La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 57

Chapter 573,660 wordsPublic domain

Une dépression peu profonde sépare le Tell Ibrahim du Birs Nimroud, identifiée depuis les travaux de l'illustre assyriologue M. Oppert avec le temple décrit par Hérodote sous le nom de Jupiter Bélus. Le Birs est surmonté d'un pan de mur plein, haut de onze mètres, qui affecte la forme d'une tour carrée déchirée à son sommet. Autour de ce massif sont épars d'énormes blocs de briques qui forment, au-dessous d'une vitrification verte des plus étranges, un conglomérat dur comme du fer. De ce point toutes les ruines paraissent s'abîmer devant le Birs Nimroud. La vue s'étend indéfiniment, et, grâce à la transparence de l'air, on aperçoit, en évoluant sur soi-même: au sud les minarets de Mechhed Ali, au nord-ouest les murs de Hillah, au nord les palmiers de Kerbéla, enfin à nos pieds les lacs de Harkeh et de Hindiyeh, couverts de villages lacustres où se réfugient les tribus arabes, certaines d'échapper ainsi au contrôle soupçonneux de l'autorité turque. Heureuses tribus!

Ces points topographiques soigneusement reconnus, grâce aux nombreuses informations prises par le colonel Gérard, nous descendons au pied du tumulus. En le considérant de la plaine, il est aisé de retrouver dans les masses d'abord un peu confuses du Birs les grandes lignes d'un édifice formé d'étages successifs et superposés. Il serait plus difficile de déterminer la hauteur totale de la construction, les premiers étages étant profondément ensevelis sous les sables de la plaine et mêlés aux ruines détachées du sommet. En se référant aux cotes directement déterminées et aux analogies du _birs_ avec le _zigourat_ (tour à étages) compris dans le palais de Sargon, on peut néanmoins assigner à l'édifice une hauteur approximative de quatre-vingts mètres. Dans cette hypothèse les sept étages de la tour avaient chacun huit mètres et reposaient sur une terrasse de cent vingt-huit mètres de longueur et de vingt-cinq mètres de hauteur. Les gradins étaient reliés les uns aux autres par des rampes douces ménagées devant les façades nord-ouest. Tous étaient revêtus d'un parement de briques émaillées. Si l'on s'en rapporte à la description de la forteresse d'Ecbatane laissée par Hérodote et aux traces de couleurs découvertes sur le _zigourat_ de Dour Saryoukin (Khorsabad), il semble même que ces gradins étaient consacrés aux dieux protecteurs de la semaine, portaient leurs couleurs caractéristiques et que leur ordre suivait la marche des jours. Au-dessus de la dernière et septième tour se trouvait la tente de Nébo, l'arbitre suprême du ciel et de la terre.

On rechercherait en vain la table et le grand lit richement paré sur lequel le dieu venait se reposer auprès d'une vierge indigène, et cette chapelle où les prêtres brûlaient tous les ans mille talents d'encens et sacrifiaient des victimes parfaites devant la statue sacrée: tout est ruines et décombres, du faîte au pied du Birs Nimroud.

J'ai déjà dit que l'identification du Birs avec le temple de Jupiter Bélus d'Hérodote, le temple des Sept Lumières de la tradition babylonienne, ne saurait faire de doute aujourd'hui; mais un fait bien plus singulier a été révélé par la lecture des cylindres chaldéens découverts par sir Rawlinson dans les angles de l'édifice. Ces documents viennent au secours de la tradition hébraïque, tout en donnant au temple de Bélus une origine relativement moderne.

