La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 62
Le pont de Chouster sert aussi de barrage. Il n'est point bâti en ligne droite: les fondations, jetées de façon à profiter d'affleurements de rochers, décrivent des courbes fantaisistes. N'en déplaise à Marcel, j'aime assez cette façon de rompre en visière avec les vieilles coutumes.
Les plus petits ponts de l'Iran, attribués par les traditions autant au miracle qu'à l'invention humaine, ont tous leurs légendes. Un ouvrage long de plus de cinq cents mètres, jeté sur un fleuve impétueux, était bien de nature à surexciter l'imagination populaire. Firdouzi lui-même a chanté le pont de Chouster, et nos muletiers n'ont eu garde de le parcourir sans nous en signaler l'origine.
«Si tu es un habile constructeur, dit Chapour à Baranouch, captif roumi, tu jetteras à cette place un pont semblable à une corde; car nous retournerons à la terre, mais le pont restera par l'effet de la science donnée par Dieu à notre guide; quand tu feras ce pont long de mille coudées, tu demanderas dans mon trésor tout ce qu'il faut pour cela. Exécute dans ce pays par la science des savants roumis de grandes œuvres, et, quand le pont ouvrira un passage vers mon palais, passe-le et sois mon hôte tant que tu vivras, en joie et en sécurité, et loin du mal et du pouvoir d'Ahriman.»
«Le savant Baranouch se mit à l'œuvre et termina ce pont en trois ans. Lorsqu'il fut achevé, le roi sortit de Chouster et passa dans son palais en toute hâte.»
Comme sa rivale Djoundi-Chapour, Chouster fut fondée ou du moins agrandie et embellie par le grand Chapour. Le roi sassanide, grâce au concours des captifs romains, régularisa le cours du Karoun, suréleva les eaux derrière des digues savamment construites, creusa des canaux, des dérivations et, ces travaux terminés, défricha les terres environnantes.
Le sol du Khousistan (ancien nom de l'Arabistan persan) était extraordinairement fertile; il rendit au centuple les dépenses faites pour le mettre en culture. Le blé, le coton, la canne à sucre y prospérèrent à souhait; si l'on en croit le vieil auteur persan Hamed Allah Moustofi, la vie devint même à si bon marché que pendant les disettes elle y était moins dispendieuse qu'à Chiraz dans les années d'abondance.
Plus fertile que le Fars et l'Irak, la Susiane devait tenter la convoitise des Arabes. Les habitants de Chouster opposèrent aux envahisseurs la plus opiniâtre résistance. A la suite d'une bataille, les soldats de Bassorah et de Kouffa s'avancèrent jusqu'aux portes de la ville, et l'hormuzan, chef persan préposé à la défense, contraint de ramener ses troupes en arrière, perdit en un seul jour plus de onze cents des siens. Six cents prisonniers furent passés au fil de l'épée.
Malgré le courage des Arabes et leur barbarie, le siège menaçait de traîner en longueur, quand un Iranien se présenta au camp des assiégeants. Il promettait en échange de sa grâce de se convertir à l'islamisme et de guider les ennemis au cœur de la cité.
Abou Mouça, le chef arabe, fut trop heureux d'accepter ses offres. Le transfuge, accompagné d'un soldat de la tribu des Beni Cheïban, traversa le petit Tigre (Karoun), et parvint à une anfractuosité de rochers d'où l'on dominait la ville et le camp de l'hormuzan. Dès le retour de l'éclaireur, Abou Mouça désigna quarante hommes, commandés par Mikhrah ben Thawr, les fit escorter à distance par un peloton de deux cents soldats, et leur ordonna de partir la nuit sous la conduite du renégat. Les Arabes escaladèrent les remparts, tuèrent les sentinelles et pénétrèrent dans la ville tandis que l'hormuzan, surpris, s'enfermait à l'intérieur de la citadelle, où étaient amoncelés tous ses trésors. Le lendemain, dès l'aube, Abou Mouça, ayant passé le fleuve à la tête de ses troupes, envahit Chouster. Devançant les habitants de Missolonghi, les Persans saisirent leurs femmes et leurs enfants, les égorgèrent et les précipitèrent dans le fleuve plutôt que de les exposer aux outrages de l'ennemi.
