La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 46

Chapter 463,735 wordsPublic domain

«La nuit venue, l'amant se faufila chez sa belle. «Mon mari, lui dit-elle dès qu'il fut entré, m'a apporté un flacon d'huile délicieusement parfumée; personne n'est plus digne que toi d'en user», et elle lui en arrosa la barbe et les cheveux.

«Au sortir de la maison, l'heureux mortel, signalé aux gardes par les vapeurs odorantes qui l'enveloppaient, fut pris et conduit au palais. «Voilà l'amant de ta femme, dit le roi à l'orfèvre; fais-en à ta guise: il est à ta disposition.»

* * * * *

«--Mon cheval est malencontreusement tombé la semaine passée et s'est cassé la jambe, disait ces jours derniers un marchand d'Ispahan à un de ses confrères fort gêné dans ses affaires: vends-moi ta jument, je t'en offre quarante tomans.

«--Donne-m'en quarante-cinq, et l'affaire est conclue.

«--J'y consens.

«--Accordé.

«--Ne va pas te dédire, a repris l'acquéreur, car aujourd'hui même Yaya, le sellier, m'a offert un cheval au moins aussi joli que ta jument; demain il ne sera plus temps de l'acheter.

«--Les saints imams m'entendent! Si je manque à ma parole, je t'autorise à couper dans ma chair une tranche de deux _mescals_[8].»

[8] Dix grammes environ.

«Le lendemain, l'acheteur vint prendre livraison de l'animal.

«--Ma bête n'est plus à vendre, s'écria le marchand: j'ai reçu hier une bonne nouvelle. Un négociant de Chiraz qui me devait depuis de longues années une grosse somme d'argent va s'acquitter envers moi. Je puis donc continuer mon commerce, et dans ces conditions je n'ai plus aucun motif de me défaire d'une monture excellente.

«--En ce cas apprête-toi à me laisser prendre les deux mescals de chair que tu m'as promis au nom des saints imams. Je te laisse le choix: veux-tu que j'attaque la proéminence de droite ou celle de gauche? Tu es gras, il n'y paraîtra même pas.

«--Jamais, fils de chien! Me prends-tu pour un animal de ton espèce?»

«Les deux adversaires, ne pouvant s'entendre, allèrent soumettre leur cas à la sagesse du juge. Le digne magistrat représenta vainement au demandeur que l'exécution de cet engagement était aussi désagréable pour l'une des parties que peu profitable à l'autre, que les gigots d'un mouton feraient bien mieux son affaire que deux mescals de chair humaine; les plus sages exhortations ne réussirent pas à calmer l'impitoyable créancier.

«--Eh bien, puisque tu veux quand même obliger ton débiteur à acquitter sa dette, je vais ordonner aux ferachs d'étendre à terre ce malheureux et de te le livrer pieds et poings liés. Tu couperas en pleine chair les deux mescals qui te sont dus; mais, si le morceau détaché excède ce poids ou ne l'atteint pas, je fais tomber ta tête.»

* * * * *

«Le mollah Nasr ed-din reçut un jour en pichkiach une gazelle tuée par l'un de ses amis. Fort touché de cette attention, il invita le chasseur à dîner, et tous deux se régalèrent de gibier et de pâtisseries exquises préparées par les femmes du maître du logis. Le convive se retira fort satisfait, et publia dans toute la ville que le mollah Nasr ed-din n'était pas redevable à l'air du temps des roses de son teint et de la majesté de son embonpoint.

«Un gourmand alléché se présenta le jour suivant au logis du bon prêtre:

«--Je suis le frère de la personne qui vous a envoyé hier une gazelle.»

«Comment éviter de reconnaître par une seconde invitation la gracieuseté d'un ami? Nasr ed-din prie le nouveau venu à dîner.

«Le lendemain un autre étranger frappa à la porte:

«--Je suis le cousin du frère du chasseur qui vous a envoyé une gazelle.»

«Nasr ed-din, quoique à regret, se crut forcé de se montrer encore aimable et garda le cousin à souper. La réputation de la cuisine du mollah allait toujours s'affermissant.