Nabuchodonosor nous dit lui-même: «Pour l'autre, qui est cet édifice-ci, le temple des Sept Lumières, et auquel remonte le plus ancien souvenir de Borsippa, un roi antique le bâtit (on compte de là quarante-deux vies humaines), mais il n'en éleva pas le faîte. Les hommes l'avaient abandonné depuis les jours du déluge, proférant leurs paroles en désordre. Le tremblement de terre et le tonnerre avaient ébranlé la brique crue, avaient fendu la brique cuite des revêtements; la brique crue des massifs s'était éboulée en formant des collines. Le grand dieu Mérodach a engagé mon cœur à le rebâtir: je n'en ai pas changé l'emplacement, je n'en ai pas altéré les fondations. Dans le mois du salut, au jour heureux, j'ai percé par des arcades la brique crue des massifs et la brique cuite des revêtements. J'ai ajouté les rampes circulaires; j'ai écrit la gloire de mon nom sur la frise des arcades.

«J'ai mis la main à construire la tour et à en élever le faîte; comme jadis elle dut être, ainsi je l'ai refondue et rebâtie; comme elle dut être dans les temps éloignés, ainsi j'en ai élevé le sommet.»

Ce serait donc en ce lieu que se serait formée la tradition que les Hébreux apportèrent en Judée, et sous mes pieds se retrouverait la célèbre tour de Babel. A quel ordre de phénomènes historiques ou géologiques se rapportent l'érection de cette immense construction et la légende de la confusion des langues? je ne saurais le dire: de mystérieuses obscurités enveloppent encore les premiers âges de l'humanité.

Le temple des Sept Lumières, pour lui donner désormais son vrai nom, ne s'élevait pas au cœur même de Babylone, mais dominait le faubourg de Borsippa. Il ne faudrait pas conclure cependant de l'extrême éloignement des deux centres religieux et royaux représentés l'un par les palais, l'autre par le Birs, que Babylone et Borsippa aient toujours été deux villes distinctes; d'après Hérodote par exemple, l'enceinte extérieure enveloppait Borsippa. On ne me surprendrait pas toutefois en m'apprenant qu'il n'en fut pas toujours ainsi et que, tour à tour distante de la ville ou confondue avec les faubourgs, la cité religieuse fut comprise dans les fortifications ou reléguée hors des murailles élevées par les rois, murailles renversées et reconstruites sur des dimensions plus restreintes ou plus larges selon l'inclémence ou la prospérité des temps.

25 décembre.--Au retour de Borsippa nous sommes venus camper sur le tumulus d'Amran-ibn-Ali, que nous avions foulé aux pieds il y a trois jours, alors que nous étions en quête d'un abri.

Des collines de briques pulvérisées, des tranchées dont les déblais ont servi à combler d'autres tranchées plus anciennes, font de cette partie de Babylone un dédale au milieu duquel on circule sans trouver de point de repère. Quelques lourds massifs de maçonnerie reliés par des mortiers durs comme du fer, un lion de basalte, d'un travail très barbare, à demi enseveli dans les décombres, signalent seuls la demeure des rois chaldéens, le palais mortuaire d'Alexandre.

Moins de traces encore des jardins suspendus élevés par Nabuchodonosor, prince amoureux et galant, afin de satisfaire un caprice de sa femme Amytis, fille d'Astyage, roi de Médie, et de rappeler à la jeune reine qui ne pouvait s'accoutumer à l'aspect monotone des plaines de la Chaldée les hautes montagnes de sa patrie.

Les jardins suspendus n'eurent pas une longue durée: Quinte-Curce les dépeint comme une merveille de son temps, mais Diodore de Sicile en parle toujours au passé. Après la mort d'Alexandre et la fondation de Séleucie, Babylone fut peu à peu abandonnée, perdit son titre de capitale, et assista dès cette époque à la destruction progressive du chef-d'œuvre des architectes babyloniens. Un arrosage insuffisant amena la mort des arbres, le défaut d'entretien l'éboulement des murs, et le paradis d'Amytis mêla sa poussière aux cendres de son inspiratrice. Au temps des Arsacides la ruine était consommée et les jardins servaient de nécropole, comme le prouve la découverte de nombreux tombeaux parthes exhumés il y a quelques années.