L'hormuzan demanda grâce, mais Abou Mouça refusa de la lui accorder avant d'avoir consulté le calife; entre-temps il fit massacrer tous les défenseurs de la citadelle qui refusèrent de déposer les armes.
La capitale de Chapour n'était pas au bout de ses vicissitudes: aux Arabes succédèrent les Mogols. Bagdad prise, Houlagou khan ordonna à Timour Beik de s'emparer de Chouster.
Les habitants de la ville vinrent au-devant du général avec des vivres, des présents, et firent leur soumission. Le chef tartare défendit à ses soldats de commettre la moindre violence; malgré les conseils d'un atabek du petit Lour qui l'accompagnait et lui reprochait sa faiblesse envers les vaincus, il traita les suppliants avec la plus grande humanité: Chouster ne devait pas subir deux fois les horreurs d'une prise d'assaut.
Délivrée des sièges et des guerres, la capitale du Khousistan tombait aux mains des théologiens. Au commencement du neuvième siècle de l'hégire, l'émir Nedjm ed-din Mahmoud el-Amali, de la famille d'Ali, était venu à Chouster et y avait épousé la fille d'Yzz ed-douleh, chef des chérifs de cette contrée. Fixé désormais auprès de son beau-père, il consacra tous ses soins à la propagation de la foi chiite; une partie des citoyens répondirent à son appel. Enfin, sous les premiers monarques sefevis, Seïd Nour Allah Mir'achi, chef de la noblesse des Alides, termina l'œuvre de prosélytisme commencée par Nedjm ed-din, et dès lors Chouster rivalisa de zèle et d'intolérance avec Koum et Kerbéla. C'est à cette fervente piété qu'il faut attribuer les nombreuses mosquées et les tombeaux construits dans tous les quartiers de la ville.
Moins pompeux en appareil que le roi sassanide inaugurant l'œuvre de son ingénieur, nous franchissons le Karoun et entrons à Chouster. Une grande rue bordée de boutiques où se vendent des limons et des dattes se présente d'abord. Le mouvement des allants et venants, mais surtout la foule qui se groupe autour des Faranguis, lui donne une animation factice. Échappés à la curiosité populaire, nous suivons un labyrinthe de ruelles bordées de maisons ruinées pour la plupart, et atteignons enfin le palais du gouverneur de la ville, le seïd Assadoullah khan. Lorsqu'on y pénètre, on suit d'abord un vestibule sous lequel sont paisiblement assis des brigands et des assassins, les pieds enchaînés, mais en relations aimables avec tous les serviteurs du khan. La prison franchie, je coupe en diagonale une cour réservée au corps de garde; je gravis quelques marches et traverse un jardin planté de palmiers, à l'extrémité duquel s'élève un vaste talar. Cette pièce, recouverte d'une voûte, s'ouvre sur une terrasse spacieuse.
Nul paysage mieux fait pour surprendre et charmer le regard ne pouvait s'offrir à ma vue. Vis-à-vis de moi, à quelque deux cents mètres, se dresse une haute muraille de rochers rougeâtres dont la tête semble supporter la plaine verdoyante, tandis que ses pieds, plongés au fond d'un gouffre, baignent dans les flots du Karoun. Je me penche afin de mieux suivre des yeux les méandres du fleuve et je constate que le palais d'Assadoullah khan est fondé sur des rochers à pic pareils à ceux qui me font face, et que le torrent s'écoule entre de gigantesques Portes de Fer. L'espace compris entre les deux murailles n'est point tout entier couvert par les eaux: à gauche s'étendent des alluvions plantées de palmiers magnifiques. Malgré leurs dimensions, les arbres disparaîtraient dans la profondeur de l'abîme, et leur feuillage vert se confondrait avec la teinte sombre des eaux, n'étaient des bouquets d'orangers chargés de fruits d'or.
