La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 6

Chapter 63,800 wordsPublic domain

Après avoir parcouru tous les tumulus de l'ancienne Tauris, la cavalcade s'engage au milieu de jardins embaumés séparés les uns des autres par des rigoles où circule une eau courante d'une admirable limpidité; les pêchers, les pommiers, les amandiers et les cognassiers à fruits doux ombragent de leurs branches couvertes de fleurs des plantations de melons, de concombres, de pastèques et d'aubergines, semées sans art ni symétrie, mais rachetant par une vigueur extraordinaire cet apparent désordre. Quelques échappées à travers la verdure naissante découvrent de charmants paysages. Là c'est une caravane de petits ânes chargés de bois, passant à la file sur un pont des plus rustiques; ici, des femmes enveloppées de leurs voiles bleus se sauvant à l'approche des Faranguis. Il n'a pas été possible de faire la photographie de la mosquée de Gazan khan, l'édifice ne conservant même plus de forme; c'est le cas de prendre ma revanche; je descends de cheval, et, malgré un vent violent et des nuages noirs amoncelés du côté de la montagne, j'obtiens une bonne épreuve du jardin et du convoi de baudets. «En selle, en selle!» s'écrie mon mari. Il est déjà trop tard: le tonnerre gronde, les éclairs éblouissants déchirent la nue, et la pluie devient bientôt diluvienne. Nous cherchons en vain un abri sous les arbres, leur feuillage ne peut plus nous garantir. Sauve qui peut! Chacun prend son parti en brave et se dirige vers la ville de toute la vitesse de sa monture.

A notre arrivée dans la cour du consulat, nous sommes mouillés jusqu'aux os; nos chevaux ruissellent de sueur. Le mal n'est pas grave: Dieu merci, le logis est hospitalier; des habits secs et un bon feu auront vite raison de notre mésaventure.

Il m'a semblé, en passant auprès du corps de garde, voir les soldats occupés à décrasser leurs armes: un bruit insolite remplit l'hôtel; du salon à la cuisine tout est mouvement. Je m'informe. Pendant notre absence le gouverneur a fait annoncer sa visite pour demain. Ce n'est pas une petite affaire que la réception d'un si grand personnage; le Vatel du consulat n'a pas seul la tête à l'envers, son trouble respectueux n'est rien auprès de l'émoi du _mirza_ (secrétaire indigène), notre professeur de persan, auquel incombe la tâche glorieuse de fabriquer d'ici demain une superbe poésie célébrant l'heureuse conjonction des astres qui a amené le gouverneur à Tauris d'abord, et puis au consulat de France. Nous serions mal venus de réclamer aujourd'hui notre leçon quotidienne.

19 avril.--Il est sept heures du matin. Je monte sur la terrasse afin d'assister à l'arrivée du hakem et de son cortège. Des soldats armés de bâtons font évacuer la rue et distribuent sans modération des coups proportionnés en nombre à la haute dignité du personnage attendu. J'aperçois enfin l'oncle du roi; il est vêtu d'une ample redingote noire plissée à la taille et coiffé d'un _kolah_ (bonnet) de drap noir adopté à la cour depuis quelques années, tandis que le kolah d'astrakan est réservé aujourd'hui aux provinciaux peu au courant de la mode ou aux gens âgés. L'origine et la puissance du gouverneur de Tauris sont indiquées par la dignité d'une démarche lente seyant à un homme de _kheïle ostoran_, «de gros os». Ses traits durs et accentués, sa peau brune rappellent, paraît-il, le type de la tribu Kadjar, dont il descend.

Mes regards se portent ensuite sur un magnifique cheval turcoman mené en main par l'écuyer chargé de jeter sur l'animal un superbe tapis de Recht dès que l'Excellence aura pénétré dans le consulat. Cette monture pleine de vigueur et d'élégance est couverte d'un magnifique harnachement d'or ciselé, dont je ne puis m'empêcher d'admirer la beauté, tout en regrettant de perdre ainsi de vue les formes de la belle bête qui en est parée. Les jambes sont fines, la tête bien proportionnée, et la robe alezan brûlé brille comme de la soie.