Les recherches pratiquées autour du château royal ont toujours été heureuses. Aujourd'hui trois ou quatre cents Arabes sont occupés à extraire la terre amoncelée entre des murs en brique crue d'une épaisseur formidable, et à mettre à découvert des salles hautes, longues et étroites semblables à celles que j'ai déjà visitées autour du Birs Nimroud. Des objets sans grande valeur artistique, mais du plus grand intérêt historique, tels que des tablettes de terre cuite couvertes d'inscriptions cunéiformes si serrées les unes contre les autres qu'on ne suit pas même la direction des lignes, résument les trouvailles faites ces derniers jours; mais que de paniers de terre il a fallu remuer et que de patience on a dû déployer pour arriver quelquefois à rencontrer au fond d'un vase fêlé une omoplate de chacal ou une mâchoire de cheval!

A deux kilomètres environ au nord de la cité royale s'élève, en forme de pyramide tronquée, l'énorme tumulus que nous avions aperçu d'Iskandéryeh-Khan et qui semble, avec le Birs Nimroud, déterminer les limites extrêmes de Babylone. Ce colosse d'argile, haut de quarante mètres, long de plus de cent quatre-vingts et tout entier élevé de main d'homme, porte dans le pays le nom de Babil. Il répond comme position au tombeau de Bélus des auteurs grecs et doit être identifié au temple «des assises de la terre» bâti en l'honneur du dieu Bel-Mérodach sous le règne d'Assarhaddon (Assour-Akhé-iddin), roi d'Assyrie. Embelli et agrandi sous Nabuchodonosor et Nériglissor (Nirgal-sar-Oussour), détruit et pillé par Xerxès, déblayé sur les ordres d'Alexandre, qui eut un moment la pensée de faire reconstruire un sanctuaire cher aux Babyloniens, finalement transformé en forteresse grecque, le temple de Bel-Mérodach n'est plus aujourd'hui qu'un informe monceau de détritus et de terre crue. En grimpant le long des parois éboulées, on atteint sans peine la plate-forme qui couronne la pyramide. A la place des statues d'or enlevées par Xerxès, je ne vois que des matériaux émiettés et un puits qui ne correspond à aucune galerie apparente. Il était peut-être destiné à faire le bonheur des astrologues chaldéens. Deci delà, répandus au milieu des décombres, se montrent quelques fragments d'inscriptions grecques ou araméennes. En portant mes pas jusqu'à l'extrémité méridionale de la pyramide et en me laissant glisser le long des éboulis qui couvrent ses flancs, j'arrive à des excavations revêtues de parois maçonnées. Les fouilles pratiquées sur ce point n'ont, paraît-il, amené aucun résultat intéressant et ont été abandonnées.

Vues du tombeau de Bélus, les ruines de la vieille cité m'apparaissent plus tristes et plus désolées que jamais; tandis que le _kasr_ (château) est encore animé par les manteaux colorés et les tarbouchs rouges des Arabes et des Turcs employés aux fouilles, et que les échos répètent les sonores chansons des terrassiers, le tumulus de Babil, entouré de buissons et d'herbes dures, n'est visité que par des chèvres et des pâtres aussi sauvages que le paysage.

«Et lorsque les soixante-dix ans seront accomplis, je visiterai dans ma colère les rois de Babylone et leur peuple, dit le Seigneur; je jugerai leur iniquité et la terre des Chaldéens et je la réduirai à une éternelle solitude.»

CHAPITRE XXXVI

Pèlerinage à Kerbéla.--Le bazar aux pierres tombales.--Entrée en ville.--Visite au consul de Perse.--Insuccès de nos démarches.--Les cimetières de Kerbéla.--Retour à Bagdad.

26 décembre.--Je gémis tous les jours de ne pas avoir visité Babylone il y a quelque deux mille six cents ans, sous les règnes du glorieux Nabuchodonosor ou de ses très regrettés prédécesseurs. J'en aurais profité pour demander aux humbles sujets du protégé de Nébo l'une de ces consultations originales dont ils avaient le secret.

