La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 44
_Miandjangal_, 2 novembre.--Hier soir, au sortir du palais, les golams nous ont engagés à prendre un chemin de traverse et nous ont conduits directement à Miandjangal, première étape sur la route de Darab. L'heure étant trop avancée pour réclamer un gîte dans la maison du ketkhoda, nous avons pris possession d'un imamzaddè tout en ruine, occupé déjà par des moines mendiants. Je venais de m'étendre à la place fraternellement cédée par les derviches, quand je me suis sentie dévorée d'une façon tout à fait intolérable. J'ai allumé ma lanterne de poche et j'ai poussé un cri d'horreur. Bien des fois, depuis que nous sommes en route, j'ai fait connaissance avec certains animaux blancs ou noirs, à pattes multiples et à figure repoussante, avec des poux, puisqu'il faut les nommer par leur nom, mais jamais je n'en avais vu en telle abondance. Le plus vieux de nos golams s'est réveillé au bruit de ma chasse vengeresse, a dégagé sa tête du grand couvre-pied qui l'enveloppe la nuit et m'a demandé la cause de mon émoi: «La présence de ces insectes vous portera bonheur: ils viennent de la Mecque», a-t-il dit après avoir considéré avec une certaine complaisance les petits _hadjis_ qui se promenaient sur sa barbe rouge. Puis, comme le limaçon rentrant dans sa coquille, il a rabattu la couverture sur sa tête et s'est rendormi.
_Nabandagan_, 3 novembre.--A l'aurore, nous nous sommes mis en selle.
Le sentier suit d'abord un défilé étroit, le Tangè-Kerim, puis il descend dans une vallée resserrée entre deux montagnes d'un aspect très pittoresque, et traverse enfin une plaine fertile, semée de nombreux villages.
Le soir du même jour.--Le sort en est jeté! Nous revenons sur nos pas. Marcel a ressenti une nouvelle atteinte du mal qui l'a tant fait souffrir à Sarvistan. Se lancer en un pareil état dans un pays à peu près sauvage serait folie; il est impossible de continuer notre marche sur Darab. Les golams me montrent au loin des massifs d'arbres, indices certains de la richesse de la vallée, et m'assurent que Darab est au milieu de ces bouquets de verdure; mais, Cyrus en personne résidât-il sous ces ombrages, nous n'irions pas plus loin.
D'ailleurs Marcel, atterré par la souffrance, est obsédé d'une idée fixe. Il ne prend plus aucun intérêt au voyage et veut se rapprocher au plus vite de Chiraz, de façon à permettre au docteur Odling de nous rejoindre, si cela devient nécessaire. Dès que je verrai la possibilité de nous remettre en route, je me rendrai à son désir.
_Koundjoun_, 5 novembre.--Après un jour de repos à Nabandagan, nous avons pu faire les deux étapes qui nous séparaient de Sarvistan. Sans nous arrêter au bourg, nous sommes venus chercher gîte au village de Koundjoun. Maintenant que mon malade est débarrassé de toutes ses douleurs, il est désespéré d'être revenu sur ses pas sans avoir atteint Darab, et se plaint sans trêve ni merci de mon manque de fermeté. Si je montrais le moindre bon vouloir, il demanderait à rebrousser chemin. Toutes ces belles remontrances me laissent la conscience parfaitement en repos: les Achéménides m'ont occasionné assez de tourments. Néanmoins j'aurais mauvaise grâce, en l'état actuel, à vouloir gagner Chiraz; il a donc été décidé que, si la santé de Marcel continuait à s'améliorer, nous poursuivrions notre voyage vers Firouz-Abad. Grâce à ce compromis, la paix s'est rétablie dans notre ménage.
_Deh Nô_, 6 novembre.--Décidément nous sommes en route pour Firouz-Abad.
