La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 53

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«La tour a été terminée en l'année 628 (1230 de l'ère chrétienne).

«Que le salut de Dieu soit sur notre seigneur et prophète Mohammed, ainsi que sur sa bonne et pure famille!»

Quelles singulières analogies existent entre la fortification musulmane du Moyen Age et la fortification française de la même époque! Il est impossible, en regardant la grande tour du Talism, de ne point la mettre en parallèle avec le donjon de Couci; mêmes corbeaux destinés à supporter les hourds, mêmes baies servant de dégagement à ces ouvrages de charpente, mêmes meurtrières ouvertes sur toute la hauteur de la tour, mêmes escarpes et contrescarpes défendues par des chemises extérieures, mêmes plafonds nervés réunis par des voûtains ogivaux. Si ce n'était la substitution de l'ogive iranienne à l'ogive occidentale et des caractères arabes aux caractères gothiques, je me croirais au pied de l'enceinte d'une ville française du Moyen Age.

Une seule différence existe entre les ouvrages militaires des musulmans et ceux des chrétiens, et elle est très frappante. Soit que le temps, sous le ciel de l'Orient, s'imprime sur les édifices en traits moins sévères que dans nos climats brumeux, soit que le caractère propre de l'architecture persane n'ait guère changé depuis huit cents ans, la tour du Talism, antérieure à des fortifications françaises similaires, garde un aspect de jeunesse qui pourrait la faire croire née d'avant-hier et bombardée d'hier, tandis que les remparts de Couci, de Carcassonne, d'Avignon, même après la restauration qu'on leur a fait subir, semblent d'une époque d'autant plus reculée que nos idées sur les formes architecturales et le mode de construction se sont modifiées profondément depuis le treizième siècle.

Tout auprès et à l'intérieur des fortifications s'étend un cimetière immense, placé sous la protection du tombeau de cheikh Omar. Le monument funéraire est surmonté d'une toiture en forme d'éteignoir, ornée à l'extérieur de côtes saillantes dessinant les alvéoles qui tapissent l'intérieur de la voûte. En se dirigeant du côté de la ville, on longe ensuite une rue relativement belle, et l'on atteint ce célèbre tombeau d'Abd el-Kader que sultan Mourad fit serment de reconstruire quand il se décida, dans la mosquée de Stamboul, à conduire ses armées sous les murs de Bagdad.

Une coupole aplatie, percée d'une multitude de petites ouvertures, recouvre la mosquée. Je vois accolé à cette lourde masse un autre dôme, de forme plus élégante, revêtu de faïences colorées et traitées dans le style persan du temps des rois sofis. Il abrite la salle du tombeau.

La grande cour est entourée d'arcades, campements gratuits offerts aux voyageurs pauvres et aux derviches. Plus loin se trouve une médressè. Ces dernières constructions, comme les deux minarets élevés à l'entrée de l'enceinte, sont bâties depuis peu d'années.

A quelques pas du tombeau d'Abd el-Kader on me montre un autre monument funéraire; sur notre droite, des minarets appartenant à la mosquée de cheikh Yousef; à gauche, la porte de la masdjed Abd er-Rahman. J'en passe, et des plus saints, car il serait aussi long d'énumérer les édifices consacrés au culte qui se rencontrent ici dans chaque rue, que de compter les églises et les chapelles de Rome.

16 décembre.--J'aurais désiré mettre à profit nos pèlerinages aux mosquées et aux tombeaux, pour approfondir les subtilités qui distinguent les rites orthodoxes sunnites, mais l'extrême difficulté que j'éprouve à dire quelques mots d'arabe me rend ce travail très ardu, d'autant plus que mon interprète, en sa qualité de fidèle chiite, n'est guère porté à faciliter mes investigations.

