La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 63

Chapter 633,644 wordsPublic domain

Le 22 janvier nous sortîmes de la ville par ce pont Lachgiar qui sert de barrage et complète le système d'irrigation des Sassanides. Après avoir voyagé toute la journée dans une plaine toute verdoyante, nous ne savions guère, à la nuit tombante, où trouver un gîte, quand des colonnes de fumée signalèrent la présence d'un campement. Des chiens farouches aboient à notre approche, et ils grondent encore que nous sommes déjà installés sous la tente du cheikh. L'abri est spacieux, mais, comme le temps est menaçant, il est encombré de vaches, de jeunes agneaux et de poulinières. Tout ce monde nous fait place au feu et à la chandelle, représentée par une lampe de terre remplie de graisse, et d'abord un colloque animé s'engage entre notre hôte et les deux soldats de l'escorte. Ceux-ci, charmés de faire à bon compte étalage de leur zèle et surtout de réconforter leur estomac, exigent le sacrifice d'un mouton. Le chef de la tribu allègue sa pauvreté et propose de tuer un bel agneau, suffisant en somme pour le repas de six personnes. Sur l'acquiescement des guerriers, il sort afin de donner des ordres, et revient une demi-heure après.

«Çaheb, dit-il à Marcel, votre escorte veut me contraindre à tuer un agneau en votre honneur. Dispensez-moi d'un pareil impôt: ma tribu est si pauvre!

--Je te payerai ton agneau.

--C'est impossible: le chahzaddè saurait que je n'ai pas fait honneur à sa recommandation. Si vous vouliez une belle poule?

--Apporte ta poule.»

Sur le doux espoir de dîner bientôt, nous avons attendu l'arrivée de la volatile, mais on la cherchait encore à onze heures du soir. De concession en concession, nous avons dîné d'un peu de lait aigre, au grand mécontentement des soldats et des tcharvadars. Ce maigre régal terminé, Marcel organise nos couvertures et, par habitude, place derrière les oreillers une caisse de tôle où s'entassait jadis notre fortune. Quelle inspiration céleste! Comme je dormais à moitié, secouée par les frissons et la fièvre, un bruit épouvantable résonne à mon oreille et me fait brusquement sauter sur mon séant. A la lueur diffuse que projettent les charbons à demi éteints, nous pouvons alors juger du péril auquel nous venons d'échapper. Un poulain, après avoir rompu ses entraves, est venu faire la cour à une jeune pouliche modestement couchée auprès de sa mère. La bonne dame, indignée de cette audace, a décoché à l'intrus une ruade vigoureuse, tandis que l'amoureux répondait aux avances de sa belle-mère en faisant voler ses pieds au-dessus de nos têtes. Le coffre seul a été blessé dans la bagarre. Quelques centimètres plus à gauche ou plus à droite, plus haut ou plus bas, et nos crânes eussent eu le sort de la boîte défoncée. Allah le veut, nous sortirons saufs, si ce n'est sains, de ce maudit pays.

Dès l'aurore tout est bruit autour de nous. Les troupeaux s'élancent au dehors, les _bildars_ (possesseurs d'une bêche) s'apprêtent à aller creuser des rigoles d'égouttement au milieu des champs ensemencés en blé. Ici des femmes bronzées par le soleil, mais belles de formes et d'attitude, impriment un rapide mouvement à une outre suspendue à trois perches réunies en faisceaux et séparent ainsi la crème du _doukh_ (petit-lait); là des cavaliers sautent sur le dos de leurs coursiers et partent pour la chasse ou la maraude, tandis que les vieillards allument leurs pipes, s'asseyent en cercle et, silencieux, gardent le campement. Comme à Douéridj, la race est vigoureuse et ne se ressent en rien du voisinage des rachitiques habitants de Dizfoul et de Chouster.

J'ai parcouru durant toute la seconde étape une plaine très basse transformée en un véritable marécage. Eau dessous, brume dessus. Vers les cinq heures la nuit est tombée; seul le clapotis monotone que produisaient les bêtes en marchant dans le marais troublait le silence. Pas de tentes à espérer. J'avais froid, j'étais lasse, très lasse; l'idée de passer une nouvelle nuit dehors, l'état de l'atmosphère me remplissaient le cœur d'angoisse et de terreur.