Au sortir de la montagne, aride, hélas! comme toutes les montagnes de la Perse, nous avons gagné, vers le soir, une plaine magnifique, plus vaste encore que celle de Sarvistan. Les champs de blé ensemencés depuis quelques jours sont saupoudrés d'émeraudes; des femmes, des enfants préparent les rigoles d'arrosage; plus loin les laboureurs retournent la terre, tandis que les semeurs s'avancent derrière eux d'un pas cadencé et lancent à pleine main le grain dans le sillon. Depuis Véramine je n'avais vu de paysage agricole aussi riche et aussi riant. Le ciel sans doute prend à tâche de me dédommager des mauvais jours passés.
Nous sommes venus coucher au village de Kavar, situé à la jonction des chemins de Chiraz à Lar et de Chiraz à Firouz-Abad. Ce matin, à l'aurore, les chevaux étaient sellés. Le sentier de Firouz-Abad s'élève d'abord sur un cône de déjections, puis il pénètre dans une gorge étroite couronnée de rochers assez élevés pour nous donner de l'ombre. Après plusieurs heures d'une ascension rendue très pénible par la déclivité du chemin, nous atteignons enfin le col; rien à cela d'extraordinaire; mais la merveille des merveilles est le tableau qui s'offre à mes yeux après avoir franchi la ligne de faîte. Nos regards, habitués aux sauvages escarpements et aux rochers dénudés, sont ravis à la vue de _khonars_ (buissons arborescents) au milieu desquels on a toutes les peines du monde à se diriger, sans laisser aux épines deux choses précieuses, les yeux des cavaliers et les oreilles des mulets. Autant sont noueux les troncs des buissons cachés sous les épaisses branches retombant en cascade sur le sol, autant le feuillage est léger et délicat. En me piquant beaucoup les doigts, j'ai pu faire une abondante provision de baies d'un goût délicieux, à la chair douce et sucrée comme celle d'une prune.
Les beautés du paysage sont étrangères, paraît-il, à l'émotion qui étreint les caravanes en traversant le pays. Des toufangtchis campés au col m'ont appris, tout en m'aidant à faire ma récolte de baies, que la montagne et les défilés abritaient naguère encore les repaires d'une bande de voleurs régulièrement organisée. Ces émules de Mandrin détroussaient avec tant de conscience les voyageurs et avaient si aisément raison des muletiers, dont les velléités de résistance étaient paralysées par les dispositions des chemins, que les tcharvadars avaient abandonné la route de Chiraz à Firouz-Abad.
Çahabi divan, dès son arrivée au pouvoir, s'est décidé à faire cesser un état de choses si préjudiciable au commerce de la province, et a expédié des soldats avec ordre de s'emparer des voleurs. La lutte a été meurtrière des deux côtés; néanmoins un grand nombre de brigands ont été pris; plusieurs ont subi le supplice de l'emplâtrage; les autres, dispersés et effrayés, ne sont plus en état de tenir le pays.
Les toufangtchis m'ont également expliqué la destination de quelques tas de cailloux amoncelés sur des emplacements bien en vue et désignés par eux sous le nom de _nechânèh_. Les tcharvadars qui voyagent dans ces contrées rarement parcourues, contraints de suivre des chemins mal tracés et souvent même détruits par les avalanches ou les éboulements de rochers, jalonnent la voie au moyen de tas de pierres, comparables aux cailloux que le petit Poucet semait sur sa route afin de retrouver la maison paternelle. En marchant de _nechânèh_ en _nechânèh_, les voyageurs sont sûrs de suivre un itinéraire praticable, ou du moins de ne point s'égarer.
La montagne à chaque heure nous réserve de nouvelles surprises: les buissons noueux font place à un arbre de taille moyenne, dont le bouquet, en forme de boule, est planté sur un fût court et rugueux. Le feuillage, très épais, d'un vert assez clair, est taché de grappes d'un beau rouge vermillon. Ce fruit ou cette fleur, j'hésite à lui donner l'un de ces deux noms à l'exclusion de l'autre, paraît de loin irrégulier comme une éponge; si l'on s'en rapproche, on s'aperçoit qu'il est composé d'une multitude de petites tiges séparées, rappelant par leur forme, leur couleur, leur vernis, les branches de corail rouge. Les muletiers ont fait de grandes provisions de ces baies et m'ont assuré que ce soir, après avoir été cuites, elles seront pour nous un véritable régal. Sommes-nous encore dans cette Perse que j'ai toujours vue si sèche et si déserte? Plus nous nous abaissons--et Dieu sait si nous dévalons depuis quelques jours--plus le paysage devient splendide. De l'eau, des torrents, des cascades; sur le bord des torrents une végétation impénétrable où se mêlent les acacias, les chênes verts, les buis à fleurs blanches, les aubépines arborescentes, dont les fruits rouges et parfumés atteignent la grosseur d'une cerise, les figuiers sauvages au feuillage découpé et aux baies à peine grosses comme une noisette.
