La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 49
Ourida ne brille pas seulement par son intelligence: sous les taches brunes de son pelage tressaille un cœur sensible et reconnaissant.
Il y a trois semaines, le vieux cheikh, sentant sa fin prochaine, voulut quitter les tentes où il avait passé l'été et rentrer à Felieh. Le départ fut précipité, on espérait revenir bientôt au campement: bref, la panthère fut laissée au soin de son gardien. D'abord elle ne fit que pleurer et gémir, puis elle refusa toute nourriture et montra les crocs aux domestiques. Cet état de colère allant tous les jours s'aggravant, le gardien lui mit une chaîne de fer au cou et la ramena à Felieh, où elle donna, en revoyant sa maîtresse, les démonstrations de la joie la plus folle. L'affection d'Ourida pour Torkan khanoum n'a rien de particulier: les panthères des bords du Karoun et du Chat el-Arab, si sauvages et si dangereuses quand elles vivent en liberté, s'apprivoisent très vite et s'attachent à l'homme avec autant de fidélité que le caniche le plus soumis.
L'admiration que m'inspirent les incontestables qualités de cœur des fauves en général et d'Ourida en particulier ne m'a pas empêchée d'éprouver une véritable sensation de bien-être en sortant de l'andéroun. Ma belle hôtesse a voulu me remettre elle-même sur le chemin du biroun et me faire visiter au passage le jardin qui s'étend sur les bords du Tigre tout le long de l'habitation. En traversant le village, j'ai été frappée de l'attitude de la population en présence de la favorite. Telle vivrait une reine au milieu de sa cour: hommes, femmes, enfants se précipitaient sur ses pas, baisaient les bords de ses vêtements ou le sceau monté en bague qu'elle porte au doigt, et lui souhaitaient, comme l'avaient fait tantôt ses compagnes du harem, santé, paix et bonheur. Torkan khanoum a accueilli les hommages de ses esclaves avec l'attitude superbe d'une souveraine blasée sur de pareils témoignages de respect, et nous sommes entrées dans le jardin. Les bananiers, les palmiers, les orangers sont si épais et si touffus qu'à travers leurs branches on ne voit même pas le ciel. Il n'y a ni pelouse, ni allée, une herbe étiolée par la privation d'air et de lumière tapisse le sol, tandis qu'au-dessus de la tête et à portée de la main se présentent des oranges de toute taille et de toutes qualités, les unes petites et très vertes, les autres énormes et couvertes d'une peau jaune pâle.
Ces dernières, produites par un arbre originaire des Indes, le pamplemousse, sont, paraît-il, inférieures aux petites oranges du pays, dont Torkan khanoum a bourré mes poches après avoir mis dans mes bras un des gros fruits que j'avais regardés avec envie.
Chargée de butin, j'ai repris le chemin du biroun, non sans me retourner de temps en temps afin de m'assurer que la _Petite-Rose_ n'allait pas éclore sur mes talons. Je viens de mesurer mon orange: elle a cinquante-deux centimètres de circonférence. Cette opération faite, je l'ai ouverte. Sa chair est d'un beau rouge sang; les quartiers, posés sur une assiette, ont toute l'apparence de côtes de melon; le goût est amer, mais une légère addition de sucre le corrige aisément.
Après le déjeuner nous avons rendu au canot à vapeur notre visite quotidienne. Nous l'avons trouvé abandonné. Au retour, Marcel a rencontré le cheikh et lui a demandé s'il songeait à faire mettre le bateau en bon état.
«Voudriez-vous déjà quitter Felieh? a-t-il repris avec étonnement; j'espérais vous garder ici quelques mois, et je n'ai pas encore prévenu le mécanicien de Bassorah.»
La surprise de Meuzel n'a rien d'extraordinaire: certains de ses hôtes venus chez lui il y a un an prendre une tasse de café ont trouvé le moka tellement à leur goût qu'ils n'ont point encore fini de le boire.