Lorsqu'un habitant de Babylone tombait malade, il se faisait porter sur la place du marché ou dans un carrefour fréquenté. Chacun au passage devait l'interroger et lui indiquer les remèdes qui, en semblable occurrence, avaient guéri ses maux ou ceux de ses amis. Il n'était permis à personne de passer indifférent auprès de ces singuliers clients de la bonne volonté publique.

Que les bonnes femmes et les amateurs de suffrage universel devaient être heureux à Babylone, et que de maux de dents devaient y être soignés comme des cors aux pieds!...

Il me faudrait sans doute verser bien des larmes et lever longtemps les bras vers le ciel avant d'obtenir des divinités chaldéennes la résurrection de Babylone et de ses pratiques institutions; aussi ai-je mieux aimé renoncer à prendre une attitude au demeurant fort humiliante et gagner au plus vite Kerbéla afin de hâter mon retour en France, où je trouverai, mieux que sur les rives du Tigre et de l'Euphrate, un remède à mes détestables fièvres.

Nous avons quitté le colonel Gérard. Notre compagnon de route remonte vers le Kurdistan, tandis que nous allons visiter le foyer rayonnant de la foi chiite et le séminaire célèbre où les élèves zélés mettent parfois plus de vingt ans à parfaire leurs études religieuses. En sortant de Babylone, les guides nous font longer un canal creusé entre Hillah et Kerbéla. Des embarcations à voiles sillonnent ses eaux tranquilles. Le pays, coupé de rigoles nombreuses, est en ce moment uniformément jaune et ne garde aucune trace des récoltes plantureuses qu'il a produites au printemps dernier. Aussi loin que les regards s'étendent, on n'aperçoit ni maison ni village, mais, à deux heures de marche de _Babil_, nous rencontrons les tentes brunes d'une tribu établie au milieu des ginériums et des hautes herbes qui poussent sur les berges toujours humides du canal. L'une d'elles, placée au milieu du campement, se distingue de ses voisines par son étendue, sa hauteur, l'espace ménagé autour de ses murailles et plus encore par le drapeau attaché à une longue lance plantée devant la principale ouverture.

Seul le chef de la tribu a le droit de signaler ainsi sa demeure: à la première alerte il faut que les soldats puissent se rallier autour de leur maître, et que le maître trouve à sa portée un guidon et une arme de combat. Nasr ed-din chah lui-même a conservé l'usage de cet insigne militaire, et dans son palais de Téhéran, tout comme dans ses campements de chasse, l'appartement ou la tente affecté chaque heure de nuit ou de jour à la demeure du souverain est reconnaissable à l'étendard kadjar dont les plis se déploient à l'extrémité d'une lance.

La caravane hâte vainement sa marche; le soleil, perdu derrière des nuages, s'incline vers l'horizon, la nuit nous poursuit à grands pas et nous sommes encore bien loin du bouquet de palmiers que les guides signalent depuis le départ comme le point de jonction du sentier de Hillah et de la route de Kerbéla. De minute en minute le ciel s'assombrit, de gros nuages noirs apportés par des rafales de vent courent sur nos têtes; une pluie fine commence à tomber; le chemin devient de plus en plus difficile à suivre et nous ne tardons pas à marcher à l'aventure au milieu des rigoles en partie remplies d'eau et des fondrières dissimulées sous de hautes herbes.

Nos gens ne sont même pas capables de nous donner l'exemple de la résignation: à peine un guide oriental a-t-il perdu sa route, qu'il perd également la tête et ne tarde pas, surtout en pleine nuit, à devenir un véritable embarras. «Les hommes armés doivent toujours marcher en tête d'un convoi égaré», ont assuré les muletiers en se rangeant derrière nos talons. Et, à dater de cette déclaration de principes, ils se sont déchargés de toute responsabilité et s'en sont rapportés à nous pour les amener à un gîte quelconque.