7 novembre.--Nous sommes venus passer la nuit dans un village d'assez pauvre apparence à l'entrée duquel des hommes et des femmes étaient occupés à battre du riz. Marcel se perfectionne et en remontrerait en susceptibilité à un fonctionnaire indigène des plus pointilleux. Ne s'est-il pas avisé de se fâcher tout rouge contre notre hôte, le ketkhoda, parce que ce malheureux ne nous avait pas salués à notre arrivée avec tout le respect dû à Nos Excellences? Mon mari était dans son droit, car les golams ont surenchéri sur ses témoignages de mécontentement et ont tellement pétrifié le coupable, qu'il est venu s'excuser et affirmer qu'en nous voyant en si mince équipage il ne s'était certes point douté de l'importance de nos personnes. Sur cette flatteuse explication, nous avons jugé habile de nous montrer bons princes et de laisser au chef du village l'honneur de baiser humblement un pan de nos jaquettes. Cette affaire était à peine terminée que nous voyons se faufiler par l'entre-bâillement de la porte le serviteur du naïeb de Sarvistan.
«Le portrait du naïeb est-il prêt? demande-t-il pour la centième fois.
--Va-t'en au diable, toi, ton maître, vos ascendants et descendants! Si tu reparais, je te fais administrer cent coups de bâton.
--Excellence, c'est deux cents coups que je recevrai si je reviens les mains vides auprès du naïeb.
--En ce cas, ajoute mon mari, je vais te les remplir.» Et le voilà écrivant de sa plus belle main une lettre brève, mais dont les termes concis ont dû combler de joie le destinataire.
_Firouz-Abad_, 8 novembre.--Hier, à la tombée de la nuit, un chant d'un charme bizarre, composé sur un rythme assez lent, mêlé de notes graves et aiguës mises brusquement en opposition, a retenti sur la terrasse. C'était un serviteur du ketkhoda de Deh Nô, mollah bénévole, qui appelait les paysans à la prière du soir. Il accomplissait avec une conviction touchante ce pieux devoir recommandé par le Koran comme un acte des plus agréables à Dieu, et, quand il entonnait la grande formule de l'islam: «Allah seul est Dieu...», il communiquait à son chant une émotion inoubliable.
Réveillés ce matin à la voix du même prêtre, nous étions en route avant le jour; le froid était mordant. Une demi-heure après notre départ du village, nous avons pu réchauffer nos membres glacés à de grands feux allumés par des pâtres. Assise auprès des tisons, j'ai interrogé du regard la plaine et j'ai vu avec surprise la trace blanche du chemin s'arrêter au pied d'une véritable muraille de rochers. Aurions-nous à faire l'ascension de ces sommets à l'aspect inaccessible? A ma grande surprise, les guides m'ont appris que d'ici à Firouz-Abad le chemin allait sans cesse en descendant. Nous nous sommes remis en selle, et, au moment où les mulets heurtaient de leurs longues oreilles les parois de la montagne, le golam placé en tête du convoi a brusquement disparu derrière un contrefort dissimulant une brèche étroite, digne de rivaliser avec les Portes de fer de la Kabylie ou avec la célèbre brisure ouverte par la Durandal.
Au delà de la brèche, la vallée s'élargit, le sentier court sur le flanc gauche de la montagne, traverse une seconde porte semblable à la première et débouche enfin dans une gorge admirable, au fond de laquelle coule un torrent impétueux caché sous la plus merveilleuse végétation de ginériums et de lauriers-roses que j'aie encore vue dans l'Iran.
