La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 59

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10 janvier.--Revenir à la vie! Encore quelques étapes comme la dernière, et l'on pourra me chercher un asile sous les beaux ombrages de Kerbéla. Hier matin, le temps s'étant éclairci, les muletiers nous ont conseillé de profiter de l'embellie, car on ne peut, en cette saison, compter sur une suite de beaux jours. J'avais eu la fièvre toute la nuit; cependant le soleil était si beau, l'air si doux et si pur, la plaine si verte que je n'ai pas hésité à me remettre en route. Nous avons d'abord franchi un cours d'eau étroit, mais fort torrentueux, et marché ensuite dans la direction de grands tumulus. De droite et de gauche paissaient des troupeaux de chameaux; à l'horizon se dressait une haute chaîne aux crêtes neigeuses. C'est au pied de ces montagnes qu'était bâtie Suse et que s'élève encore la moderne Dizfoul.

Arriverai-je au but? Je n'étais pas en route depuis une heure, que des frissons m'ont saisie de nouveau, des spasmes violents se sont déclarés; incapable de continuer plus longtemps à me tenir en selle, je me suis laissée glisser sur le sol humide. Les encouragements de mon mari, ses supplications sont restés sans résultat; on m'aurait tuée que je n'aurais pas fait un pas en avant. Nous ne pouvions cependant demeurer dans la gorge où j'étais tombée. Sans eau, sans vivres, sans bois, sans abri, sans défense, nous n'avions pas grand choix: périr de misère ou être dévalisés et tués par les Arabes. Il fallait à tout prix arriver aux tentes, ou tout au moins à un endroit découvert. Quelques gouttes d'eau de pluie découvertes dans les anfractuosités rocheuses atténuent les haut-le-cœur; des couvertures fortement fixées sur une charge constituent une sorte de lit, au-dessus duquel on m'a étendue et attachée; à droite se tenait un tcharvadar chargé de diriger le mulet; Marcel marchait à gauche afin de maintenir en équilibre son compagnon de misère. Sans avoir trop conscience de moi-même, j'ai pu, grâce à cette installation, supporter sept ou huit heures de cheval et atteindre vers le soir un campement de nomades établi au pied d'un tumulus élevé.

Malgré mon extrême fatigue, malgré l'insouciance et la paresse d'esprit, conséquences de la maladie, je n'ai pu assister indifférente au spectacle biblique des tentes, quand, au soleil couchant, les troupeaux de brebis, rentrant du pâturage, se sont élancés vers leurs agneaux bondissants, que les chèvres, les vaches et de colossales chamelles sont venues se grouper dans des parcs clôturés avec quelques broussailles.

A peine les troupeaux étaient-ils rassemblés autour du campement, que pâtres et pastoures ont envahi la tente où l'on nous avait donné asile et nous auraient certainement étouffés si notre hôte ne les avait contraints à réprimer leur curiosité et à s'éloigner. Les femmes, belles, de noble attitude, vêtues de longues chemises fendues dans le dos et sur la poitrine, coiffées de turbans de laine légère, parées de pendeloques de verroterie, de bracelets d'argent incrustés de turquoises, ont alors passé au second rang, tandis que les maris, peu galants, s'asseyaient autour d'un brasier destiné tout à la fois à nous réchauffer et à nous éclairer. Aux lueurs brutales du foyer je contemple le tableau placé sous mes yeux et admire sans me lasser ces Arabes aux traits fins et énergiques, aux longs cheveux tombant en nattes sur la poitrine, aux membres vigoureux et élégants.