Comme toutes les religions nouvelles, l'islamisme, à ses débuts, traversa une longue période de crise. Les textes n'étaient pas fixés, les traditions restaient incertaines, et le dogme devenu plus tard la pierre d'angle de la foi musulmane, l'origine sacrée du Koran, était discuté par les plus fervents disciples du Prophète. Au milieu de ce chaos religieux, les doctrines de Mahomet eussent peut-être succombé s'il n'était apparu successivement quatre docteurs qui donnèrent une version définitive de tous les textes sacrés et prouvèrent à leurs adeptes que le livre de la loi avait été dicté par Dieu lui-même: «Allah seul était capable de parler une langue aussi pure que l'arabe dans lequel est écrit le livre révélé».

Le premier en date des docteurs de la loi musulmane, Abou Hanifa, naquit en Perse vers l'an 700 et vint de bonne heure s'établir à Bagdad. Ses disciples sont les Baloutches, les Afghans et les Turcs. Malik, le docteur de Médine (795), avait fait adopter ses doctrines par les Africains; Ach-Chafi (820), qui descendait, comme Mahomet, de la tribu de Koraïch, vivait à Médine, tandis que Ibn Hambal (855), le docteur de Bagdad, recrutait ses partisans parmi les Arabes.

Bien que les chefs des sectes orthodoxes aient toujours été d'accord sur toutes les questions de dogme, et que les divergences qui existent entre leurs doctrines reposent seulement sur les diverses manières d'interpréter quelques textes religieux ou législatifs, leurs disciples se distinguent les uns des autres par l'esprit qui les anime. Les Hambalites, les derniers venus au monde musulman, forment une secte sévère, puritaine, intolérante. Sous le règne des Abbassides ils révolutionnèrent Bagdad au nom de la religion, et suscitèrent de nombreuses insurrections. Véritables sectaires, leurs prêtres s'introduisaient dans les maisons, cassaient les vases contenant du vin, battaient les chanteurs, brisaient les instruments de musique et rossaient leurs coreligionnaires suspects de tiédeur. Les Hanafites, en revanche, ont hérité de leur maître un esprit large et libéral; les Malékites et les Chafféites ont des opinions modérées.

Malgré le zèle et la foi de leurs défenseurs, les doctrines orthodoxes triomphèrent péniblement. Aux premiers temps de l'Islam les dissensions religieuses dégénérèrent même en combats. L'ardeur des partis était extrême, les luttes sanglantes; Ibn Hambal, le dernier des docteurs, eut un bras cassé dans un de ces mouvements populaires.

Les questions religieuses paraissent aujourd'hui laisser l'esprit public fort en repos, mais pas un Sunnite, il est vrai, ne se refuse à confesser la céleste origine du Koran.

Les points de doctrine sur lesquels reposent les dernières hérésies musulmanes sont bien autrement délicats. La plus célèbre de toutes les sectes nouvelles, celle qui a causé le plus d'émoi dans l'Islam et occasionné les guerres civiles les plus graves, est connue sous le nom de wahabisme.

Son chef, Wahab, sorte de réformateur puritain, commença ses prédications en 1740. Le succès en fut prodigieux; ses partisans s'enhardirent, prirent prétexte de la réforme religieuse pour engager une guerre civile, et, fidèles aux vieilles traditions de l'Islam, convertirent, le sabre en main, les paisibles habitants du Nedj. En 1785 ils osèrent s'attaquer aux caravanes de pèlerins qui se rendaient à la Kaaba; quelques années plus tard ils s'emparèrent de la Mecque, de Médine, pillèrent Kerbéla, le sanctuaire chiite, et pendant dix ans défendirent aux musulmans, sous prétexte d'indignité, de pénétrer dans les lieux saints.

Ce fut un deuil public.

En 1813 le sultan s'émut enfin. Les fauteurs de l'hérésie furent chassés du Hedjaz par une armée égyptienne, et le gouvernement turc reconquit la pierre noire et la tombe du Prophète.

Les Wahabites, encore nombreux en Chaldée, y vivent très surveillés: non que leur doctrine soit bien damnable, mais parce qu'on redoute toujours de voir se renouveler un scandale pareil à celui qui attrista l'Islam au commencement de ce siècle.