Vers deux heures du soir, après une marche dont la lenteur est l'inévitable corollaire des difficultés du chemin, nous avons rejoint une petite caravane d'ânes venant de Chiraz. Chaque animal porte deux grosses bouteilles d'eau de rose à la panse fragile revêtue d'une épaisse natte de paille. Bien avant de se mêler au convoi on vit dans une atmosphère embaumée. Les pauvres bourricots, en glissant maladroitement sur les rochers, ont cassé ou fêlé un certain nombre de bonbonnes de verre, de telle sorte que leurs longs poils, lustrés comme les cheveux d'une belle khanoum au sortir du hammam, laissent sur leur passage une traînée d'air parfumé. Il semble que l'on voyage à travers les roseraies si vantées par Hafiz et Saadi, ou, plus prosaïquement, que l'on visite le bazar aux drogues d'une ville quelconque de l'Orient.
Tout comme les bonbonnes sèment leur eau de rose, j'ai failli arroser de mon sang les rochers du chemin. Dans un passage très difficile, où les chevaux avaient à descendre sans le secours d'une main courante sept ou huit degrés de soixante à quatre-vingts centimètres d'élévation, j'ai jugé prudent, instruite par les fâcheuses expériences des petits ânes, de mettre pied à terre et d'abandonner à mon mulet le soin de sa sécurité. Bien m'en a pris: je n'avais pas quitté ma selle depuis deux minutes, que la bête dégringolait la tête la première de marche en marche et allait, heureusement, tomber dans la rivière après avoir mis en marmelade tout son harnachement. Il ne fallait rien moins qu'un accident aussi grave pour faire sortir la femme du marchand d'eau de rose du kadjaveh où elle se tenait blottie. Ce passage traversé, nous avons franchi un dernier _tang_ très étroit dominé par un château connu sous le nom de Kalè Dokhtar (Forteresse de la Fille). Je mesure des yeux la hauteur vertigineuse des remparts au-dessus du chemin, car les guides, depuis ce matin, me rebattent les oreilles de merveilleuses légendes ayant trait à ce nid d'aigle. Je dédie la suivante aux figaros, perruquiers et inventeurs d'eau capillaire des deux mondes.
Zal, le père du célèbre Roustem, le héros légendaire de tous les contes persans, étant un jour à la chasse, vit sur la tour de la forteresse une jeune fille belle à rendre jalouse la lune dans son plein. La princesse, qui n'était autre que la fille du roi de Caboul, retenue prisonnière dans le château, aperçut Zal et l'aima. Après s'être longtemps contemplés à distance, les deux amants trouvèrent monotone cette situation ultra-platonique et cherchèrent le moyen de «couronner leur flamme»; mais, à moins d'emprunter à l'amour ses propres ailes, Zal ne pouvait songer à s'élever jusqu'à sa bien-aimée. Désespéré de l'insuccès de toutes ses tentatives, il grossissait de ses larmes les eaux du torrent, quand un expédient des plus ingénieux se présenta à l'esprit de la dame. Elle dénoue ses longs cheveux, en laisse dérouler les bruns anneaux jusqu'au pied de la tour et permet ainsi à son amoureux d'escalader, à l'aide de cette poétique échelle, les murs élevés qui la retenaient prisonnière. Laquelle des deux, de la belle ou de l'histoire, a été le plus tirée par les cheveux?
Le défilé étroit au-dessus duquel s'élève la Kalè Dokhtar était jadis fréquenté par de nombreuses caravanes; des souvenirs glorieux s'attachaient peut-être à la défense des passes, car, vis-à-vis de la forteresse et sur les parois d'un rocher qui surplombe la rive droite du sentier, s'étend une de ces grandes réclames sassanides traitées en forme de bas-relief et destinées à apprendre aux siècles futurs les exploits guerriers des souverains de l'Iran. L'épisode, représentant un combat de cavalerie, paraît traité dans un beau sentiment, mais il est difficile d'apprécier la composition à sa juste valeur: si l'on se place à courte distance, on n'embrasse pas d'un regard d'ensemble le tableau, long de plus de vingt mètres; si l'on s'installe sur le chemin, il est impossible, eût-on des yeux de lynx, de distinguer les détails du bas-relief, tant la pierre est dégradée.