«Le surlendemain arrivèrent deux voyageurs:

«--Nous sommes les amis du cousin du frère de l'ami qui vous a envoyé une gazelle.

«--Enchanté de vous recevoir. Permettez-moi seulement de faire part à l'andéroun du bonheur qui m'échoit en partage.»

«Et l'homme de Dieu s'en alla trouver sa femme:

«--Quand l'heure du dîner sera venue, lui dit-il, mettez un peu de graisse dans de l'eau chaude et faites porter ce ragoût au biroun.»

«--Pouah! quelle est cette drogue, mollah? s'écrièrent les convives en goûtant à la soupe. Avez-vous engagé Azraël (l'ange de la mort) pour cuisinier?

«--Ce bouillon ne serait-il pas à votre goût? Il est cependant l'ami du cousin du frère de celui que j'ai fait avec la gazelle que m'a envoyée l'ami du cousin du frère de votre ami!»

* * * * *

«Le mollah Nasr ed-din, un digne prêtre, comme vous venez d'en juger, possédait un âne de si agréable compagnie que ses paroissiens n'hésitaient pas, lorsqu'ils allaient faire du bois, à emmener l'animal et à le reconduire à son maître chargé d'une bonne provision de fagots.

«Poussé par l'esprit malin, le mollah ne s'avisa-t-il pas de dire au cours d'une conversation où chacun célébrait à l'envi les qualités de sa monture: «Mon âne est si intelligent qu'il va tout seul à la forêt, charge lui-même du bois sur son bât et rentre ensuite à la maison.»

«C'était commettre une grave imprudence et, pour un saint homme, faire preuve d'une coupable ingratitude.

«Les voisins de Nasr ed-din, ayant eu vent du propos, emmenèrent comme de coutume le baudet et, leur travail terminé, se retirèrent en l'abandonnant dans la campagne. A la nuit tombante, le prêtre, inquiet de ne pas voir rentrer son fidèle camarade, s'en alla trouver les bûcherons.

«--Qu'est-il arrivé à mon âne? il n'a pas encore réintégré son étable.

«--Votre âne nous a dit: «Faites beaucoup de salams de ma part à mon maître, et avertissez-le que je vais me placer à Téhéran en qualité de domestique, afin de gagner une grosse somme d'argent.»

«--Mon âne est trop intelligent pour rester dans une position infime», pensa Nasr ed-din à part lui; «cet animal ne peut manquer de devenir un grand personnage». Et, sur cette réflexion judicieuse, il se mit en route.

«Le mollah approchait de la capitale et voyait déjà poindre à l'horizon la coupole d'or de chah Abdoul-Azim, quand il rencontra un bouffon de Sa Majesté et l'instruisit du but de son voyage.

«--Je puis vous donner de très bonnes nouvelles de votre âne», répondit sérieusement le fin compère. «Cet animal est fort habile: toutes les affaires qu'il entreprend lui réussissent. Le voici devenu aujourd'hui l'un des plus riches négociants de Kazbin.»

«--Pourquoi m'arrêterais-je ici? se dit le mollah: allons tout droit jusqu'au domicile de mon âne.»

«En ce temps-là, le gouverneur de Kazbin, ayant eu une querelle avec son vizir, avait porté sa plainte au pied du trône impérial. Sa Majesté s'était prononcée en faveur du vizir et l'avait promu au rang de gouverneur de Recht, tandis qu'elle avait mandé son adversaire à Téhéran.

«Le hakem destitué ne pardonna pas à un vil subalterne de l'avoir supplanté dans l'esprit du roi, et quitta son gouvernement de fort méchante humeur. Un soir, arrivant au gîte, il rencontra le mollah. On causa des affaires de la province, de la pluie, du beau temps, des difficultés du voyage. Enfin Nasr ed-din, incapable de réprimer sa curiosité:

«--Ne pourriez-vous pas me donner des nouvelles d'un âne savant qui est devenu l'un des plus riches négociants de Kazbin?»

«Tout à sa mésaventure, l'ex-gouverneur se méprit sur le sens de la question. A son avis, il ne pouvait exister d'autre âne que son ancien subordonné.

