La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 61
A part les bases de colonne, débris de sa grandeur évanouie, Suse ne s'enorgueillit plus que de l'admirable rideau de montagnes neigeuses placé comme une barrière infranchissable entre l'Élam et la Perse. Si les hommes pouvaient détruire les œuvres divines comme ils brisent les ouvrages sortis de leurs mains, ils auraient aussi anéanti ces brillantes cimes, tant il a passé ici de barbares guerriers et de conquérants redoutables.
D'après mon mari, la façade extérieure du palais n'aurait pas été orientée au nord vers la chaîne des Bakhtyaris, ainsi que semblent l'avoir cru les archéologues anglais; la vue des montagnes était réservée au roi, mais l'entrée principale, les portes monumentales devaient se dresser au sud de l'apadâna. La position des inscriptions trilingues gravées sur les faces est, sud et ouest des bases en est la preuve. Si le trône eût été orienté vers le nord, les visiteurs se fussent trouvés vis-à-vis de la partie des colonnes demeurée lisse et n'eussent pu lire à l'aise qu'une seule épigraphe. Tournons au contraire le siège royal de cent quatre-vingts degrés: les heureux mortels admis en présence du souverain arriveront par une route longeant la forteresse; dès qu'ils auront franchi l'entrée du palais, ils apercevront au fond de la salle le monarque dans tout l'éclat de sa majesté, et, s'ils sont admis à s'approcher du trône, ils déchiffreront sans peine les trois textes cunéiformes.
Que de trésors ont été enfouis, que de ruines se sont amoncelées sous les flancs de ces énormes tumulus, que de générations ont regardé cette vaste plaine aujourd'hui stérilisée et cette chaîne aux crêtes blanches depuis le jour où Suse vit s'avancer sur la Kerkha la flotte de Sennachérib, au lieu d'une armée que les Élamites avaient été chercher vers le nord, et depuis l'heure néfaste où Assour-ban-habal emporta les redoutables défenses que les rois d'Élam avaient accumulées autour de leurs palais! Mais aussi comme il est orgueilleux et sauvage, l'hymne triomphant du vainqueur!
«Par la volonté d'Assour et d'Istar, je suis entré dans ces palais et je m'y suis reposé avec orgueil. J'ai ouvert leurs trésors, j'ai pris l'or et l'argent, leurs richesses, tous ces biens que les premiers rois d'Élam et les rois qui les ont suivis avaient réunis et sur lesquels encore aucun ennemi n'avait mis la main, je m'en suis emparé comme d'un butin... J'ai enlevé Sousinak, le dieu qui habite les forêts, et dont personne n'avait encore vu la divine image, et les dieux Soumoudou, Lagamar, Partikira, Amman-Kasibar, Oudouran, Sapak, dont les rois du pays d'Élam adoraient la divinité. Ragiba, Soungoumsoura, Karsa, Kirsamas, Soudounou, Aipaksina, Biloul, Panimtimri, Silagara, Napsa, Narlitou et Kindakourbou, j'ai enlevé tous ces dieux et toutes ces déesses avec leurs richesses, leurs trésors, leurs pompeux appareils, leurs prêtres et leurs admirateurs, j'ai tout transporté au pays d'Assour. Trente-deux statues des rois, en argent, en or, en bronze et en marbre, provenant des villes de Sousan, de Madaktou, de Houradi, la statue d'Oummanigas, le fils d'Oumbadara, la statue d'Istar Nakhounta, celle d'Hallousi, la statue de Tammaritou, le dernier roi qui, d'après l'ordre d'Assour et d'Istar, m'avait fait sa soumission, j'ai tout envoyé au pays d'Assour. J'ai brisé les lions ailés et les taureaux qui veillaient à la garde des temples. J'ai renversé les taureaux ailés fixés aux portes des palais du pays d'Élam, et qui jusqu'alors n'avaient pas été touchés; je les ai jetés bas. J'ai envoyé en captivité les dieux et les déesses. Leurs forêts sacrées, dans lesquelles personne n'avait encore pénétré, dont les frontières n'avaient pas été franchies, mes soldats les envahirent, admirant leurs retraites, et les livrèrent aux flammes. Les hauts lieux de leurs rois, les anciens et les nouveaux, qui n'avaient pas craint Assour et Istar, mes seigneurs, et qui étaient opposés aux rois mes pères, je les ai renversés, je les ai détruits, je les ai brûlés au soleil; j'ai emmené leurs serviteurs au pays d'Assour, j'ai laissé leurs croyants sans refuge, j'ai desséché les citernes.»