Au sortir de la gorge, qui débouche brusquement sur une plaine verdoyante, s'élèvent, au-dessus d'un monticule naturel situé sur la rive droite de la rivière, les grandes ruines du palais de Firouz-Abad.
L'édifice s'annonce sous un aspect des plus imposants, mais semble à première vue beaucoup plus massif que celui de Sarvistan. Dès que l'on a pénétré à l'intérieur de la construction, on est frappé de la simplicité du plan et de la majesté d'une ordonnance que n'embellit aucun décor. On entre d'abord dans un large vestibule voûté communiquant au moyen de grands arceaux avec quatre pièces symétriquement disposées par rapport à l'axe du vestibule et du monument. La nef précède une vaste salle recouverte d'une coupole ovoïde que les constructeurs semblent n'avoir osé claver qu'après en avoir réduit l'ouverture. La pièce centrale est mise en communication par une porte percée dans l'axe du vestibule avec une cour remplie de décombres au milieu desquels poussent des figuiers sauvages, et, par des baies voûtées, avec deux pièces absolument semblables à la première: celle de gauche, comme toute la partie qui regarde Firouz-Abad, est à moitié ruinée; celle de droite est en parfait état de conservation. Les portes d'accès et les niches destinées à les équilibrer dans l'ornementation générale sont décorées de moulures en plâtre imitées des formes caractéristiques des baies persépolitaines. Sur la cour se présente l'entrée des nombreuses chambres affectées au harem; au fond de l'une d'elles, couverte d'une voûte en berceau, débouche l'escalier d'un vaste souterrain, semblable à ces zirzamins que les Persans habitent pendant l'été, et qu'ils abandonnent le soir pour leurs terrasses.
Tout l'ensemble de la construction, y compris les demi-colonnes engagées dans les parements extérieurs, est bâti en moellons à peine dégrossis; les matériaux employés aux voûtes sont taillés en forme de dalles plates et mis en œuvre comme le seraient des briques.
La plaine au milieu de laquelle s'élève le palais est couverte de monticules de terre et de débris de poteries, derniers vestiges de maisons abandonnées. Au-devant du grand vestibule s'étend encore un lac artificiel dont les eaux, amenées par une dérivation souterraine de la rivière, s'écoulent au milieu des broussailles et des pierres éboulées qui formaient autrefois les parapets. Tout cela est triste au possible, et engendre une mélancolie qu'il est malaisé de secouer en parcourant ces ruines depuis si longtemps abandonnées aux dévastations des hommes et des siècles.
Assigner une date à un monument aussi grossièrement construit que celui du Sarvistan nous avait paru bien téméraire; le palais de Firouz-Abad, d'une période plus barbare encore, a été bâti dans des conditions qui permettent de sortir du doute. Deux points saillants témoignent de son origine: ses voûtes, d'un caractère très archaïque, sont d'une époque de beaucoup antérieure aux coupoles byzantines et aux dômes de Sarvistan; la décoration gréco-égyptienne, conservée autour des portes des grandes salles, est achéménide et n'a jamais été utilisée en Perse depuis le temps où les successeurs de Darius régnaient à Persépolis. Si l'on tient compte également du soin avec lequel sont défendues les passes de Sarvistan et de Firouz-Abad, qui commandent toutes deux l'entrée du patrimoine des Achéménides, on est conduit à penser que le château de Firouz-Abad a été construit sous les règnes des grands rois pour servir de résidence au gouverneur militaire de la province placée à l'entrée des gorges. Le palais de Sarvistan, fort supérieur comme exécution à celui de Firouz-Abad, aurait été bâti sous la même dynastie, mais à une époque plus moderne.
