La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 60
Je me suis assise gravement. Cham Sedjou et ses nombreuses amies, assemblées en cette circonstance, se sont accroupies tout autour de moi, et par trois fois nous nous sommes mutuellement informées de l'état de nos précieuses santés. Bibi a déclaré qu'elle s'était réveillée le matin avec un violent mal de tête, mais que la joie de recevoir ma visite et enfin ma présence bénie avaient achevé de dissiper ses douleurs. Les approbations enthousiastes de l'assistance me prouvent combien la phrase est dans le goût persan; je me contente de m'incliner, faute de savoir surenchérir sur pareilles amabilités.
Bibi Cham Sedjou est une Persane: les narines vierges de perforation témoignent de sa race. En femme intelligente, elle supplée aux charmes envolés par une conversation agréable et moins banale que celle dont sont régalés habituellement les murs des andérouns. Son instruction n'est pas à la hauteur de sa bonne volonté; les notions les plus élémentaires de la géographie lui font défaut. Elle a bien entendu parler d'une terre connue sous le nom de Faranguistan, terre misérable dévolue aux Anglais et aux Russes infidèles, grands mangeurs de porc et grands buveurs d'eau-de-vie, mais elle ignore le nom même de la France. Elle croit aussi, à en juger à ma tête tondue, qu'aux Persanes seules Allah a octroyé des tresses longues et souples, pour la plus grande jouissance de ses fidèles serviteurs sur la terre et de ses élus au ciel, et que la couleur blonde de mes cheveux, n'ayant rien de naturel, doit être due à une sorcellerie particulière. J'ai essayé, sans la convaincre, d'expliquer à mon interlocutrice combien des nattes seraient gênantes pendant la durée d'un très long voyage, mais j'ai négligé de l'entretenir d'autres inconvénients graves dont il eût été aussi malséant de lui parler que de corde devant un pendu.
«Pourquoi se peigner tous les jours? m'a-t-elle répondu avec surprise, il est bien suffisant de procéder à cette opération une fois par semaine, en allant au bain.»
Les servantes apportent le thé. La première tasse m'est présentée, on offre la seconde à mon guide. Il la prend en sa qualité de mâle, et ne manifeste même pas l'intention de la passer à la femme de son père ou aux khanoums ses voisines. Puis, toutes les amies de Bibi Cham Sedjou ayant essayé mon casque blanc, non sans rire à se tordre, et s'étant à tour de rôle mirées dans un fragment de glace entouré d'une superbe bordure en mosaïque de cèdre et d'ivoire, je reprends possession de ma coiffure et me retire afin de terminer en un seul jour, s'il est possible, la revue des andérouns où je suis attendue.
«Allons voir maman», a dit joyeusement mon jeune guide après avoir fait charger sur la tête d'un serviteur le fauteuil qui doit me précéder.
Matab khanoum est une fille de tribu. Il n'est pas besoin de la voir pour s'en convaincre. En véritable Arabe, elle a installé ses juments de pur sang dans la cour de la maison, afin de ne jamais les perdre de vue; l'escalier s'ouvre justement derrière les sabots d'une belle poulinière.
Le logis, semblable à celui de Bibi Cham Sedjou, est orné avec un luxe relatif. Des porcelaines de vieux chine contemporaines de chah Abbas encombrent les takhtchés et provoquent mon admiration, tandis qu'une horrible soupière de faïence anglaise fait vis-à-vis à une superbe coupe émaillée. On pose le fauteuil sur un tapis kurde fin et ras comme du velours et je m'assieds auprès d'un métier à tisser. Matab khanoum emploie ses loisirs à confectionner ces grands filets de soie rose ou jaune à pasquilles d'or qui couvrent sans les voiler la tête et la poitrine de toutes les femmes de la Susiane.