Éloignés de tout centre de civilisation, livrés à leur propre initiative, sans prêtres, à peu près sans religion, les nomades vivent sous l'empire de la loi naturelle. Un seul groupe social est solidement constitué: la famille. Elle doit pourvoir à la reproduction de la race et donner des défenseurs à la tribu. Une guerre vient-elle à éclater entre deux cheikhs rivaux: les femmes sont les premières à exciter les guerriers au combat et suivent d'assez près les péripéties de la lutte pour que leurs époux et leurs fils entendent auprès d'eux les hou! hou! hou! gutturaux dont elles accompagnent les grandes cérémonies civiles et religieuses. C'est à elles également qu'échoit la douce part de tourmenter le vaincu devenu leur prisonnier, d'inventer en son honneur des tortures nouvelles, d'exagérer ses souffrances en ralentissant son martyre, de le brûler ou de le couper tout vivant en menus morceaux. Leur enthousiasme arrive même à un tel paroxysme, que celles dont les maris périssent dans la mêlée se glorifient de la mort de leur époux et se remarient dès le lendemain si elles trouvent à lui donner un remplaçant: le vif prime le mort.

On doit également ranger dans le code patriarcal des nomades les lois ayant trait au vol des troupeaux et des récoltes, à l'enlèvement des jeunes filles. En ce cas, et chez les Beni Laam, nos hôtes actuels, les parents de la belle se présentent devant le conseil des anciens, vêtus de deuil, armés jusqu'aux dents, la figure lamentable, les yeux roulant dans leur orbite, et s'assoient sans mot dire. La famille du ravisseur montre plus de calme. Le président prend alors la parole, interroge les assistants et cherche à accommoder l'affaire en engageant les avocats du coupable à donner trente chameaux à la famille de l'ex-vierge. Sur cette proposition, des cris de colère s'élèvent de toutes parts; les parties se querellent, discutent pendant plusieurs heures, s'accordent enfin sur le chiffre de vingt chameaux, et il ne reste plus aux plaideurs qu'à abandonner leur mine lugubre et à célébrer la fin des hostilités en se gorgeant de riz, de mouton et de lait aigre.

Il paraît difficile de s'enivrer avec du riz et du lait: le fait se produit pourtant tous les jours. A la suite de ces agapes judiciaires, les convives, sous l'influence de la légère alcoolisation du _maçt_ ou lait fermenté, tombent ivres morts. Le même phénomène s'observe quand les Arabes mangent en quantité des raisins ou des dattes. Mahomet eut peut-être raison d'interdire le vin à des têtes si fragiles.

Le tribunal arbitral porte le nom de _aarfa_; ses jugements sont sans appel, au moins chez les Beni Laam. La paix ne se signerait point aussi aisément dans les tribus des Anizeh et des Chammar, bien autrement aristocratiques: seule la mort du coupable ou de l'un de ses proches parents peut réparer l'honneur d'une famille outragée.

Le gouvernement turc n'a pas réussi à soumettre les nomades à son autorité et se déclare trop heureux quand les impôts rentrent sans combat. Si les tribus se refusent à acquitter leurs redevances, le valy envoie, en guise de collecteur, un colonel suivi de son régiment. Les Arabes, toujours prévenus du départ des troupes, se jettent au cœur des marais, dont ils connaissent seuls les détours; le colonel, suivi de son régiment, hésite à se hasarder dans le _hor_, fait demi-tour et rentre bredouille à Bagdad. Sont-ils pris à l'improviste, les nomades lèvent leur campement, cachent sous les eaux stagnantes les caisses contenant leur argent et leurs bijoux, et fuient vers la montagne; les troupes parties, ils reviendront chercher leurs richesses et planteront leurs tentes sur le lieu même qu'ils ont dû abandonner. Les tribus riches, nombreuses et par conséquent moins mobiles, usent d'un autre stratagème: elles prennent à gages, au prix annuel de douze à quinze cents francs, un seïd (descendant du Prophète) et déposent sous sa tente, asile inviolable, toutes les marchandises ou les objets de valeur. Ce sont également les seïds qui sont chargés de venir chez le moutessaref régler les affaires de la tribu et transiger avec les collecteurs. L'illustre origine de ces avocats en turbans bleus ou verts, les mettant à l'abri de toute violence, oblige les chefs administratifs à les écouter avec attention et leur donne une autorité dont ils usent et mésusent en vue de conquérir une existence douce et facile. Ah! Mahomet, la crème des aïeux, avec quelle sollicitude tu as préparé le bonheur de ta postérité!