Immédiatement après le cheval du gouverneur marche le bourreau, tout de rouge habillé. Ce personnage, traité avec égard, vu la gravité de ses importantes fonctions, n'est jamais invité à entrer à la suite de son maître dans l'intérieur d'une maison amie et doit se contenter de rester assis à la porte, où lui sont offerts avec empressement le thé, le café et le kalyan. Derrière l'exécuteur des hautes œuvres s'avancent les officiers subalternes, les ferachs et une foule de cavaliers d'escorte vêtus d'habits en lambeaux et coiffés du large papach du Caucase, gris, marron ou noir, suivant la fantaisie du propriétaire. Ce sont les cosaques de la garde royale. De quelles guenilles peut-on bien couvrir les soldats de la ligne?

A peine entré dans le salon, le gouverneur s'est assis et a paru écouter avec une satisfaction évidente la composition du mirza vantant les vertus civiles et militaires du noble visiteur dans des termes poétiques empruntés aux plus beaux passages de Saadi et de Firdouzi. Cette poésie, débitée sur un ton chantant, paraît très goûtée par l'assistance, qui, en signe d'approbation, incline la tête aux bons endroits. Quant à moi, je ne comprends pas un traître mot de ce langage fleuri, mais je juge opportun d'opiner du bonnet et de faire ainsi preuve d'un esprit délicat. Les rafraîchissements sont ensuite apportés, et la conversation traîne pendant plus de deux heures, entrecoupée, suivant la mode persane, de bâillements et de temps de silence pendant lesquels chacun paraît se recueillir.

Après un long échange de compliments et de politesses, on se sépare enfin fort contents les uns des autres. Le cortège se remet en ordre, le bourreau reprend sa place de bataille, et la rue, tout à l'heure si animée, redevient silencieuse.

Il était temps. L'archevêque arménien de Tauris a témoigné le désir de faire faire sa photographie: je craignais d'arriver trop tard au rendez-vous. Notre appareil nous ouvre toutes les portes. L'archevêché, bien modeste résidence de Sa Grandeur, est bâti en briques crues, mais éclairé de tous côtés sur de beaux jardins, au fond desquels s'élèvent les bâtiments d'une école pour les enfants arméniens. Nous sommes attendus avec impatience et reçus avec une amabilité parfaite. La physionomie du prélat respire la bonté; ses traits, largement modelés, sont éclairés par des yeux intelligents et vifs; sa barbe et ses cheveux grisonnants indiquent un âge en désaccord avec sa taille droite et fière. Cette belle tête est mise en relief par un capuchon de moire antique noire s'appuyant tout droit sur la calotte dure et retombant presque sur les yeux. Une ample robe de satin noir descend jusqu'aux pieds; autour du cou s'enroule une longue chaîne d'or soutenant un christ peint sur émail et encadré de perles et de rubis.

Les Arméniens qui entourent Sa Grandeur ont tout l'aspect de sacristains français, mais savent offrir à l'étranger le café et la pipe avec une bonne grâce qui ne manquerait pas de scandaliser les serviteurs de notre clergé national.

«Je suis heureux de vous voir, nous dit le prélat; j'aime les Français. Puisque vous êtes venus à Tauris par la route du Caucase, vous m'apportez sans doute des nouvelles du Catholicos.

--Je suis désolé, Monseigneur, répond Marcel, de ne pouvoir satisfaire votre désir; j'ai honte de l'avouer, mais j'étais déjà à quatre étapes d'Érivan quand j'ai entendu parler du couvent d'Echmyazin; j'ai donc été privé de l'honneur de saluer l'archevêque.