La maîtresse de la maison est petite, maigre, brune de peau, peu séduisante, mais, en sa qualité de mère de l'unique héritier de la maison, elle jouit d'une supériorité incontestée sur les autres femmes de son époux. Son humeur est d'autant plus difficile qu'elle est jalouse en ce moment d'une rivale fort belle et pour laquelle elle craint d'être délaissée. Les regards de Matab khanoum s'adoucissent pourtant quand ils se dirigent vers son fils, «la fraîcheur de ses yeux». L'amabilité et la bonne éducation de mon petit ami lui ont valu mes félicitations; alors, souriante, en vraie maman elle m'a appris que les mollahs étaient surpris de l'intelligence de Messaoud. «Cet enfant est appelé aux plus hautes destinées: il deviendra l'une des lumières de l'État. Agé de dix ans à peine, il sait déjà par cœur plusieurs chapitres du Koran et les plus beaux morceaux de nos poètes classiques.»
«Veux-tu, Messaoud, nous dire un de ces contes que tu apprenais hier à ta petite sœur?
--Brisez-moi la tête, coupez-moi les oreilles, arrachez-moi les yeux: je serai toujours prêt à vous obéir», a répondu l'enfant. Puis, sans témoigner ni timidité ni embarras, il a pris la parole.
«Un pauvre homme vivait du produit de sa pêche et de sa chasse, et, comme il était habile à lancer l'épervier et à appeler les oiseaux auprès de ses lacets, l'une et l'autre étaient souvent abondantes. Un jour, après avoir disposé ses pièges, il s'était caché dans les roseaux et guettait trois perdrix, quand il entendit à ses côtés de bruyants éclats de voix. C'étaient deux écoliers qui discutaient avec chaleur une question de jurisprudence.
«Le chasseur s'avança, les supplia de ne point faire de bruit et de ne point effaroucher le gibier. «Nous le voulons bien, répondirent les étudiants, mais à condition que tu donneras un oiseau à chacun de nous.
«--O mes maîtres, ma famille vit du produit de ma chasse; que deviendrai-je lorsque je rentrerai au logis avec une perdrix à partager entre dix personnes?»
«Le pauvre homme eut beau gémir et représenter aux étudiants que le filet n'était pas plus à eux que la graine semée comme appât, ils ne voulurent rien entendre. Alors le chasseur tira la corde, prit les trois bêtes et les partagea avec ses tyrans.
«Quand il les eut satisfaits, il leur dit: «Si vous me dédommagiez au moins du tort que vous me causez, en m'apprenant le motif de votre discussion?
«--Volontiers: nous disputions sur l'héritage de l'hermaphrodite.
«--Que signifie le mot «hermaphrodite»?
«--L'hermaphrodite est mâle et femelle», répliquèrent les jeunes gens en s'en allant.
«Sur ce, le chasseur, attristé, rentra chez lui, et sa famille, qui l'attendait, dut se contenter ce soir-là de l'unique perdreau qu'il avait apporté.
«Peu de jours après, lorsque les étoiles se furent cachées et qu'un beau soleil aux ailes d'or eut apparu à l'horizon, le pêcheur prit ses filets et se dirigea vers la rivière. Il jeta son épervier et ramena un poisson si beau, si grand et de couleur si éclatante que de sa vie il n'avait vu pareil animal.
«Plein de joie, il le prend et, sans plus tarder, le porte à son souverain.
«Le sultan était couché sur un lit de repos, auprès d'un bassin d'albâtre où voguaient des embarcations d'aloès semblables au croissant de la lune. Des carpes aux vives couleurs dont les seins étaient d'argent et les oreilles chargées d'anneaux d'or s'ébattaient dans les eaux cristallines. Tremblant et anxieux, notre homme s'approcha, étala le poisson qu'il avait pêché et pria le monarque de l'accepter.
«Je suis ravi de ton cadeau et vais donner l'ordre au grand vizir de te compter mille dinars.» Mais le ministre, mécontent, souffla à voix basse: «Désormais il vaudrait mieux proportionner la faveur au mérite. Si l'on paye un poisson mille dinars, tout l'or du trésor passera en ruineuses folies.»
«--Tu as raison, reprit le sultan; mais comment me dédire?
«--Demandez à cet homme: «Ce poisson est-il mâle ou femelle?» S'il répond: «C'est un mâle», vous lui direz: «Je te donnerai les mille dinars quand tu m'apporteras la femelle.» S'il réplique: «C'est une femelle», vous répondrez: «Apporte-moi le mâle et tu auras ton bakchich.» Enchanté de la sagesse de son vizir, le souverain se tourne vers le pêcheur: «Ton poisson est-il mâle ou femelle?»
