La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 50
La nécessité de ne jamais laisser chômer le lazaret a fait propager par les Turcs un singulier aphorisme sanitaire. A entendre les Osmanlis, la Perse serait le foyer de toutes les infections morales et physiques, tandis qu'en réalité les plaines malsaines et les marais de Nedjef et de Kerbéla sont les terres natives des maladies pestilentielles. En fait, la peste n'est jamais entrée en Perse qu'à la suite des pèlerins revenus des tombeaux des saints imams. Quoi qu'il en soit, la perspective d'aller passer dix jours dans des cabanes humides et empestées ne nous charme guère; aussi bien avons-nous pris le sage parti d'éviter, coûte que coûte, la quarantaine. Il a été décidé que, cachés au fond d'un petit bateau, nous remonterions le Chat et que nous suivrions, au milieu de la nuit, le canal conduisant à la ville de Bassorah, éloignée de plus de deux farsakhs du port où stationnent les navires.
3 décembre.--Mouillés, morfondus, mais quittes de la quarantaine, nous voici enfin au port. Soigneusement dissimulés au milieu de nos khourdjines et de paniers de dattes, nous avons longé les rives du Chat en nous aidant à tour de rôle de la gaffe et de l'aviron. Au droit de chaque village on voit sortir du fleuve des claires-voies exécutées en nervures de palmiers. Ces grillages constituent de véritables cages à poisson. A certaines époques de l'année, les paysans font des pêches abondantes; ne pouvant en consommer tout le produit, ils jettent les plus belles prises dans ces parcs toujours baignés par des eaux rapides, et se créent ainsi des réserves où ils viennent puiser les jours de disette.
Jamais je n'ai contemplé un paysage plus riche que celui des rives du Chat au-dessus de Felieh: des palmiers superbes s'élèvent au-dessus les uns des autres comme s'ils faisaient assaut de vigueur et d'élégance; le sol, couvert d'une herbe touffue, est coupé de canaux animés par des troupeaux de buffles qui nagent paisiblement, l'extrémité de la tête hors de l'eau.
Quatre heures après avoir quitté Mohamméreh, nous abandonnions la rive droite; le belem traversait le fleuve et venait atterrir devant un épais bouquet de bananiers. De là on apercevait au loin les mâts de plusieurs navires à l'ancre dans le port. Le bois était désert et ce rivage peu fréquenté; cependant deux barques chargées de paysans ont passé près de nous.
«Où vas-tu? que portes-tu? ont demandé des curieux au patron de notre minuscule bateau.
--Je vais vendre des dattes à Bassorah.»
Et les barques se sont éloignées sans que les passagers nous aient aperçus. Le vif désir de brûler la quarantaine ne nous a pas seulement condamnés à ne bouger ni pied ni patte de toute la journée, nous avons aussi renoncé à dîner, afin de ne point déplacer le chargement, et nous nous sommes contentés de quelques dattes généreusement offertes par nos matelots.
A minuit le belem se remet en marche; il longe, en se dissimulant le long de ses bordages, une frégate turque abandonnée, laisse à bâbord un navire de la _British Indian_ et le stationnaire du consulat d'Angleterre, et pénètre enfin dans le canal el-Acher.
Il faut redoubler de prudence et avancer à la gaffe: nous passons au milieu du cordon sanitaire!
Mais voici bien une autre histoire: nos gens ne se sont pas fait scrupule de duper les agents de la quarantaine, mais ils nous déclarent que leur conscience leur défend de frauder la douane. Sans tenir compte de mes protestations, un des nègres saute sur la rive et ramène un lot de huit ou dix individus à mine de forbans. Les nouveaux venus se précipitent dans le belem, au risque de le faire couler, et se mettent en devoir de forcer les serrures de nos colis, sous prétexte qu'ils contiennent des fusils et des munitions. Ne sachant à quelle sorte de gens nous avons affaire, nous nous opposons à toute inspection.
«Menez-les au lazaret», s'écrie le chef de la bande.
A ce mot magique c'est à qui, du mari et de la femme, se précipitera de meilleure grâce, détachera les cordes et, le sourire aux lèvres, présentera aux douaniers la clef de chaque caisse.