«Votre invitation me touche, mais je ne puis prolonger mon séjour sous votre toit patriarcal. Si la réparation de la chaloupe devait durer trop longtemps, je serais même forcé de prendre des chevaux et de remonter le long des rives du Karoun», a répondu Marcel, qui commence à trouver très longs ces jours d'attente, bien qu'il ait lié sérieuse amitié avec un théologien de grand renom, le supérieur des Aleakhs de Téhéran, installé chez le cheikh depuis l'hiver dernier.
«Je ne vous permettrai jamais de vous rendre à Avas en caravane: je craindrais que vous ne fussiez dépouillés par les tribus nomades de l'Arabistan. Quand elles ont fait une razzia dans nos provinces, elles passent la frontière; si elles dépouillent une caravane en Turquie, elles regagnent la Perse. Leur mobilité les rend à peu près insaisissables et leur assure une impunité absolue. Soyez du reste sans inquiétude: je vais écrire aujourd'hui même à Bassorah, et avant peu de jours ma chaloupe sera à votre disposition.»
Les conseils de notre hôte nous ont paru sages; nous nous sommes décidés à les suivre.
24 novembre.--Quand je quitterai Felieh, la panthère de Torkan khanoum ne maigrira pas de douleur. Ce matin encore, elle était couchée sur une terrasse voisine de l'appartement de sa maîtresse et dormait auprès d'un quartier de mouton saignant; dès qu'elle m'a entendue venir, elle s'est levée et s'est dirigée vers moi avec une mine des plus rébarbatives. Mon vieux guide l'a chassée à coups de guiveh; la bête s'est éloignée en bâillant et en frappant ses flancs de sa longue queue.
Torkan khanoum était seule dans le salon. Je lui ai demandé des nouvelles de ses compagnes.
«Toutes mes parentes sont à l'office religieux que nous célébrons aujourd'hui en l'honneur des martyrs Hassan et Houssein.
--Ne pourrais-je pas assister à la cérémonie?
--Elle vous paraîtra bien longue et bien ennuyeuse», m'a-t-elle répondu avec la désinvolture d'une musulmane mauvais teint; «néanmoins, si vous le désirez, suivez-moi, nous allons descendre à la masdjed.»
Au rez-de-chaussée de la maison se trouve une chapelle domestique plongée dans un demi-jour mystérieux que dispensent avec parcimonie les épaisses dentelles des moucharabiehs placées devant les baies. Des femmes sont assises le long du mur, tandis qu'une belle fille déclame sur un mode suraigu une scène du martyre des imams.
Torkan khanoum entre, s'assied au milieu de la pièce et m'invite du geste à prendre place auprès d'elle. J'obéis, et me voilà introduite en pleine mosquée chiite, au grand ahurissement des assistantes, stupéfiées de cette scandaleuse intrusion. On chuchote à droite et à gauche, l'office s'interrompt. Torkan khanoum ne perd pas la tête, ordonne impérieusement à la lectrice de continuer la cérémonie, et le calme se rétablit.
A mesure que mes yeux s'habituent à l'obscurité, je distingue dans l'ombre un grand nombre de femmes que je n'avais pas aperçues d'abord. Toutes ont ramené leur abba sur la tête, mis à nu le sein et l'épaule gauche, et les frappent en mesure avec la paume de la main afin d'accompagner sur ce tambourin vivant les lamentations de la lectrice.
Dans les moments les plus pathétiques, l'assistance gémit et sanglote en répétant en chœur: «Hassan, Hassan, Hassan; Houssein, Houssein, Houssein», et en entremêlant ces démonstrations bruyantes de claques sonores. Les plus vieilles matrones sont naturellement les plus ferventes; l'une de ces parques, qui rendrait des mois de nourrice à Mathusalem, a trouvé moyen de se faire bien venir des imams sans dénuder, à force de coups, les os déjà bien apparents de son épaule décharnée: elle a installé sur son genou gauche la plante de son pied droit et frappe sur ce vénérable cuir avec une ardeur des plus méritoires.