Rien de pareil n'est à attendre des Persans, et cependant il n'est pas d'infidèle qui ne soit à Bagdad en meilleure situation que les sujets du chah. Ils y restent néanmoins, attirés par le voisinage de Nedjef et de Kerbéla où reposent leurs grands patrons Ali et Houssein, les légitimes et infortunés successeurs du Prophète, ou peut-être même afin de bénéficier du passage des innombrables caravanes venant de toutes les contrées chiites: caravanes de vivants se rendant aux tombeaux des imams, caravanes de morts en quête d'une dernière demeure en terre sanctifiée.

Bien que les quartiers de la rive gauche soient en communication directe avec la route de l'Iran, les Persans habitent presque tous la petite ville de Kâzhemeine, bâtie à près de six kilomètres de Bagdad _gadim_ (l'ancienne), sur la rive droite du fleuve, autour du tombeau de l'imam Mouça.

Avant d'atteindre Kâzhemeine, où elles font généralement une station, les caravanes sont donc obligées de traverser toute la ville sunnite, et ce n'est point une des moindres occupations des gamins que de guetter leur arrivée, afin de jouer à de pauvres hères harassés de fatigue quelques tours de leur façon.

Mieux que partout ailleurs on peut juger sur la place du Meïdan, la plus belle et la plus fréquentée de Bagdad et où s'élève la charmante mosquée d'Akhmet Khiaïa, de l'intensité de la haine qui divise les Sunnites et les Chiites.

Quand débouche, de la porte d'Orient, un long convoi de Persans morts ou vivants, ceux-là ficelés dans des tapis et attachés par paquets de quatre, ceux-ci huchés sur les vastes poches qui contiennent tout leur mobilier de voyage, on voit des nuées d'enfants charger les retardataires en poussant des cris féroces, leur enlever soit une couverture mal attachée, soit une aiguière suspendue aux paquetages, soit un kalyan ou un pot à beurre, et s'enfuir à toutes jambes, les uns au bazar, les autres dans la caserne qui occupe tout un côté du Meïdan.

Si les pèlerins sont des gens pratiques et ont eu le soin de ne rien laisser traîner sur les flancs de leur monture, les polissons, désappointés, se munissent de petits cailloux et les lancent dans les jambes des chevaux. Les malheureuses bêtes ripostent, détachent des ruades, et, à la grande joie des badauds, renversent à terre colis et cavaliers.

Les Chiites, bien entendu, doivent prendre leur mal en patience et ne pas se bercer du vain espoir d'obtenir justice; se plaindre aux autorités ou aux gens de police serait peine perdue: ils s'exposeraient aux railleries des hommes, après avoir souffert des injures et des rapines des enfants.

17 décembre.--C'est aujourd'hui jour de fête. Dès l'aurore nous avons été réveillés par le joyeux carillon de l'église des Carmes et, peu après, nous nous sommes rendus à la messe, accompagnés du personnel catholique du consulat. L'église, grande, bien tenue, solidement construite, est desservie par une mission française établie depuis de longues années en Mésopotamie. Les Pères dirigent aussi une école très prospère installée dans des bâtiments qui viennent d'être terminés. Les élèves appartiennent à toutes les religions confessées à Bagdad, et paraissent, quelle que soit leur croyance, témoigner un grand respect à leurs maîtres. La plupart reçoivent une instruction élémentaire, mais étudient d'une manière fort sérieuse la langue française. Je ne me réjouirais pas outre mesure d'être saluée au bazar d'un: «Bonjour, Mossiou», au lieu d'un _Good morning, Sir_, ou d'un _Salam_, si je ne savais combien l'enseignement donné par les Carmes à plusieurs générations d'enfants contribue à rehausser le prestige dont la France jouit encore à Bagdad et à Mossoul, prestige bien atteint dans la majorité des pays que nous avons traversés au cours de nos lointaines pérégrinations.

Les Révérends Pères ont pour auxiliaires de leur œuvre morale et civilisatrice les Sœurs de Saint-Joseph. L'instruction donnée aux jeunes Turques est plus sommaire que celle des garçons; elle consiste surtout en leçons de couture et de repassage, leçons bien précieuses, car filles pauvres et filles riches sont également incapables d'employer utilement les dix doigts que la nature a pourtant octroyés aux Orientales tout comme aux femmes d'Occident.