--Je le regrette vivement, réplique le prélat. Le Catholicos, chef suprême de la religion grégorienne, qui s'étend non seulement en Perse, mais dans la Turquie d'Asie et aux Indes, aurait été heureux de vous recevoir. C'est un homme de grand talent, il connaît la valeur intellectuelle des Européens et vous aurait montré avec bonheur les reliques précieuses du monastère, telles que la lance qui a percé le côté du Christ, le bras droit de saint Grégoire l'Illuminateur, enfermées dans des reliquaires véritables chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, et les inappréciables richesses de la bibliothèque, où depuis quinze siècles se sont entassés les manuscrits les plus précieux. Le couvent d'Echmyazin, dont le nom signifie «les trois églises», vous aurait lui-même fort intéressé; il fut bâti en 360 de notre ère, et nos moines vous auraient fait voir des constructions encore en bon état remontant à cette date éloignée. A la suite d'invasions successives, les chapelles de sainte Cayanne et de sainte Cisiphe ont été détruites, il est vrai, mais le trésor et la bibliothèque ont été sauvegardés et renfermés, depuis quelques années, dans un bâtiment en pierre de taille, où ils sont désormais à l'abri de toute détérioration.»

Nous remercions l'archevêque et nous retirons après avoir fait son portrait dans plusieurs poses différentes. Quant à revenir en arrière, il n'y faut pas songer: où trouver le courage nécessaire pour affronter de nouveau la sainte Russie, ses relais de poste et les pieds de porc à la confiture de prunes?

20 avril.--C'était grande fête aujourd'hui chez tous les consuls. Après les réceptions je suis montée sur la terrasse parée du drapeau français. Le soleil éclairait de ses derniers rayons la cité de Zobeïde; la ville tout entière semblait embrasée. J'étais absorbée par la contemplation de ce spectacle, lorsque je m'entendis appeler doucement. «_Khanoum_ (Madame), me dit timidement de la maison voisine une Chaldéenne dont j'ai entendu vanter la beauté et la pureté de type, montrez-moi donc les images que vous faites tous les matins sur la terrasse.» J'étais loin de me douter de cet innocent espionnage quand je venais tirer quelques épreuves des clichés révélés pendant la nuit. Je salue mon interlocutrice et lui offre de poser devant mon objectif: elle consent; l'appareil est bientôt préparé, mais le jour baisse et il devient impossible de faire une photographie. Je cours chercher mon mari et ses crayons, car demain peut-être la belle Rakhy ne sera pas maîtresse de témoigner autant de bonne volonté. Après avoir fait quelques façons pour abaisser le voile de mousseline qui enveloppe son menton et s'arrête sous les narines, elle prend son parti en brave, rejette les draperies sur ses épaules et garde pendant quelques instants une immobilité de statue. Ses yeux noirs sont pleins de malice; le nez carré donne à la physionomie une fermeté qu'accentuent la forme et la couleur rouge foncé de lèvres un peu minces; le trait caractéristique de la figure est la grande distance qui sépare la base du nez de la bouche. La Chaldéenne est coiffée d'un foulard de crêpe de Chine vermillon, serré autour du crâne par un gros nœud formant boule au-dessus du front; les cheveux, nattés en une multitude de petites tresses, tombent sur le dos, cachés sous un voile de laine blanche qui entoure plusieurs fois la tête, la bouche et couvre les épaules.

Une robe de _kalemkar_ (perse peinte à la main) apparaît au-dessous d'une ample _koledja_ (redingote) de drap bleu ornée d'une fine passementerie de soie noire. Ce vêtement dissimule entièrement les formes féminines.

Le portrait achevé à la lumière, Rakhy s'empresse de le regarder en mettant tout d'abord la tête en bas, indice de notions de dessin assez élémentaires, et, après nous avoir remerciés avec effusion, elle s'éloigne tout heureuse en voilant son visage.

21 avril.--Un hadji[3], chef d'une caravane qui doit prochainement se mettre en route pour Mechhed, est venu hier contempler nos bagages et apprécier d'un coup d'œil d'aigle le nombre de mulets nécessaire au transport des colis.

[3] On donne le nom de _hadji_ aux musulmans qui ont accompli le pèlerinage de la Mecque.

Avant de fixer le moment du départ, il faut faire concorder les prescriptions du calendrier avec les convenances des voyageurs. L'almanach est un oracle toujours consulté, dans les affaires les plus graves comme les plus futiles, et jamais on n'accomplit une action sans s'informer auparavant si les constellations sont favorables. Tel jour est propice au début d'une entreprise, tel autre est néfaste, souvent l'heure même est indiquée; jamais un tailleur n'oserait prendre mesure d'un habit en dehors du temps prescrit: sûrement la coupe serait manquée.