Les nomades chez lesquels nous venons de recevoir l'hospitalité n'ont pas, comme leurs frères de Douéridj, à se préoccuper des collecteurs et des soldats: à cheval sur les frontières de Turquie et de Perse, ils passent tour à tour dans l'un de ces deux pays quand ils se sentent poursuivis dans l'autre, et jouissent ainsi d'une parfaite indépendance. Heureux les peuples libres, malheureux les voyageurs forcés de les visiter! A proprement parler, nos hôtes sont les voleurs les plus audacieux et les plus adroits de la contrée. Ils vivent de rapines et sont aussi redoutables à leurs compatriotes qu'aux Persans. Quand on s'entend avec eux, on paye à leur cheikh une prime d'assurance de dix francs par bête de charge et l'on voyage tranquille entre Dizfoul et Amara; mais, si l'on veut circuler sans acquitter cette odieuse rançon, on risque fort d'être dévalisé et massacré.

11 janvier.--J'ai passé la moitié de la dernière étape allongée comme hier et attachée sur mon cheval. Surprise de voyager sans souffrance, je me serais dorlotée toute la journée si, vers midi, nous n'avions aperçu deux monuments imposants. Le premier, surmonté d'une coupole allongée, de forme très élégante, rappelle à mon souvenir le tombeau de Zobeïde. Point de gardien ni de porte à l'imamzaddè Touïl. Liberté complète au passant de chercher un gîte dans ce tombeau abandonné et d'admirer tout à l'aise les charmantes imbrications de style arabe qui tapissent l'intérieur de la voûte.

Même liberté et même solitude au Tag Eïvan, que nous atteignons une demi-heure après avoir abandonné l'imamzaddè Touïl. Sur l'un des côtés d'une immense enceinte rectangulaire bâtie en terre crue, s'élève un édifice ayant tout l'aspect d'une cathédrale gothique. La voûte, supportée autrefois par de nombreux arcs-doubleaux, encombre de ses débris une salle longue d'une vingtaine de mètres et large de près de neuf. De hautes fenêtres prises entre deux arcs consécutifs éclairent la nef. Marcel se pâme devant cette construction, dont l'origine sassanide est indiscutable. Et, de fait, l'antiquité du Tag Eïvan est un argument bien puissant en faveur de la filiation perse de l'architecture gothique. Ce n'est pas seulement l'ogive que l'on retrouve en Orient, mais le principe essentiel des vaisseaux du Moyen Age.

Si l'on examine la plate forme qui se prolonge dans l'axe de la salle encore debout, on se convainc facilement que la construction devait s'étendre sur une longueur à peu près double de celle des ruines actuelles, et qu'au centre s'élevait une coupole jetée au-dessus d'un vestibule carré. Du haut des ruines on aperçoit en tous sens une multitude de tumulus: les uns très élevés au-dessus de la plaine, les autres formant de simples vallonnements.