«J'entends des aboiements!» s'écrie Marcel.

Les braves chiens, ils sont tous méchants, hargneux, galeux, mais néanmoins je les aurais embrassés si je les avais tenus à portée de mes bras. Vers dix heures nous avons atteint les _kapars_ (maisons faites de branchages) d'une tribu arabe.

De ce campement à Veïs on suit une route jalonnée par les substructions de monuments sassanides. Tous les édifices dont les débris jonchent le sol étaient bâtis en moellons, posés tantôt de champ, tantôt sur lit. Quelques ruines semblent être les derniers vestiges de petits palais ou de vastes maisons, les autres marquent la place des kanots destinés à surélever les eaux du Karoun au-dessus du niveau de la plaine.

Veïs est le seul village important que nous ayons rencontré depuis Chouster. Il est placé à la limite des possessions de cheikh Meusel et profite du trafic qui se fait avec Mohamméreh. Des barques, utilisées au transport des blés, sillonnent le Karoun, bordé de maisons assez proprement bâties et surmontées de terrasses; de nombreux troupeaux de moutons et de vaches témoignent de l'aisance des villageois. Le bourg est d'ailleurs dans ses beaux jours: la population, en habits de fête, célèbre le mariage du fils aîné du ketkhoda.

Dès notre arrivée, l'heureux époux est venu nous prier de prendre part aux réjouissances de sa famille. J'ai dû, à regret, décliner l'invitation: ma figure décomposée était ma meilleure excuse. Nous n'en avons pas moins été considérés comme gens de la noce. J'ai eu droit aux _chirinis_ (sucreries), apportées en grande pompe, et à la visite d'un jeune danseur, charmant enfant qu'à sa robe flottante, à ses longues manches, semblables, quand il tournoyait, aux ailes d'un papillon, à ses longs cheveux bouclés, aux bijoux répandus sur toute sa personne, à ses poses alanguies, on aurait plutôt pris pour une fille que pour un garçon. A peine le danseur avait-il cessé ses exercices chorégraphiques, exécutés au son grinçant d'une viole monocorde, qu'il a dû céder la place à des artistes conduits par un derviche du Fars. Deux énormes singes à poils gris se sont livrés à une débauche de cabrioles et ont fourni un prétexte honnête à la curiosité d'innombrables visiteurs. Des Européens sont des bipèdes bien autrement intéressants à examiner que les singes les mieux éduqués, et il serait mal à nous de ne pas jouer de bonne grâce le rôle de bête curieuse.

La quatrième et dernière étape en caravane nous a conduits au village d'Ahwas. Vingt ou trente masures délabrées indiquent seules la place d'une ville fort puissante au temps des Sassanides.

Les chevaux ne peuvent plus désormais s'avancer vers le sud; l'inondation couvre la plaine; il faut fréter un bateau et dire adieu à nos braves mulets et à nos excellents tcharvadars. Mes épaules rompues, mes jambes brisées, mes reins en marmelade ne vous regretteront pas, pauvres amis; je ne vous oublierai pas non plus: maîtres et bêtes constituez la meilleure race de l'Orient. Vous êtes bien un peu têtus et indisciplinés, mais vous avez le pied sûr, l'estomac accommodant, le cœur vaillant et le caractère profondément honnête.

Ahwas est bâti auprès d'un antique barrage. L'ouvrage, destiné à relever les eaux du Karoun et de l'Ab-Dizfoul, qui se réunissent à Bendè khil, est des plus intéressants. Construit en biais sur l'axe du fleuve, il n'a pas moins d'un kilomètre de longueur. A considérer les canaux majeurs creusés en amont de la digue et dont les dimensions transversales dépassent cent mètres, on peut se rendre compte de l'immense quantité d'eau charriée par eux et de la richesse du sud-ouest de la Susiane sous les règnes glorieux des fils de Sassan. Est-il besoin d'ajouter que les canaux sont obstrués et la digue fort compromise?