Notre empressement, appuyé d'un bon bakchich, touche nos persécuteurs: ils daignent reconnaître que les niveaux d'eau, les mires et les lunettes n'ont rien de commun avec des fusils américains; l'un d'eux avise un bocal d'hyposulfite de soude.
«Voilà de la quinine, me dit-il en persan, donnez-m'en, au nom d'Allah!»
Je me montre généreuse. Un autre saisit un pain de savon, le flaire, le lèche avec délices, proteste qu'il n'a jamais rien goûté de si _chirin_ (doux, sucré), et, sur ma permission, le fait disparaître dans ses vastes poches; un troisième, plus pratique, a jeté son dévolu sur mes chaussures, mais les laisse, faute de pouvoir y faire pénétrer son gros orteil; un quatrième prend des crayons et des couleurs pour enluminer un Koran. Tant bien que mal, les colis sont remis en état, et, tout heureux de sortir à si bon compte des griffes des douaniers, nous entrons dans le canal de Bassorah.
Libre de regarder à droite et à gauche, car tout péril est maintenant écarté, et tranquille aux rayons argentés d'une lune radieuse, je jouis du spectacle féerique qui se déroule sous mes yeux.
Je suis à Venise, mais dans une Venise tropicale, au ciel sans nuages, aux maisons perdues sous des touffes de palmiers géants, d'orangers couverts de fruits, de bananiers aux larges feuilles, d'_acacia nilotica_ aux fleurs embaumées. Tantôt les maisons plongent brusquement dans le canal, tantôt au contraire elles sont bordées d'un quai étroit; des barques élégantes, plus légères encore que des gondoles, sont amarrées devant les portes des plus belles habitations. A mes pieds, de la verdure, des fleurs, des fruits, des eaux calmes et brillantes; au-dessus de ma tête, le firmament avec ses scintillantes et innombrables escarboucles!
La barque accoste. Après avoir traversé une place couverte d'une halle qui abrite de grands tas de blé, entre lesquels circulent des gardiens munis de lanternes, les guides frappent à la porte du consulat; il est grand temps de trouver une chambre close et de nous débarrasser de vêtements aussi mouillés par la rosée que si nous avions fait un plongeon dans le canal el-Acher, afin d'échapper aux agents de la quarantaine.
4 décembre.--Suivant qu'on visite Bassorah à marée haute ou à marée basse, on traverse un paradis ou un réseau d'égouts. Quand je suis sortie ce soir, les canaux étaient à sec: les eaux, en se retirant, avaient laissé à découvert des boues infectes et des détritus de toute espèce; les belems, entourés d'ordures, ressemblaient à des épaves échouées sur la vase; des odeurs miasmatiques envahissaient l'air et faisaient oublier le charme des palmiers et des bosquets d'orangers.
A l'infection consécutive au flux et au reflux des eaux, aux chaleurs humides et très intenses du climat, causes premières de l'insalubrité de la ville, il faut en joindre une troisième, due à l'incurable apathie de l'autorité turque. Les digues du Tigre s'étant rompues il y a quelque soixante ans en amont de Bassorah, les eaux inondèrent la plaine et formèrent un marécage immense, alimenté tous les ans par les crues hivernales du fleuve. Depuis cette époque néfaste, la fièvre sévit pendant toute l'année et décime la population. Allah kerim! ce n'est peut-être pas un grand mal.