«Aussi reprit-il:

«--Rien de plus aisé: je l'avais choisi pour vizir, et le roi vient de le nommer hakem de Recht.»

«Huit jours après cet entretien, le mollah arrivait à Recht et se présentait au palais:

«--Je veux voir le gouverneur, dit-il fièrement aux ferachs.

«--Le gouverneur ne reçoit pas les petites gens de votre espèce.»

«Cependant le mollah versa tant de larmes et se fit si humble qu'il obtint une audience.

«A peine était-il introduit dans la pièce où était assis le nouveau dignitaire, qu'il s'avança la bouche en cœur, en pointant ses deux index au-dessus de sa tête.

«--Mollah, qu'avez-vous? Êtes-vous devenu fou? s'écria le hakem stupéfait.

«--Non, mon âne, je ne suis pas fou... Je sais que vous êtes devenu très savant. Le roi, en vous nommant gouverneur, a rendu un fier service à la province; mais... qu'avez-vous donc fait de vos longues oreilles?»

* * * * *

«Le mollah Nasr ed-din aimait à se plonger dans les abîmes insondables de la métaphysique religieuse. Une nuit que le sommeil se montrait peu disposé à partager avec la théologie la couche du brave homme, Nasr ed-din sortit de son andéroun et se dirigea vers le bassin situé au milieu de son jardin. Le ciel était clair et la lune se réfléchissait sur les eaux tranquilles. Le promeneur, fort agité, retourna immédiatement chez lui.

«--Sais-tu, ma tourterelle, dit-il à sa femme, que le ciel est en grand remue-ménage, la lune est tombée au milieu de notre bassin. En ma qualité de mollah, je ne puis la laisser en aussi fâcheuse situation.»

«Nasr ed-din saisit une fourche, attache une corde à son extrémité, lance ce crampon dans la pièce d'eau et s'efforce de ramener la lune sur le sol. Après bien des essais infructueux, la fourche s'accroche à une pierre, le bon prêtre redouble ses efforts, brise la corde et tombe rudement à la renverse. Alors, voyant la lune au ciel: «Par Allah! je me suis rompu les reins, mais j'ai remis la lune à sa place.»

* * * * *

Les plus belles histoires du monde n'ont pas le privilège de tenir éternellement éveillés des gens moulus par une longue étape. Après avoir récompensé le conteur de sa complaisance, nous regagnons notre chambre en recommandant aux golams de nous réveiller une heure avant le jour.

12 novembre.--Nous avions fait le projet d'aller visiter dès l'aurore un petit monument voûté que nous avions laissé hier sur nos pas, et de continuer ensuite notre route vers le sud, mais les guides nous ont appris que la prochaine étape était encore fort longue, et nous ont engagés à remettre le départ au lendemain.

Dès que notre hôte a été informé de notre résolution, il est venu nous rendre visite, accompagné de son frère. Tous deux ont grande mine et fière allure. Le naïeb est vêtu de l'abba et coiffé d'un bonnet marron fait en feutre très fin et aplati en travers; son frère porte la koledja de Téhéran et le large pantalon des habitants du Fars.

«Vos Excellences étaient bien lasses hier au soir? nous dit le naïeb en entrant. Je crains que le bavard auquel j'ai confié le soin de distraire mes serviteurs ne vous ait fatigués; on m'a prévenu qu'il avait osé prendre la parole en votre présence.

--Ses récits sont fort amusants, au contraire. Vous le voyez, nous sommes ce matin en parfaites dispositions.

--En ce cas, je proposerai à Vos Excellences de les conduire dans nos jardins et de leur faire parcourir de nouvelles plantations de palmiers.»

Après avoir franchi les murs bien dressés qui entourent le village, j'ai pu apprécier au grand jour la beauté et la richesse de l'oasis.

A Firouz-Abad j'avais déjà vu des palmiers isolés, ici je me trouve en présence d'immenses forêts. Il a suffi de parcourir une étape de soixante kilomètres pour passer d'un climat analogue à celui du sud de l'Europe dans une contrée qui rappelle la Haute Égypte. A ces soixante kilomètres, il est vrai, correspond un abaissement d'altitude de huit cents mètres.