En quittant Eïvan, je me suis huchée de nouveau sur mon trône de couvertures, mais bientôt nous avons atteint les bords de la Kerkha, large rivière qu'il a fallu franchir à gué. L'instinct de la conservation a vaincu la paresse, j'ai réclamé la liberté de mes mouvements et, avant de lancer mon cheval à l'eau, je me suis remise en selle: prudence est mère de sûreté. A peine sommes-nous engagés dans le courant, que les bêtes commencent à dériver, l'eau monte jusqu'à l'épaule de mon cheval; de crainte de me mouiller, je croise les jambes sur la selle: «Hu! hi! _peder soukhta, peder cag_, vas-tu avancer?»--«Je n'en puis plus et voudrais vous voir à ma place», semble me répondre ma monture. Sains et saufs cependant les cavaliers atteignent la terre ferme; mais l'un des mulets, chargé de provisions, est roulé, entraîné, noyé, perd en se débattant tous ses colis et ne peut être repêché qu'à quelque dix-huit cents mètres en aval du point de départ. Je pleurais déjà quatre pains de sucre fondus au profit des poissons de la Kerkha, quand les guides m'ont engagée à modérer mes lamentations; le fleuve se divise au-dessus du gué; nous sommes en ce moment dans une île et je serai autorisée à gémir si nous perdons le second mulet de charge en franchissant le dernier bras, au moins aussi rapide que le premier. _Macte animo puer_, et remettons-nous en route. Un quart d'heure de marche, et nous voici de nouveau sur la rive. Les chevaux, encore émus au souvenir du dernier bain, refusent d'avancer et montrent leur croupe à la rivière au moment où l'on croit les avoir lancés dans les flots; coups de fouet, coups de talon, cris des tcharvadars, invocations à Allah restent sans effet: nos vaillants bucéphales s'entêtent à ne pas abandonner le plancher des vaches. L'homme est parfois supérieur au mulet, je le constate non sans une certaine fierté. La natation est un art dont je n'ai jamais approfondi les mystères; j'ai eu tout à l'heure une peur fort raisonnable quand le courant entraînait mon cheval; la tête me tournait au milieu du brouhaha général, mes yeux troublés voyaient avec anxiété fuir la rive, mon esprit se refusait à admettre que je me rapprochais de terre, et cependant je n'hésite pas à tenter le passage du deuxième bras du fleuve: car je serais forcée, pour l'éviter, d'effectuer une seconde fois la traversée du premier. J'ai beau expliquer cette situation à mon rossard, il s'obstine à serrer les oreilles, à trembler sur ses jambes et se montre sourd aux plus simples raisonnements.

Nous aurions peut-être été forcés de faire une installation durable dans l'île, si quatre ou cinq cavaliers montant de belles juments n'étaient apparus de l'autre côté de la rivière. Attirés par les cris des muletiers et voyant notre embarras, ils n'ont pas hésité à se jeter à l'eau et à prendre la tête du convoi. Sauvés! merci, mon Dieu! Un dernier coup de rein, et nous voici sur la berge. La Kerkha a fait bien des façons avant de se laisser traverser; elle a eu tort, c'est indiscutable, mais il est permis à un noble fleuve de se souvenir de sa grandeur passée et de ne point se livrer au premier venu. N'est-ce pas la Kerkha qui arrosait Suse, l'une des plus anciennes villes du monde? n'est-ce point la Kerkha dont les eaux cristallines conservées dans des vases d'argent étaient servies en tous lieux sur la table du roi des rois? Quels vins fameux pourraient invoquer des titres équivalents? Lorsque les chaleurs torrides de l'été, ces chaleurs légendaires de la Susiane, ont brûlé et desséché le sol, on peut encore franchir en quelques rares passages le fleuve épuisé, mais pendant neuf mois de l'année on doit avoir recours aux embarcations semblables aux keleks de l'Euphrate.

L'un de nos guides est le fils d'un chef louri nommé Kérim khan, dont les campements, suivant la saison, sont établis tout auprès de la Kerkha ou au pied des montagnes voisines de Dizfoul. Sur l'invitation du jeune homme, nous sommes entrés dans la tente de son père. On a apporté des pipes, du thé, du lait aigre, du pain chaud, que les hommes fabriquaient en couvrant d'une mince couche de pâte des plaques de cuivre rougies au feu; puis nous nous sommes remis en route après avoir échangé avec nos hôtes d'innombrables souhaits de bonheur. «Je suis votre frère», nous disait notre nouvel ami, et, pour rendre ses sentiments d'une façon expressive, il accrochait l'un à l'autre ses deux index. «Bien obligée, mon cher Mohammed, à la vie, à la mort; c'est chose conclue.»

Autour du campement s'étendent de verts pâturages et de grands champs semés en blé; au delà, longeant la route, maintenant frayée grâce au passage des caravanes, se présentent des multitudes de villages entourés de jardins qui témoignent de la fertilité du sol, quand elle est sollicitée par le travail et les arrosages. Nous marchons d'oasis en oasis, et bientôt Dizfoul s'offre à notre vue.