Les ressources de la communauté sont malheureusement aussi insuffisantes que les bâtiments sont exigus. Pendant la belle saison on réunit les enfants dans les cours, mais, quand viennent les pluies, les Sœurs sont obligées, faute de locaux, de renvoyer chez leurs parents une partie de leurs pensionnaires. Combien je me prends à regretter, en voyant tout le bien qu'on pourrait faire ici avec un peu d'argent, le superflu de tant d'œuvres d'une utilité quelquefois contestable!

Les Pères et les Sœurs se louent beaucoup de l'intelligence et des bons sentiments de leurs élèves, mais ils se désolent de ne pouvoir accueillir les tout jeunes enfants avant qu'ils aient pu subir l'influence délétère de leur famille.

Les pauvres Sœurs surtout ont une tâche bien ardue et parfois bien écœurante. Les petites marmottes confiées à leurs soins feraient rougir un régiment de dragons et témoignent, même par leurs jeux, que la vie, avec son cortège de joies et de misères, ne leur réservera aucune surprise.

La Sœur surveillante d'une classe de fillettes, dont la plus âgée avait à peine sept ans, fut appelée au parloir la semaine dernière, pendant la récréation. Quelle fut sa surprise de trouver, à son retour, toutes ses élèves fort affairées auprès d'une gamine à demi nue, qui poussait des cris de paon, tandis que les autres s'empressaient pour la secourir.

«Que faites-vous donc, mes enfants? Que signifie cette mauvaise tenue?»

Alors la fillette qui paraissait jouer, après la malade, le principal rôle, saisissant un bébé de porcelaine soigneusement pomponné:

«C'est fini, ma sœur: khanoum a bien souffert, mais elle vient de mettre au monde un beau garçon, que je suis heureuse de vous présenter.»

Essayez de faire un cours de jardinage et de parler de choux pommés à ces sages-femmes de sept ans!

Quelles louanges seraient à la hauteur du dévouement des pauvres religieuses qui viennent se heurter à tant de misères morales? Elles arrivent de Beyrouth à Bagdad par le désert, voyagent pendant vingt-quatre jours à cheval, elles que les règles monastiques n'ont pourtant pas préparées à ces exercices équestres, passent les nuits sous les voûtes effondrées de caravansérails ouverts à tous les vents, et en définitive perdent toujours leur santé, et souvent la vie, dans ce rude apprentissage de la vie nomade.

La communauté de Bagdad possède cinq Sœurs. Deux d'entre elles sont arrivées ici dans un tel état d'épuisement, qu'elles n'ont jamais pu se rétablir et s'acclimater; les trois autres élèvent cinq cents enfants, et on leur demande encore d'ouvrir un dispensaire.

Après l'office du dimanche, beaucoup de chrétiens et de chrétiennes profitent de ce qu'ils sont en grande toilette pour faire quelques visites. Le consul de France est naturellement au nombre des privilégiés. A peine étions-nous de retour de la messe que les réceptions ont commencé.

Les hommes étaient introduits dans le cabinet officiel, les dames entraient chez Mme Péretié. Toutes portent, quand elles sortent, de grands izzas de soie lamée d'or ou d'argent qui les enveloppent de la tête aux pieds et leur donneraient grande tournure si elles consentaient à ne pas exhiber leur toilette d'apparat. Les jeunes femmes se coiffent d'une toque ornée de broderies et d'un gros gland; le long des joues pendent de lourdes nattes attachées sans malice à la coiffure; les matrones recouvrent la toque d'un petit foulard tombant en pointe sur le front. Mères et filles ont de longues jupes de soie sans caractère, des vestes de velours ou de brocart ouvertes sur une chemise de gaze surchargée de massives broderies d'or, et sont parées de bijoux à faire envie à Notre-Dame del Pilar: colliers, broches, ceintures, ferronnières, boucles d'oreilles si pesantes qu'il faut les accrocher à la toque à côté des nattes de cheveux, bracelets, bagues accumulées sur les doigts jusqu'à la dernière phalange, font l'orgueil et la joie des opulentes citoyennes de Bagdad.

