La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 5
S'il y avait en Perse, comme en Amérique, des expositions de gens gras, le consul de Turquie remporterait à l'unanimité des suffrages la médaille d'honneur; quel que soit son module, elle serait encore au-dessous du mérite de ce fin diplomate, plus apte à lutter de prestance avec les animaux des races les plus perfectionnées du comté d'York qu'à se comparer aux représentants de la race humaine.
L'effendi, trop rond pour pouvoir prendre ses repas à terre, est obligé de faire transporter à l'avance, dans les maisons où il est invité à dîner, une table largement entaillée, dans laquelle il incruste son majestueux abdomen, après s'être excusé auprès des convives de cette infraction aux usages. L'Excellence, disent les uns, n'a jamais trouvé un coursier de force à la charrier en une seule fois; elle a perdu de vue ses pieds depuis de si longues années, prétendent les autres, qu'elle est heureuse de s'assurer, en se regardant de temps en temps devant un grand miroir, qu'un chameau ne les lui a pas volés.
Ce même consul fut, l'année dernière, le héros d'une glorieuse aventure, dont on rit encore dans les bazars de Tauris.
Il avait voulu se rendre à Constantinople par la voie de Trébizonde, plus facile à parcourir en hiver que celle du Caucase.
Ses collègues avaient tenté de l'en dissuader, lui représentant combien il était dangereux de traverser le Kurdistan.
«Les Kurdes, avait-il répondu, sont sujets turcs et trembleront devant le représentant du commandeur des croyants.»
Aucune crainte n'ayant pu pénétrer dans ce cœur valeureux, le consul partit avec une quarantaine de serviteurs montés sur de magnifiques chevaux destinés au service du sérail.
A peine la petite troupe eut-elle franchi la frontière persane, qu'elle fut assaillie par une douzaine de brigands; toute résistance fut inutile, et les Kurdes s'approprièrent chevaux, bagages, armes et vêtements. Au moment où ils arrachaient la chemise de l'Excellence, ils furent pris d'un tel effroi à la vue des charmes surabondants du diplomate, qu'ils se sauvèrent à toutes jambes, lui abandonnant ce dernier voile: faiblesse impardonnable chez des hommes de tribu, certains de tailler dans ce large vêtement une tente capable d'abriter une nombreuse famille.
Quant à l'effendi, il prit la chose par le bon côté:
«J'avais bien dit à mes collègues que la majesté du représentant de Sa Hautesse frapperait d'une respectueuse terreur les cœurs les plus endurcis.»
Nous avons été présentés également aux consuls de Russie et d'Angleterre. Mrs. Abbott me vante avec enthousiasme les charmes de la vie à Tauris. Enfermée dans l'étroit quartier arménien, elle ne peut franchir les portes de la ville à visage découvert sans provoquer l'attroupement d'une foule avide de regarder une femme non voilée. Le seul moyen, paraît-il, de passer inaperçue et de circuler librement est d'adopter le costume musulman, sacrifice des plus répugnants à une chrétienne.
16 avril.--La ville renferme peu de monuments anciens, mais ceux qu'elle possède sont très remarquables. Le plus intéressant est sans contredit la mosquée Bleue, construite au quinzième siècle, sous Djehan Chah, sultan mogol de la dynastie des Moutons-Noirs.
Ce bel édifice mérite d'être étudié au point de vue de ses dispositions générales, de la grandeur imposante de sa façade principale, de l'élégance de ses formes, du fini et de la coloration des magnifiques mosaïques de faïence dont il est revêtu. Combien il est regrettable que les coupoles, ébranlées par un tremblement de terre, se soient écroulées, entraînant dans leur chute les murs lézardés, et couvrant d'un amoncellement de matériaux le sol des cours intérieures! Les habitants ont puisé sans scrupule dans ces ruines pour construire leurs maisons; personne n'a songé à arrêter cet acte de vandalisme, car, la mosquée ayant été élevée par la secte sunnite, les Persans chiites voyaient avec bonheur disparaître les derniers débris d'un monument qui leur rappelait une hérésie odieuse. L'exécration des deux sectes musulmanes est d'ailleurs bien réciproque. «Il y a plus de mérite à tuer un Persan chiite qu'à détruire soixante-dix chrétiens», assurent les oulémas ottomans.