Suse ne se releva pas de longtemps d'une ruine aussi complète et aussi méthodiquement exécutée. Après des siècles de tristesse et de deuil elle revit pourtant des jours de gloire. C'est de Suse, mise en communication avec Sardes par une route d'étape pourvue de caravansérails regorgeant d'approvisionnements et de vivres, que partit Darius à la tête d'une armée de sept cent mille hommes conduite contre la Thrace.
Puis l'horizon s'assombrit de nouveau. Atossa a pleuré sur la défaite de Xerxès. La Perse a pris le deuil de ses défenseurs immolés pour la plus grande gloire de la Grèce et des fils de Pallas-Athènè. Les chants du poète tragique nous redisent les sanglots du peuple de Suse:
«Hélas! hélas! inutilement, par myriades, de toutes sortes, les armées se sont levées à tous les points de l'Asie, se sont ruées à la terre des héros, au pays de la Hellade!
«Ils sont partout, les cadavres des misérables victimes; partout aux rivages de Salamine, partout au pays d'alentour.
«Hélas! hélas! pauvres Perses! Ainsi des flots submergés, noyés, leurs cadavres roulent pêle-mêle parmi les agrès fracassés, jouets des flots.
«Inutiles ont été les arcs. Tout entière elle a péri, l'armée abîmée au choc des vaisseaux.
«O douleur! effroyable malheur! Trop misérables Perses, perdus sans retour! Hélas! hélas! c'en est fait de l'armée.
«O, de tous les noms le plus abominable, lugubre Salamine! Athènes! Athènes! de sinistre souvenir!
«Terrible Athènes, de si amer souvenir à tes ennemis! Que de femmes perses par toi sans fils, par toi sans maris.»
Après les derniers Achéménides, Suse tomba dans l'oubli. De ses débris se formèrent Chouster, Dizfoul, Eïvan; des pierres arrachées à ses palais furent construits les ponts jetés au-devant des cités nouvelles. A chaque invasion s'ajoutait une strate au tumulus. L'étage arabe fut le dernier. Depuis le huitième siècle le tell est abandonné, et chaque hiver agrandit les crevasses au fond desquelles gîtent les guépards et pullulent les sangliers. Seule une tradition religieuse a surnagé; le tombeau de Daniel permet encore de donner un nom aux lieux où régnèrent ces dynasties qui, aux temps archaïques, balancèrent la puissance de Babylone.
La nuit nous chasse des tumulus sans nous laisser le temps de les parcourir en tous sens, et, l'esprit rempli des souvenirs du passé, nous regagnons l'hôtellerie du grand _peïghambar_. La cour paraît plus encombrée qu'elle ne l'était à notre arrivée. Des troupeaux de moutons et de chèvres, conduits le jour dans la plaine, sont venus à la tombée de la nuit se mettre à l'abri des maraudeurs. Avec les troupeaux sont rentrés les habitants du tombeau: les femmes chargées de broussailles, les hommes armés de la fronde ou du bâton. Çà et là courent des marmots vêtus d'une petite chemise de cotonnade descendant à peine jusqu'au creux de l'estomac, mais grotesquement coiffés de turbans énormes; aussi nous apporte-t-on en guise d'apéritif trois enfants rachitiques et perclus de rhumatismes. Comme Marcel reprochait aux mamans de ne point couvrir leur progéniture, toutes nous ont montré avec la satisfaction du devoir accompli les paquets d'étoffes amoncelées autour de la tête de leurs rejetons, et se sont bien promis, sans doute, de ne point faire de sacrifices inutiles pour vêtir les membres violacés de ces petits malheureux.