Le palmier constitue l'unique richesse agricole des plaines de Ferachbad et de Bouchyr, peu propres, paraît-il, à la culture des céréales. Le rendement de l'arbre est très variable. A Ferachbad, grâce aux copieuses fumures et aux arrosages abondants, il produit par stipe jusqu'à vingt-cinq francs et fournit des dattes exquises, comme je n'en ai encore mangé nulle part, tandis que dans d'autres villages le palmier donne à peine trois ou quatre francs de revenu. J'ai parcouru les forêts en plein rapport et les jeunes plantations: partout j'ai été frappée de la bonne tenue des terres.

«Vous devez être très encouragé à étendre une culture aussi productive? ai-je dit au naïeb.

--Je ne plante plus de palmiers depuis dix ans.

--Ne disposeriez-vous pas de sources abondantes?

--Les eaux des kanots suffisent largement aux irrigations, et je ne regretterais pas d'ailleurs de faire creuser de nouvelles galeries, mais la plantation du palmier est très onéreuse. La jeune pousse réclame de grands soins: jusqu'à l'âge de dix ans, époque où elle commence à donner ses premiers produits, il faut la fumer, la travailler et l'irriguer. A six ans surtout, au moment où le fût commence à s'élever, le palmier absorbe une quantité d'eau considérable et ne se développe bien que grâce à des travaux minutieux et constants. Les arbres plantés par mon père sont vieux, ceux que j'ai semés dans ma jeunesse produisent des récoltes superbes, les pousses nouvelles vont commencer à donner des fruits: quel intérêt aurais-je à étendre mes plantations? Mes fils jouiront-ils après moi du fruit de mes travaux, ou verront-ils un gouverneur vendre ma succession à un parent éloigné? Dans ces conditions d'instabilité, je n'ai aucun avantage à entreprendre des améliorations à long terme.»

Sans y songer, le naïeb fait en quelques mots le procès de l'administration locale: les paysans ne peuvent, faute d'argent, capter un volume d'eau suffisant pour mettre en valeur les immenses plaines de la Perse; les ketkhodas ou les chefs de tribus sédentaires, opprimés par les gouverneurs, aiment mieux réaliser pendant la durée de leur administration une fortune qui les mette, eux et leur famille, à l'abri de toute vicissitude que de faire des avances dont profiteraient un étranger ou leurs chefs.

Tout en parcourant les jardins, Marcel n'a pas manqué d'adresser au naïeb son éternelle question:

«Connaissez-vous dans la contrée des bâtiments anciens, des koumbaz _malè gadim_ (coupoles «bien de l'antiquité») pour tout dire en trois mots?

--A quelque distance du village, il existe une construction ruinée auprès de laquelle vous avez dû passer avant d'arriver à Ferachbad.

--Nous l'avons aperçue, en effet, mais l'obscurité ne nous a pas permis de l'examiner.

--Vous serait-il agréable de la revoir?»

Et aussitôt nous sommes revenus sur nos pas et avons fait seller nos montures: Marcel, son cheval de derviche; notre hôte et son frère, des juments magnifiques que l'on a parées de colliers et de brides couverts de lames d'argent entremêlées de rubis cabochons et de turquoises; moi, mon mulet aux longues oreilles.

«Prenez mon cheval, il vous appartient», est venu me dire un des jeunes fils du naïeb au moment de nous mettre en selle. A cette formule d'une politesse exquise, et sans plus de portée en Perse qu'au pays des castagnettes, je réponds par le refus obligatoire et je m'empresse d'enfourcher maître aliboron afin de couper court à des instances d'autant plus pressantes que mon interlocuteur est plus certain de ne pas voir ses offres prises au sérieux; puis nous nous mettons en chemin, suivis d'une quarantaine de cavaliers armés jusqu'aux dents. Je ne peux me faire d'illusions: nous faisons triste figure en tête du cortège. Je dois cependant rendre justice à mon mulet: cet animal intelligent, démesurément flatté de se trouver en si brillante compagnie, a fait les plus généreux efforts pour se donner les airs fringants d'un cheval de bonne maison. Par bonheur, le monument à visiter n'était guère éloigné du village, et nous avons pu faire le trajet sans avoir recours aux hi! ha! hu! au _peder soukhta!_ (père brûlé!) et au _peder cag!_ (père chien!) qui forment le fond de nos entretiens avec nos piètres montures.