Le barrage n'est point la seule relique de l'antique cité sassanide. Si, après avoir dépassé les anciens remparts, changés en collines, on tourne brusquement vers l'est, on longe une crête calcaire qui va se relier aux montagnes des Bakhtyaris. Tout le rocher, à la surface et sur sa hauteur, est découpé en compartiments funéraires à une ou deux places. Des dalles de pierre recouvraient ces sépultures--les feuillures ménagées pour les recevoir en témoignent--mais elles ont été enlevées pour construire des maisons, ou bien transportées sur les tombes musulmanes qui s'étendent dans la plaine tout le long du cimetière antique. Pas un signe, pas une inscription ne permet d'assigner une date précise à ce champ de repos; il fut creusé, je pense, au temps de la prospérité de la ville, c'est-à-dire à l'époque des Sassanides. D'innombrables fragments des poteries enlevées des tombes au moment où elles ont été violées couvrent le sol, et les villageois assurent qu'en temps de pluie les eaux entraînent vers le fleuve des bijoux d'or, des pierres gravées et des monnaies à l'effigie des Chapour.

Aujourd'hui Ahwas compte à peine deux cents habitants, tous fort pauvres. Ils vivent opprimés par un cheikh, horrible vieillard à barbe rouge, le plus mauvais homme que j'aie encore rencontré. Ce monstre a compris dès notre venue le parti qu'il pouvait tirer de notre état de maladie, et, au lieu de nous aider à trouver un bateau pour descendre le Karoun jusqu'à Mohamméreh, il s'est adjugé à lui-même l'entreprise de notre transport et a défendu à tous les bateliers de nous louer aucune embarcation. Pendant trois jours il a bataillé avec Marcel et n'a jamais voulu se contenter de nos derniers krans, trois ou quatre fois supérieurs à la valeur de son _belem_ (embarcation en bois léger enduit de bitume).

De guerre lasse, et croyant, en nous prenant par la famine, forcer à son profit la serrure de la fameuse caisse de fer, il a interdit aux villageois de nous vendre des vivres sous peine du bâton, et nous a contraints à lui acheter ses poules maigres et ses œufs couvis.

Nous désespérions de satisfaire cet Harpagon en turban, quand il se présente dans l'écurie où nous sommes installés:

«Un bon belem est préparé par mes soins, les bateliers acceptent un prix minime, et vous êtes libres de partir sur-le-champ.»

C'était à n'en pas croire nos oreilles!

Une heure plus tard nous prenions possession d'un canot si étroit que des coudes on heurtait les bordages, si petit que le moindre mouvement l'eût fait chavirer.

Deux rameurs, munis d'avirons en forme de cuillers, se plaçaient l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, et le léger esquif, lancé en plein courant, laissait bientôt dans la brume Ahwas, son barrage et son cheikh maudit.

Non moins surpris que ses maîtres, Séropa interroge les matelots: Avant l'aube, répondent-ils, un courrier entrait à Ahwas et annonçait la prochaine arrivée du général Mirza Taghuy khan à bord du _Karoun_, le grand bateau à vapeur de cheikh Meusel. L'Excellence se rend à Chouster afin de négocier une importante affaire avec le gouverneur de la Susiane au nom de son maître le prince Zellè sultan. A cette malencontreuse nouvelle le cheikh a pris peur et il a voulu couper court aux justes plaintes et aux récriminations de ses prisonniers en se débarrassant d'eux au plus vite.

Les rives du Karoun ne m'avaient point paru belles à notre premier voyage; ont-elles changé d'aspect? je serais bien empêchée d'avoir une opinion à ce sujet. Couchée au fond du batelet, couverte d'un caoutchouc assez large pour déverser l'eau de pluie à droite et à gauche des bordages, j'ai passé deux jours et deux nuits insensible, immobile et en proie à un accès des plus violents.