La ville, bâtie sur les bords de l'Ab-Dizfoul, torrent descendu des montagnes du Loristan, s'étend en amphithéâtre le long d'une rive très escarpée. Elle se présente sous l'aspect le plus gai; longtemps avant de l'atteindre, j'ai aperçu aux rayons d'un beau soleil couchant ses jardins, ses maisons aux terrasses étagées et le pont grandiose auquel Dizfoul doit son nom, le «pont de la Forteresse». Fondé, au dire des chroniqueurs iraniens, par Ardéchir Babégan, cet ouvrage est formé d'énormes piles construites, à la manière romaine, en béton revêtu d'une enveloppe de pierre de taille, tandis que ses plus vieilles arches, faites en briques et de style franchement persan, remontent à l'époque du sultan Saladin. A la nuit close nous laissons à notre gauche une lourde bâtisse, résidence d'été du gouverneur, et nous nous engageons sur le pont. La porte de la ville, située à son extrémité, est close depuis le coucher du soleil, et l'on refuse tout d'abord de l'ouvrir. Par bonheur on peut parlementer entre ses ais disjoints. Marcel met tout d'abord un bakchich dans la main du gardien; celui-ci trouve le présent insuffisant et, d'un geste plein de dignité, le restitue, avec l'espoir de le voir s'accroître.

«Je vous ouvrirai à l'aurore, laissez-moi dormir en paix.

--Tu trouves le cadeau insuffisant! s'écrie Marcel en heurtant de son fusil les battants de la porte; avant un quart d'heure tu me conduiras gratuitement chez le gouverneur. En attendant, cours au palais et remets au hakem cette lettre de Son Altesse Zellè sultan; les ferachs te diront si tu as agi en homme sage en me faisant attendre.»

Intimidé, le gardien saisit le pli, examine le sceau et, revenant subitement à de bons sentiments, s'empresse d'offrir à nos gens, toujours à travers les fentes des vantaux, un kalyan tout allumé.

«Excusez-moi, Excellence, le pays est infesté de bandits, j'ai cru avoir affaire à des Beni Laam, je vais chercher le porte-clefs.»

Et notre homme s'éloigne.

Arrive un compère:

«Excellence, donnez un petit bakchich à un malheureux concierge réveillé dans son premier sommeil.

--Ouvre d'abord, nous causerons ensuite de tes affaires.»

Et la vieille porte, grinçant sur ses gonds, s'entre-bâille pour donner passage à notre petite caravane et à des bûcherons, profonds philosophes, qui, arrivés trop tard à la ville, attendaient le jour couchés sur leurs fagots. Suivant les prédictions de Marcel, le gardien nous guide à travers le dédale boueux des rues de Dizfoul. Animaux et piétons, ceux-là barbotant dans le canal ménagé au centre de la voie, ceux-ci rasant les murs au pied desquels sont réservés des trottoirs étroits, arrivent néanmoins chez le gouverneur. Nous mettons pied à terre; le nazer reçoit nos lettres et, à la vue du cachet princier, s'empresse de mettre à notre disposition une chambre bien close: les portes et les fenêtres ont des volets, si ce n'est des carreaux. L'abri n'est point à dédaigner; qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il grêle, le dos rôti par un bon feu, je fais la nique aux éléments et classe dans le domaine des souvenirs les nuits terribles que depuis mon départ d'Amara j'ai passées au milieu du _hor_ ou sous les tentes des Arabes Beni Laam.

CHAPITRE XXXVIII

Dizfoul.--Prospérité commerciale et agricole de la ville.--Visite aux trois andérouns du _naïeb loukoumet_ (sous-gouverneur).--Heureuse prédiction.

13 janvier.--Nous sommes à Dizfoul depuis deux jours. Malgré tout notre désir, nous n'avons point encore visité l'emplacement de Suse, à peine distante de six à sept farsakh. S'il eût fait seulement une éclaircie, j'aurais trompé mon impatience en montant sur la terrasse, d'où l'on peut, m'assure-t-on, apercevoir le _tell_ quand l'atmosphère est pure: mais depuis notre arrivée il n'a pas cessé un seul instant de pleuvoir.

Les heures, toujours trop longues lorsqu'elles ne reçoivent pas un emploi utile, se sont passées à échanger des politesses avec nos hôtes.