Le kalyan qui circule de main en main, le café délicieux qu'une négresse distribue à toutes les pleureuses, ne privent les fils d'Ali ni d'un gémissement ni d'un sanglot. Une jeune vierge a déclaré, entre deux soupirs étouffés, que le breuvage n'était pas suffisamment chaud, et a dévotement jeté le contenu de sa tasse à la figure de la servante. Torkan khanoum s'est empressée de punir l'échanson négligent, et la cérémonie s'est enfin terminée.
L'émotion de l'assemblée paraissait si sincère qu'en revenant au grand jour je me suis hâtée de chercher sur le visage des pleureuses les traces de leurs larmes et de leur douleur: toutes m'ont semblé parfaitement calmes et très heureuses d'aller reprendre le cours de leurs sempiternels bavardages.
Quant à Torkan khanoum, elle a assisté impassible et sans pousser un seul gémissement à toute la cérémonie. Faut-il qu'elle soit sûre de sa puissance et de son ascendant pour se conduire avec un pareil sans-gêne dans une famille où toutes les femmes se font gloire d'user leur peau en l'honneur de Hassan et de Houssein!
CHAPITRE XXX
Départ de Felieh.--Mohamméreh.--Huit jours sur le Karoun.--A la dérive.--Retour à Mohamméreh.--La quarantaine et la douane turque.--Bassorah au clair de lune à marée haute.--Bassorah à marée basse.--Insalubrité de la ville.--La multiplicité des religions au confluent du Tigre et de l'Euphrate.--Les chrétiens de saint Jean.
25 novembre.--Le ménage Dieulafoy est encaqué dans une cabine étroite et basse. En nous serrant coude à coude, nous touchons les parois latérales; en me mettant sur mon séant, je risque de défoncer le plafond. Cette pièce constitue à elle seule la chambre à coucher, le salon et la salle à manger de la chaloupe à vapeur mise gracieusement à notre disposition par cheikh Meuzel.
Le mécanicien nègre qui travaillait depuis deux jours à réparer l'embarcation vint nous annoncer hier soir que la machine fonctionnait à merveille, et que nous pouvions nous mettre en route si tel était notre bon plaisir. Le départ fut fixé à ce matin, mais je me suis déclarée fort heureuse de larguer les amarres au coucher du soleil.
Toute la chaloupe est taillée dans les proportions de notre appartement. Au centre s'élève la cabine; au-dessus de cette pièce s'étend une terrasse garnie de coussins et surmontée d'une tente de coutil. La machine est placée à l'arrière, la soute aux provisions à l'avant. L'équipage se compose d'un _reïs_ ou capitaine, du mécanicien, de quatre toufangtchis bien armés, préposés à la garde du bateau, et d'un intendant placé à la tête du personnel.
Au sortir du canal de Felieh, sur lequel stationnent les deux bâtiments destinés à transporter aux Indes les denrées recueillies sur les immenses terres du cheikh, la chaloupe s'engage dans le Chat el-Arab. Le courant trop rapide, la machine trop vaillante ne nous laissent pas le temps d'admirer à notre gré le brillant spectacle que présente le fleuve monstre à la tombée du jour. A droite et à gauche, les eaux opalines sont enserrées par des forêts de palmiers et de grasses prairies où paissent tranquillement les buffles, quand ces derniers représentants des âges antédiluviens ne viennent pas regarder de leurs grands yeux étonnés la chaloupe qui longe de très près la rive verte.
Le soleil s'abaisse à l'horizon et, avant de se baigner dans le fleuve, communique aux eaux des vibrations si flamboyantes, que l'œil ne peut, sans être ébloui, en supporter l'étincelant éclat. Puis les embrasements de l'atmosphère pâlissent, les nuages pourpres s'éteignent, les cimes des palmiers se confondent avec les profondeurs bleutées du crépuscule, les silhouettes des buffles disparaissent dans les fourrés, de rares étoiles scintillent au firmament, leur éclat diamanté devient plus intense à mesure que le ciel s'assombrit: c'est la nuit, la nuit pleine de majesté et de silence. Elle est venue avec cette rapidité particulière aux climats tropicaux et nous a laissé à peine le temps d'arriver à Mohamméreh.