La mosquée était précédée d'une grande cour entourée d'arcades et ornée au centre d'un vaste bassin à ablutions. Aujourd'hui tout cela est détruit, des maisons se sont élevées sur l'ancien emplacement des cours, et une route de caravanes passe au pied des gradins conduisant à la porte principale. Cette baie se dresse sur une plate-forme et se résume dans un grand arc de forme ogivale, entouré d'un tore de faïence bleu turquoise s'allongeant en spirale jusqu'au sommet de l'ogive.
Les faces intérieures du portique sont ornées de ravissantes mosaïques de faïence taillées au ciseau et juxtaposées avec une telle précision qu'elles paraissent former un seul et même corps. Leurs dessins, d'un goût délicat, représentant des enroulements et des guirlandes de fleurs, ne rappellent en rien les combinaisons géométriques caractéristiques des arts seljoucides mogols. Enfin une harmonie parfaite s'établit entre les tons bleu clair, vert foncé, blanc, jaune feuille morte et noir des sujets et la couleur bleu foncé des fonds, dont ils rompent la monotonie sans enlever à l'ensemble l'éclat particulier qui a valu à ce monument le nom de mosquée Bleue.
Une porte de peu d'élévation, percée dans la façade intérieure du portique, donne accès dans le temple. Il est composé de deux vastes salles bien distinctes, autrefois recouvertes de coupoles et entourées par des galeries de communication. La première est ornée de mosaïques de couleurs variées, rappelant comme style celles de l'entrée; leurs dessins acquièrent, grâce à un sertissage de briques gris rosé, une valeur et un relief qui manquent aux panneaux recouverts en entier de faïence émaillée. La seconde, où se trouve le mihrab, est revêtue de plaques bleues taillées en petits hexagones. Leur émail _ladjverdi_ (bleu foncé), réchauffé par des arabesques d'or, fait valoir la blancheur éburnéenne des lambris d'agate rubanée que termine à leur partie supérieure une large inscription en caractères arabes entrelacés de légères guirlandes de fleurs et de feuillages. Ces magnifiques dalles, extraites des carrières voisines du lac Ourmiah, sont encore intactes aujourd'hui: leur poids et leur dureté les ont préservées de toute détérioration. La partie sacrée de l'édifice respire dans sa magnificence un calme et une sévérité imposants, qui contrastent avec l'ornementation plus claire et plus brillante du vaisseau précédent.
Tout autour de la mosquée s'étend jusqu'au mur d'enceinte un vaste cimetière sunnite, aujourd'hui abandonné.
17 avril.--M. Audibert, chancelier du consulat, est venu se mettre à notre disposition de la manière la plus obligeante et nous a offert de nous piloter à travers le dédale des bazars et des faubourgs. En chemin s'est présentée la citadelle.
Cette imposante masse de maçonnerie, haute de vingt-cinq mètres, qu'on aperçoit longtemps avant d'arriver à Tauris, occupe le centre d'une vaste esplanade défendue par une enceinte polygonale flanquée de tours et entourée de fossés larges et profonds, aujourd'hui en partie comblés. Les parements des murs sont dressés avec une telle habileté que les joints verticaux des briques se projettent, quand on les regarde obliquement, suivant des lignes parallèles toutes équidistantes entre elles. Autour de cette grande ruine se groupent des bâtiments militaires de construction récente, occupés par le casernement de la garnison de Tauris, et une fonderie de canons aujourd'hui inactive. Un escalier délabré conduit à la plate-forme, recouverte de deux loggias servant d'abri aux vigies chargées de signaler les incendies.