19 janvier.--Si l'on en croit une tradition musulmane, celui qui durant sa vie se sera malhonnêtement enrichi aux dépens de son prochain paraîtra devant le juge suprême les épaules écrasées sous le poids de ses biens mal acquis: d'où je conclus que, le jour où le gouverneur de l'Arabistan sonnera à la porte du palais infernal, il sera contraint de prier les démons de l'aider à porter une charge en disproportion avec les forces humaines. Depuis hier nos oreilles sont rebattues de lamentations et de plaintes. Les exactions s'entassent sur les malversations comme Pélion sur Ossa; la province est misérable: négociants et petits tenanciers sont réduits aux plus dures extrémités, les impôts ont doublé, les maisons tombent en ruine, et leurs propriétaires ne peuvent les relever; les paysans abandonnent la terre qui ne leur donne plus de pain noir à manger; les riches cultivateurs ne plantent plus ni palmiers ni cannes à sucre; les tribus émigrent vers la montagne avec leurs troupeaux; les canaux sont comblés, les villages désertés, et le chahzaddè augmente tous les jours les charges qui pèsent plus durement sur le peuple en raison de la disparition des nomades et de la ruine de la province. Comment remédier à cet état de choses? Les plus hardis n'ont même pas la ressource de faire monter leurs plaintes jusqu'aux pieds de Sa Majesté, les timides n'oseraient élever leurs yeux vers Hechtamet saltanè, un prince du sang, un oncle du roi, un seigneur puissant et cruel. Mais tous à l'envi, mollahs, seïds, mirzas, viennent nous prier d'être l'interprète de leurs doléances dès que nous serons éloignés de l'Arabistan.
Qui entend deux cloches entend deux sons. Je tremblais la fièvre lorsque Marcel est allé présenter ses devoirs au chahzaddè, et n'ai pu jouer mon rôle dans cette cérémonie; dès son retour, mon mari m'a conté sa visite. Le hakem de l'Arabistan lui a donné à entendre que ses administrés sont d'enragés fanatiques, très entichés de leur noblesse religieuse, avares, menteurs, inintelligents et d'une bonne foi des plus douteuses. A qui donner tort ou raison? Il faudrait habiter depuis longtemps le pays pour savoir qui ment le mieux, du gouverneur ou des gouvernés. Chouster, je dois en convenir, est loin d'être prospère. Partout des quartiers morts, des maisons en ruine acquises en toute propriété par Hadji Laïlag, le «pèlerin aux longues jambes». Deci delà quelques chambres s'ouvrent encore sur les rues boueuses et laissent voir dans un demi-jour attristé un métier primitif. L'outil sert aux tisserands à confectionner ces tapis ras spéciaux aux fabriques de Chouster, ou l'étoffe de coton à carreaux blancs et bleus qui signale les femmes de moyenne condition quand elles sortent de chez elles; mais en général le silence et l'inaction s'appesantissent sur la ville. Un seul quartier fait exception à la règle et conserve encore du mouvement et de l'activité. Il s'étend le long du fleuve même, à l'aval d'un ouvrage sassanide servant à la fois de pont et de barrage. Les eaux du Karoun, emmagasinées derrière la digue, alimentent une longue suite de moulins étagés où sont fabriquées, à très bas prix, toutes les farines de la région. A part l'industrie meunière, le commerce de la province de Chouster et son agriculture sont morts et bien morts. Et cependant, quelle devait être la richesse de ce pays, irrigué jadis avec une science dont témoignent encore aujourd'hui les ruines d'anciens ouvrages sassanides. Comme il serait facile de rendre à cette capitale de l'Arabistan sa prospérité évanouie! Il suffirait de mettre les terres en culture et d'ouvrir des voies de communication avec Ispahan et le golfe Persique: mais un pareil effort ne saurait être demandé aux habitants et moins encore au gouverneur. La plupart des barrages sont détruits; les dérivations, sauf le Chetet, que l'on traverse en entrant à Chouster quand on vient de Dizfoul, sont comblées; la province, traversée par l'un des plus beaux fleuves de l'Orient, n'a point d'eau à répandre sur les plaines desséchées et ne donne de récoltes que dans la zone comprise entre le Karoun et sa dérivation.