Ce port, que nous avons déjà rangé en venant de Bouchyr, est situé à l'embouchure du Karoun, immense cours d'eau qui descend des montagnes du Kurdistan et relie par une voie de communication, trop peu fréquentée, la Susiane au golfe Persique. Les rives du fleuve, taillées à pic, forment des quais naturels, devant lesquels viennent s'amarrer tous les bateaux qui apportent les blés de l'Arabistan.
Mohamméreh est actuellement le siège d'un comptoir français créé en vue d'acheter les céréales disponibles de la Susiane. A tort ou à raison, nos compatriotes se plaignent des difficultés de tout genre que leur suscitent les indigènes, à l'instigation des agents britanniques, désireux d'ôter à la compagnie l'envie de conserver un établissement qui pourrait faire concurrence au commerce anglais.
Manchester, Manchester _for ever_!
Nous avons attendu la marée montante, dont l'influence se fait sentir à plus de trente kilomètres en amont du port, et à minuit nous nous sommes enfin lancés sur les flots du Karoun.
A la pointe du jour je serai à mi-chemin d'Avas. Faire en une nuit sans peine et sans fatigue huit grandes étapes, n'est-ce point un rêve vraiment royal?
Depuis mon arrivée à Felieh j'ai pris à tâche de ne point m'habituer à cette douce idée, tant une déception m'eût été cruelle: aujourd'hui je crois à la chaloupe de cheikh Meuzel, je crois à la présence d'une machine à vapeur en Perse, je crois aux mécaniciens de Bassorah; comme saint Thomas, je crois parce que je vois.
26 novembre.--Ne me serais-je pas trop pressée de vanter la vapeur et de médire de la gaféla? Si le mulet a ses inconvénients, il a aussi ses avantages. Ce n'est pas tout d'imiter le lièvre de la fable: comme la tortue il faut encore arriver.
Dès l'aurore je suis sortie de ma boîte et me suis informée auprès du mécanicien de la distance parcourue. Cette question était d'autant moins indiscrète que j'avais cru distinguer à plusieurs reprises un bruit insolite dans la machine.
«Nous avons fait dix farsakhs environ, me répond-il, tout en lâchant la vapeur et en éteignant les feux, tandis que le bateau accoste et que les toufangtchis sautent sur la berge et fixent des amarres.
--Pourquoi nous arrêtons-nous?
--Deux tubulures de la chaudière se sont percées cette nuit, elles laissent fuir la vapeur, je ne puis maintenir la machine en pression.»
Il faut mater les joints et vérifier quelques raccords trop sommairement réparés à Felieh. Nous voici sur les rives désertes du Karoun, exposés sans abri au soleil, encore bien chaud pendant le milieu du jour.
L'équipage profite de cet arrêt forcé pour cuire du pain. L'installation du four n'est pas compliquée. Les hommes coupent des ronces arborescentes, très abondantes le long du fleuve, y mettent le feu, arrosent les tisons ardents avec l'eau du fleuve et, munis de ce charbon, disposent leurs brasiers sous des plaques de fer en forme de champignon. Le boulanger s'avance alors, portant un plat de bois rempli de farine délayée avec une grande quantité d'eau, plonge la main dans ce liquide et le projette sur la plaque brûlante. Bientôt saisie par la chaleur, la pâte prend l'apparence d'une crêpe très épaisse. Le pain est fait: il n'y a plus qu'à le saisir avec un crochet de fer et à l'exposer au soleil afin de lui laisser perdre l'excédent d'eau qu'il pourrait avoir conservé.
27 novembre.--A huit heures du soir nous nous sommes remis en route. Quel trajet avons-nous parcouru? je l'ignore, car au milieu de la nuit la pompe d'alimentation a cessé de fonctionner. Le bateau, devenu poussif, ne marche plus que par saccades: toutes les fois que l'eau baisse, on laisse tomber la pression et l'on remplit la chaudière à coups de marmite, puis on allume de nouveau les feux; nous nous installons anxieusement auprès du manomètre: au bout d'une heure l'aiguille se met en mouvement. La pression monte, on lance le bateau à toute vitesse, mais bientôt, hélas! le niveau d'eau nous condamne à un nouvel arrêt, et l'on stoppe pour recommencer le même manège. C'est idéal!