De ce poste d'observation la vue est très belle. Au loin, les plaines déjà vertes s'étendent jusqu'aux premiers contreforts des montagnes neigeuses; à nos pieds, les maisons de terre de la ville se cachent sous les fleurs blanches et roses des arbres fruitiers; seules les coupoles des bazars, des caravansérails et des mosquées émergent d'un fouillis de feuilles naissantes.
Dans le lointain j'aperçois un tumulus étendu entouré de quelques villages. Les ruines de la mosquée de Gazan khan, élevée au centre de l'ancienne Tauris, se cachent sous cet amoncellement de terre. Depuis six cents ans la cité s'est avancée de plus de douze kilomètres et tend tous les jours à se rapprocher de la rivière. Les faubourgs abandonnés, les tumulus, les anciens cimetières, sont autant de témoins qui jalonnent le déplacement progressif de Tauris.
Ces mouvements particuliers à toutes les villes d'Orient sont la conséquence forcée des mœurs du pays: l'usage de voiler les femmes quand elles sortent et de les cacher à tous les yeux, même chez elles, oblige les musulmans à construire des habitations doubles, s'éclairant sur de vastes cours et comprenant dans leur enceinte des jardins destinés à laisser respirer à l'aise les compagnes ou les filles du maître du logis. Dans ces conditions, les dépendances absorbant toute la place disponible, les pièces dont se compose l'habitation sont peu nombreuses et à peine suffisantes pour une seule famille et ses serviteurs. Au moment de leur mariage, les fils quittent la maison paternelle et font construire dans le quartier à la mode une demeure nouvelle; à la mort de leurs parents ils louent, s'ils le peuvent, l'ancienne habitation de famille; dans le cas contraire, ils se contentent d'enlever les boiseries. Les terrasses et les murs de terre, abandonnés, ne tardent pas à subir les influences climatologiques; peu à peu les quartiers écroulés sont nivelés par la charrue, tandis que des faubourgs nouveaux s'élèvent sur l'emplacement des jardins naguère en culture.
Avant de retourner au consulat, nous passons auprès d'un grand nombre de glacières dans lesquelles se congèle pendant la saison froide la glace vendue l'été au bazar.
La fabrication est simple et peu coûteuse. Dans un bassin exposé au nord et abrité des vents du sud par un mur de terre, on amène le soir l'eau d'un ruisseau voisin. Elle se congèle pendant la nuit, et, le matin venu, la couche de glace, brisée, est emmagasinée dans des caves ou _yakhtchal_, recouvertes de coupoles de briques crues, dans lesquelles elle se conserve jusqu'à la fin de l'été. Bien que le prix de cette glace soit très modique, chaque yakhtchal rapporte à son propriétaire de cent à cent vingt tomans[2].
[2] Le toman vaut en ce moment 9 fr. 60 de notre monnaie; son cours est variable.
En quittant les glacières, nous entrons de nouveau dans le bazar; il est presque désert, les marchands plient en toute hâte leur étalage et ferment leur boutique. Cependant ce n'est aujourd'hui ni le vendredi des musulmans, le dimanche des Arméniens, le samedi des juifs ou l'une des nombreuses fêtes du calendrier persan. Quelle est donc la cause de ce brusque arrêt dans la vie commerciale d'un bazar aussi important et animé que celui de Tauris? Un pasteur révéré, le _mouchteïd_, vient, dit-on, de rendre son âme à Dieu.
C'était un beau vieillard, d'une figure intelligente et distinguée. Comme tous les grands prêtres, il portait la double robe et le manteau de laine blanche, et se coiffait de l'immense turban gros bleu réservé en Perse aux descendants du Prophète. Ce costume d'une majestueuse simplicité s'harmonisait avec la noblesse de sa démarche et mettait en relief une physionomie d'ascète bien faite pour inspirer le respect.