La peste de 1832, jointe à une administration défectueuse et trop indépendante du pouvoir central, a fait du pays le plus riche du monde l'un des plus pauvres et des plus malheureux.
20 janvier.--Les plaintes et les témoignages de mécontentement échappés hier à Hechtamet saltanè, la peine qu'il prétend éprouver à entretenir sur un pied convenable la maison d'un homme de son rang lorsqu'il a prélevé sur de maigres impôts les redevances à fournir au roi, ne l'ont pas privé du plaisir, gratuit j'en conviens, de se faire photographier à la tête de ses troupes et dans tout l'éclat de sa gloire militaire. Rendez-vous avait été pris, et ce matin je devais aller au palais; mais depuis deux jours la fièvre ne m'a pas laissé de répit; les accès violents ont fait place à un malaise ininterrompu; l'appétit, ce sauveur de toutes les misères, a disparu; avec la force physique est morte aussi la résistance morale. Bref, au moment de partir, je n'ai pas eu le courage de me mettre sur mon séant. Marcel a pris l'appareil et s'est dirigé vers la forteresse.
Il était accompagné de Mirza Bozorg, le secrétaire intime de Son Excellence, un Choustérien aux traits superbes. Le guide de mon mari est coiffé d'un turban de gaze bleue lamée d'or, spécial aux riches habitants de la ville qui ne peuvent revendiquer le droit de couvrir leur tête du turban de deuil conservé par les descendants chiites de Mahomet en souvenir du massacre de Hassan et de Houssein.
La kalè Selasil, demeure officielle du gouverneur de l'Arabistan, est bâtie sur un plateau rocheux au pied duquel s'écoule la dérivation du Karoun, désignée sous le nom de Chetet. Des constructions d'origine sassanide la défendent du côté de la ville. Seules les parties inférieures des murs sont bâties en pierres, tandis que les crêtes et les courtines élevées sur la place d'armes sont de réfection récente et construites en terre cuite. A en juger d'après la facilité avec laquelle on se fraye un chemin à travers les fortifications, ces murs seraient, en temps de guerre, d'un médiocre secours pour les défenseurs de la citadelle. Comme l'entrée du palais s'ouvrait sur un marécage boueux jauni par les ordures des chevaux campés autour de la porte, et qu'il était impossible à des piétons d'arriver sans se souiller jusqu'à la demeure du gouverneur, le mirza a ordonné à quatre soldats de pratiquer une brèche à la muraille, et c'est par cette ouverture que Marcel et l'homme au turban de soie ont fait leur entrée dans la forteresse des Chapour.
Le désordre de la première cour défie toute description. Elle est entourée de casernes appuyées contre les murs d'enceinte, et envahie par les soldats de la garnison. Au delà de cette singulière place d'armes se présente un canal de dérivation creusé à même le roc et mis en communication directe avec le Karoun. En cas de siège les défenseurs pouvaient ainsi s'approvisionner d'eau au cœur même de la citadelle. L'édifice qui couronne aujourd'hui le plateau ne rappelle en rien le château antique des princes sassanides: c'est un simple pavillon compris entre des emplacements de jardins. Arbres, fleurs, gazons, brillent également par leur absence. Les salles, les talars sont blanchis à la chaux; le sol, sans dallage, est dissimulé sous des nattes de paille et de tapis; les portes de bois blanc ont pour unique fermeture ces chaînes de fer que l'on enfile à un crochet planté dans la partie supérieure du chambranle. En revanche, du haut des balcons construits en surplomb au-dessus du fleuve, on jouit d'un admirable point de vue sur le Karoun, le Chetet, les montagnes des Bakhtyaris et trois ou quatre imamzaddès aux coupoles bleues, bâtis non loin de la célèbre Digue de l'Empereur (_Bendè Kaiser_), dont les ruines sont encore signalées par le remous des eaux.