La consultation terminée, je m'apprêtais à donner la dernière main à notre installation, quand la porte de l'enceinte retentit sous des coups violents. On ouvre, et une nombreuse troupe de serviteurs précédant un seïd monté sur un âne blanc envahit la cour. Le fils de Mahomet, en homme habitué à voir ses moindres désirs satisfaits, ordonne de nettoyer la chambre noire voisine du tombeau et de la mettre à sa disposition dès qu'il aura terminé sa prière. «Cette pièce est occupée par des Faranguis», lui dit-on. Un accès de colère fait oublier au saint homme ses pieuses intentions. Quelques injures parviennent jusqu'à moi; je les écoute d'une oreille distraite, je pourrais venir en aide au seïd si la mémoire venait à lui manquer: «Jamais des infidèles n'auraient dû approcher leur _impureté_ du sanctuaire de Daniel! Le motavelli a eu tort de tolérer une semblable profanation. Il faut chasser sur l'heure ces mécréants, ces fils de chiens!» Le parc aux bestiaux est trop bon pour nous; les vaches et les buffles protesteraient peut-être si on les forçait à vivre dans notre voisinage.
Le motavelli s'excuse de son mieux et déclare qu'il est prêt à obéir et à nous expulser, si le seïd persiste dans sa manière de voir après avoir pris connaissance de la lettre d'introduction que nous a donnée le cheikh Thaer.
A ce nom révéré, le turban bleu change subitement de ton. Il installera ses bagages sous le vestibule du tombeau; la pièce est ouverte au vent et à la pluie, mais de cet observatoire il pourra nous surveiller pendant toute la nuit et s'assurer que nous ne déroberons pas les reliques du saint prophète.
Ne nous plaignons pas: le seïd va se mouiller, et nous serons à l'abri des giboulées.
15 janvier.--Les sentinelles vigilantes qui ont monté la garde devant le tombeau de Daniel se sont montrées à la hauteur de leur mission: elles ont chanté, causé, prié, fumé, absorbé du thé et du café jusqu'à l'aurore et fait un tel vacarme qu'il ne nous a pas été possible de dormir une minute. Comme elles commençaient à se calmer et à s'assoupir, nous nous sommes levés et, franchissant leurs corps, avons pris le chemin du troisième tumulus.
Plus vaste encore que ses deux voisins, il était, lui aussi, enceint de murs de terre, complètement éboulés aujourd'hui. Vers l'ouest se présente un bas-fond de forme rectangulaire, au centre duquel les explorateurs anglais ont pratiqué des _excavations_, d'ailleurs peu fructueuses. A l'extrémité méridionale de la plate-forme, sur une sorte de presqu'île reliée au tell par un isthme étroit, surgissent deux pierres sculptées d'origine achéménide. Ici une base de colonne avec inscription cunéiforme gravée sur le tore, là un débris de volute très dégradé. Ces deux fragments doivent à leur poids et à leur volume de n'avoir pas pris le chemin du Musée Britannique quand sir Kennett Loftus, traqué par le clergé de Dizfoul, menacé par les fanatiques, fut obligé d'abandonner les fouilles et de quitter précipitamment la Susiane.
En redescendant les pentes abruptes des éboulis, nous nous sommes brusquement trouvés nez à nez avec une famille de sangliers: «Les étranges bipèdes! avait l'air de dire le papa en nous regardant de ses yeux vifs.--Décampons, soufflait la prudente maman.--Voulons pas partir, na! braillaient les moutards, voulons voir le grand Monsieur, et le petit Monsieur aussi.--Nous reviendrons demain, a répliqué la laie; en route!» Et de son groin elle a poussé époux et progéniture vers un marais fangeux situé auprès du tell. Le temps de glisser des cartouches à balles dans les fusils, et la poudre parlait. Au bruit de nos armes, un nombreux troupeau de sangliers que nous n'avions pas aperçu a détalé à toutes jambes. Lassée de tirer sans résultat, la distance étant devenue trop grande, je me suis amusée à compter les fugitifs. J'en ai signalé plus de soixante, éparpillés sur la plaine, puis je les ai perdus de vue. Depuis notre entrée en Susiane nous n'avons pas été tous les jours aussi malheureux: nous aurions chargé un mulet avec nos victimes si nous ne nous étions fatigués à poursuivre le gibier. Canards sauvages, obarès, francolins, outardes, perdrix à panache noir, pigeons et alouettes sont assez nombreux pour faire perdre la tête au moins zélé disciple de saint Hubert.