Les conjonctions sont sans doute heureuses aujourd'hui, car dès la pointe du jour les tcharvadars viennent demander si nous sommes prêts à partir. Sur notre affirmation, ils annoncent que les chevaux vont arriver sans retard, _hala_. Pleine de crédulité, je descends dans la cour du consulat, mon fusil sur l'épaule, ma cravache à la main, croyant me mettre en selle dans quelques instants. Il est six heures du matin; j'attends patiemment jusqu'à sept; puis, ne voyant rien venir, j'entre dans le salon.

«Que faites-vous casque en tête et fusil sur l'épaule de si grand matin? me dit le consul.

--Les chevaux devaient venir tout de suite. «_Hala_», ont dit les tcharvadars, et je pensais partir de bonne heure.

--Ne vous pressez pas tant, reprend M. Bernay. _Hala_ peut s'étendre d'ici à ce soir; préparez-vous au moins à déjeuner avec nous. Quand on veut voyager agréablement en caravane, il faut s'armer de patience jusqu'au jour où l'on a pris l'habitude de se faire attendre. Afin d'acquérir ici le respect et la considération générale, il est sage de ne point se montrer avare de son temps. Les gens dépourvus de mérite ont seuls leurs heures comptées, tandis que les puissants et les savants traitent leurs affaires avec une intelligence si sûre qu'ils ont toujours mille loisirs.»

Vers une heure de l'après-midi, la rue, si calme, retentit d'un bruit inaccoutumé. _Alhamdouallah!_ (grâces soient rendues à Dieu!) ce sont les dix chevaux de charge nécessaires au transport de nos bagages et de nos serviteurs. La race turcomane, si vantée dans le pays, est piteusement représentée par ces pauvres bêtes efflanquées. Dix-huit étapes nous séparent de Téhéran. Arriverons-nous avec de pareilles montures? Enfin nous voilà partis.

Surprise à la porte de la ville de me trouver seule avec les serviteurs et nos bagages, je cherche des yeux nos compagnons de route, les pèlerins se rendant au tombeau de l'imam Rezza de Mechhed.

«Je compte passer la nuit à un village situé à deux farsakhs de la ville, me dit le hadji qui nous a fait l'honneur de nous accompagner: c'est le rendez-vous général de la caravane, elle doit s'y trouver réunie ce soir, et demain, dès l'aurore, j'entreprendrai le voyage de vingt-deux jours au bout duquel nous apercevrons, s'il plaît à Dieu, la coupole d'or de chah Abdoul-Azim.

--Combien d'heures durent vos étapes?

--Une caravane bien organisée et bien conduite comme la mienne parcourt trois quarts de farsakh à l'heure et fait dans la journée de six à huit farsakhs.»

Le farsakh, désigné par les auteurs grecs sous le nom de _parasange_ (pierre de Perse), équivaut à près de six kilomètres. D'après la traduction de ce mot, il semblerait qu'en Orient comme à Rome les routes étaient, dans l'antiquité, pourvues de pierres indiquant au voyageur la distance parcourue. Ces bornes n'existent plus aujourd'hui; néanmoins, les caravanes suivant toujours le même itinéraire à la même allure, les tcharvadars connaissent exactement la distance d'une station à la suivante et la divisent en prenant comme repères les accidents de terrain. Sur les voies de grande communication les erreurs sont insensibles, et, si l'étape s'allonge quelquefois hors de proportion avec le chemin parcouru, il faut s'en prendre aux difficultés des sentiers rendus impraticables par les intempéries de l'hiver. Le moindre ruisseau torrentueux descendant des montagnes oblige parfois à faire de longs détours avant de rencontrer un passage guéable.