Le lendemain de notre départ, le belem a stationné plusieurs heures auprès d'un campement, où Marcel a trouvé du pain et du lait aigre. Nos gens, un peu reposés, se sont remis en route. Vers minuit le vent se lève, sa violence est telle, que les matelots, redoutant de voir sombrer l'embarcation trop chargée, accostent de nouveau auprès d'une rive basse et attachent deux amarres à des touffes de buissons. Ils dormaient sans doute d'un seul œil, car tout à coup je les entends chuchoter et demander à mon mari si nos armes sont chargées. Pour la première fois depuis mon départ d'Ahwas je me soulève et, saisissant mon fusil, je regarde autour de moi. La pluie a cessé, le vent a dispersé les nuages noirs, la lune éclaire la rive et me permet d'apercevoir, se détachant comme une ombre chinoise sur un fond clair, un magnifique lion à la crinière fournie, aux membres énormes. L'animal se promène; s'il nous a vus, il ne paraît éprouver aucune envie de nous goûter. Nous sommes si maigres! Les matelots, redoutant que le lion, malgré des blessures mortelles, ne bondisse jusqu'à nous, tranchent les amarres sans nous laisser le temps d'ajuster le fauve, et lancent le belem en plein courant.

A minuit nous arrivions à Mohamméreh. Le lendemain Marcel louait une nouvelle embarcation et nous prenions joyeusement la direction de Bassorah. Ce voyage n'a pas été de longue durée: le canot atteignait l'embouchure du Karoun quand j'aperçus sur le Tigre un joli navire paré à son arrière du drapeau tricolore: c'était l'_Escombrera_, le bateau sur lequel je comptais rentrer en France.

S'il ne s'arrête pas devant Mohamméreh, où la compagnie dont il dépend a établi un comptoir, il nous faudra attendre pendant un grand mois un nouveau départ, ou bien aller chercher aux Indes des communications avec notre patrie. Cependant l'_Escombrera_ siffle à pleins poumons d'airain et semble témoigner l'intention de stopper. Il mouille ses ancres?--Non! Les dieux sont contre nous: les trois couleurs ont dépassé l'embouchure du Karoun! Mon chagrin est extrême; je n'ose prononcer une parole, et, malgré moi, un déluge de larmes déborde de mes yeux comme d'une coupe trop pleine; il faut tenir mon cœur à deux mains si je veux éviter qu'il ne se brise... Mais! le croirai-je?... le vapeur ralentit sa marche! Nos matelots, excités par l'appât d'un gros pourboire, font voler le belem: nous approchons, nous touchons le flanc du navire, je saisis un câble, je gravis l'échelle, je suis à bord!

A la première tentative faite pour s'arrêter devant Mohamméreh, où l'_Escombrera_ devait prendre des marchandises, la chaîne de l'ancre s'est cassée, et le courant a entraîné le bateau. En quelques minutes l'équipage avait paré la deuxième ancre, et l'on mouillait à un demi-mille de l'embouchure du Karoun.

J'ai dû à cet accident la dernière angoisse que j'ai éprouvée en Perse.

CHAPITRE XLII

Résumé de l'histoire artistique et littéraire de l'Iran.--Achéménides, Parthes, Sassanides.--Conquête musulmane.--Guiznévides, Seljoucides, Mogols, Sofis, Kadjars.

28 février.--Mes forces reviennent lentement, mais chaque jour je constate un progrès. Une promenade d'un bout à l'autre du bateau ne m'effraye plus, et mes esprits eux-mêmes semblent sortir de l'engourdissement où ils se complaisaient. Pendant ces soirées si calmes et si tièdes passées sur l'océan Indien et sur la mer Rouge à regarder jouer les dauphins qui paraissent, dans la phosphorescence des belles nuits, s'ébattre comme des bêtes de feu dans une mer de flammes, je reviens en arrière, je rassemble mes souvenirs, j'évoque les paysages, et je reconstitue les grandes époques de l'Iran.

Dégagée des préoccupations de la vie journalière, soulagée d'un contact fatigant avec les Persans, je juge sans passion les hommes et les choses. Pour moi, désormais, l'histoire commence à Cyrus et se termine à Nasr ed-din chah.