A la nuit close, nous avons quitté les ruines avec l'intention de les revoir plus en détail le lendemain, et nous sommes venus, en longeant la rivière bordée de figuiers magnifiques et de palmiers élancés, coucher au village de Firouz-Abad _gadim_ (vieux), l'ancienne Djour. Comme je l'avais supposé en examinant de loin ses maisons mal bâties, le vieux bourg est la demeure de paysans assez pauvres, vivant pêle-mêle avec leurs bestiaux; tandis que les gens riches de la plaine habitent tous Firouz-Abad _nô_ (nouveau), que l'on aperçoit à huit ou dix kilomètres, cachée sous une végétation luxuriante.
CHAPITRE XXVII
Atechga de Firouz-Abad.--L'ilkhany de Firouz-Abad.--Deh Nô.--Une tribu en voyage.--La fabrication des tapis.--Mœurs des nomades.--Ferachbad.--Les plantations de palmiers.--Contes du bazar.--Édicule à coupole de Ferachbad.--Village d'Aharam.--Première apparition du golfe Persique.
9 novembre.--Comme toutes les maisons de Firouz-Abad gadim, notre logis est bâti sur des ruines antiques. Relever le plan d'un soubassement en partie caché sous les cahutes de paysans, serait fort difficile. Il n'en est point de même d'un énorme massif de maçonnerie situé en dehors du village: ce monument, qui n'offre d'ailleurs aucun point de comparaison avec les édifices anciens ou modernes de la Perse, se compose d'une plate-forme au-dessus de laquelle se dresse une tour de plus de vingt-six mètres d'élévation. Un escalier extérieur, dont les traces sont encore apparentes, conduisait jusqu'au faîte de la construction. Les degrés sont tombés, la plate-forme s'est effritée sous les influences atmosphériques et les secousses des tremblements de terre, mais les dispositions générales de l'édifice sont encore très nettes et permettent à Marcel de reconstituer un monument analogue aux _zigourat_ ou temples à étages de la Babylonie, et de reconnaître dans la tour de Firouz-Abad le modèle primitif des minarets de la vieille mosquée de Touloun.
Si l'on s'en rapporte aux traditions locales conservées par l'Isthakhari, voyageur persan du dixième siècle, la tour de Firouz-Abad ne serait autre que l'_Atechga_ élevé à Djour par Ardéchir Babégan, le fondateur de la dynastie sassanide. En ce cas, le palais achéménide situé à la sortie des gorges du Khounaïfigân appartiendrait à la cité qui, au dire du géographe iranien, avait précédé Djour dans l'hégémonie de la contrée.
Nous n'aurions pas voulu quitter Firouz-Abad sans aller jusqu'à la ville neuve, signalée au loin par une magnifique ceinture de verdure, rendre nos devoirs au puissant gouverneur des tribus de la vallée, désigné dans le pays sous le titre d'_ilkhany_. La maladie de Marcel a tellement bouleversé nos prévisions, que nous nous sommes contentés de lui envoyer le plus respectable de nos golams. L'ambassadeur avait mission de porter à ce grand personnage les compliments des voyageurs et de lui expliquer que des causes indépendantes de leur volonté les obligeaient, à leur grand regret, de gagner Bouchyr au plus vite.
«L'ilkhany a vivement regretté de n'avoir pas à vous ouvrir sa maison», est venu me dire ce soir notre émissaire. «Il eût été heureux de vous présenter sa famille et de vous offrir, en souvenir de votre passage dans le Fars, un tapis fabriqué par les femmes de sa tribu.
--Belles paroles que tout cela», a interrompu le golam du Loristan, qui ne peut entendre vanter d'autre ilkhany que le chef suprême de la tribu des Bakhtyaris, dont il dépend. «L'hiver dernier, m'a-t-on raconté, trois marchands de Bagdad se présentèrent un soir chez le khan de Firouz-Abad, munis de lettres d'introduction pressantes, et reçurent dès leur arrivée un accueil des plus chaleureux. Pilaus, tchelaus, kébabs d'agneau, de mouton, de volaille, melons et pastèques, crème, fruits, pâtisseries plus douces que miel, sirop d'eau de rose, thé, café, rien ne manquait au banquet qu'on leur servit. L'ilkhany lui-même vint saluer ses invités et les assurer de sa bienveillance. «Ma maison, mes chevaux vous appartiennent, leur dit-il, usez de mes biens comme des vôtres.»