Arrivés au village de Basmidj, nos guides nous conduisent au _tchaparkhanè_ (maison de poste), où se trouvent les chevaux destinés au service des courriers établis sur la route de Tauris à Téhéran. Cette construction carrée se compose d'une enceinte contre laquelle s'appuient à l'intérieur les écuries, recouvertes de terrasses. En été les bêtes sont attachées autour de la cour, devant des mangeoires creusées dans l'épaisseur des murs. Au-dessus de la porte d'entrée s'élève une petite chambre, éclairée par des fenêtres ou par des portes ouvertes dans la direction des quatre points cardinaux. Les carreaux sont absents; à leur place on a disposé des grillages de bois assez larges pour permettre à l'air de circuler, de quelque côté que souffle la bise, mais assez serrés néanmoins pour arrêter les regards indiscrets. Cette pièce ventilée, dont nous prenons possession faute de mieux, porte le nom de _balakhanè_ (maison haute).

Pendant le déballage des mafrechs je vais faire une promenade dans le bazar du village; il est assez bien approvisionné. Il y a là de belles bougies russes enveloppées de papier doré, du sucre de Marseille, des dattes et du lait aigre à profusion. La fille du gardien du tchaparkhanè me sert de guide; elle a six à sept ans et prend déjà des airs de petite femme; l'année prochaine on la voilera; on la mariera peu après, et à douze ans elle se promènera avec un bébé dans les bras.

Au retour de la promenade, la nuit est tombée; mais peu importe désormais! Depuis notre séjour à Tauris notre mobilier n'est-il pas complet? Au milieu de la pièce se dresse une table de bois blanc; des sacs remplis de paille servent de fauteuils, en attendant qu'ils deviennent des lits; sur les _takhtchès_ (niches creusées dans le mur) s'étalent une théière, un samovar, un chandelier; et enfin devant un bon feu chantent des marmites fumantes. Ma fierté est sans égale; mais rien n'est durable en ce monde, et mon légitime orgueil est bientôt mis à une rude épreuve. Le vent fraîchit vers le soir, la cheminée rejette des torrents de fumée, la lumière s'éteint. Borée est maître céans. A tâtons je finis cependant par étendre devant les grillages de bois des manteaux, des caoutchoucs et des châles, que l'on fixe avec un marteau et des clous, achetés sur les conseils du consul de Tauris. Béni soit-il pour cette bonne pensée.

L'ordre est enfin rétabli dans le balakhanè quand le pilau fait son apparition. Les cuisiniers préparent très bien cet aliment national. Ils ont pour le faire cuire, disent les gourmets, autant de recettes que de jours dans l'année. Le riz, rendu très craquant après avoir été additionné d'un mélange de beurre et de graisse de mouton appelé _roougan_, est servi à part. On l'accompagne en général d'un plat de viande de mouton coupée en menus morceaux, ou d'une volaille baignant dans une sauce relevée. Certains pilaus sont cuits en une heure, et c'est là un de leurs principaux mérites.

22 avril.--Je dormais cette nuit du sommeil du juste quand la voix du hadji retentit.

«Levez-vous, dit-il, nous sommes tous prêts; l'étape est très longue, et, en quittant de grand matin le tchaparkhanè, c'est tout juste si nous arriverons au _manzel_ (logis) avant la nuit.»

Il est une heure du matin, et me voilà procédant à une toilette des plus sommaires. Campés à peu près en plein air, nous avons jugé prudent de reprendre nos habitudes du Caucase et de coucher tout vêtus, le corps, la tête et surtout les yeux recouverts de l'immense couvre-pied à la mode persane fabriqué à Tauris.

Étonnée de la sage lenteur avec laquelle nos domestiques préparent les charges, je les gourmande de leur paresse.

«Que voulez-vous donc faire pendant les trois ou quatre heures qui nous restent à passer ici?» répondent-ils.