Que dirai-je de la beauté des Chaldéennes? Hélas! comme celle des chrétiennes, des musulmanes ou des israélites, elle a un cruel ennemi: il n'est pas venu aujourd'hui une seule femme dont le visage ne parût avoir été aspergé d'acide sulfurique. Les amoureux déçus, je me hâte de le proclamer, restent étrangers à ces ravages, dus à une maladie spéciale: le bouton de Bagdad ou d'Alep.

Le bouton apparaît d'abord sous la forme d'un point blanc, dur et de la grosseur d'une tête d'épingle. Il reste ainsi pendant trois mois, puis rougit, gonfle, suppure et se recouvre enfin d'une croûte épaisse qui laisse à nu, en se détachant, la chair corrodée et mangée comme par un chancre. Le bouton, lorsqu'il est seul, est mâle; s'il s'étend et se divise en nombreuses pustules, il est désigné sous le nom de «bouton femelle», galant qualificatif! Tous les habitants de Bagdad, y compris les chats et les chiens, portent les traces indélébiles de ce vilain mal. Les étrangers prennent eux-mêmes plus ou moins vite le germe de la maladie: les uns passent plusieurs années sans en être atteints, les autres voient le fatal point blanc apparaître dès le lendemain de leur arrivée. On a d'ailleurs fait la remarque que, si les indigènes ont la face ravagée, les Européens atteints le sont généralement à la surface du corps.

Il n'existe pas encore de remède préventif ou curatif contre le bouton de Bagdad. Quelques médecins anglais avaient eu l'espoir de le faire avorter par des cautérisations, mais à ce traitement ont succédé des plaies de si mauvaise nature qu'ils recommandent aujourd'hui de laisser le bouton se développer tout à son aise. C'est encore le meilleur moyen d'avoir des cicatrices peu apparentes. Les émollients, que sont toujours tentés de mettre les Européens, ramollissent la peau et agrandissent les plaies, au point qu'on peut y loger une pièce de cinq francs en argent; les emplâtres violents préconisés à Bagdad pour faire tomber les croûtes creusent les chairs et leur laissent longtemps une teinte violacée.

Les traces du bouton de Bagdad sont surtout désagréables à des yeux européens; ici, tous les visages étant plus ou moins déparés, on estime que les coutures laissées par ce vilain mal n'ont jamais gâté un joli visage.

La réception terminée, nous nous sommes mis à table.

On a beaucoup causé de Mossoul, des ruines de Khorsabad et de Kouioundjik. Marcel serait bien désireux d'aller en Assyrie, mais le Père prieur des Carmes de Mossoul, récemment arrivé au consulat, l'a détourné de ce projet. Les fouilles sont depuis longtemps interrompues, les palais ensevelis sous les sables du désert. Si l'on veut jamais revoir dans leur ensemble les demeures des Sargon et des Sennachérib, il faudra les exhumer à nouveau. Telle n'est pas notre intention.

CHAPITRE XXXIII

Les Turcs.--Les causes de leur dégénérescence physique et morale.--Procédés administratifs des fonctionnaires turcs.--Le tramway de Kâzhemeine.--Le tombeau de l'imam Mouça.--Un voyageur que son bagage n'embarrasse guère.