Le petit édifice présente des analogies de style avec le palais de Sarvistan, mais il est bâti dans des proportions beaucoup plus restreintes.

Une particularité des voûtes mérite d'être signalée: les pendentifs, au lieu d'être liés à des murs pleins, reposent sur quatre piliers maçonnés. Cette disposition, qui avait été adoptée dans un des petits porches de Sarvistan, est caractéristique et permet d'établir un rapprochement nouveau entre la coupole byzantine et la vieille coupole perse.

Les raffinements de politesse de nos hôtes, les termes choisis avec lesquels ils s'expriment, le luxe relatif de leur installation féodale, font paraître plus étrange leur singulière ignorance du monde civilisé. Éloignés des routes de caravanes, habitués à ne jamais franchir les limites de leurs terres afin de ne point compromettre leur sécurité, privés de journaux arabes ou persans, la poste n'atteignant pas à cette partie du Fars, ils dépensent toute leur activité d'esprit dans un cercle fort restreint.

Les fils du naïeb ont montré grande envie de se renseigner sur l'Europe et m'ont demandé quel était le régime gouvernemental de la France.

«La République (_Djoumaouri_)», ai-je répondu.

Ici je me suis trouvée dans le plus grand embarras: expliquer le mécanisme des «institutions qui nous régissent», le système des deux Chambres, le suffrage universel, la responsabilité ministérielle, etc., à des gens qui ont toujours vécu sous un régime absolument autoritaire, est une entreprise au-dessus de ma patience: quand je crois avoir présenté à mon interlocuteur une vue d'ensemble de nos rouages administratifs, une question inattendue montre l'insuccès de mes efforts. Comme je m'épuisais à leur faire comprendre le mode d'élection du Président de de la République, l'un d'eux m'a demandé si le chef de la _Djoumaouri_ était le fils de _Napolion bezeurg_ (le grand).

Enfin ils m'ont posé une question à laquelle j'ai répondu avec la plus complète franchise, n'en déplaise à nos voisins d'outre-Manche.

Il s'agissait de savoir si, comme l'affirment certaines gens, peut-être mal intentionnés, le «chah des Anglais» était bien une femme. Les Orientaux ont tant de peine à admettre qu'une nation gouvernée par une reine puisse être puissante et forte, que les Anglais en sont arrivés à qualifier en Orient la reine Victoria du titre «d'Empereur» des Indes et à la traiter dans tous les actes officiels en souverain et non en souveraine. Cet usage est général, et il est de bon goût, entre Européens vivant en Perse et s'exprimant dans la langue du pays, de ne pas trahir le secret gardé avec un soin si jaloux par les sujets de sa très gracieuse Majesté.

13 novembre.--Après être restés deux jours à Ferachbad, semblables au Juif errant, nous nous sommes remis en chemin. A la nuit close, les guides se sont fait ouvrir les portes d'une kalè bâtie autour de quelques cabanes construites en feuilles de palmier. La caravane était en route depuis quatorze heures. Ces étapes démesurément longues dépassent nos forces et nous fatiguent à tel point qu'elles nous enlèvent non seulement cet enthousiasme si nécessaire à des voyageurs obligés de supporter des privations de tout genre, mais encore toute curiosité. Le pays est splendide; des montagnes multicolores servent de cadre à des plaines vertes, parsemées de magnifiques khonars arborescents, et cependant Marcel et moi passons des journées entières sans même prononcer une parole. Au bout de six ou sept heures de marche, un engourdissement général s'empare de nous; les reins endoloris supportent péniblement le poids du corps; les jambes moulues ne s'appliquent même plus sur les flancs du cheval; la gorge devient brûlante; la déglutition de la salive presque impossible; pendant toute la fin de l'étape nous devenons aphones et n'agissons plus que d'une façon machinale.