Le hakem attendait avec impatience l'arrivée de mon mari. Afin de se donner une figure séduisante, il avait, la veille au soir, ordonné à son _hakim bachy_ (médecin en chef) de lui cautériser les paupières; celui-ci avait largement profité de l'autorisation et mis les yeux de son maître en marmelade. Néanmoins on est toujours beau quand on est Kadjar et que l'on figure à la tête d'un régiment. Cinq ou six cents hommes, le plus grand nombre en guenilles, les plus élégants vêtus de ces uniformes en drap de rebut, vendus, dirait-on, à la Perse par tous les fripiers d'Europe, envahissent bientôt la cour et le jardin. Le kolah d'astrakan décoré d'une plaque de cuivre sur laquelle se détachent en relief le lion et le soleil, le ceinturon aux mêmes armes, donnent seuls quelque unité au costume de cette horde qui a la prétention d'être une armée.
Une heure se passe à faire mettre les hommes sur deux rangs et à reléguer au second les plus sales ou les plus fantaisistes. Puis les chefs commandent quelques mouvements difficiles: «Portez armes!--Arme bras.--Reposez armes.--En place, repos.» Et entre ces divers ordres, donnés dans un langage mi-parti iranien, mi-parti français et exécutés d'ailleurs avec une lenteur et une indépendance de mouvements vraiment charmantes, chaque officier reçoit des mains d'une ordonnance placée derrière ses talons un kalyan tout allumé. Il met son épée entre les jambes, tire consciencieusement quelques bouffées de tabac, regarde s'envoler la fumée et rend enfin la précieuse pipe à son serviteur. Le brave garçon ne la laissera pas inactive.
Les grandes manœuvres ayant pris fin, le hakem se place en avant de ses troupes. Attention! mon mari opère lui-même. Un défilé, véritable débandade, termine la fête. L'état-major, félicité par le chahzaddè sur la bonne tenue et l'instruction des hommes, vient, la figure rayonnante de fierté, s'asseoir sous le talar. Que la Russie veille à ses frontières quand il aura à sa disposition les canons commandés en Europe!
CHAPITRE XLI
Masdjed djouma de Chouster.--Imamzaddè Abdoulla Banou.--Départ de Chouster.--Une nuit chez les nomades.--Le village de Veïs.--Ahwas.--Sur le Karoun.--A bord de l'_Escombrera_.
_Chouster_, 21 janvier.--Hechtamet saltanè n'avait pas trompé Marcel en lui représentant ses administrés comme des gens intolérants et fanatiques. Les Chiraziotes et les Ispahaniens, intraitables pourtant, sont des anges de douceur et des esprits libéraux si on les compare aux Chousteriens.
Habitée par une noblesse redevable de ses titres et de son influence à son origine sainte, la capitale du Khousistan se fait gloire de ses sentiments de haine envers ceux qui ne professent point le credo musulman, et proteste contre le relâchement des cités où l'on accueille d'impurs chrétiens. N'ayant pas la prétention d'échapper aux témoignages de l'aversion générale, nous aurions peut-être renoncé à parcourir la ville et les bazars, si Assadoullah khan ne nous eût donné une escorte, placée sous les ordres du vieil intendant de sa maison. La présence de ce serviteur bien connu de toute la ville nous a permis de sortir sans être injuriés, mais nous avons dû néanmoins renoncer à pénétrer dans la masdjed djouma, antique édifice en grand renom de sainteté. Demande polie adressée à l'imam djouma, visite au jeune seïd Mirza Djafar, qui passe pour représenter l'esprit de progrès, interprétation des textes du Koran donnée en notre honneur par les théologiens d'Ispahan, sont restées sans résultat: nous ne sommes point venus à bout du mauvais vouloir des prêtres. Il a fallu se contenter de photographier au point du jour le minaret de la masdjed et de jeter un coup d'œil furtif à travers l'entre-bâillement des portes.