Si l'archéologue ne trouve rien à glaner dans les rues d'une ville relativement moderne, le coloriste est mis en joie par l'animation des bazars grossièrement édifiés, mais encombrés d'une population aux costumes bariolés. Les Turques substituent au _tchader_ des Persanes l'_izza_, grande pièce de soie bleue, rose, blanche, jaune, rayée d'or ou d'argent. Sous l'izza apparaissent parfois la chemisette de gaze brodée de lourdes fleurs métalliques, la petite veste ronde, la grosse ceinture fermée par deux énormes demi-sphères d'or enrichies de pierreries et les bottes en cuir canari qui nous sont apparues à Bouchyr pour la première fois. Les Arméniennes ont adopté les jupes à traîne taillées à la mode franque, et balayent de leurs plis mal drapés les rues uniformément poudreuses de la ville. A l'exemple des musulmanes, les chrétiennes ne sortent jamais à visage découvert: les unes jettent sur leur figure un voile de crin noir, les autres des mouchoirs de soie colorée. En revanche elles montrent avec orgueil à l'œil curieux des passants leurs bijoux les plus éclatants attachés sous l'izza à la racine des cheveux, ou les plaques incrustées de roses et de mauvais brillants dont elles parent journellement leurs poignets et leur poitrine. Quant à leur chaussure, elle heurte les yeux d'une façon si désespérante, qu'il faut posséder un grand fond de générosité pour pardonner aux élégantes de Bassorah des bottines bleues ou vertes à boutons de cuivre ou de cristal, produits caractéristiques du Royaume-Uni.
Si les dames chrétiennes ont abandonné une partie de l'ajustement national pour adopter les modes _franques_, les hommes ont fait le sacrifice complet du costume oriental: tous sont vêtus de pantalons d'un gris jaune tirant sur le rouge violacé, et d'ignobles jaquettes coupées dans un drap de couleur encore plus indécise. Ce malencontreux accoutrement leur fait perdre le prestige que conservent encore les Arabes vêtus d'abbas bruns rayés d'or ou de soie, et coiffés de grands foulards que retiennent autour du crâne des cordes de poil de chameau ou des torsades de laine serrées de distance en distance par des fils d'argent.
5 décembre.--Fièvre.
6 décembre.--Fièvre.
7 décembre.--Soit à titre de collègues, soit, hélas! comme malades, nous avons fait connaissance, depuis notre départ, avec tous les médecins indigènes ou européens des contrées que nous traversons. Marcel et moi sortons d'une crise douloureuse. Le docteur Aché, médecin du consulat, s'est montré bien digne de toute la reconnaissance que nous lui avons vouée. Il venait faire de longues visites à ses deux malades, aussi désireux de leur remonter le moral que de leur administrer de la quinine. Après avoir perdu plus de quinze jours soit à Felieh, soit sur le Karoun, voir s'approcher la saison des pluies, craindre, malgré une bonne volonté à toute épreuve, de ne pouvoir atteindre enfin au jardin des Hespérides, sont des perspectives bien faites pour décourager de plus patients que moi. Afin de me distraire de toutes mes préoccupations, le docteur s'est plu à me donner des renseignements curieux relatifs à Bassorah.
La ville, bâtie sur des alluvions de formation récente, n'est pas fort ancienne: elle fut fondée par Omar peu après la mort de Mahomet et devint aussitôt l'entrepôt des produits de la Chaldée et de la Mésopotamie. Son histoire est celle des luttes perpétuelles des Turcs et des Persans, qui la conquirent tour à tour. A la fin du siècle dernier, elle supporta un siège de treize mois, devint la proie des _Adjémis_ (nom donné aux Persans en pays arabes) et resta aux mains des vainqueurs jusqu'à la fin du règne du Vakil. Les successeurs de Kérim khan ne surent point garder cette précieuse conquête: occupés à se maintenir sur le trône de Perse, ils abandonnèrent sans combat une possession trop lointaine et livrèrent la place aux Ottomans. Bien que depuis cette époque la population ait à peu près diminué de moitié et qu'elle s'élève à peine à quinze mille habitants, Bassorah n'en est pas moins demeurée un centre commercial important, en rapport journalier avec les Indes. Les innombrables piles de blé jetées sous la halle de la grande place témoignent de l'activité de ce trafic. Les dattes forment aussi une des principales richesses du pays; elles sont brunes, sucrées, très alcooliques, et universellement appréciées. On les expédie à l'étranger dans des paniers de sparterie très souples faits en feuilles de palmier et cousus avec la fibre de cet arbre précieux. Le palmier, toujours le palmier. Comment s'étonner du culte que les Orientaux professent pour un arbre qui leur donne en même temps aliment et breuvage, bois de construction, tapis, cordes et corbeilles? Sans vouloir soutenir, comme un vieux conteur persan, que le palmier peut être utilisé à trois cent soixante-trois usages différents, je conçois l'orgueil emphatique des musulmans, qui se vantent d'en être seuls les heureux possesseurs. «L'arbre béni, remarque Kazvini, ne pousse que dans les pays où l'on professe la religion islamique.» Le Prophète avait déjà dit: «Honorez le palmier: il est votre tante paternelle; il a été formé avec le reste du limon qui servit à composer le corps d'Adam.»