La genèse du peuple perse, ses progrès intellectuels et artistiques, sa décadence même, l'aspect du pays où se sont déroulées les pages de son épopée, les liens de famille qui le rattachent aux races latines et germaniques, ses dix siècles de luttes contre la Grèce et Rome, me semblent d'autant plus dignes d'étude et d'intérêt que seule la monarchie constituée il y a près de trente siècles par les ancêtres d'Astyage et de Cyaxare a échappé au naufrage des nations asiatiques et, quoique bien déchue de son ancienne splendeur, a conservé son caractère propre, ses arts et, jusque dans la religion musulmane importée à la suite des vainqueurs, un schisme distinct.

Les premières lueurs qui éclairent d'un jour certain l'histoire du plateau de l'Iran nous montrent ce pays occupé par les tribus aryennes. Au nord règnent les Madaï ou les Mèdes. Au contact des Assyriens ils conquièrent de bonne heure une civilisation relative et en profitent pour asservir les tribus sauvages du Fars. Maîtres et sujets, vainqueurs et vaincus parlent un idiome apparenté avec les vieilles langues des Indes et vivent sous l'empire de lois autoritaires. Leur religion, connue aujourd'hui, le mazdéisme, ainsi désigné en l'honneur de son dieu Aouramazda, avait été révélée aux Aryens par le légendaire Zoroastre.

En Médie, sous l'influence d'une caste sacerdotale très puissante et peut-être même autochtone, elle s'était modifiée et avait admis comme principe fondamental le dualisme défini par la lutte du bien et du mal, des dieux et des démons. En Perse elle semblait au contraire être demeurée plus attachée à la forme ancienne, au culte primitif des Aryens.

Les Mèdes entrent en scène pour la première fois à l'occasion de leur alliance avec les vassaux révoltés de l'empire ninivite. Sous les coups de Nabou-bal-Oussour, gouverneur de Babylone pour le roi d'Assyrie, et de Cyaxare, souverain de la Médie, le colosse assyrien s'écroule. Quel rôle les Perses jouèrent-ils dans cette tragédie? On l'ignore; mais il est à supposer qu'il fut considérable et leur valut tout ou partie de la Susiane, jointe dès cette époque à la Perse méridionale.

C'est probablement dans ce petit royaume, désigné par les inscriptions babyloniennes sous le nom de royaume d'Ansan, que naquit Cyrus d'un souverain de nationalité perse, originaire de cette grande famille achéménide dont la branche aînée habitait à Pasargade et gouvernait le Fars. A Suse comme à Pasargade on reconnaissait la suzeraineté du roi d'Ecbatane.

Moi Darius roi

PERSE: [Cunéiforme] A-da-m D-â-ra-ya-v-ou-ch khchâyathiya

MÉDIQUE: [Cunéiforme] U Da-ri-ya-va-os unan

ASSYRIEN: [Cunéiforme] Anakou Da-ri-ya-vus sar

INSCRIPTIONS CUNÉIFORMES.

En 560 avant notre ère, Cyrus monte sur les trônes de Perse et de Médie après sa victoire sur Astyage. De ce jour la Perse est faite et prend rang parmi les grandes puissances de l'Orient. Une architecture nouvelle, due au caprice royal et enfantée à la suite de la conquête de l'Ionie et de la Lydie, apparaît sur les plateaux de Mechhed Mourgab. Aux palais de terre de ses ancêtres Cyrus substitue des édifices hypostyles construits en pierres et en briques; il sculpte son image sur les piliers de sa demeure et pour la première fois inscrit en langue perse, mais en lettres cunéiformes, d'aspect analogue aux caractères assyriens, la célèbre formule: «Moi Cyrus, roi achéménide».

Cambyse agrandit l'œuvre de son père et soumet l'Égypte. Pendant son règne tourmenté, la caste des mages semble triompher de l'autorité royale, et l'un d'eux, Gaumata (le Pseudo Smerdis), en profite pour se faire couronner. Darius, fils d'Hystaspe, petit-fils du dernier roi du Fars, descendant d'Achémènes, renverse l'usurpateur, monte sur le trône de Cyrus et étend son autorité sur l'Asie, des rives de l'Indus jusqu'à Chypre, de Memphis en Bactriane, de Susiane en Arménie.