Laissant à Marcel le soin de parcourir de nouveau les tumulus, j'ai repris le chemin du tombeau. J'entre, et dès la porte un spectacle des plus étranges se présente à mes regards. La caravane du seïd occupe encore le milieu de la cour, les mulets sont bâtés, les chevaux sellés, mais les cavaliers ont mis pied à terre et entourent leur maître. Le saint homme, assis sur des coussins, les traits décomposés, la face verte, paraît en proie à une attaque de délire épileptique: les dents claquent, les mains tremblent, les yeux apparaissent blancs dans leur orbite.
Je m'approche afin de porter secours à mon ennemi d'hier, j'écarte les paysans assemblés; mais une main s'appesantit sur mon épaule, à cette main s'emmanche Séropa: «Qu'allez-vous faire, Khanoum? ne troublez pas le seïd: il est animé de l'esprit divin et guérit un des enfants que vous avez examinés hier au soir.»
Oh! oh! ne dérangeons pas mon confrère; volons-lui seulement sa recette. Je m'avance et vois enfin la pauvre victime. Le seïd la tient des deux mains et lui communique par moments ses frissons bénis. Le bébé pleure, crie à se rompre les cordes vocales; on le trémousse de plus belle. A ce moment décisif le convulsionnaire m'aperçoit au premier rang des curieux: va te promener, le charme est rompu. Mon impureté met en fuite l'esprit saint, au grand chagrin de l'assistance, et le docteur, ressaisi par les nécessités de la vie, réclame son kalyan.
«Ce n'est pas vous qui recevez le souffle d'Allah et guérissez les infirmes rien qu'en frissonnant», me dit un grand diable en haussant les épaules.
«Tes reproches ne me vont point au cœur, fils du désert; ma conscience médicale me défend de pactiser avec les charlatans et les empiriques.»
Quand je pense pourtant que ce descendant du Prophète vient de recevoir comme honoraires une poule et douze œufs, et que durant toute ma carrière médicale on ne m'a jamais offert que six noix véreuses, je suis saisie d'un profond découragement. Humaine nature, ton vrai nom est injustice!
Le seïd est parti, le motavelli parcourt les tumulus avec Marcel, les nomades ont suivi leurs troupeaux: j'ai tout le loisir d'examiner la salle funéraire.
Mon audace a été mal récompensée. La pièce, de dimensions restreintes, blanchie à la chaux, couverte d'une voûte, contient une construction rectangulaire en forme de sarcophage. Le tombeau est entouré d'un de ces grillages autour desquels se promènent pieusement les mains des fidèles. Aux quatre angles luisent des boules volumineuses, polies par l'attouchement des fronts respectueux.
Rien de plus, rien de moins dans la dernière demeure de Daniel. Un homme assez habile pour expliquer des songes à un potentat, alors que ledit potentat ne se les rappelait pas lui-même, méritait mieux. Tout passe, tout lasse, dit le proverbe. Depuis la mort du prophète l'édifice a dû être reconstruit bien des fois; pourquoi s'étonner si la piété des fidèles a été diminuant, au point de consacrer au _peïghambar_ un tombeau si modeste?
CHAPITRE XL
Le site de Djoundi-Chapour.--Le village de Konah.--Panorama de Chouster.--Aspect intérieur de la cité.--Misère de la population.--Le gouverneur de l'Arabistan et son armée.
17 janvier.--De la pluie, toujours la pluie! D'incessants abats d'eau, à peine coupés de courtes éclaircies, nous ont contraints, il y a deux jours, de revenir de Suse à Dizfoul. La crainte de ne pouvoir, après le déluge hivernal, franchir la rivière de Konah qui arrose la plaine comprise entre Dizfoul et Chouster nous a décidés à repartir aussitôt après notre arrivée. Un coin de ciel s'est montré à travers les nuages plombés au moment où nous franchissions les portes de la ville, mais, hélas! il n'a point tenu ses trompeuses promesses et a bientôt disparu derrière une pluie fine et pénétrante.