«Le brave homme comprit le sens caché de cette demande et, après avoir prudemment fouillé dans son esprit la perle d'une réponse à présenter sur le plat de l'explication, il dit: «O roi, sagesse de lumière du monde, ce poisson est mâle et femelle: il est hermaphrodite».
«La sagesse et la sagacité du pêcheur surprirent si agréablement le sultan, qu'il lui fit donner les mille dinars et le mit au nombre de ses conseillers.»
Je ne puis transcrire les changements de voix et la mimique intelligente du jeune conteur; je le regrette, car le petit homme a joué son charmant récit en acteur consommé.
Courons vers un autre andéroun. Avant de me laisser franchir le seuil de la porte, Matab khanoum m'a arrêtée un instant: «Pourquoi avez-vous la tête nue? Vous devez avoir bien froid? et en outre... c'est très inconvenant!
--Vous moquez-vous de moi?
--Non certes: notre Prophète a défendu aux femmes de montrer leurs cheveux, et par conséquent d'avoir la tête découverte.
--Je tiendrai compte de sa recommandation quand je me ferai musulmane. En attendant cet heureux jour, venez dans le Faranguistan et vous verrez ce que l'on pensera de vos seins, de votre ventre et de vos jambes nus, toujours prêts à se montrer au moindre mouvement.»
Pour me rendre chez Bibi Dordoun, la favorite de mon hôte et la rivale de Matab khanoum, j'ai dû abandonner le chemin des terrasses et changer de quartier. Un mari, quand il se pique d'être bon musulman, doit joindre à mille autres vertus d'une essence rare l'astuce du renard et la prudence du serpent et ne pas exposer ses nombreuses épouses à laver leur linge sale devant toutes les terrasses du voisinage. En suivant des rues en partie barrées par les maisons qui se sont fondues sous l'influence des pluies de l'hiver, j'atteins enfin le troisième andéroun. Je n'ai point perdu ma peine. Depuis mon arrivée à Dizfoul je n'ai vu femme pareille à Bibi Dordoun. Bien que de race arabe, elle est blanche de peau; ses yeux et ses cheveux d'un noir d'ébène se détachent sur une chair mate et font ressortir les tons de grenade d'une bouche trop épaisse, mais derrière laquelle se présentent des dents admirables. La toilette est d'une élégance raffinée: jupe de brocart à fond rose, calotte de cachemire de l'Inde retenant un filet semé de perles fines, foulard de soie de Bombay, anneau de narine couvert de pierres précieuses, talisman de nacre incrusté d'or, bracelets formés de grosses boules d'ambre et de corail rose; aux deux chevilles, de véritables chaussettes de perles de couleurs montant jusqu'au mollet et laissant tomber sur le pied nu une frange de rubis.
Bibi Dordoun m'attendait au rez-de-chaussée de sa maison; dès mon arrivée elle m'a guidée vers le premier étage et a soigneusement fermé la porte derrière moi. Puis elle s'est mise à éplucher des limons doux avec l'air d'une personne convaincue de la gravité de cette occupation. Ce n'était pas le moyen de satisfaire la curiosité d'une vingtaine de voisines accourues à la nouvelle de mon arrivée.
Les filles d'Ève se sont d'abord annoncées en jetant leur nom à travers la porte, puis, ne recevant pas de réponse, elles ont gratté au battant: manière polie de demander à entrer,... et Bibi Dordoun épluchait toujours ses limons doux. Tout à coup, nerveuse et rouge de colère, elle se lève, court vers l'entrée de la chambre, met en fuite les visiteuses importunes en leur jetant ses deux babouches à la tête, et vient tout essoufflée se rasseoir à mes côtés. Dans quel but me ménager ce silencieux tête-à-tête? Je veux me lever, elle me retient et m'ouvre enfin les plus profonds replis de son cœur:
«Je possède toute la confiance et toute l'affection de l'aga, mais je suis par cela même en butte à la jalousie de Matab khanoum. En définitive, je récolte plus d'épines que de roses. Cinq fois le ciel m'a rendue mère: des filles! toujours des filles! Allah a béni mon union, et d'ici à peu de jours j'attends ma sixième délivrance. Vous, une femme instruite comme un _mollah_, vous, une Faranguie, ne pourrez-vous rien pour moi, ne me direz-vous pas si mon espoir doit toujours être déçu, ou si l'enfant qui va naître sera enfin ce fils tant désiré dont la venue me fera bénéficier de la haute situation réservée jusqu'ici à Matab khanoum et augmentera, s'il est possible, l'affection de mon époux?»