Au dire du docteur Aché, les religions professées à Bassorah ou à l'embouchure du Chat égaleraient en nombre les métamorphoses du palmier. Nestoriens, Sunnites, Chiites, Babys, Wahabites, Juifs, Arméniens unis et schismatiques, Chrétiens romains, Chrétiens chaldéens, Soubas, Yézidis, se coudoient, sans se faire trop ouvertement la guerre. Chaque confession a ses cérémonies particulières, assez semblables à celles qui se célèbrent dans d'autres pays; seule la religion souba fait exception à la règle.
Les Soubas ou Sabéens, désignés aussi sous le nom de «Chrétiens de Saint-Jean», considèrent le précurseur comme le Messie et voient en Jésus-Christ le successeur et l'inférieur de Saint-Jean. Ils n'ont ni temples ni autels, et reçoivent tous les sacrements dans l'eau. Le plus important, paraît-il, est le baptême. Les fidèles s'en approchent aussi souvent qu'ils le désirent, mais il leur est ordonné de se faire baptiser au moins une fois l'an, pendant les jours qui précèdent la grande fête du Panjeah, afin d'obtenir le pardon de leurs fautes.
Les Soubas se confessent et doivent donner une petite offrande avant de recevoir l'absolution. Ils sont monogames et ne pratiquent pas la circoncision. Toutes les semaines, le prêtre bénit du pain sans levain, le saupoudre de sésame, en consomme une partie et distribue le reste aux nouveaux baptisés.
Les distinctions subtiles entre les objets ou les êtres purs ou impurs paraissent être poussées chez les Chrétiens de Saint-Jean jusqu'à la folie. Les prêtres sont mariés, mais il est défendu à leur femme de toucher aux objets leur appartenant; ils doivent eux-mêmes préparer leurs repas et faire leur ménage. Il est interdit à tout fidèle de manger de la chair de bœuf, de buffle, de chèvre ou de chameau, considérée comme impure en raison d'un défaut des plus bizarres tenant à la conformation de ces animaux; seuls l'agneau mâle et le mouton sont consommés par les Soubas: encore faut-il qu'ils soient égorgés de la main du prêtre suivant certains rites. Toutes les denrées alimentaires doivent être lavées avec soin et placées ensuite dans des plats de faïence ou de cuivre. Les purifications ordonnées après le mariage et les naissances sont minutieusement réglées; mais il ne saurait être question de la mort, car rien n'égale l'horreur que les cadavres inspirent aux Soubas et l'égoïsme sauvage auquel les entraîne à cet égard la pratique des prescriptions religieuses.
Quand un chrétien de Saint-Jean est sur le point de rendre l'âme, ses parents vont au cimetière, creusent une fosse et y déposent le malheureux, afin de n'avoir pas à se souiller en le touchant après sa mort; puis, agenouillés autour de la tombe, ils attendent, en sanglotant, son dernier soupir. Quelques pelletées de terre jetées sur le corps achèvent trop vite peut-être des funérailles commencées si prématurément. L'âme doit paraître devant Dieu dans un délai de quarante jours. Pendant ce temps les parents et les amis se rassemblent matin et soir à la maison mortuaire et assistent à un repas béni par le prêtre et composé d'agneau, de poisson et de fruits; puis on demande à chaque convive des prières pour le salut du trépassé. De semblables cérémonies seraient bien coûteuses, s'il n'était d'usage d'offrir des cadeaux à la famille du défunt.