La majesté de la chaîne au pied de laquelle s'allonge le chemin, la plaine verdoyante, les cimes blanches qui se découvrent entre chaque ondée, me font oublier les heures; mais il n'en est pas de même de nos gens, peu sensibles aux pleureuses beautés de la nature. Les muletiers pataugent tristement dans la boue liquide, les cavaliers d'escorte se montrent encore plus mélancoliques et proposent de camper à l'abri d'un buisson. Ces offres ne me tentent guère: le souvenir du _hor_ est encore présent à mon esprit. Lassée cependant des éternelles lamentations de nos serviteurs, je les ai engagés à s'arrêter sous une touffe d'herbe à leur choix; la ligne du télégraphe nous servira de guide.
«Vous quitter! se sont écriés les soldats épouvantés, Allah ne le voudrait pas: nous perdrions nos seuls défenseurs!»
La singulière escorte! Tout aussi singulière est la ligne télégraphique. Accroché à des poteaux tordus, noueux, de hauteur inégale, le fil d'Ariane qui nous indique la direction de Chouster caresse le sol, ou se cache sous les buissons. Parfois les poteaux, renversés sur une longueur assez considérable, laissent des lacunes, préjudiciables, j'imagine, à la bonne transmission des dépêches.
Lorsque le gouvernement anglais obtint, il y a quelques années, l'autorisation d'établir la ligne télégraphique qui traverse le royaume, il s'engagea à placer sur ses poteaux un fil spécialement réservé au service du chah. Des bureaux indigènes furent créés auprès des bureaux anglais, et le télégraphe persan, réparé à chaque accident par les agents étrangers, fonctionna avec régularité. Charmé de cette innovation merveilleuse, ravi d'être en communication constante avec les gouverneurs de ses provinces, Nasr ed-din donna l'ordre de construire à ses frais une ligne particulière entre son palais et la province si lointaine de l'Arabistan. Le nommé _Madakhel_ se mit de la partie. Aux solides colonnes de fonte on substitua de mauvais poteaux en bois; aux excellents appareils anglais, des machines de pacotille, et l'on ouvrit triomphalement la ligne nationale. L'installation faite, les agents persans se gardèrent de remédier aux avaries, si bien qu'au bout d'un an ou deux, les poteaux étant renversés, les fils brisés, les appareils détraqués, il devenait plus économique et surtout plus rapide de confier les dépêches à des courriers. De cette infructueuse tentative il ne reste plus aujourd'hui que les employés, véritables coqs en pâte, à peu près logés, à peu près payés, et dont l'unique crainte est de voir arriver un jour ou l'autre les ouvriers chargés de réparer la ligne. Les agents ne sont point les seuls à se féliciter d'un accident qui leur assure une vie douce et sans fatigue. Pendant les quelques mois utilisés par les pseudo-télégraphistes à détraquer leurs appareils, le gouverneur de l'Arabistan eut une existence vraiment trop dure. Sa Majesté, constamment suspendue à son fil, ne laissait aucun repos à ce digne fonctionnaire: tantôt c'étaient des demandes d'argent, tantôt des contingents à lever, et sur-le-champ il fallait répondre au souverain et satisfaire des exigences plus ou moins bizarres.
Aujourd'hui l'Arabistan est rentré dans le calme. Pendant la belle saison un messager met un gros mois pour parvenir de Téhéran à Chouster, et, quand après ce trajet il arrive à destination, le hakem conserve tout le loisir de préparer une réponse honnête. Et puis enfin le gouverneur a dans son jeu tous les imprévus de l'hiver. Le courrier, obligé de traverser à pied la plus haute partie des montagnes des Bakhtyaris, sera peut-être arrêté par les neiges et arrivera à Chouster quand Allah s'en occupera. Étant données l'expérience du passé et la quiétude du présent, je laisse à penser si les fils télégraphiques se cacheront longtemps sous la poussière de l'été ou la boue de l'hiver.