Cette femme est pâle d'émotion. Je n'hésite pas et lui promets gravement un garçon. A ces mots elle me saute au cou et m'embrasse à me débarbouiller, si besoin était.
En définitive, je suis sortie de chez Bibi Dordoun sacrée sorcière; si elle a un fils, elle demeurera toute sa vie persuadée que les Faranguis ont le don de double vue. Mais si elle a une fille! Bah! je lui aurai toujours donné quinze jours de bonheur.
Mon ami Messaoud aurait bien voulu s'acquitter jusqu'au bout de ses devoirs d'introducteur et me mener au quatrième andéroun paternel. Pendant mes diverses visites j'avais absorbé sans sourciller huit ou dix tasses de thé et de café, des confitures au miel, des bonbons en plâtre, des citrons doux; j'avais prêté mon casque, ma veste, mes souliers eux-mêmes, prédit à mon hôtesse la naissance d'un héritier: je méritais bien quelque repos. D'ailleurs les nuages s'étaient dissipés, un coin de ciel bleu m'était apparu, et je voulais avertir Marcel de cette bonne nouvelle. Je suis arrivée trop tard: les ordres sont donnés, et nous partons pour Suse dès le lever de l'aurore.
CHAPITRE XXXIX
Visite au cheikh Thaer, administrateur des biens vakfs de Daniel.--Les tumulus.--Le tombeau de Daniel.--Le palais d'Artaxerxès Mnémon.--Chasse au sanglier.--Une nuit dans le tombeau de Daniel.
_Suse_, 14 janvier.--«En route!» me suis-je joyeusement écriée ce matin en entendant résonner sur le dallage de la cour le pas des chevaux destinés à nous porter à Suse.
«Pas encore, a répondu Marcel: le naïeb est venu me voir pendant ton absence et m'a engagé à aller rendre visite au cheikh Thaer, l'administrateur des biens vakfs de Daniel. Sans son autorisation nous ne trouverions pas d'abri au tombeau du prophète, et en cette saison il est prudent de s'assurer une autre auberge que celle de la belle étoile.»
L'utilité de cette démarche était hors de discussion; toutes les valises bouclées, nous avons pris le chemin de l'habitation du cheikh Thaer.
Les abords de la maison, le vestibule disposé derrière la grande porte, les cours, étaient encombrés de mollahs coiffés d'énormes turbans blancs, de seïds et même de fonctionnaires placés sous la sujétion et la dépendance morale du chef religieux. Celui-ci, entouré de quelques intimes, était assis sur une terrasse d'où l'on domine le cours du fleuve, et attendait notre visite, annoncée depuis la veille. Il n'a pas encore enjambé le siècle, et pourtant il marcherait vers son deuxième centenaire que je n'en serais guère surprise, tant son corps est cassé, déformé, sa figure vieille et ridée: la fée Carabosse en turban. A peine peut-il se tenir debout, à peine y voit-il pour se conduire: mais dans cet être délabré la vie intellectuelle paraît, en dépit des ans, avoir conservé toute sa vigueur.
L'accueil du cheikh a été poli et cérémonieux. Néanmoins il nous a donné clairement à entendre que, si l'on voulait bien tolérer des chrétiens durant une nuit ou deux tout auprès du _gabre_, on ne saurait sous aucun prétexte les autoriser à visiter la salle close où se trouve le cénotaphe. Marcel a vainement insisté: «Daniel, a-t-il insinué, est un prophète aussi vénéré des chrétiens que des musulmans». Le cheikh Thaer, en véritable égoïste, a réclamé l'entière propriété du saint, et il a fallu la lui abandonner afin d'obtenir le droit d'asile dans le tombeau très apocryphe du patron des dompteurs de lions.