Marcel avait voulu, il y a quelques jours, reproduire les traits intéressants de ce religieux, et lui avait offert de faire sa photographie, mais le mouchteïd avait exprimé sans fausse honte la crainte de poser devant l'objectif. «Je suis avancé en âge, avait-il répondu, et, sans être superstitieux comme les infidèles sunnites, je redoute, en laissant trop fidèlement reproduire mes traits, de signer le dernier paragraphe de mon testament; d'ailleurs j'ignore par quel procédé Dieu ou le diable vous permet de fixer les images, et, dans le doute, je ne veux pas m'exposer à donner un mauvais exemple aux musulmans. Cependant, puisque vous désirez conserver un souvenir de moi, je prierai mes vicaires de se grouper à mes côtés, et vous dessinerez nos portraits, à condition que nous puissions suivre tous vos mouvements.» Aujourd'hui la résistance du vieillard à laisser faire sa photographie assure notre sécurité; car sa personne est si vénérée et le fanatisme des habitants de l'Azerbeïdjan si ardent, qu'on aurait sans doute attribué sa mort subite à quelque maléfice.
Les chefs religieux désignés sous le nom de _mouchteïds_ (ce nom dérive d'un mot arabe et désigne l'ensemble des connaissances nécessaires pour obtenir le plus haut grade dans la hiérarchie ecclésiastique des Chiites) ont toujours eu en Perse une situation prépondérante. Ils ne remplissent aucune fonction officielle, ne reçoivent pas de traitement et sont élevés à cette haute dignité par le suffrage muet, mais unanime, des habitants d'un pays qu'ils sont chargés d'instruire dans leur religion et de défendre contre l'oppression ou l'injustice des grands. Le gouvernement persan ne saurait conférer ce titre, toujours décerné à la vertu, au mérite et à l'érudition.
Il y a rarement en Perse plus de trois ou quatre mouchteïds reconnus par le peuple, l'opinion publique exigeant tout d'abord, avant d'élever un mollah à cette haute dignité, qu'il ait acquis pendant un stage de vingt ans, fait à Kerbéla ou à Nedjef, plus de soixante-dix sciences et enrichi le pays d'une nombreuse postérité. Ces saints personnages, afin de capter la confiance du peuple, affectent une grande pureté de mœurs, la plus extrême sobriété, vivent en général fort retirés, fuient les honneurs et préfèrent aux faveurs royales la confiance populaire. Leurs discours édifiants sont pleins d'onction; leurs prières, plus longues que celles des fidèles, se terminent par des exhortations à la vertu adressées à la foule avide de les écouter; leurs interprétations de la loi du Chariat sont recherchées; les juges ont recours à leur haute science dans les questions les plus graves, et acceptent sans discussion des arrêts considérés comme irrévocables, à moins qu'un mouchteïd plus en renom de sainteté n'en décide autrement.
Du reste, ces chefs religieux ne s'écartent guère de la ligne de conduite sévère qui leur vaut leur élévation. S'ils faillaient à leurs devoirs, le charme serait vite rompu: ils perdraient le fruit des longues années de travail passées à conquérir le pontificat suprême et à s'assurer, de la part de tous les musulmans, une obéissance passive à laquelle les souverains de l'Iran sont obligés de se soumettre.
Depuis quelques années cependant, le pouvoir civil tend à s'affranchir de la tutelle religieuse, et le temps est passé où l'illustre mouchteïd d'Ispahan, Hadji Seïd Mohammet Boguir, exerçait dans la province de l'Irak un pouvoir illimité. Les criminels condamnés par lui à la mort subissaient en sa présence le dernier supplice, et plusieurs même sollicitaient la faveur suprême d'être exécutés de sa main. Leur corps était, en ce cas, enterré dans la cour du palais, et les coupables mouraient persuadés qu'ils obtenaient ainsi la rémission de leurs fautes et l'entrée en paradis.
Si l'on peut vanter en général la sagesse et la modération du haut clergé persan, on n'en saurait dire autant de l'ordre subalterne des mollahs. Leur rapacité, leur fourberie, leur bêtise font le sujet de mille contes.