18 décembre.--Pendant mon séjour en Perse je n'ai cessé de maugréer contre l'administration et les mœurs locales, tout en reconnaissant d'ailleurs la haute portée intellectuelle et le génie artistique des Iraniens. «Allah, en créant les Osmanlis, a voulu me faire regretter les Persans», me disait hier Marcel: «depuis le jour où j'ai mis le pied en Turquie, il me semble que j'aie été transporté du paradis en enfer». Et pourtant les habiles politiques de l'Europe se sont bercés de l'idée qu'en imposant nos institutions aux Orientaux on leur inculquerait en même temps notre civilisation. Il ne me reste plus d'illusion à ce sujet; les machines administratives de l'Occident sont bien trop compliquées pour qu'on puisse en isoler quelques rouages et les confier à des mains inexpérimentées. Ce n'est pas en s'efforçant de calquer, en tout ou en partie, les coutumes européennes, que les peuples musulmans progresseront, mais en suivant l'esprit de perfectionnement et les méthodes politiques caractéristiques des grandes nations de l'Orient. Combien je préfère à la Turquie de la réforme la vieille Perse avec ses satrapes et sa féodalité! Tandis que l'autorité du sultan est méconnue et bafouée; tandis que les procureurs généraux, leurs substituts et leurs _zaptiés_ (gendarmes) sont impuissants à protéger la vie et les biens des étrangers, l'existence et la fortune des plus fidèles rayas: la Perse, avec ses institutions immuables, reste attachée à des gouverneurs assez puissants et assez respectés pour assurer, sans tribunaux et sans gendarmes, la sécurité matérielle et la bonne police du pays.

Je suis obligée de convenir que l'antipathie de mon mari pour la Turquie officielle n'est pas toute de sentiment; ce n'est pas au Caire d'ailleurs, ce n'est pas à Constantinople ou dans les villes du littoral de la Méditerranée, caravansérails cosmopolites où affluent les Levantins et les Européens, que l'on peut apprécier la valeur de la régénération de la Turquie sous l'influence des idées occidentales.

La crainte de la France et de l'Angleterre, un certain vernis que l'Oriental prend facilement au contact des Occidentaux, donnent au monde officiel, en partie composé de fils d'Arméniens, de Grecs ou de Syriens convertis à l'islamisme, une souplesse féline qui trompe les plus habiles.

Si l'on veut étudier l'administration turque dans toute sa beauté, il faut aller loin de l'Europe, loin des regards chrétiens, il faut venir à Bagdad par exemple, cette deuxième capitale de l'empire, et suivre dans ses rapports avec la population cette armée de concussionnaires éhontés qui constitue le corps des fonctionnaires turcs.

Un banquier chaldéen a fait faillite à Mossoul en 1880. Au nombre des gens atteints par ce désastre se trouvait un employé de la douane, qui avait trouvé moyen d'économiser, sur de maigres appointements irrégulièrement payés, plus de six cent mille francs. Ce chiffre n'a rien d'exagéré, quand on songe qu'un modeste administrateur, avec la complicité de ses chefs, est parvenu à bâtir, brûler, reconstruire et incendier à nouveau un monument public dont on n'avait même pas creusé les fondations.

Les autorités militaires se sont piquées d'honneur et ont surenchéri sur cet exploit. Dernièrement les généraux ont laissé écraser dans une embuscade un corps d'armée qui n'avait jamais quitté Bagdad.

Cette fausse défaite a été imaginée pour apurer une comptabilité défectueuse, couvrir des ventes clandestines d'armes et de munitions de guerre, et le renvoi de trop nombreux soldats indûment portés sur les états de solde.

Les gouverneurs, dont on a admiré à Stamboul les idées progressistes, les chefs religieux, dont on respecte la sainteté, épousent les filles des cheikhs rebelles, préviennent leurs beaux-pères des mouvements de l'armée ou du départ des grandes caravanes, et leur permettent ainsi d'échapper aux troupes dirigées contre eux et de piller sans danger les voyageurs. Telle est la source de la scandaleuse fortune des Khamavend. La tribu ne compte pas plus de deux cents familles et brave depuis plus de cinquante ans, grâce à la complicité intéressée des hauts fonctionnaires, toutes les forces du sultan.

L'officier qui a retenu de son passage dans nos écoles militaires la fière devise inscrite sur le drapeau de l'armée française, et ne laisse passer aucune occasion de se targuer de ses sentiments patriotiques et généreux, fomente chez les Chamars une révolte qui lui permettra de diriger contre les Arabes une expédition militaire où mourront par centaines les soldats confiés à ses soins, mais d'où il retira honneur et fortune.