La discussion close, le cheikh est allé faire sa prière, nous abandonnant aux mains de ses secrétaires, esprits forts qui n'ont consenti à nous laisser partir qu'après avoir obtenu leur photographie. Je me suis prêtée de bonne grâce à leur fantaisie: du haut de la terrasse se déroulait l'un des plus séduisants paysages de Dizfoul.
A midi nous avons conquis notre liberté. La caravane traverse la rivière sur le pont sassanide et atteint des champs de blé, puis un village entouré d'une enceinte de terre dissimulée sous une épaisse verdure, enfin, à quelques kilomètres de la ville, la lande déserte. Toute culture cesse et la terre ne produit plus que des arbustes malingres et des _konars_ rachitiques redevables de la vie à l'humidité entretenue dans le sous-sol par un bras de la Kerkha. Les chevaux franchissent le fleuve avec de l'eau jusqu'au ventre, et nous continuons notre route. Plus de champs de blé, plus de jungle, mais une région sillonnée de digues ruinées et semée de collines artificielles habillées jusqu'à leur sommet d'herbes verdoyantes. De tous côtés s'étend la plaine, couverte de chardons desséchés. Je ne vois jusqu'à l'horizon ni villages, ni tentes, ni troupeaux: c'est le désert dans toute sa désolation, désolation bien attristante, car elle est due à l'abandon et à l'oubli des hommes. Nous avançons; le soleil perce les nuages et éclaire à une distance difficile à apprécier un énorme _tell_ qui va se prolongeant sur une longue étendue. On se croirait en présence d'une montagne naturelle, n'était la crête unie du massif. Situé à l'extrême droite, un plateau plus élevé domine l'ensemble du tumulus: «Chous!» s'écrient les tcharvadars.
Laissant à l'est un petit imamzaddè en ruine, les guides nous conduisent jusqu'au bas du tumulus; ses dimensions colossales me frappent d'autant plus que je puis les mesurer à notre échelle.
Le tombeau de Daniel se présente au pied et à droite de la haute terrasse désignée dans le pays sous le nom de _kalè Chous_ (forteresse de Suse). Un cours d'eau marécageux, le Chaour, qui jaillit de terre à quelque dix farsakhs en amont et va se perdre dans l'Ab-Dizfoul, baigne les murs du saint édicule.
«Est-ce là le gabre?
--Oui, Çaheb.»
Il ne valait vraiment pas la peine de faire tant d'embarras pour nous laisser y pénétrer. Le monument n'est en harmonie ni avec sa réputation ni avec le zèle pieux des nombreux pèlerins qui viennent chaque printemps le visiter. En venant de Dizfoul, on aperçoit tout d'abord des murs de terre et une massive porte d'entrée. On se croirait devant un petit village enceint de murs bien entretenus, si un clocher en pain de sucre ne se dressait au centre des constructions et n'indiquait la destination de l'édifice. Les façades perpendiculaires à celle du sanctuaire sont bâties en arcades, formant chacune un réduit spécial réservé aux gardiens du tombeau et à quelques pâtres aussi sauvages que les chiens jaunes couchés sur les tas de fumier amoncelés au milieu de la cour.
Des rideaux formés de tiges de ginériums réunies par des cordes faites en fibres de palmier mettent les habitants des loges à l'abri des grandes pluies, qui viendraient les fouetter jusqu'au fond de leur tanière.
Le _motavelli_ (gardien du tombeau) nous a d'abord offert un asile sous une arcade inhabitée et dépourvue de rideau de feuillage; puis, à la vue des nuages sombres, présage certain de la reprise des pluies, il s'est ravisé. Après avoir relu la lettre de son chef, il a donné l'ordre de débarrasser un cabinet noir dont la porte s'ouvre sous le péristyle du tombeau, et a permis à Séropa d'y transporter nos bagages.
Assurés d'un logis sec, si ce n'est propre, nous sommes sortis d'un édifice peu intéressant, du moment que l'on nous interdisait l'entrée du tombeau et le plaisir de contempler dans sa gigantesque beauté le corps du _peïghambar_ (prophète), _long de quarante mètres et large de dix à la hauteur des épaules_. Marcel a loué des ânes, et, suivis du motavelli, un brave homme décidément, nous avons gravi les tumulus, afin de jeter un premier coup d'œil sur la ville royale des Nakhounta et des Assuérus.
