement des couleurs. Le jaune, employé jusque-là en très légers rehauts, prend une place importante sur la palette du peintre; le rose et le vert font également leur apparition, et dès les successeurs de chah Abbas on sent la tendance qui mènera la polychromie persane aux mièvreries roses et jaunes caractéristiques des palais bâtis à Chiraz par Kérim khan, et enfin aux panneaux bariolés des grandes portes élevées de nos jours à Téhéran.
La littérature persane n'est pas florissante à la cour des Sofis. «Les poètes ne sont plus que des courtisans, de brillants perroquets mordillant du sucre du bout de leur bec.»
A la fin du dix-huitième siècle Mohammed-Aga, l'eunuque Kadjar, saisit de sa puissante main le trône chancelant. Son administration sévère, son énergie rendent à la Perse la prospérité que lui donnent tous les gouvernements forts. Pas de palais, pas de mosquées, pas de littérature sous le règne d'un prince avare par tempérament et, par principe, ménager à l'excès des deniers royaux et de l'encre des poètes.
Fattaly chah, son neveu, se montre aussi large et aussi généreux que son oncle l'était peu. Il peuple le harem, bien délaissé depuis l'avènement de son prédécesseur, de milliers de concubines, et, pour loger ces troupeaux de femmes indisciplinées, il construit à Téhéran, la capitale de la dynastie nouvelle, à Ispahan et dans les principales villes du royaume, des palais sans style et sans beauté, indignes d'abriter la majesté du roi des rois.