Voici le dernier:
Tandis que le mollah Nasr ed-din prêchait vendredi à la mosquée du Chah, Houssein, le savetier de la dernière boutique du bazar au cuir, agenouillé dans le sanctuaire, pleurait à chaudes larmes; ses voisins, édifiés et le croyant ému par les exhortations touchantes du prédicateur, s'informèrent avec intérêt du motif de sa douleur. «Hélas! hélas! Mon bouc est mort, répondit-il entre deux sanglots, et le mollah en prêchant a fait mouvoir sa barbe comme mon pauvre ami! C'est l'évocation de cette chère image qui m'a fait pleurer.»
Le fanatisme des mollahs égale leur ignorance et leur avarice; ils abhorrent les chrétiens; et, si les Kurdes étaient entrés l'année dernière à Tauris, comme on l'a redouté un instant, les Persans, à l'instigation du clergé musulman subalterne, se seraient unis aux envahisseurs et auraient pillé le quartier arménien, quitte à se partager ensuite les dépouilles à coups de sabre.
La majeure partie des prêtres, avide d'acquérir les biens de la terre et peu soucieuse de partager ses richesses avec les déshérités de la fortune, néglige même l'accomplissement du devoir de la charité, si rigoureusement recommandé par le Koran. Quant à moi, je n'ai jamais vu un mollah faire l'aumône, bien que la pitié s'exalte au spectacle affreux de la misère actuelle; mais, en revanche, j'ai été témoin des reproches amers adressés par l'un d'eux à un aveugle au moment où il implorait la compassion d'un infidèle. «Faites donc la charité vous-mêmes, hypocrites et faux musulmans, au lieu de nous laisser mourir de faim!» répondit l'infirme exaspéré.
D'après la coutume, l'enterrement du mouchteïd doit avoir lieu deux heures après sa mort. La foule se précipite en masse vers la maison mortuaire afin de se joindre au cortège; je veux, moi aussi, prendre part à la cérémonie. J'emboîte le pas derrière les retardataires, mais je suis bientôt arrêtée par le guide: il a compris mon intention, tente d'abord de me détourner de mon chemin sous de mauvais prétextes, et m'avoue enfin qu'il ne peut laisser stationner des chrétiens sur la voie suivie par le cortège. Afin de ne point désoler ce brave serviteur et ne pas créer de difficultés au consul, j'accepte l'offre d'un soldat d'escorte et je monte sur la terrasse d'une maison, d'où je pourrai voir sans être vue le défilé de la procession funèbre. A peine y suis-je arrivée, qu'un bruit confus et des lamentations se font entendre au loin, annonçant l'approche du convoi.
En tête marche une troupe innombrable de gamins criant, hurlant et sautant comme tous les petits drôles de leur âge; derrière eux, le corps, placé sur un brancard, est porté par quatre hommes s'avançant d'un pas rapide. Le cadavre est recouvert d'un beau cachemire; à la tête on a posé le large turban bleu; une foule énorme, composée d'hommes de tout âge et de toute condition, marche ensuite dans un désordre confus, se foulant, se pressant autour du mort, afin de baiser ou de toucher au moins de la main le cachemire étendu sur la dépouille du saint prêtre.
En arrière du cortège arrivent des femmes voilées, faisant retentir l'air de leurs glapissements aigus et de leurs _you, you, you_ funèbres. Je cherche en vain le gouverneur, les gros fonctionnaires, les soldats chargés de donner à la cérémonie un caractère officiel: aucun uniforme ne se montre; c'est une démonstration spontanée de la foule, qui suit les derniers restes d'un homme dont elle respectait et vénérait les vertus.
Ce système d'enterrement rapide n'est pas seulement réservé aux grands dignitaires du clergé persan, il est d'un usage général, et son principal inconvénient est de favoriser le crime.
Dès qu'une famille a perdu un de ses membres, elle le fait enterrer, mort ou vif, dans les deux heures, sans qu'aucun médecin contrôleur soit appelé à vérifier le décès ou à constater le genre de mort. La crainte d'inhumer des gens vivants préoccupe, il faut l'avouer, assez médiocrement les Persans: les pauvres considèrent ceux qui les quittent comme délivrés d'une lourde chaîne inutile à renouer; les riches expédient leurs morts à Kerbéla ou Nedjef, et le dernier voyage en caravane est d'assez longue durée pour donner aux cataleptiques le temps de se réveiller en chemin.