Eussions-nous eu des yeux de lynx que nous n'aurions pas réussi à retrouver la direction du bouquet de palmiers vers lequel nous marchions depuis plusieurs heures, si quatre fantômes coiffés de hautes pyramides noires n'étaient subitement apparus à nos côtés. Le fusil en main, nous nous apprêtions à les tenir à bonne distance tandis que nos gens épouvantés prenaient la fuite et se dissimulaient dans les broussailles: mais notre heure dernière n'avait pas encore sonné. Belzébuth et ses acolytes se présentent à nous sous la figure de bûcherons chargés d'énormes paquets de broussailles. Après avoir hésité à envoyer quelques balles à ces pauvres diables, nous bénissons la Providence de les avoir placés sur notre chemin et leur demandons l'hospitalité en récompense de l'épouvante que nous leur avons causée. Les guides, revenus de leur frayeur, accourent et décident l'un des nomades à les conduire jusqu'au village, à peine distant de quelques kilomètres du marais où patauge la caravane. Enfin nous voici à couvert après avoir franchi une porte vermoulue devant laquelle il a fallu patienter un bon quart d'heure. Un caravansérail placé au milieu d'un bazar éclairé par des lampes fumeuses nous servira de gîte ce soir. Il était temps d'arriver au logis, car la pluie dégénère en déluge.

_Kerbéla_, 27 décembre.--Que faire dans un caravansérail, à moins que l'on ne dorme? Au soleil levant, nous avons traversé un pont de bateaux jeté entre les deux rives de l'Euphrate et rejoint la route de Kerbéla. A partir de ce point, l'aspect du paysage se modifie complètement. A des plaines désertes succèdent de superbes jardins, défendus des déprédations des passants par des murs de clôture et des fossés profonds. Le chemin, tracé au milieu de bosquets de palmiers et d'orangers, va toujours descendant et serpente à travers des arbres si touffus et si verts qu'ils semblent avoir accaparé la chlorophylle de la création tout entière.

Si nous avons parcouru hier des pays abandonnés et sauvages, nous en sommes trop amplement dédommagés aujourd'hui. Une multitude de femmes, les unes à pied, les autres à cheval, circulent dans toutes les directions et ne manquent pas d'accabler les «chiens de chrétiens» des compliments les moins aimables. Leurs compagnons, plus timides et persuadés que nous n'aurons pas à leur endroit le respect dont ils nous savent imbus envers le beau sexe, quelle que soit sa laideur, se tiennent à distance de nos fouets, mais nous pétrifieraient de leurs regards farouches s'ils pouvaient leur communiquer les vertus de la tête de Méduse. On respire déjà un capiteux parfum de fanatisme.

La splendeur de la végétation aide à faire oublier l'aménité des passants, et notre petite troupe arrive sans encombre devant la cité de Houssein.

Au-devant d'une porte à prétentions monumentales s'étend une vaste place encombrée de dalles tumulaires, les unes déjà achevées, les autres à l'état d'ébauche. Les tailleurs de pierre, assis sur leurs talons, guettent la venue des convois mortuaires et d'un air engageant proposent leur marchandise aux parents des défunts. Les prix longuement débattus et l'affaire terminée, ils prennent sur-le-champ les noms du mort, de ses ascendants et descendants, et gravent au plus vite l'inscription afin qu'arrivés en terre sanctifiée les cadavres n'aient point à attendre longtemps une sépulture qu'ils sont venus chercher de si loin.

Le bazar aux pierres tombales franchi, nos guides se dirigent vers la porte; mais des gardiens les arrêtent et d'un ton bourru leur intiment l'ordre péremptoire de rebrousser chemin, de longer l'enceinte et de choisir, pour pénétrer dans la ville sainte, un quartier moins populeux, afin que les yeux délicats des pèlerins ne soient point blessés à la vue des infidèles.

Une confusion extraordinaire règne près des murs entourés de ces innombrables campements de dévots qui ne peuvent, faute d'argent, fréquenter les caravansérails. Chaque voyageur, campé auprès de bagages misérables et de chevaux étiques, chantonne quelque invocation pieuse tout en mangeant des dattes mieux pourvues de noyaux que de chair.