Les conseils de M. Bernay et la signification de _hala_ reviennent alors à ma mémoire. J'achève néanmoins de me convaincre de ma sottise, en sortant du tchaparkhanè et en me rendant dans le caravansérail, où presque tous les voyageurs sont réunis. A la lueur de chandelles fumeuses, disposées sous les arcades établies autour de la cour, j'aperçois des femmes voilées, habillant des enfants en pleurs, tandis que les serviteurs allument du feu afin de préparer le thé et les aliments nécessaires pour la journée. Tout ce monde est parti tard de Tauris, a voyagé une partie de la nuit et ne paraît nullement pressé de se remettre en route. Les chevaux mangent paisiblement leur orge, et les muletiers, roulés dans leurs manteaux de peau de mouton, font autant de bruit en ronflant que les enfants effrayés par ce réveil matinal. Je regagne mon logis, où il m'est loisible de méditer tout à mon aise sur les avantages de l'inexactitude.

A la pointe du jour, des appels nombreux se font entendre, et les tcharvadars viennent enfin prendre nos mafrechs.

Nous sommes environ quatre-vingts voyageurs, hommes, femmes, enfants, mollahs et serviteurs, suivis de plus de cent cinquante bêtes de somme.

En tête marchent les chevaux les plus vigoureux, pomponnés comme les mulets d'Andalousie et porteurs de cloches de cuivre de toutes grosseurs; les unes, accrochées au collier, sont petites comme des grelots et rendent un son argentin; les autres, longues de cinquante centimètres, pendent sur les flancs des animaux et donnent des notes graves comme celles des bourdons de cathédrale; souvent encore elles sont enfilées par rang de taille, chaque cloche formant le battant de celle qui l'enveloppe. D'une extrémité à l'autre de la caravane on entend leurs tintements, destinés à régler la vitesse de la marche. Ce bruyant orchestre devient harmonieux lorsqu'on s'en éloigne, et sa musique, d'une douceur extrême, rappelle alors le son des orgues ou le bruit plaintif des vents d'automne dans les bois. Vient ensuite le conducteur spirituel du pèlerinage. C'est un grand mollah au visage bronzé, coiffé du turban bleu foncé des seïds et vêtu d'une robe de kalemkar; sur les flancs de sa monture, jadis blanche, aujourd'hui badigeonnée en bleu de la tête aux pieds (descend-elle aussi du Prophète?), s'étalent tous les ustensiles de ménage du saint homme: aiguières à ablutions, poches à kalyan, samovar, marmites; quant à lui, juché sur une énorme pile de couvertures et de tapis, il paraît, du haut de sa bête azurée, traiter avec le même dédain les gens et les animaux. Je m'attendais à le voir, au départ, déployer l'étendard du pèlerinage et chanter les miracles de l'imam Rezza de Mechhed, au tombeau duquel il conduit ses ouailles, mais la présence de deux infidèles a troublé sa ferveur et lui a fait absolument négliger cette action dévote. Il se venge en me regardant d'un air faux et sournois, et détourne la tête toutes les fois que les hasards du chemin me rapprochent de lui.

Nous marchons sur ses pas, suivis d'une troupe d'enfants de quinze à seize ans, tout heureux de faire leur premier grand voyage. Ils dégringolent à chaque instant des montagnes de bagages au sommet desquelles ils sont perchés, mais nul ne s'en inquiète: en pèlerinage peut-on jamais se faire mal?

Voici enfin la partie la plus calme de la caravane, jamais en tête, jamais en queue.

Sur les mulets destinés à porter les femmes sont assujetties, de chaque côté du bât, deux caisses longues de quatre-vingts centimètres, sur une largeur de cinquante-cinq, désignées en persan sous le nom de _kadjavehs_.

Ces boîtes sont surmontées de cerceaux de bois supportant une couverture de lustrine verte et fermées par des portières destinées à mettre les voyageuses à l'abri de la pluie, du soleil et surtout des regards indiscrets. L'ascension de ces singuliers véhicules n'est pas aisée; elle se pratique au moyen d'une échelle étroite appuyée contre la caisse. Quand les femmes sont montées, l'échelle est attachée au-dessous du kadjaveh jusqu'au manzel suivant, car il n'est pas dans les usages que les Persanes mettent pied à terre pendant une étape, quelle que soit sa durée. Assises ou plutôt accroupies sur une pile de couvertures, elles amoncellent autour d'elles le kalyan, les provisions de bouche, les enfants trop petits pour monter à cheval et les bébés à la mamelle.