Les conquêtes du chef de la seconde dynastie achéménide apparaissent dans toutes leurs orgueilleuses conséquences sur les palais de Persépolis et sur les tombeaux de Nakhchè Roustem. Salles hypostyles, bas-reliefs sculptés sur la pierre dure, demeures funèbres, reflètent les influences des arts grec et égyptien.

La littérature de cette glorieuse période nous est mal connue; cependant la grande inscription de Bisoutoun et les parties transcrites du testament de Darius gravé en caractères cunéiformes et écrit en trois langues au-dessus de son tombeau ont une noble allure et ne manquent pas de beauté, malgré la forme concise et pourtant monotone de la rédaction.

Sous Darius l'empire achéménide arrive à son apogée; il touche même à son déclin le jour où les armées du grand roi échouent à Marathon. Xerxès couvre encore les terrasses persépolitaines de palais dignes des constructions édifiées sous le règne de son père, mais il procure aux Grecs leur plus glorieux triomphe. L'Orient se meurt; le génie de l'Occident s'est révélé.

Dès lors la puissance des Achéménides va tous les jours s'amoindrissant. Avilis par la vie de harem et les intrigues de palais, les Artaxerxès sont les meilleurs auxiliaires d'Alexandre et de l'invasion des Macédoniens. Sous les derniers d'entre eux l'architecture, la langue même, sont en pleine décadence; les écrivains royaux chargés de rédiger les inscriptions relatant les hauts faits du souverain commettent des solécismes et des fautes d'orthographe dont auraient rougi les plus humbles ou les moins lettrés des scribes de Darius.

Alexandre passe comme un météore vengeur; il détruit, mais n'a point le temps de fonder. Les Séleucides lui succèdent, anéantissent l'esprit national et se réchauffent au rayon mourant des influences macédoniennes. Durant cette période la vieille religion de l'Iran subissait elle-même de graves modifications. Battu en brèche dès les derniers Achéménides par les croyances de l'Asie occidentale, le mazdéisme avait été pénétré plus tard par le polythéisme grec. Des symboles nouveaux, tels que les autels du feu, remplaçaient les emblèmes les plus caractérisés; les livres de Zoroastre étaient perdus ou brûlés; la vieille Perse, résignée, attendait les sacrificateurs. Cette lutte suprême, aucune nation ne fut capable de l'entreprendre. Les empires créés sur les frontières de l'Iran par les successeurs d'Alexandre s'étaient affaiblis au lieu de grandir en puissance, et l'Iran, revenu de la stupeur où l'avait plongé l'invasion macédonienne, secoua le joug étranger et reconquit son indépendance.

Alors commence la période parthe ou arsacide, la plus obscure de l'histoire de Perse. De petits princes confédérés, et formant une sorte de féodalité, prennent en main les nouvelles destinées du pays. Toute la vie de la Perse se concentre sur les frontières; nous connaissons les victoires et les revers des Arsacides, mais à peine pourrions-nous dire les noms des souverains qui se partagent l'héritage de Cyrus.

Point d'architecture, point de littérature sous ces chefs de guerre qui firent trembler les vieux légionnaires et reculer des soldats redoutables devant la flèche du Parthe. La léthargie intellectuelle de l'Iran touche pourtant à sa fin. Des symptômes heureux se manifestent déjà sous le règne des derniers rois; Vologèse essaye de réunir les fragments des textes sacrés du magisme et de codifier la vieille littérature religieuse. Vienne une dynastie répondant aux aspirations du pays, et nous assisterons à la renaissance de l'Iran.

Au centre du Fars, dans la patrie des Achéménides, régnaient des vice-rois qui commandaient au nom des Arsacides. L'éloignement de cette province du siège du gouvernement, reporté, sous le règne des Parthes, tout auprès des frontières occidentales, et le peu d'intérêt qu'inspirait la vieille Perse à des souverains originaires du nord-ouest, avaient rendu à peu près indépendants les feudataires du sud.