Les précautions hygiéniques sont en harmonie avec la rapidité des funérailles; le corps, sans bière, est déposé dans une fosse peu profonde, creusée dans un champ servant de cimetière, sur une place ou dans un carrefour, et les parents considèrent qu'ils se sont acquittés de tous leurs devoirs envers le défunt quand ils ont tourné sa tête dans la direction de la Mecque, et placé sous ses aisselles deux petites béquilles de bois, sur lesquelles il se lèvera à la voix de l'ange Azraël.
S'il s'agit d'une femme, l'instinct jaloux des maris complique la cérémonie. Dans ce cas les plus proches parents étendent tout autour de la fosse, au moment de déposer le cadavre, un voile épais destiné à dissimuler les formes féminines.
18 avril.--La mort du mouchteïd est considérée dans la ville comme un grand malheur; la vie publique est suspendue. En signe de deuil, toutes les boutiques du bazar restent closes, les bouchers ne tuent pas, les boulangers ne cuisent pas, et la population est condamnée à se nourrir de larmes, aliment des moins substantiels. Le meilleur moyen de nous distraire de la tristesse générale est d'aller avec quelques Européens faire un tour hors de la ville.
Une nombreuse cavalcade est bientôt organisée, et nous franchissons la porte de la cité après avoir traversé les bazars et un long faubourg peuplé de gamins occupés à jouer à la marelle, pendant que d'autres chantent à tue-tête les exploits de Moukhtar pacha au cours de la guerre turco-russe.
Les guides nous conduisent aux ruines de la mosquée de Gazan khan, ce roi mogol si célèbre dans l'histoire de la Perse par ses exploits et ses conquêtes.
Ce prince, tout à la fois forgeron, menuisier, tourneur, fondeur, astronome, médecin, alchimiste, «connaissait même l'histoire de son peuple», ajoute naïvement son historien. Dans sa guerre contre l'Égypte il rechercha l'appui du Saint-Siège. Le pape Boniface VIII fit connaître l'alliance qu'il avait contractée avec le souverain persan et détermina ainsi les princes chrétiens à embrasser une nouvelle croisade en leur laissant entrevoir la position critique des Sarrasins, attaqués à la fois par les soldats du Christ et les musulmans. Les relations de Gazan khan avec le chef de l'Église permettent de supposer que ce roi, converti en apparence à la religion musulmane avant son avènement au trône, n'avait jamais abandonné les croyances de ses pères; il protégea toute sa vie ses sujets chrétiens au détriment des musulmans et vécut en compagnie d'un moine installé à sa cour. Malgré cela, les historiens persans le considèrent comme un des plus grands rois qui aient régné sur l'Iran.
Gazan khan n'était pas un Apollon. «On s'étonne de voir tant de vertus habiter dans un si laid et si petit personnage», nous dit son conseiller intime. En revanche, son intelligence était extraordinaire; il se plaisait à lire la vie des grands hommes dans les écrits fabuleux et dramatiques de Firdouzi et de Nizamé, et s'était donné comme modèles Cyrus et Alexandre le Grand.
L'édifice construit sous son règne n'est plus aujourd'hui qu'un vaste tumulus fouillé et exploité en tous sens; les débris gisant sur le sol indiquent seuls les plus frappantes analogies entre cette ruine et la mosquée de Narchivan. Cependant le procédé des mosaïstes diffère: les faïences bleu turquoise sont disposées en grandes plaques; le dessin est tracé au burin de façon à enlever par parties l'émail bleu et à laisser apparaître la brique même. C'est un véritable travail de gravure fini avec un art et une patience admirables.
Un paysan, qui cherche dans les ruines des matériaux destinés à réparer sa maison, m'apporte une étoile à huit pointes ornée d'un dessin en creux. Les briques estampées se mêlaient donc à l'émail dans la décoration de cet édifice d'un goût exquis, si l'on en juge d'après les fragments épars sur le sol.