Sans s'arrêter aux nombreux vallonnements et aux mouvements de terrain qui s'étendent jusque sur la rive droite de la Kerkha, trois énormes masses de terre bien séparées et bien distinctes les unes des autres se dressent devant nous. La plus imposante, celle dont le sommet m'est apparu dominant tout le tell, la _kalè Chous_, s'élève à trente-six mètres au-dessus du niveau du Chaour. Les pluies ont raviné ses parois, aujourd'hui tapissées de ronces, mais on ne saurait cependant atteindre la plate-forme, à moins de suivre deux frayés de chèvres: l'un est l'œuvre personnelle de ces intéressants animaux; l'autre, fort ancien, servait de chemin d'accès aux habitants de la citadelle. Nous suivons ce dernier; à l'extrémité d'un sentier en lacet se présente une porte défendue par d'énormes blocs de maçonnerie en briques séchées au soleil, conservant encore l'apparence de tours. Au delà s'étend une plate-forme de peu d'étendue, à l'extrémité sud de laquelle commence une voie très étroite ménagée au-dessus d'une haute courtine. Cet isthme était sans doute le dernier obstacle à affronter quand les assaillants, après avoir gravi le sentier et enlevé la première porte, se présentaient devant le corps de place. A partir de l'étranglement le tumulus s'élargit en un vaste plateau, d'où l'on domine la plaine et les deux tumulus voisins. Je suis au cœur de cette inexpugnable forteresse, l'orgueil des rois de Suse, de ce château où s'entassaient leurs trésors, de cette citadelle qui devint après la conquête macédonienne la résidence d'une garnison chargée de maîtriser, en l'absence d'Alexandre, les derniers efforts des vaincus. Les historiens grecs nous ont laissé l'énumération des richesses trouvées à Suse: quarante mille talents d'or et d'argent monnayés, des meubles précieux, trois mille livres de pourpre d'Hermione que les rois avaient accumulées depuis deux cents ans dans le trésor, et dont la couleur était si fraîche et si claire qu'elle paraissait extraite de la veille; et ces vases d'or où l'on conservait l'eau du Nil et du Danube en témoignage de l'immensité de l'empire. L'inventaire est coquet; pourtant chacune des résidences des rois achéménides, Persépolis, Pasargades, Ecbatane, Babylone, possédait des trésors au moins équivalents à ceux de Suse.
Aujourd'hui des mauves arborescentes couvrent le sol, trop fidèle gardien des secrets du passé, et on chercherait vainement un témoin inanimé des tragiques événements dont la forteresse fut jadis le théâtre.
«Vous perdez votre temps, nous dit le motavelli: descendons et allons voir le palais avant la tombée de la nuit.»
Le conseil est sage; j'enfourche maître aliboron et je me dirige vers l'angle nord du tumulus situé le long du chemin de Dizfoul. Là notre guide, écartant des ronces vigoureuses, nous montre les socles de plusieurs colonnes disposées en quinconce. Quatre d'entre elles sont ornées d'inscriptions trilingues gravées en caractères cunéiformes. Les socles, enfoncés à plus d'un mètre au-dessous du niveau du sol actuel, furent découverts, il y a quelque trente ans, par le colonel Williams et mis au jour par sir Loftus (le propriétaire du fauteuil de Dizfoul). Ils permirent à ce dernier de reconstituer le plan d'un édifice hypostyle entouré de portiques sur trois faces et ayant les plus étroites analogies avec l'apadâna de Xerxès à Persépolis. Les dispositions générales, une base de colonnes à peu près intacte, la patte repliée sous le ventre d'un animal de taille colossale, sont des indices indiscutables de l'origine achéménide du monument susien. A défaut de ces preuves, la lecture des inscriptions trilingues, dont on est parvenu à connaître le sens, nous apprendrait que ce palais, construit à l'époque d'Artaxerxès Mnémon, remplaçait la salle du trône de Darius incendiée sous le règne de l'un de ses successeurs. Ce serait donc à l'abri de ces colonnades qu'apparut aux yeux éblouis du roi des rois la rayonnante beauté d'Esther et que le souverain abaissa vers elle son sceptre d'or.