A part la barbarie qu'ils montrent envers les agonisants, les Soubas sont doux et humains. Ils travaillent les métaux avec habileté et joignent à une intelligence très vive une probité à toute épreuve. Fort attachés à leur religion, ils sont restés rebelles à toutes les prédications des Carmes de Mossoul et aux arguments des pasteurs protestants, quelque prix qu'aient mis ces derniers à récompenser les conversions.
«Le campement de la tribu souba est-il éloigné de Bassorah? ai-je demandé.
--Vous n'êtes pas encore debout, a répondu le docteur, et vous avez déjà la fantaisie de courir chez les Chrétiens de Saint-Jean! Le voyage ne serait pas de longue durée si vous pouviez le faire à vol d'oiseau, mais en cette saison la plaine située à l'ouest de la ville est couverte par les eaux sur une étendue considérable, et vous mettriez plus de huit jours avant d'avoir tourné le marécage qui nous sépare de la tribu souba. Du reste, le trajet fût-il moins long, que je m'opposerais de toutes mes forces à votre projet. Ne trouvez-vous pas assez fiévreux l'air de Bassorah?»
Adieu, Soubas, vendanges sont faites! Y a-t-il lieu de me désoler? La pensée qu'on pourrait me mettre de mon vivant dans la tombe refroidit ma curiosité.
CHAPITRE XXXI
La navigation sur le Tigre.--Nos compagnons de route.--L'arbre de la science du bien et du mal.--Tombeau du prophète Esdras.--Bois sacré.--Échouage du _Mossoul_.--Tribus arabes.--Arrivée à Ctésiphon.--Le palais des rois sassanides.--Séleucie.--Sa ruine.--Son état actuel.--La nuit sur les bords du Tigre.--Retour à bord du _Mossoul_.
8 décembre.--Dès que nous avons été capables de mettre un pied devant l'autre, nous avons fui avec empressement l'atmosphère empestée et le ciel humide de Bassorah. Deux services de paquebots mettent cette ville en relation avec Bagdad. L'un a été créé par la compagnie Linch de Londres et fonctionne avec régularité toutes les semaines. Ses bateaux, médiocrement aménagés, sont tenus avec autant de propreté que le comportent les mœurs des voyageurs, tous habitués à faire leur cuisine sur le pont. L'autre est entre les mains de l'administration ottomane et fait deux trajets par mois. C'est sur un bateau turc, le _Mossoul_, partant ce matin avec une semaine de retard, que nous nous sommes hâtés de prendre place.
Tout ici paraît marcher à la diable... ou à la turque.
État-major et équipage, payés d'une façon intermittente, sont obligés, faute d'appointements réguliers, d'avoir recours à des expédients fort désagréables, dont le public est le premier à souffrir. Le pont des premières est encombré de cages pleines de poules que les matelots ont achetées à Bassorah et qu'ils revendront à Bagdad avec deux ou trois sous de bénéfice par volaille. Les officiers, dont l'ambition est plus haute, sont bien obligés de tolérer que la basse-cour de l'équipage envahisse le pont quand eux-mêmes garnissent la cale de leurs colis.
Nous avons pour compagnon de route un Corse, le capitaine Dominici, qui a longtemps commandé le _Mossoul_ et s'est retiré à Bagdad après avoir été privé de ses fonctions. Il n'a pas été nécessaire de faire longtemps route avec ce brave marin pour connaître tous les détails de sa mésaventure.
Il y a un an à peine, l'administration turque se mit en tête de payer ses fournisseurs de la même monnaie que ses fonctionnaires. Un de ceux-ci, irrité d'être renvoyé aux calendes grecques, perdit patience et déclara qu'il n'enverrait plus un sac de charbon si son compte n'était intégralement soldé. Le _Mossoul_ attendait son combustible, quand le capitaine reçut l'ordre de lever l'ancre sur-le-champ.
«Les soutes sont à peu près vides. Je ne puis partir sans charbon, fit observer l'officier au pacha placé à la tête de la compagnie.
--A ce compte, nous n'avons plus besoin de vos services. Marcher en brûlant du charbon, la belle malice!