Cinq heures après avoir quitté Dizfoul, la caravane passe en vue d'un imamzaddè entouré d'arbres et de verdure. A quelque distance de ce sanctuaire s'étendent les murs d'enceinte d'une ville comme tant d'autres disparue, mais encore désignée sous le nom de Chahabad. Elle devrait, paraît-il, être identifiée avec Djoundi-Chapour, fondée par le fils d'Ardéchir Babégan après sa victoire sur Valérien, et agrandie à l'époque de son septième successeur, Chapour Dhou'l-Aktaf. En l'année 350 elle devint le siège d'une église nestorienne, et, quand plus tard elle s'éleva au rang des villes les plus importantes de la province, le métropolitain qui, au dire des écrivains syriaques, avait eu jusque-là sa résidence à Ahwaz, se transporta dans ses murs.
Sous Anouchirvan ses universités acquirent le plus grand renom; les écoliers et les théologiens accoururent en foule, et leur présence contribua à donner encore un nouvel essor à la cité. La décadence de Djoundi-Chapour date du treizième siècle, époque de la grande prospérité de Chouster. Peu après, son nom disparaissait de l'histoire du pays.
L'ancienne ville s'étendait probablement jusqu'au bord d'une rivière que nous devons traverser à gué avant d'atteindre le bourg de Konah. Avec ses mille bras séparés par des bancs de graviers très plats, ce cours d'eau me rappelle les torrents des Alpes. Le courant est rapide, mais le gué, plus aisément praticable que celui de la Kerkha au-devant d'Eïvan, peut encore être franchi sans encombre. Vers la nuit nous atteignons la rive droite et pénétrons dans un caravansérail veuf de ses toitures. Une soupente noire ménagée sous un escalier offre seule un abri contre la pluie. Maîtres et valets s'y empilent; Séropa allume le feu nécessaire à la préparation du pilau quotidien, et, comme il n'y a ni cheminée ni trou de dégagement pour la fumée, il ne nous reste plus qu'à fermer les yeux et à nous étendre, la bouche au ras du sol, afin d'échapper à une asphyxie certaine.
18 janvier.--Dieu merci, les jours se suivent et ne se ressemblent pas! Le tonnerre, les éclairs, le vent, ayant fait rage toute la nuit, ont eu la belle inspiration de céder la place ce matin à une aurore radieuse et aux rayons du plus puissant des magiciens. Le joli village de Konah m'est apparu environné de jardins, situé au milieu d'une plaine verdoyante, entouré d'innombrables troupeaux de moutons et de vaches.
Les séduisantes harmonies de la nature mettent nos gens en joie, et dès la sortie de Konah les muletiers nous régalent de leurs pitoyables chansons. Nos guerriers ne veulent pas être en reste de bonne humeur. Perchés sur de hautes selles rembourrées, ils se poursuivent les uns les autres de toute la vitesse de leurs montures et prennent la fuite tout en déchargeant leurs fusils. Le coup de feu est lancé comme la flèche du Parthe. Quand les chevaux, fatigués de galoper sur la terre molle, perdent de leur ardeur, les cavaliers plantent en terre leur longue lance et, sans en abandonner la poignée, tentent d'en faire le tour. Bien que les chevaux persans soient très souples et habitués de bonne heure à cette passe brillante, il est très difficile de l'exécuter au galop, et à diverses reprises nous avons été juges du tournoi sans avoir eu de vainqueur à couronner.
A quatre heures, après avoir franchi la cime d'une crête rocheuse et dépassé une porte naturelle, nous apercevons à l'horizon la ville de Chouster, bâtie sur les bords d'un beau fleuve, le Karoun, et précédée d'un pont sassanide. Bientôt je distingue les coupoles d'émail, les toits pointus de blancs imamzaddès, le minaret décapité de la masdjed djouma et enfin, sur la gauche, dominant le cours du fleuve, l'antique château _Selasil_. Derrière ses murs, si l'on en croit une légende encore vivace, vécut pendant dix ans le prisonnier de Chapour, le malheureux empereur Valérien. Quand son vainqueur montait à cheval, il était forcé de prêter en guise de marchepied son épaule, couverte naguère de la pourpre romaine. Plus tard, cette humiliation ayant cessé de satisfaire Chapour, la peau du césar fut tannée, empaillée et portée comme un trophée au-devant des armées sassanides.