Une porte donnant accès sur un boulevard d'haussmannisation récente s'ouvre à l'extrémité des fortifications et conduit jusqu'à une vaste place. Les guides s'arrêtent à mi-chemin et entrent enfin dans une maison de très pauvre apparence dont les misérables chambres entourent une sorte de poulailler boueux. Kerbéla est un pèlerinage trop suivi pour qu'on n'y trouve point de meilleur caravansérail; mais nos serviteurs ont fait preuve de prudence en ne nous mettant pas en contact avec des gens fanatisés par les exhortations des mollahs et énervés par les fatigues d'un long voyage. Après avoir pris possession de pièces étroites situées au premier étage, je monte jusqu'aux terrasses, mes observatoires habituels, et j'aperçois enfin l'ensemble de la ville. A gauche s'élèvent la coupole et les minarets d'or du tombeau de Houssein; à droite, un dôme revêtu de faïence bleu turquoise, construit sans doute sous les derniers Sofis.

S'il a jamais été utile de faire œuvre de diplomate, c'est bien aujourd'hui, car il s'agit de fouler de nos pieds européens un sanctuaire plus vénéré en Perse que la Kaaba de la Mecque elle-même. Et, de fait, nous n'avions jamais été forcés de suivre les petits chemins et de nous loger dans un bouge infect. Instruit par l'aventure de Kâzhemeine, Marcel s'est muni de lettres de recommandation destinées aux chefs civils, religieux ou militaires; je le soupçonne même d'en avoir demandé à feu Mahomet.

Tout d'abord nous allons rendre visite au consul de Perse, digne fonctionnaire dont les quatre-vingt-quatre ans sont gravés sur sa figure en rides profondes. Ce vieux débris diplomatique est entouré d'une bande de mollahs et d'une nombreuse clientèle. Il renvoie ceux-ci, congédie ceux-là, et, lorsqu'il ne reste plus autour de lui que les intimes de la maison, il écoute notre requête. «Jamais un chrétien n'a visité le tombeau de l'imam Houssein», répond le consul à mon mari, «je ne désespère pas cependant du succès de votre demande. Comptez en tout cas sur le représentant du plus puissant monarque de l'Islam.» Et le consul fait avertir le _cliddar_ (celui qui a la clef du tombeau) de notre arrivée. Entre-temps nous sommes invités à admirer un superbe bambin qui s'ébat bruyamment sous les regards attendris du vieillard. Je félicite le bonhomme, certaine de prendre le chemin de son cœur en faisant l'éloge de sa postérité.

«Cet enfant, dit-il, est magnifique, en effet; je n'en ai jamais eu de plus fort et de plus vigoureux; mes arrière-petits-fils sont des avortons si je les compare au dernier de mes héritiers né sous la protection de Houssein.»

L'assistance opine du bonnet, et la conversation se traîne jusqu'au moment où revient enfin l'ambassadeur envoyé chez le porte-clef. «Le _cliddar_ est allé respirer l'air pur des champs et ne rentrera pas à Kerbéla avant la fin de la semaine.» Cette réponse est de mauvais augure, car chacun sait très bien de quelle manière il doit interpréter l'absence du gardien de la mosquée: notre interlocuteur cesse de vanter l'omnipotence du représentant du roi des rois et, sans transition préparatoire, se prend à gémir sur la situation précaire des Persans, contraints dans la Turquie d'Asie de se conformer aux volontés des fonctionnaires ottomans. Il termine ses lamentations en essayant de nous persuader que l'autorité turque est seule assez puissante pour nous faire pénétrer dans une mosquée chiite. Ce raisonnement sonne juste comme une épinette brouillée avec son accordeur, mais Marcel se donne l'air de le tenir pour juste, et, sous forme de conclusion, sort de sa poche une lettre du valy de Bagdad adressée à son subordonné le moutessaref de Kerbéla.

Le vieillard, interloqué, s'écrie que nul désormais ne peut marcher à l'encontre de notre désir et ordonne de seller son cheval afin qu'il puisse aller à la campagne du cliddar lui faire part de notre démarche. Il enverra la réponse dès son retour.