L'édifice est en pierre et, autant qu'il m'a semblé, bâti sur le plan de la vieille mosquée d'Amrou. Peu de décoration. Seuls les tympans des portes, des fenêtres ogivales et le minaret, séparé de la nef par un cimetière moussu, sont ornés de mosaïques de briques d'une élégante simplicité. L'ensemble des constructions, en parfait état de délabrement, s'harmonise avec l'aspect des quartiers voisins.
Nous n'avons pas été plus heureux dans notre visite à l'imamzaddè Abdoulla Banou. La construction, couverte d'une coupole bleue appuyée sur un fût revêtu de mosaïques colorées, serait assez gracieuse, mais elle est aussi bien chichement entretenue. Des lichens verdâtres remplacent en partie les briques émaillées, des cigognes fort occupées à réparer leur nid et à faire des projets d'avenir tiennent lieu de croissant terminal. En nous apercevant, M. et Mme Hadji Laïlag, de pieux musulmans j'imagine, témoignent leur indignation et prennent la fuite à tire-d'aile, sans oublier de faire entendre ce vilain bruit de battoir qu'ils produisent en frappant l'une contre l'autre les deux parties de leur long bec.
Décidément nous sommes de trop ici, et il est grand temps de songer au retour. On nous a bien parlé d'importants tumulus voisins de Chouster, d'antiques forteresses situées à quelques jours de marche dans la montagne, d'anciennes villes abandonnées et même d'un second tombeau de Daniel, une concurrence sans doute, car je tiens pour authentique le monument de Suse: je verrai toutes ces merveilles dans mes rêves. La saison est si pluvieuse qu'on ne peut se lancer à l'aventure; la fièvre nous dévore tous les deux, et, quant à moi, elle m'a épuisée au point que les jambes se refusent à me porter. Depuis longtemps déjà les objets fragiles ne sont plus en sûreté dans mes mains tremblantes; enfin, est-ce l'espoir de toucher bientôt au terme de nos fatigues, ou bien, en arrivant au port, ma volonté faiblirait-elle, mais il est certain que je passe indifférente là où, il y a quelques mois, j'aurais volontiers planté ma tente. Aujourd'hui mes pensées constantes, mes préoccupations de jour et de nuit tendent vers un but: le retour. Comme une écolière paresseuse et impatiente de voir s'écouler les jours, je trace de gros traits noirs sur le calendrier et j'ai marqué d'un point rouge la date probable du départ d'un bateau français qui doit quitter Bassorah vers la fin de ce mois. Je me sens à bout de forces, mais avec quelle joie j'entreprendrai mon dernier voyage en caravane!
25 février. A bord de l'_Escombrera_, dans la mer Rouge.
As-tu été assez longtemps délaissé, mon pauvre cahier! Et cependant te voilà revenu dans mes mains; trop débiles pour transcrire les pensées d'une tête plus faible encore, elles t'ont repoussé pendant bien des jours, mais elles te retrouvent avec plaisir, compagnon d'infortune, confident des misères passées. Gravir l'échelle de l'_Escombrera_ a été mon dernier effort. Il n'eût pas fallu m'en demander davantage: j'étais exténuée et n'aurais pu, à mon arrivée sur le navire, aller d'une extrémité à l'autre de la dunette sans m'abattre comme un cheval fourbu. Un repos absolu, du sommeil à discrétion m'ont rendu quelques forces. Je pense, donc je vis. Cependant j'en suis encore à me demander comment j'ai pu, dans l'état où je me trouvais en quittant Chouster, faire quatre étapes à cheval, recevant tous les jours de la pluie, pataugeant au milieu des marais et n'ayant pas même le courage de manger. Peu de souvenirs de ce voyage, si ce n'est celui de mes souffrances, sont restés gravés dans ma mémoire. L'esprit inerte, j'ai traversé tout le sud-ouest de la Susiane sans regarder, sans voir, et c'est à la mémoire de mon mari que je dois la description du pays compris entre Chouster et Mohamméreh.