Je m'attendais à être fort mal logée ce soir: il n'en est rien. Le ketkhoda a donné l'ordre de faire évacuer en notre honneur une écurie, précédemment affectée à une belle poulinière; le sol, bien balayé, a été couvert de feutres épais, un feu clair pétille auprès de la porte: au total tout serait parfait si l'eau n'était par trop amère. Le thé, qui forme en ce moment notre unique boisson, est à tel point inacceptable que nous en sommes réduits à boire du jus de _madani_ (citron doux).

14 novembre.--J'ai eu tout le loisir d'admirer la montagne pendant cette dernière étape. Nos bêtes, fort empêchées de sucer, comme leurs maîtres, des limons aqueux, ont été purgées par l'eau amère, au point de ne pouvoir mettre un pied devant l'autre. A trois heures du soir, les muletiers ont aperçu un village et, jugeant, non sans raison, que les animaux n'étaient pas capables d'arriver à l'étape, ont demandé à Marcel la permission de s'y arrêter. Leur cause était gagnée d'avance; en huit heures nous avions à peine parcouru vingt-cinq kilomètres!

A Ferachbad les stipes des palmiers servaient à couvrir les maisons: ici le feuillage constitue les murs et les toitures. Le premier gîte mis à ma disposition était une hutte de forme conique composée de branches fichées en terre et liées en faisceau à leur extrémité supérieure. Une habitation d'un autre modèle m'a paru présenter d'incontestables avantages. Aux quatre angles s'élèvent des fûts de palmiers réunis par des sablières; des colonnes soutiennent à l'intérieur une charpente horizontale qui vient s'appuyer sur l'enceinte; les murs sont faits en fagots attachés les uns aux autres par des cordes de sparterie. Une natte couvre le sol de ce palais hypostyle, dont les indigènes arrosent les toitures à grande eau pendant les plus chaudes heures du jour.

La rustique demeure mise à notre disposition était abandonnée depuis quelque temps, et se signalait par les fâcheuses interruptions de ses murailles; quelques fagots dressés en palissade ayant suffi pour la remettre en bon état d'entretien locatif, j'en ai pris immédiatement possession sans état de lieux, bail ou autres formalités si profitables aux scribes de tous pays.

Il faisait grand jour encore, nous avions un toit assuré, il ne nous restait plus qu'à rendre visite à nos voisins.

Tapis, mortiers, khourdjines et moulin à farine composent le mobilier des villageois. Ce dernier instrument, dont les formes rappellent celles des moulins romains, est formé de meules coniques emboîtées l'une dans l'autre. Le grincement des pierres, intolérable à des oreilles européennes, paraît sans doute fort harmonieux aux Illiates et n'empêche pas en tout cas les oisifs et les jolis cœurs de faire la roue autour des belles meunières de la tribu.

Vers le soir, le ketkhoda s'est fait annoncer. Il était coiffé d'un turban de soie rouge et bleue confectionné à la dernière mode de Bouchyr, et suivi de plusieurs toufangtchis nègres. Des nègres, des maisons de feuilles de palmier! L'été ne doit pas être frais dans cette région!

15 novembre.--Je bénis le ciel d'avoir placé hier un village sur notre route, car jamais, dans l'état archipitoyable de nos montures, nous ne serions arrivés à Aharam en suivant les sentiers de chèvres qui conduisent à Bouchyr.

Je croyais, au sortir des défilés de Firouz-Abad, avoir franchi les plus mauvaises gorges du monde; celles que j'ai vues aujourd'hui sont bien pires encore. En se retournant, il est impossible de retrouver le chemin qu'on a suivi; en regardant droit devant soi, on n'a pas même l'idée de la direction à prendre. Les pentes sont excessivement rapides, le sentier domine des précipices insondables, et, quand il ne côtoie pas des abîmes, il suit le lit de torrents encombrés de pierres énormes, au milieu desquelles il est encore plus difficile de se mouvoir que sur le flanc des montagnes. Par quel miracle les canons envoyés d'Ispahan à Bouchyr, il y a quelques mois, sont-ils arrivés à destination?