Nous en sommes à nous demander si la machine ne se permettra pas d'éclater et si chaloupe et voyageurs n'iront pas faire une promenade intempestive dans les airs, avant de retomber en marmelade au milieu des flots du Karoun.
A force d'énergie et de patience, nous avons amené l'embarcation devant un pauvre village abrité sous un bouquet de chétifs palmiers. La machine, vient de déclarer le mécanicien, a décidément besoin de nombreuses réparations; mieux vaut en terminer une bonne fois. Combien de jours allons-nous passer ici?
L'équipage s'énerve, chacun essaye de faire prévaloir ses idées, de donner des conseils; l'un veut rentrer sur-le-champ à Felieh afin de mettre, à coups de bâton, la paix entre ses deux femmes, capables d'incendier, en son absence, maison et mobilier; un autre ne s'attendait pas à rester plusieurs jours hors de chez lui et n'a pas pris ses dispositions en conséquence; le troisième se plaint de la fièvre, le quatrième de douleurs d'entrailles. Tous insultent à dire d'expert le mécanicien et lui font perdre le peu de jugeote que le ciel lui a départi. Celui-là, de son côté, craignant, s'il revient en arrière, d'être puni par le cheikh, reste sourd à toutes les remontrances, et se venge sur la machine, qui n'en peut mais, en cognant, limant, polissant à tort et à travers ses principaux organes. L'insubordination est à son comble; jamais nous ne nous sommes trouvés dans une situation aussi critique.
30 novembre.--Ma cabine, mon mécanicien, tous mes toufangtchis pour une gaféla! Depuis trois jours la barque est amarrée devant cet abominable bouquet de palmiers! Les journées sont aussi monotones que le triste paysage qui s'offre à nos yeux.
Les rives du Karoun s'élèvent d'aplomb au-dessus du fleuve; la plaine s'étend à perte de vue, plate et unie comme les polders de la Hollande. Seules les traces des canaux d'irrigation témoignent de l'ancienne fertilité du pays. Aux plantations de canne à sucre a succédé depuis des siècles une maigre végétation d'arbustes épineux et de ginériums; aux habitants et à leurs innombrables villages, des compagnies de pélicans, de canards sauvages et de grues, qui se cachent au milieu du jour dans les broussailles et viennent, soir et matin, s'ébattre et pêcher sur le fleuve.
Il faut même renoncer au plaisir de poursuivre nos voisins emplumés! les lions, les guépards pullulent dans la plaine, et les Arabes nomades, plus terribles que les fauves, au dire de l'équipage, guettent tout imprudent qui s'éloigne de sa barque. Les craintes de nos gens ne sont pas simulées: pendant tout le jour, les quatre toufangtchis, armés de fusils à répétition, montent la garde sur la berge et vont en éclaireurs, à cent pas à la ronde, s'assurer que nous ne serons pas surpris. La nuit, nous mouillons en pleine rivière, afin de mettre entre la rive et l'embarcation une barrière difficile à franchir. Je me retire alors tout au fond de l'étroite cabine du canot, dont les minces parois me transmettent les modulations attristantes des chacals, ces lugubres ténors de l'Orient, et les rugissements plus sonores des fauves attirés dans notre voisinage par les eaux du Karoun.
Et le mécanicien travaille toujours! Les toufangtchis ne sont pas restés inactifs: ils se sont cotisés et ont offert un kran tout entier à un derviche contemporain d'Abraham afin qu'Allah, sur sa prière, daigne s'intéresser à la réparation de la machine. Le derviche, en vieillissant, n'a pas pris grand crédit au ciel: nos hommes sont volés; la machine, remise en place, perd l'eau comme un panier.