L'Arabistan, l'une des plus importantes provinces du sud-ouest de la Perse, est gouverné actuellement par un oncle du roi, Hechtamet Saltanè. Ce prince varie ses plaisirs et change de résidence à chaque saison; il habite le plus souvent Chouster, toutefois il vient passer le printemps à Dizfoul, où la température est plus fraîche que dans sa capitale d'hiver. En son absence l'administration de la ville est confiée à un lieutenant ou _naïeb loukoumet_. Le sous-gouverneur, escorté de ses mirzas, est venu nous rendre ses devoirs et nous a fortement engagés à attendre à Dizfoul la fin de la saison des pluies. Entre-temps il nous a mis au courant des affaires de la province. A l'entendre, la ville, en pleine voie d'agrandissement et de prospérité, mériterait mieux que Chouster, aujourd'hui bien déchue, le titre de capitale de l'Arabistan. La population s'est doublée depuis quelques années, et le commerce a pris une extension et un développement auxquels ne pourra jamais prétendre sa rivale. Dans les plaines fertiles des environs on recueille sans travail de superbes récoltes de blé, les troupeaux donnent des laines renommées par leur finesse; la culture très fructueuse de l'indigo alimente de nombreuses teintureries. Toutes primitives qu'elles sont, ces officines préparent aux tisserands les fils colorés que nécessite la fabrication des tchaders bleus et blancs portés par les femmes pauvres ou de condition moyenne. Les mirzas m'ont aussi vanté l'eau _chirin_ (sucrée, douce) de l'Ab-Dizfoul, la fraîcheur des _zirzamins_ (caves) creusés dans le poudingue sur lequel la cité est assise, et, avant tout, l'incomparable voirie de la ville. «En vérité, leur répond Marcel, il y a bien un peu d'eau dans les rues, mais, en relevant vos pantalons jusqu'aux oreilles, vous pouvez encore faire quelques pas.»

«De l'eau dans les rues! Mais voilà la merveille; pendant l'hiver la chaussée se transforme en torrent, et les pluies nous débarrassent ainsi de toutes les immondices accumulées l'été.» La rue-égout mérite d'être propagée. «Voir Dizfoul et puis mourir», chantent nos Persans.--«Voir Suse et puis partir», ai-je pensé. En réalité Dizfoul deviendra une cité florissante le jour où on la mettra en communication soit avec le golfe Persique par la Perse, soit avec le Tigre par la Turquie. Amara ne doit-elle pas déjà la vie et l'aisance aux caravanes assez audacieuses pour braver les Beni Laam, les déserts, l'eau amère et le _hor_?

Le naïeb, en se retirant, m'a demandé s'il me serait agréable d'aller visiter ses andérouns, et, sur ma réponse affirmative, il a prié son fils de m'accompagner. Jamais je n'eus plus gentil introducteur: c'était merveille de voir ce petit maître des cérémonies me guider avec mille précautions sur les terrasses plus ou moins insolides qui mettent en communication toutes les maisons de la ville et, après m'avoir introduite, n'oublier aucun des détails si compliqués de l'étiquette: imposant silence aux femmes si leur conversation devenait trop animée ou trop bruyante, les écartant d'un geste autoritaire quand elles me serraient de trop près.

La première visite a été pour la doyenne des femmes de mon hôte. A mon arrivée, Bibi Cham Sedjou s'est levée, m'a tendu la main et l'a portée à son front en signe de respect, tout en me souhaitant le _khoch amadid_ (la bienvenue). Puis elle m'a désigné du geste un grand fauteuil de bois placé au milieu de la pièce. Ce meuble est historique. Il fut confectionné en l'honneur de sir Kennett Loftus, quand il vint, il y a une trentaine d'années, présider à la délimitation des frontières turco-perses. Depuis le départ de ce diplomate, le _takht_ (trône), comme le désignent les Dizfouliennes, a été oublié sous une épaisse couche de poussière jusqu'au jour où l'arrivée de l'un de ces animaux à deux pattes qui perchent sur les sièges comme des perroquets est venue le rendre un instant à sa destination première.