--Le mot «impossible» n'est pas français», répliqua M. Dominici en passant la main dans l'ouverture de son gilet.
Et voilà le _Mossoul_ qui largue ses amarres et vogue fièrement sur le Tigre. Au bout de deux jours il ne restait plus un atome de houille: mais le chargement du navire était composé de sésame.
«En avant le sésame, jetez le grain au feu», commande le capitaine. La machine ronfle de plus belle, et au bout de huit jours le _Mossoul_ arrive triomphalement à Bagdad, après avoir réduit en fumée une cargaison estimée plus de trente mille francs. Le capitaine payait de sa place l'honneur d'avoir paraphrasé les paroles de son empereur et d'avoir rétabli sur le Tigre le prestige du nom français, tandis que le directeur de la compagnie--vertu, tu n'es qu'un mot--bénéficiait de cette singulière aventure. Le pacha, ayant déclaré qu'après une expérience aussi décisive on ne pouvait éviter de solder la fourniture de charbon, proposa au gouvernement d'attribuer au créancier, faute de numéraire, huit cents chameaux provenant d'une razzia faite sur une tribu insurgée. Le fournisseur s'est montré bon prince et, enchanté de recevoir en nature une valeur à peu près double de la somme qui lui était due, a repassé au pacha deux ou trois cents bêtes avariées.
«Toute l'affaire était préparée et concertée d'avance, assure avec une douce philosophie la victime expiatoire: _sic vos non vobis_; j'ai été à la peine et ils ont passé à la caisse; j'ai semé du sésame et ils ont récolté des chameaux.»
Outre M. Dominici, nous avons à bord un fils d'Albion, récemment arrivé des Indes. Embarqué à bord du _Mossoul_, parce que les bateaux turcs ont la réputation d'atterrir beaucoup plus souvent que les paquebots anglais, il espère avoir de nombreuses occasions de satisfaire sa passion pour la chasse en se faisant débarquer à chaque échouage.
Parties de chasse, échouages! allons-nous par hasard recommencer l'expédition du Karoun?
«Commandant Dominici, dites-moi la vérité: combien de jours dure le voyage de Bassorah à Bagdad? ai-je demandé avec inquiétude.
--Les eaux sont hautes en ce moment, m'a répondu le héros du sésame, et nous avons d'autant moins à redouter de sérieux atterrissements, que le _Mossoul_, grâce à mes soins, est bien approprié à la navigation du Tigre. Dans huit ou dix jours au plus, nous pouvons être rendus à Bagdad, mais il ne faut jurer de rien: j'ai navigué bien des années sur ce fleuve capricieux et je n'ai jamais trouvé deux fois de suite le chenal à la même place. Les courants très rapides déplacent des bancs de sable et les entraînent en des points où se rencontraient huit jours auparavant des eaux profondes. Le plus souvent on est obligé de naviguer la sonde à la main. C'est en été surtout, quand les eaux sont basses, que le service devient pénible! Les journées se passent à échouer, à renflouer le navire et à échouer encore. Dès que le bateau a touché sur un banc de sable ou de vase nouvellement apporté et qu'il ne peut se dégager en faisant vapeur arrière, le capitaine doit, sans hésitation, donner l'ordre de décharger la cargaison et de la transporter sur la rive avec les chaloupes. Parfois même on est obligé de vider les chaudières et les soutes. Quand l'opération n'est pas exécutée avec décision, le bateau s'enfonce peu à peu dans la vase et y demeure à demi enseveli jusqu'à ce qu'un remorqueur le tire de cette fâcheuse situation. Aussi bien matelots et passagers, connaissant les difficultés très grandes de la navigation du Tigre, n'hésitent-ils jamais à se mettre à l'œuvre. Hommes, femmes, enfants, tous, dans la mesure de leurs moyens, aident au déchargement. Le navire renfloué, on rapporte à bord les marchandises et l'on repart pour aller échouer parfois à dix kilomètres plus loin.
--Si j'avais connu tous ces détails, s'est écrié avec regret notre nemrod, je ne serais pas venu chasser en hiver sur les rives du Tigre: j'aurais attendu la belle saison des atterrissements.