Ce voyant, Marcel donne l'ordre de revenir en arrière. La chaloupe suivra le courant, car elle n'est pourvue ni de rames ni de voiles pour la pousser, ni de câbles pour la haler vers Mohamméreh. Dans combien de jours atteindrons-nous au port? Dieu seul le sait; nous ignorons absolument en quel point du fleuve nous nous trouvons.
1er décembre.--Au retour d'une visite à un tombeau en partie détruit et tout à fait abandonné, je me suis étendue sur le plancher de la cabine, ma méchante humeur ne me permet pas de noircir mon cahier. Marcel est loin d'imiter le mauvais exemple que je lui donne, mais il n'est pas récompensé de sa patience; depuis notre départ il travaillait à tailler une voile dans la tente de coutil: dès que cet engin a été prêt, le vent a cessé de souffler; hélas! trois fois hélas! nos vivres tirent à leur fin.
_Mohamméreh_, 2 décembre.--Il y avait deux jours que nous descendions mélancoliquement le Karoun, perdant à la marée montante le chemin que nous avions gagné à la marée descendante, quand la brise s'est levée. Le gai bruissement du vent et le clapotis des eaux me font sortir de ma retraite; Allah est grand et les derviches sont de saints personnages! Pour avoir fait long feu, les prières du vieillard n'en ont pas été moins efficaces: à l'arrière apparaît la proue d'un bateau chargé de blé.
Faire des signaux de détresse, recevoir une amarre, la laisser échapper et assister avec désespoir à la fuite rapide des blanches voilures du kachti, a été pour nos habiles matelots l'affaire d'un instant. On allume la machine et, au risque de sauter avec elle, Marcel fait surcharger les soupapes; le feu est poussé avec vigueur, la pression s'élève, notre chaloupe s'élance et atteint, à bout de souffle, le bateau, retenu par le vent contraire dans un coude du fleuve. A la pointe du jour, remorqueur et remorqués arrivent enfin à Mohamméreh. Nous touchons au terme de notre triste odyssée.
Le canot à vapeur va rester ici, car il est dans l'impossibilité de remonter le Tigre jusqu'à Felieh. Quant à nous, dégoûtés à tout jamais de la navigation du Karoun, nous n'avons qu'une idée: gagner Bassorah et Bagdad, afin de chercher une autre voie pour pénétrer en Susiane.
Gagner Bassorah, quoi de plus simple! Les barques à rames mettent huit heures à faire le trajet qui sépare Mohamméreh de cette ville. Le mal est que les voyageurs et les provenances de Perse sont soumis, sous prétexte de peste, à une quarantaine de dix jours en abordant la rive turque.
Le lazaret où l'on entasse pêle-mêle les arrivants de tous pays comprend quelques huttes de paille bâties sur un sol humide et marécageux. Les voyageurs y sont si mal approvisionnés et si mal installés que, dans le cas même où ils ne se communiquent pas les uns aux autres de maladies contagieuses, ils sortent de cet étrange établissement affaiblis par la fièvre et l'abstinence.
On s'explique d'autant moins l'application de mesures aussi sévères que depuis bien des années la peste n'a point apparu en Perse, tandis qu'elle est endémique dans le vilayet de Bagdad. La parabole de la paille et de la poutre sera-t-elle toujours vraie?
Au dire des gens du pays, la quarantaine n'est pas le fruit du tendre attachement que porte le sultan à ses fidèles sujets. Elle aurait une tout autre origine et son implantation dans le vilayet de Bagdad serait due aux fonctionnaires turcs, qui font doubler leurs appointements en temps d'épidémie et détroussent sans pudeur les hôtes de l'administration. Les plus gros bonnets s'adjugent le droit d'approvisionner le lazaret, et se débarrassent ainsi de denrées douteuses ou de vivres de rebut que nul ne consentirait à consommer, mais que les pseudo-infectés, à moins de mourir de faim, sont encore bien heureux d'acquérir à chers deniers. Quant aux petits employés, ils se contentent de percevoir de temps à autre quelques beaux bakchichs et de vendre à prix d'or la clef des champs aux voyageurs assez naïfs pour se laisser prendre dans le traquenard sanitaire, et assez riches pour payer leur rançon.